LA RESTITUTION D'OBÉDIENCE
solennellement la restitution d'obédience à Notre-Dame de Paris. Pendant la messe dite par le cardinal de Poitiers, Pierre d'Ailly prit la parole devant le roi, les ducs, les évêques et une nombreuse assistance (30 mai 1403). Nous n'avons plus son discours, mais les Chroniques de Charles VJ, écrites par le Moine de Saint-Denis, nous ont conservé les articles du traité qu'il lut en terminant.
Voici quelles étaient les conditions de cette restitution d'obédience : « Le Pape s'engageait à accepter la voie de cession, si son adversaire venait à abdiquer, à mourir ou à être déposé. Il révoquait toutes ses protestations et cassait toutes les procédures faites pendant la soustraction d'obédience et pardonnait toutes les offenses faites à sa personne.
« D'un autre côté, les seigneurs de France se joignaient au duc d'Orléans pour supplier le Pape de diminuer les charges des églises du royaume, d'approuver et de maintenir les collations et promotions faites durant la soustraction, par les prélats ordinaires.
« Benoît s'engageait enfin à convoquer, dans le délai dun an, un concile de tous les prélats de son obédience pour y traiter du rétablissement de l'union, de la réforme générale, des libertés de l'Église et des subsides que le Saint-Siège percevait en France ^ »
Ce dernier article était dû, sans doute, à l'influence personnelle et aux ouvrages récents du savant évêque de Cambrai 2.
1. Chronic. KaroU VI lib. XXIV, c. 6. — Cf. Eiirie, t. VH, p. 280. Il pub'ie eu français une copie de ce document- — Cf. Alpartil (M. d'), Chrjnica actitalorum (édlt. Ehrl'k), p. 463.
2. Pierre d'Ailly avait publié non seulement le De materia concilii gcneraits, mais encore le Traclalus brevis de varielate uiarum ad um'onem Ecclesiœ. Voir ce dernier traité dans Alpartil, CArontca actitatcrum (édit. Ehble), p. 49" et suiv.
Après celte grandiose manifestation, le cardinal de Thury et plusieurs membres de 1" Université adhérèren l à la restitution d'obédience. Une ambassade solennelli; alla en porter l'heureuse nouvelle au Pape ' ; Tévêque de Cambrai et l'archevêque d'Auch se présentèrent devant Benoît pour réclamer rexéculioii prompte et entière de ses promesses (l^"" sept. 1403).
La restitution d'obédience était conditionnelle et tout dépendait de la fidélité avec laquelle Benoît se conformerait aux quatre articles du traité. Malheureusement le caractère du pontife d'Avignon reprit bien vite le dessus. Chaque jour, il imaginait un faux-fuyant, il faisait naître une difficulté. Tantôt il refusait de confirmer les promotions faites pendant la soustraction, il privait de leurs bénéfices des sujets très dignes; tantôt il accablait de taxes et de décimes les Églises de France et l'Université^, il multipliait les réserves et ressuscitait toutes ces prétentions qui avaient naguère tant indisposé le clergé français. Il refusait d'écouter ses partisans les plus intelligents et les plus dévoués^. Ses succès momentanés semblaient ne l'avoir rendu quo plusaltier et plus opiniâtre et l'avoir attaché davantage à sa douteuse dignité.
Néanmoins, il se croyait obligé de garder encore quelque mesure, de contenter les princes français et surtout le duc d'Orléans, en leur donnant de vagues assurances, et en commençant quelques vaines démarches pour rétablir l'union. C'est ainsi que le 8 janvier 1404 il lança coup sur coup cinq bulles qui pro-
i. Chronic. Karoli F/lib. XXIV, c. 8. — Martène et Durand, Thesavrus. t. H, col. 4031.
2. Chronic. Karoli VI lib. XXIV, 16 el lib. XXVI, i et -2. — Cf. DoixÉ, Le dernier pape d'Avignon dans les Btudes, t. XÇIV {19(»),p. 847.
3. C'est ainsi qu'il fit la sourde oreille aux objurgations si vigoureuses que liii adressa GeriSou dans les discours qu'il {iroiioaçit devant lui .■ Marseille, puis à Tarascon le 1" janvier Moi.O/*?;. GerMnii,u II, coll. 50 et 54.
LA RESTITUTION D:0BÉDIENXE. ?03
mettaient de sa part tous les sacrifices pour rétablir lunion religieuse*. C'est ainsi encore qu'en juin de la même année, il assura qu'il enverrait à son rival Bonifaoe des ambassadeurs attitrés. Il le fit en eiîet et cette ambassade eut à sa tête lévêque de Saint-Pons. Elle otait chargée de renouveler la proposition suivante que nous avons déjà entendu formuler par Benoît et que la France avait dès longtemps rejetée. Les deux pontifes rivaux devaient avoir une entrevue en un lieu désigné pour se concerter sur les moyens de rétablir la paix. Le Pape français offrait de se cendre en Italie sur un territoire neutre. Il proposait de défendre à ses cardinaux de lui donner un successeur, s'il venait à mcurir, mais il demandait que Boniface agit de même^.
<", 3. — Mort de Boniface IX. — Élection d'Innocent VII.
Le pontife italien était dc'à souffrant quand les ambassadeurs arrivèrent à Rome le 22 septembre : il les reçut néanmoins^. Les envoyés lui représentèrent que la voie qu'ils proposaient aurait pour lui de grands avantages. Le Pape leur deinanda de les préciser; mais ceux-ci insistèrent sur le projet d'entrevue et ne firent point d'autre ouverture.
Quelques jours après, Boniface rendit le dernier soupir (1^' octobre 1404 . Dans une lettre adressée au roi de France, Benoît raconte que cette mort si inopinée fut avancée par une vive discussion que le Pape de Rome aurait eue avec les envoyés français. Ceux-ci se seraient montrés très irrespectueux et auraient riposté vertement aux attaques dont le Pape d'Avignon prétendait
1. Kaysald, a. 1404, n, 4-6. Ehrle, Archiw t. V, jt.Mi et t. vu, p. 286. — Valois, t. m, i>.3SS. — Cf. Haller, Pap^ttum imd Kirchenreform, p. 26! -26^.
2. XiEïi, De Scismate, 1. Il, 53. — MAr.TÈNE et Durasd, VeUrum Script. nota cxAl., prspf. Liin et 686. — Aipai.til M. d'), Chronica actilatorum (édit. Ebrle), p. 147. — 3. Valois, t. ill, p. STS.
avoir été l'objet ^ Si la relation de Benoît est authentique, elle est peu honorable pour ses ambassadeurs. Mais elle est^ contredite par une note officielle envoyée un peu plus tard (13 mars 1405) à TUniversité de Paris, parle successeur de Boniface ^.
Ce rapport ajoute : le Sacré-Collège ne voulut pas entrer en conclave sans avoir mandé les envoyés français afin de savoir d'eux s'ils avaient des instructions pour ce cas imprévu, s'ils possédaient des pouvoirs suffisants pour résigner au nom de Benoît. Dans ces conditions, les cardinaux se seraient fait un devoir de surseoir à l'élection du futur pontife. Les ambassadeurs déclarèrent qu'ils n'avaient pas d'ordre de leur maître sur ce point. On leur offrit alors de députer quelques-uns d'entre eux au Pape d'Avignon pour solliciter cet ordre. Ils refusèrent en disant que Benoît ne consentirait jamais à cette cession. En ce moment même, une grande agitation régnait dans la Ville éternelle. On engagea les envoyés à retarder leur départ, car il ô'y avait point de sûreté pour eux à s'éloigner au milieu de ce tumulte. Ils ne voulurent rien entendre et sortirent de la ville. Ils eurent le malheur de tomber aussitôt entre les mains du commandant du château Saint- Ange, qui les fit jeter en prison et ne les relâcha qu'au prix dune rançon de cinq mille ducats. Les cardinaux firent mille efforts pour les tirer d'embarras, mais ils ne purent y réussir, car ils n'avaient point d'autorité sur le châtelain pendant la durée du conclave^.
î. JlAurÈNE et Dlra>d, l. VII, praef. lxiv et 690. — Hefele (Trad. I.e c EKCQ), t. VI, 2« partie, p. 1274. — Chronic. Karoli VI 1. XXV, c. «2.
i.P/id., l. XXVI, c. 2 et 3.
3. Chronic. KaroU VI, ibid. — Kiem, 1. II, c. 24, — De Boclay, t. V, p. 1 j3. — Voir dans Zasitto, /' ponlefice Bonifazio IX (Ldine, 1904), la lettre de Bernard de Borjopontedu 7 octobre 1104 à ses concitoyens de Cividaîe.
LA RESTITUTION D'OBÉDIENCE. 2i'5
C^omme, à Paris, plusieurs doutaient de la véracité de ce récit, le duc de Berry en fit demander confirmation à Rome et il obtint une réponse tout à fait conforme au rapport officiel précédemment envoyé ^ Cette réponse était signée d'Innocent VII, nouvellement élu souverain pontife. Ce pape se nommait Cosme Meliorati et descendait d'une famille obscure des Abruzzes. Il avait été archevêque de Ravenne, puis de Bologne, et c'est dans cette ville qu'il avait été nommé cardinal. Sa vie était exemplaire, sa science peu commune et la pureté de ses mœurs irréprochable. Avant d'être promu, il avait fait, comme les autres cardinaux, le serment de travailler de toutes ses forces, s'il était élu, à l'exlinction du schisme et de résigner sa charge s'il le fallait^.
Innocent commença par tenir les promesses faites par Cosme Meliorati et annonça aussitôt un concile de son obédience'^. Malheureusement Rome s'agitait. Les Savelli et les Conti fournissaient des chefs à lémeute. Le souvenir des Gibelins, ennemis séculaires des papes, celui de Rienzi, l'ardent révolutionnaire, n'étaient point morts dans l'âme du peuple. Le pontife fut obligé de recourir aux armes de Ladislas, roi de Naples. Celui-ci étouffa la révolte, mais il fit payer cher sa protection. Cette intervention et ces perturbations sanglantes jetèrent le Pape au milieu des passions et des représailles politiques, et lui aliénèrent de plus en plus l'es-
1. Chronic, lib. XXVI, c. 3. — Registre acheté à la vente Aslibumham, f» 17. Celte lellre est de fin avril IWi.
2. Vila Innocenta VU, apud Mi ratori, t. ni, p. Il, p. 832. — Map.téxe et Durand, Thésaurus, t. il, col. i-2"4.
3. F. Bliemetzrifder, Das Generalkonzil im grossea abendlândischen Schisma, p. 190. — F. Bliemetzrieder, a publié dans les Sludien und Millheilungen aus dem BenedikCiner-und dem Ciste)xienser-OrdenH90(i) , t. XXVII, p. 35S-367 (Die Komilsidele unler Innocenz VII und Kônig Ruprecht von der Pfalz) le texte du discours prononcé devant Innocent VII par Ulrich d'Albeck, ambassadeur de Robert, roi des Romains, pour demander la r.'union d'un concile.
prit des Romains qui le forcèrent à se réfugier à Viterbe. Le Vatican et les palais des cardinaux furent saccagés, les serviteurs du Pape tués et Rome fut, pendant tout ce règne, en pleine anarchie ' .
Au sein de tous ces troubles, il perdait de vue la seule question essentielle, celle du schisme à éteindre. De son côté, Benoît ne se souciait pas de retourner à Avignon qui avait été si longtemps pour lui un lieu de captivité. Salon, Tarascon, Marseille et Nice l'avaient vu successivement dans leurs murs. Il déclara solennellement vouloir pousser jusqu'à Viterbe pour y négocier avec son adversaire. Le 16 mai 1405, on vit arriver à Gênes ses six galères pavoisées.
Boucicaut y commandait alors au nom de la France et reçut magnifiquement le pontife que son indigne frère avait assiégé naguère en Avignon 2.
Les processions succédaient aux banquets et les réceptions solennelles aux revues pompeuses des troupes amenées par le Pape. Saint Vincent Ferrier se rendit en ville sur la demande de Benoît et émerveilla la contrée tout entière par le don des langues, la multiplication des miracles et des fruits de sainteté. Pierre d'Ailly, inscrit maintenant au nombre des référendaires du pape, était allé à Gènes préparer la venue de Benoit. Il prêcha devant lui au jour de la Trinité, et obtint l'établissement-de cette fête pour toute son obédience. Le pontificat nomade de Benoit ne manquait pas d'un certain éclat; il le conservera jusqu'au jour où son obstination forcera les plus saints et les plus dévoués à l'Eglise de l'abandonner à son malheureux sort.
En attendant, plus Benoît voit Innocent embarrassé dans les difficultés politiques, plus il multiplie les dé-
i. Gcnuta, L'État pontifical après le ■grand Schisme, p. 1*.
2. Alpaktil XH. d'), Chronica aclitatorum (édit. Ehulf.,, p. i i8 cl euiv.
LA RESTITUTION D'OBÉDIENCE. 2(.iT
marches plus ou moins sincères afin de montrer son désir d'arriver à l'union. Déjà il avait fait demander an Pape de Rome des sauf-conduits pour que ses nonces pussent descendre en Italie, celui-ci les refusa. Puis il avait annoncé son dessein d'aller lui-même trouver son rival à Viterbe pour s'entendre avec lui, et il pria le roi Charles de lui envoyer comme garde d'honneur quelques princes de sa cour : le souverain accepte et députe le duc de Bourbon. Benoît^ pour payer les frais de cette démarche, impose de nouvelles décimes sur les biens du clergé français; le clergé s'acquitte sans trop de réclamations, persuadé que l'union est proche'.
De nouveau, le Pape d'Avignon réclame d'Innocent Vil unsauf-coaduit; celui-ci s'obstine à le refuser, sous prétexte que les projets de son compétiteur n'offraient rien de sérieux^.
Mais Benoît déploie plus de zèle à mesure qu'il voit son rival témoigner plus d'indifférence. Il demande à la Ptépublique de Gènes des galères en nombre suflisant pour le transporter à Rome^. Mais on perd du temps, la peste se déclare dans la ville et sur toute la côte; le Pape en est réduit, pour l'éviter, à errer sur son navire de Gênes à Savone, de Savone à Monaco, de Monaco à Nice, enfin de Nice à Marseille. C'est de la ville de Nice qu'il convoque un concile général de son obédience pour la Pentecôte de l'année 1407.
8 4. — Vives discussions à Paris.
Sur CCS entrefaites, le Pape d'Avignon envoya dans
1. Chronic, lib. XXVr, c. 1. — Mm.tLne et Diraxo, Velerum Script,, t. VII, col. 686.
i. NiEM, II, 37.