CHAPITRE IL
Dès que Lenlulus fut descendu dans ce cachot, les bourreaux, qui en avaient reçu Tordre, l'étranglèrent. Les quatre autres, Céthégus, Statilius, Gabinius et Céparius, subirent le même supplice. Le consul était resté devant rentrée du cachot afin de s'assurer par lui-même de l'exécution de ses ordres. Comme il voyait autour de lui une grande multitude, parmi laquelle il y avait beaucoup de conjurés, surtout dans le Forum, qui ne savaient pas ce qui s'était passé, et espéraient toujours pouvoir délivrer les prisonniers, Cicéron, entouré des hommes les plus considérables de la République, de consulaires, de triomphateurs et de sénateurs, s'avança dans le Forum où il prononça solennellement, dans l'horreur de cette nuit, les paroles suivantes : « Ils ont vécu, » paroles que les échos répétèrent autour de cette vaste place, de por- Uque en portique. C'est ainsi, dit Plutarque, qu'à Rome on désignait la mort quand on voulait éviter de prononcer tin mot de mauvais augure 1 .
C'est vers ce temps qu'un événement frappa César, et qui, pour tout autre que lui, aurait donné lieu à des conséquences plus graves. Au commencement de décembre 62, on célébrait la fête de la Bona Dea , dans la maison, sur la voie Sacrée, qu'habitait César en sa qualité de souverain pontife. Les femmes seules étaient admises dans les cérémonies de cette fâte. Pompéia, la femme de César, fille de Q. Pompée Rufus, petite-fille de Sylla, avait pour amant P. Claudius (Clodius) Pulcher. Clodius, dont la figure était féminine et presque sans barbe, se déguisa en musicienne, et ayant gagné Abra, esclave de Pompéia, il
i. Plutarque.
espérait arriver auprès de son amante. Mais tandis que l'esclave prévenait sa maîtresse de l'arrivée de Clodius, il $'égara et fut découvert par une domestique d'Aurélie, mère de César. Toutes les femmes jetèrent des cris : on fit une perquisition dans la maison; toutefois l'audacieux Clodius avait pu fuir. Dans le procès qui eut lieu, César parut comme témoin et sembla prendre cette affaire avec une légèreté inconcevable. Il déclara qu'il ne savait rien de ce dont Clodius était accusé, et comme cela surprit fort les juges, l'accusateur lui demanda pourquoi donc il avait renvoyé sa femme? « C'est que j'ai voulu, dit-il, que ma femme no fût pas même soupçonnée. » En la répudiant, il donnait cependant prise à la culpabilité de Pompéia. Mais, ne voulant pas affaiblir sa popularité, il ne chargea pas Clodius, favori momentané de la multitude, et sacrifia ainsi son honneur à son intérêt politique.
Vers la tin de Tannée 62, Pompée revint d'Asie en Italie. S'étant arrêté dans son trajet à Mytilène, il fut si émerveillé du théâtre de cette ville, qu'il 6'en procura un plan d'après lequel il avait l'intention d'en faire élever un semblable, mais de plus grande dimension , à Rome 1 ; et il rendit la liberté à cette ville en considération de Théophane, son favori. En passant à Rhodes, il y salua le savant Posidonius 2 , ainsi qu'il l'avait déjà fait une première fois, lors de la guerre des pirates. Posidonius était malade, Pour lui éviter tout bruit et tout dérangement, et pour l'honorer par une marque singulière do déférence, Pompée ordonna à ses licteurs de l'introduire choz Posi-
1. Plutarque, Vie de Pompée, ch. xm. — Velléius Paterculus, liv. Il, ch. xviii.