‹ Le grand perturbateur romainChapitre 265 sur 277 · Pline. Hinoire naliirelle, 1. VU, cli. xxv · texte numérisé non relu

Pline. Hinoire naliirelle, 1. VU, cli. xxv

UISTOIKE DE CÉSAR.

plus parfaites, plus coinplctes que celles du passé qu'il veut remplacer. En fait de polilifpie, César ne fut qu’un empirique, (|u'un charlatan; il n’apportait à la société romaine en décadence aucune science gouvernementale inconnue ou nouvelle, capable de rendre les facultés vitales à Rome. Son œuvre ne fut qu’un échafaudage, qu’un replâtrage. Il ne fit que consacrer sous de nouvelles formes, l’essence des abstractions cérébrales de tout genre, tant religieuses que civiles, tant politiques qu’administratives, ((lie l’idéologie ténébreuse et la perversité d’une fraction criminelle du patricial avaient mis des siècles à élaborer et qui ne vécurent enfin que protégées par l'action violente et matérielle d’un maître.

Aussi voit-on h partir de l’usurpation militaire de César, l’origine et le développement de cé systèmo d’institutions et de lois, de règlements et de décrets arbitraires, iiniquemenl destinés au maintien du pouvoir personnel et dynastique; fléaux de l’ordre, de la tran(|uillité, de la paix, du bonheur et de la prosporilé publics, parce que ces lois et ces institutions faites arbitrairèment et en dépit de tout droit, sans synthèse cl dans un but d’égoïsme, ne peuvent nullement concorder avec les intérêts généraux, publics, pour lesipicls on prétendait néanmoins (pi’ellesauraienl été conçues, mais avec lesquels, an contraire, elles sont toujours en con-' tradiction et en antagonisme permanents.

La vanité et l’orgueil de César, jetèrent les fondements des ridicules de la cour impériale, de son luxe, de ses débauches et ont amené directement les saturnales des princes du Ras-Empire.

L’impartialité historique constatera toujours que Sylla

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dans une position critique de Rome, n’usa que dans l’intérêt de la République des moyens extra-légaux contre ses concitoyens : mu par un sentiment absolu de justice et de désintéressement, il n’exerça la plénitude de ses droits qu’au bénéfice de la société romaine. Croyant avoir atteint son but, il quitta le pouvoir.

César conçut dès sa jeunesse son projet d’escalader le pouvoir et de s’en servir pour se ceindre du diadème et régner selon son bon plaisir. Pendant plus de vingt ans, il poursuivit àprementses desseins orgueilleux en fauchant ses adversaires et ses rivaux ou en profitant de leurs fautes et de leur honnêteté. De nature César était tyranniquement despote, monarchiquemcnt orgueilleux et hautain. Mais il manquait de dignité morale, de sévérité envers lui-même qui auraient pu prêter du relief à son caractère ainsi qu’à sa position.

Dans ses mœurs César était licencieux sans bornes ; l’homme a ses passions, mais il doit éviter leurs débordements : sa raison et sa conscience doivent le contenir dans les limites du beau et du bien.

Mari infidèle, amant imprudent et indiscret, la volupté chez lui n’était point spirituelle, idéale, poétique, comme celle des grands hommes de la Grèce. Chez César, elle n’était qu’une débauche sensuelle, matérielle, cynique, sans inteiligenco ; en un mot telle qu’on la trouve à peu d’exceptions près dans tout le cours de riiistoire romaine et surtout sous l’empire des Césars.

César ne possédait en général que le pouvoir, l’inlelligeiice et la souplesse qui forment le factieux, le perturbateur, le chef do parti. Il n’avait point le génie de riinmme d'Etat, du législateur. Du moment que

MISTOIUK i)K CESAll.

César franchit les limites de la lutte de parti, on voit en lui un défaut capital qui surprend. Lorsqu’au faite de sa puissance il arrive à Home pour la [)remière fois en vainqueur en l’année 4‘J, il sut en quelques jours se faire détester à tel point par la foule elle-même, dont il prétextait cependant prendre les intérêts, «jue sur cette haine Cicéron avait cru pouvoir fonder de grandes espérances*. César avoue lui-même qu’il rencontra de l’opposition dans Rome et (|ue sans avoir atteint son but, il fut obligé de s’éloigner de la ville au bout de onze jours Et même a|»rès la guerre, que n’osèrent les républicains contre son orgueil? Ce n’est donc point fortuitement que dans ses mémoires historiques, presque entièrement militaires, tout ce qui a trait à la politique ne s’y trouve rapporté qu’accidentellement et envisagé d’une manière tout à fait superficielle. A la tête de son armée ou comme chef d'un parti dans les luttes politiques ou civiles, il avait un pouvoir invincible, il était d’une taille prodigieuse ; mais il n'était point tel comme chef et conducteur d'un grand empire en temps de paix et de caJnie, car il était incapable de gouverner à la longue légalement et avec ordre.

L'œuvre de Sylla avait peut-être été plus autocratique que celle de César. l.e premier tranchait dans le vif avec franchise, sans détours : il pouvait le faire, il pouvait déclarer hautement, à la face du ciel, ce qu’il voulait. César devait être dissimulé, cauteleux; il ne lui était point permis d’agir franchement, il dût ne marcher

I. Cicéron, Lettres d AttieuSt VU, xt ; X, xiv ; X, iv. Lettres familières, XV, XIX.

'i. Céoar, Guerre citr/e, 1. III, oh. i et il.

(IISTOinK DD CESAR.

que par étapes, lentement, pas ît pas Hans l’ombre : sa conscience le lui commandait. Si le grand dictateur Syllaa pris l’allure du lion, César dut prendre celle de la panthère. 11 dût plier quelquefois devant les événements, implorer le concours d’hommes vils et réprouvés; il croyait néanmoins ou feignit croire que les dignités et les honneurs que ces hommes lui conféraient avaient une valeur réelle et morale pour l’opinion publi(|uc! L’abdication par Sylla de la dictature était le fait d’un esprit puissant (pii n’aspirait point à la dictature permanente et (pii ne visait point à la royauté.

Le parti républicain aurait peut-être abandonné et pardonné l’exercice légal du pouvoir souverain h César; mais ce qu'il ne put lui pardonner c'est l’oubli de toute retenue, c’est ce mépris de toutes convenances, celte passion frénétiipie d’honneurs extérieurs, de litres vains et de dignités usurpées; eiifiii toutes les extravagances dont il se rendit coupable en commun avec le sénat de sa façon. On peut s’étonner de rinlclligence, de la ligne de conduite et du résultat des actes de César; toutefois on ne pourra jamais estimer et respecter sa mémoire. Ce que le parti républicain, ce qu’.en général tout homme de bien et d’honneur ne pouvaient lui pardonner, ce sont les idées démocratiques qu’il affectait, (lu’il mettait constamment en avant mais qui contrastaient cependant avec sa dictature viagère, la couronne de laurier ipi’il portait, avec sa toge pourpre, ses brodeipiins rouges à talons (des roisd'Albc), et enfin avec l’escorte militaire (pi’il traînait partout à sa suite. Ne se vantait-il pas constamnicnl aussi de descendre de Vénus et des anciens princes d’Albe la Longue, origine dont témoignait

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le cachet de sa bague qu’il avait fait graver. Tous ces excès, toutes ces choses iiicomnis jusqu’alors à Rome, furcnlanliputlii(|ues et insupportables même aux hommes les plus doux et les moins irritables, au rapport de Plutarque et de beaucoup d’autres historiens grecs et latins.

Nous avons rapporte qu’à son retour d’Kspagne, César méprisa entièrement les formes constilutionnelles pour lesquelles il avait montre autrefois quelque égard, quelque considération. Il persiffla à tel point le tribun du peuple qui lui avait manque de politesse, qu'il manifesta hautement par là combien il estimait peu le peuple et ses représentants. Pour César la démocratie fut le moyen et le despotisme le but : il fut démagogue. Si les Gracques avaient voulu, en hommes d'honneur f|u’ils étaient, changer la constitution romaine au bénéfice du peuple par son immixtion dans les alfaires publiques, César les imita non dans le même dessein, mais bien dans celui de s’élever à l’exercice dn pouvoir absolu en se servant des épaules du peuple. Et ce peuple, pauvre et ignorant, fut d’abord dupe et plus tard victime de la duplicité du fondateur militaire d’une dynastie qui devait compter parmi ses membres un Auguste, un Tibère, un Caligula et un Néron.

Le dernier et souverain effort do l’amour de la liberté romaine avait donc fait tomber César publiquement au sein même de son fidèle sénat. Cet amour de la liberté restait encore fortement enraciné dans les mœurs, les penchants, les traditions et les tendances de la nation : on avait à la vérité abattu le dominateur, le despote, mais on n’avait point anéanti la domination,

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le despotisme. Les conjurés n'avaient pris aucune mesure pour remettre l’État dans les voies de la République. En parlant de la mort de César, Cicéron dit que cette action avait été consommée avec un courage d’hommes, mais que son plan n’était conçu que par des enfants : Actu nia res est animo virili, coiisilto puerili '. La voie du despotisme était ouverte et frayée, il pouvait y entrer cl la parcourir, et il la parcourût.

L’antiquité avait déjà diversement jugé la mort de César : elle a été regardée par les uns comme un crime odieux, par les antres comme une action héroïque*. Le tyran était mort, disait-on, mais la tyrannie subsistait*. L’opinion de quelques auteurs anciens, au snjetde la mort de César, était que Rome aurait en besoin d’un maître; c’est entre autres le jugement d’Appien*; ce fut aussi l’avis de la populace romaine. L’établissement de la monarchie était, au contraire, antipathique à la portion indépendante, pratique et noble de caractère de la population, aux citoyens romains auxquels la conservation de la liberté semblait encore possible et salutaire; c’est ce qui ressort clairement des paroles de Velléius Paterculus' Il était évident aux yeux des classes élevées qui savaient pénétrer dans le fond des choses, qui ne s’en tenaient pas aux elîets mais aux causes, que César avait voulu usurper la monarchie, non par amour et par intérêt pour la chose publique, mais uniquement

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