‹ Le grand schisme d'OccidentChapitre 9 sur 183 · Ibid., I · texte numérisé non relu

Ibid., I

22 LE GRAiND SCHISME.

et de gibelin dans la péninsule? De quel œil attristé le chef de l'Église n'aurait-il point vu les abus de la force et de la cupidité des nobles, et comment auraitil accueilli les déclamations d'un tribun ; devenu roi de la populace?

Et pourtant il est permis de se demander si le séjour du pontife dans sa capitale n'aurait pas tout empêché ; si une lutte ouverte et généreuse contre l'Empire, la noblesse ou le peuple, n'eût point mieux valu qu'une paix achetée au prix d'une désertion. Les énergiques prédécesseurs des papes d'Avignon avaient compris autrement leur devoir pontifical et leur rôle de souverains temporels. Lorsque la papauté, s'exilant ellemême, a cherché un asile sur les bords du Rhône, qu'a-t-elle gagné en considération au dehors, devant les rois et la chrétienté? Et au dedans, n'a-t-elle point subi l'influence du luxe, de lesprit mondain? N"a-t-elle point mérité quelques reproches plus graves encore, tombés des lèvres des saints enx-mêmes? En abandonnant cette Rome qui fut leur berceau, en s" éloignant du tombeau vénéré du prince des Apôtres, en cessant de régner sur cette terre consacrée par le sang des martyrs, les Papes ont paru faire bon marché de lappui qu'ils empruntaient à ces augustes souvenirs.

En cet exil volontaire des rives du Rhône, les pontifes étaient sous la main de nos rois ; les hautes tours de Villeneuve, possession française, projetaient une ombre trop protectrice sur le palais pontifical. Considérés, surtout à l'étranger, comme les grands-aumôniers ou, si l'on veut, les cha^jelains de la cour de Paris, ils étaient naturellement amenés à s'inféoder à la politique royale, et à prendre parti dans ces querelles éternelles qui mettaient aux prises la France avec les pays voisins, avec l'Angleterre en particulier.

L'ÉGLISE ET LE ilOMiE CHREIIEN. 23

D'un autre côté, l'Empereur ne pardonnait pas aux Papes leur séjour en Avignon, qui rendait impossible soa rôle séculaire d'évêque du dehors. Les autres souverains suivaient son exemple et devenaient jaloux du pouvoir, même spirituel, dun pontife qui paraissait soumis à un roi leur rival. Leur obéissance à tous avait trop de défiantes réserves, et leur respect trop de fâcheuses intermittences. « Le père universel, semblaient-ils dire, ne doit paraître le sujet d'aucun de ses enfants, » Aussi, quand le schisme viendra à éclater, l'Angleterre et l'Empire ne suivront-ils pas le parti d'Avignon.

Les successeurs de Pierre avaient' beau dire : « Nous restons les pontifes de Rome ; mais, pour le moment, nous préférons les bords du Rhône à ceux du Tibre. » Tout le peuple fidèle d'Italie et d'ailleurs leur répondait : Le pontife romain ne doit point vivre loin de Rome; il ne peut laisser les habitants de sa capitale croupir éternellement dans les misères politiques, morales et physiques, que causait l'absence prolongée du souverain légitime. Aux yeux de plusieurs, ces soixante-dix années d'exil, qu'on a pu nommer la captivité de Babylone-, devaient! avoir un résultat fâcheux pour l'unité de 1 Eglise. Deux capitales préparaient deux têtes, deux sièges pontificaux, deux collèges de cardinaux, deux obédienees, c'est-à-dire le schisme.

Si le monde catholique le pressent, les Papes euxmêmes ne sont point sans l'entrevoir et le craindre. Parfois, ils veulent s'arracher à la paix et aux charmes d'Avignon, pour aller sauver Rome du désordre et de mille misères. Un jour, le bienheureux Urbain V exécute ce projet réparateur. Escorté triomphalement de toutes les galères de l'Italie, il débarque à Gênes et se

dirige vers Rome, à travers les villes pacifiées et les populations respectueuses. La Ville éternelle n'a point vu son pontife depuis Boniface VIII, c'est-à-dire depuis soixante -trois ans. Elle reçoit Urbain avec enthousiasme et amour \ mais celui-ci ne sait ni régner ni mourir dans sa vraie capitale. Il refuse de prêter Toreille aux plaintes poétiques de Pétrarque, la voix la plus retentissante de l'Italie d'alors; il n'écoute point le franciscain Pierre d'Aragon, qui lui prédit un schisme fatal, s'il retourne en France. Sainte Brigitte de Suède n'est pas plus heureuse, quand elle le menace d'une mort prochaine. Et pourtant cette prophétie s'accomplit à la lettre : Urbain ne revoit le ciel de la Provence que pour lui dire un dernier adieu : il expire, à peine arrivé dans le palais des Doms, et Grégoire XI monte sur le trône pontifical (1370).

Alors survient un événement unique dans l'histoire de l'Église : on voit gurgir en son sein, comme autrefois parmi les tribus d'Israël, un prophétisme d'un genre nouveau. Dans le trouble de cette époque si profondément agitée, se lève une jeune fille, ange de paix et missionnaire de réconciliation. Issue d'une famille obscure, Catherine de Sienne se sent appelée de Dieu à sauver l'Eglise et à ramener dans sa capitale \e Vicaire de Jésus-Christ. Elle va trouver sur son siège le nouveau Pape , sans se laisser intimider par l'éclat de cette cour fastueuse ; elle réclame la réforme et le retour à Rome avec autant de franchise que de raison. Elle parle éloquemment au nom de la ville choisie par le Christ, régénérée par saint Pierre, et arrosée du sang des martyrs. Elle réussit, non sans miracle, à se

1. G. MoLLAT, Les papes d'Avignon, Ht, — Ct. Chaillan, Lebienheureuoc Urbain F (Paris, 19U), 177.

faire entendre, et comme aux jours de l'Ancien Testament, le prophétisme guide le sacerdoce. «Jamais peutêtre n'a battu dans une poitrine humaine un cœur plus fidèle à l'Eglise et à la papauté '. »

Un rapprochement historique ne se présente-t-il pas ici à tous les esprits ? Quelque cinquante ans après, une autre jeune fille, née aux marches de Lorraine, entendait des voix surnaturelles qui lui disaient de conduire à Reims le dauphin Charles. Jeanne d'Arc part, arrive en présence du prince, parle net et franc devant cette cour amollie et découragée. Elle se fait écouter, et elle emmène dans la ville des sacres le futur roi de France'.

Lorsque Catherine fit revenir Grégoire à Rome, comme lorsque Jeanne conduisit Charles à Reims, tout paraissait de part et d'autre sauvé pour longtemps. Dieu avait montré sa main puissante : l'Italie de 1377 avait applaudi comme applaudira la France de 1429. Tous les cœurs semblaient avoir reconquis le droit de se livrer à l'espérance. Et pourtant l'on était à la veille d'une crise sans exemple, d'une funeste division, d'une longue période de troubles religieux et de malheurs publics.

1. Hase, Katerina ton Siena (Leipzig, 1864), p. 197. — Cf. Mignaty, Caterina da Siena e la parle eh' ebbe nelli avenimenli dTItalia nel sec. XIV (Florence, 1894). — J. Joerge?(sen, Sainte Catherine de Sienne (trad. fran., Paris, 1919).— Éléonore de SECiiï.:<JMnrf, Die Kirchenpoliti$che Tâtigkeit der hl. Katharina von Sieniiunter Papst Gregor A^i (Berlin, 1917).

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