Dion Caasiua, 1. XXXV III, ch. vin
HISTOIRK DK CÉSAR.
ne pouvait pas refuser 1 . Comme consul, César n'avait été, pour ainsi dire, que le serviteur des autres; il avait été agréable au peuple, aux chevaliers et à Pompée ; il s'était précipité au-devant de nouvelles dettes; il avait amusé la foule au moyen d'une série de plaisirs pour les yeux; maintenant il travaille pour lui-même. Il lui fallait des provinces, mais des provinces qui le missent à même de triompher tant de ses amis que de ses ennemis! des provinces qui lui donnassent de l'argent; car sans argent point d'armëe, et sans armée, point de domination ni d'empire 2 . César se faisait donner la Gaule qui, entre autres avantages, offrait à son ambition de grandes espérances de butin et un vaste champ de triomphes 3 . Quand il sut que cette province lui avait été accordée, il en éprouva une joie qu'il ne put contenir ; on l'entendit peu de jours après se vanter en plein sénat d'êlre enfin parvenu au comble de ses vœux, malgré la haine de ses ennemis consternés, et s'écrier qu'il marcherait désormais sur leurs têles. « Cela ne sera pas facile à une femme,» répondit une voix, par allusion à ses mœurs. « Je ne sache pas, répliqua— t-il sur le même ton, que cela ait empêché Sémiramis de régner sur l'Assyrie, et les Amazones de posséder jadis une grande partie de l'Asie 4 . » Le gouvernement de la Gaule ne fut qu'un moyen pour César. Une guerre sanglante et de longue durée devait lui procurer une armée sans rapports avec l'État et qui n'obéirait qu'à lui ; cette
l. Suélone. Vie de César, ch. \xii.
'i. Plutarque, Vie de César, ch. xvn. — ;i. Suétone, Vie de Cétar, ch. xxii.
\. lbid.
Dion CassiUB, I. XLII, th. xlix.
nu
guerre devait toucher d'intérêt le peuple, et une guerre des Gaules remplissait cet objet; car une frayeur cimbrique s' 'était emparée des esprits. Elle devait en outre ne pas être trop éloignée de l'Italie, afin que Rome ne perdît pas de vue le général et que le général pût avoir l'œil sur Rome. César avait l'exemple de Pompée que le peuple et le sénat oublièrent en Asie; il ne voulut pas courir le même danger. Il lui fallait donc les deux Gaules, elles étaient solidaires l'une de l'autre. Au delà des Alpes, étaient son champ de bataille, ses mines d'or, le lieu de ses exercices destinés à préparer la guerre civile ; en deçà des Alpes, étaient ses quartiers d'hiver, d'où il communiquait avec ses amis de Rome, et où il complétait verbalement les ordres qu'il leur avait donnés. Ce fut là aussi, dans le voisinage de ses ennemis, qu'il leur fit sentir le poids toujours plus écrasant de ses lauriers devenus de plus en plus lourds. Ce fut là enfin qu'il établit la base de ses attaques, sans rompre les formes et les limites constitutionnelles.
Quiconque a étudié sérieusement l'histoire romaine a dû s'apercevoir que, quelles que fussent les qualitéset les supériorités relatives qui distinguaient les Romains, Je fond de leur caractère était celui d'un peuple conquérant. Or, le caractère fondamental du conquérant se compose d'égoïsme et de mépris pour le droit; c'est effectivement aussi ce que l'on trouve chez les Romains dans leurs rapports avec les peuples soumis ou à soumettre. Le contact avec d'autres peuples plus et beaucoup plus policés qu'eux ne changea pas le caractère national des Romains.
Le peuple romain, d'une origine très-différente de
celle des Grecs, et mélangé à Rome surtout de sang oriental, de sang d'une impureté fatale, aimait et cultivait la fausse grandeur, la pompe pour les yeux et surtout la force; tandis que les Hellènes rendaient au principe de la 'beauté, et à son idéal, un culte qu'ils ont manifesté en toutes choses, même dans les plus insignifiantes. Au moment où la civilisation grecque vint s'étendre comme un vernis et polir faiblement à l'extérieur, à la superficie, les fiers Romains encore très-barbares, sauvages même deux siècles avant l'ère vulgaire, l'expression matérielle de la beauté créée par les Grecs les saisit. Peu à peu, la philosophie et la littérature grecques pénétrèrent dans les hautes classes de la société romaine, mais sans leur inculquer la finesse du sentiment, la délicatesse du goût, l'élévation d'àme et surtout la justice et l'équité qui constituent réellement une grande nation, une civilisation éminente et distinguée. On est étonné quand on apprend que ces Romains hautains n'eurent véritablement une langue propre, une langue à eux que depuis la première guerre punique, ou deux cents ans avant l'ère vulgaire, et que cette langue n'a pu atteindre à quelque développement qu'à l'époque de Sylla ; et là encore, la Grèce dut faire subir son influence civilisatrice. César résumait en lui la société romaine de son époque avec son énergie et tous ses vices.
Quel droit avaient les Romains? quel droit avait César sur la Gaule? Lorsqu'en Tannée 222 avant l'ère vulgaire, Claudius Marcellus eut conquis Mediolanum (Milan) et soumis aux Romains le peuple qui en dépendait, les Romains s'étendirent le long des Alpes mari-
times, à l'ouest, jusqu'aux Salyes qui habitaient la côte qui s'étend vers Marseille. Massilia ou Marseille devint l'alliée de Rome ; elle l'avait secourue au commencement de la première guerre punique. Ensuite, les Romains soumirent, aidés des Volces arécomiques et des Cavares de la rive gauche du Rhône, la côte méridionale de la Gaule Transalpine jusqu'aux Pyrénées. Mais, avant de pouvoir établir dans ces régions des conquêtes certaines, ils durent soutenir de longues et de cruelles guerres avec les Ligures, les Salyes, les Oxybes, les Tectosages et autres. Les Boiens se défendirent avec le plus d'acharnement ; mais ils furent battus en l'année 191 , leurs possessions divisées et eux-mêmes chassés. Inquiétés par les Salyes, les Massiliotes implorèrent le secours de Rome, et la République, troublée à ce moment, envoya volontiers, en 128, Marcus Fulvius Flaccus dans la Gaule. Dans le territoire conquis, Caïus Sextius fonda la ville d'Aquae Sextise (Aix, en Provence). C. Domitius yEnobarbe battit les Allobroges sur la Sorgue (Sulgas) en l'année 121, non loin d'Avignon, et Fabius Émilianus défit, à l'embouchure de l'Isère, les Allobroges, les Arvernes et les Rutènes, contre lesquels les Romains avaient pris sous leur protection les Êdues comme alliés. C'est ainsi qu'en l'année 122, avant l'ère vulgaire, la Gaule Transalpine méridionale devint province romaine. De l'année 121 à l'année 58, les Romains furent constamment en guerre avec les populations gauloises des Alpes, surtout avec les Allobroges et avec les Helvètes dont les Liguriens et les Ambrons, peuplade gauloise, s'étaient joints aux Cimbres et aux Teutons. Le consul Caïus Cassius Longinus, envoyé contre eux,
\n HISTOIRE DE CÉSAR.
fut défait, tué, ainsi que la plus grande partie de son armée. Son légat, CaïusPopillius, négocia honteusement la retraite de ce qui restait de l'année (en l'année 107). Le successeur de Cassius fut Quinlus Servilins Cépion ; il envahit le territoire des Tectosages (département de l'Aude), et occupa la capitale Tolosa (Toulouse). H conserva le commandement de son armée lorsque le consul Cn. Manlius Maximus prit le gouvernement général de la province des Gaules. La jalousie empêcha leur jonction : le Rhône séparait leurs armées. Le légat Marc- Aurèle Scaurus périt avec ses troupes par les armes des Cimbres, et peu de temps après, les deux généraux furent vaincus dans une grande bataille par les Cimbres, les Teutons, les Ambrons et les Tiguriens. Marius, Sylla et Catulus sauvèrent à Aquse Sextiœ, à Vérone et dans les Champs Raudiens, la Rome tremblante. La paix dura pendant quelque temps; elle ne fut interrompue que par la révolution des Allobroges, en Tannée 60 ; elle fut apaisée par C. Pontinius. En l'année 58, César obtint la Gaule et lTllyrie, et son gouvernement était destiné à étendre le sceptre romain sur une foule de peuples inconnus. La Gaule se composait d'une infinité de petites peuplades, la plupart républiques aristocratiques; une d'entre elles avait la prépondérance et une action politique sur les autres. Mais la même peuplade ne restait pas éternellement avec cette autorité; elle avait été exercée anciennement par les Bituriges, ensuite elle fut disputée entre les Arvernes, les Séquanes, les Édues, les Rèmes et les Bellovaques. Vers cette époque, les Séquanes et les Édues étaient en guerre, et par suite la Gaule était dans un état de surexcitation et d'attente.
En Tannée 72, des hordes de Suèves, sous Arioviste, traversèrent le Rhin et envahirent la Gaule ; ils battirent les Édues, se firent donner une portion du territoire, et l'Éduen Divitiacus implora en vain des secours auprès du sénat romain. Mais bientôt après, il s'éleva aussi des discordes entre lesSéquanes et les Germains. Arioviste resta vainqueur dans la bataille de Magetobria (probablement la Moigle de Broie d'aujourd'hui, au confluent de la Saône et de l'Oignon), et les Séquanes furent obligés de lui céder le tiers de leur pays. Lors du premier consulat de César, en l'année 59, Arioviste établit des rapports de bonne amitié avec la République romaine ; les Romains le qualifièrent de roi et d'ami Mais dès qu'il se vit menacé par les Gaulois comme roi des Germains habitant le pays des Celtes, il appela de nouveaux guerriers d'au delà du Rhin pour lesquels il demanda aux Séquanes la cession du second tiers de leur territoire. Au même moment la Gaule-Province était aussi menacée par les Helvètes qui, en quittant leurs vallées des Alpes, voulaient se rendre dans les plaines fertiles de la Gaule centrale en traversant le pays des Allobroges. Ce fut alors que César parut dans la Gaule Chevelue, afin de s'opposer d'abord à cette émigration et ensuite pour accomplir les profonds et vastes plans qu'il méditait.
Y a-t-il lieu de s'étonner que la mission égoïste que César s'était donnée ait été suivie d'une exécution si cruelle, que le cours des huit années qu'elle dura, il ait assassiné sans pitié les habitants des Gaules, eux qui ne réclamaient rien autre chose que de ne point être