‹ Le grand schisme d'occident [microform]Chapitre 58 sur 186 · LABBE, t. XI, p · texte numérisé non relu

LABBE, t. XI, p

pas la première fois qu'un phénomène semblable se produisait au sein des foules toujours avides de merveilleux. Dans tous les siècles, quand une calamité particulièrement grave s'abattait sur les fidèles, ils levaient les yeux vers le ciel et attendaient avec une anxieuse épouvante l'arrivée du terrible et dernier adversaire de Jésus-Christ. Au temps des premières persécutions, ils avaient déjà cru que Néron allait ressusciter d'entre les morts et reparaître bientôt dans le monde pour rétablir le culte des idoles et accomplir tout ce que saint Jean avait prophétisé de l'Antéchrist. Au IIP siècle, Tertullien, séduit par les rêveries montanistes, attend la fin prochaine du monde et expose ses espérances fanatiques avec une sombre énergie. 11 écrit au moment de la persécution de Septime-Sévère et de Caracalla ; il veut qu'on se dégage de toute entrave terrestre pour courir plus vite au martyre. A la date où l'on commence à prévoir la chute fatale dB l'Empire, saint Ililaire voit l'Antéchrist tantôt dans Sabellius, tantôt dans Arius, tantôt dans l'empereur Constance. Vers l'an mil, c'est Adso, le moine de Luxeuil, qui écrit son livre dfs Antichristo pour prémunir la femme de Louis d'Outremer contre de vaines terreurs. A la date de la chute dé Constantinople nous verrons deux grands hommes, saint Jean de Capistran et le savant Nicolas de Cusa, s'occuper àleiirjtour de cette inquiétante question, en attendant que Luther et Cranmer viennent publier que l'Antéchrist, c'est le Pape. Si nous n'avions pas vu de nos yeux, après les tristes événements de 1870, le même débordement de ces prophéties que la folie invente, que la crédulité reçoit et que la superstition propage, nous ne croirions pas possible le succès que les prédictions les plus extravagantes ont rencontré dans les dernières années du XIV® siècle.

En ces temps malheureux, les voyants surgissent de partout, et leurs visions acquièrent une influence et une diffusion qu'elles n'avaient jamais rencontrées auparavant. Un ermite nommé Télesphore déclame contre rÉglise de Rome et le clergé, prévoit le pontificat d'un « pasteur angélique », et prédit la fin du schisme pour 1393. « À cette époque, dit-il, la couronne impériale passera au roi de France, qui deviendra monarque universel. » Télesphore est clémentin, on le voit, et c'est pour cela que son livre sera réfuté par Henri de Langenstein, allemand et urbaniste ^. D'un autre côté, un certain Gamaléon annonçait la translation du Saint-Siège en Allemagne.

On s'appuyait sur ces prédictions sans base dans les sermons les plus solennels, et certaines compositions de l'époque offrent le singulier mélange d'insanités prophétiques, de conjectures astrologiques et d'affir- , mations doctrinales. Dans un discours prononcé pendant l'Avent de 1385, Pierre d'Ailly met le prétendu voyant Cyrille et l'excentrique Joachim de Flore sur le même rang que saint Jean-Baptiste et que saint Jean rÉvangéliste.

Il ajoute foi à toutes les extravagances de ces faux spirituels, il ne craint pas d'annoncer que dans 15 ans, l'Antéchrist de l'Apocalypse régnera. « 11 y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, s'écrie-t-il. le soleil, ce sont les prélats : la lumière de leur sagesse s'éteint; la lune, ce sont les princes : le rayon de leur justice s'obscurcit ; les étoiles, ce sont leurs nombreux inférieurs : la grâce disparaît en eux tous 2. »

1. Contra quemdam eretnitam de uUimis temjioribus vatîcinantem iiomine Theolophorum, publié par Pez {Thésaurus, t. I, p. ir, c. SOS). — Cf. Valois, t.I, p. 373. — Pastor, t. I, p. IGS. — Bib!. Nat., mss. lat. 3184,14653,1687.

2. Sermo III, De Adventu Domini. D'Ailly a été plus lieureux quand,

- D'autres que d'Ailly se faisaient les éclios de ces prédictions fantastiques : ils annonçaient comme lui la venue de l'Anteclirist et la fin prochaine du monde. Clémangis, élève et ami de l'évêque de Cambrai, compose sur ce grave sujet un traité spécial ^ , ainsi que Nicolas Oresme, évêque de Lisieux ^. Thierry de Niem se demande si le schisme et ses suites sont lés signes précurseurs de l'arrivée prochaine de l'Antéchrist : a Oui, si l'on en croit les historiens et les prophètes, » répond-il^. Saint Vincent Ferrier en faisait le thème habituel de ses prédications. Sept de ses sermons sur dix, avaient pour sujet le jugement dernier qu'il croyait proche'*. D'un autre côté, des processions lugubres de vingt à trente mille personnes parcouraient le centre et tout le sud de l'Italie. Elles étaient précédées de grands crucifix d'où découlaient du sang et de la sueur. Un de ces pèlerins se croyait le prophète Élie et annonçait pour bientôt le tremblement de terre qui devait amener la fin du monde ^.

Tous ces détails s'accordent à montrer la perturbation profonde des esprits et les imaginations étranges

s'appuyam sur des calculs astrologiques, il prédit en termes formels, dés 1414, la révolution de 1"89. — Cf. notre Petrits de Alliaco (1886), p. 187.. — Revue des Sciences ecclésiastiques, Série VIII, t. VIII (sept. 1898),. p. 2o0. '

1. De Antichristo, ortu ejus-, vila, moribus el opcribus, Edit. Lydii^ p. 367.

2. Cf. Martène et DoRAND, Veter. Script.nova collectio, t. IX, col. 1271.

3. Niem, 1. HI, xli. — Thierry a composé aussi sur l'Antéchrist un traitéspécial qu'on trouve dansSchardius, p. 834. — Cf. Bellaumix, De Romano Pontifice, III.

4. Dans une lettre adressée à Benoît XIII, il écrit que l'Antéchrist arrivera cito, bene cito, valde breviter. Bibl. nat. fonds lat. ms. 14.6C9.. Cette lettre a été reproduite par le R. P. Fages, Histoire de Saint Vincent, 1. 1, app., p. Lxxvr.

3, Niem, 1. II, 2G. — Gregorovius, t. Yl, p. 638.

qui les hantaient : la superstition passait par toutes les brèches faites à la foi.

D'un autre côté, les malheurs publics réveillaient le véritable esprit religieux et excitaient partout un nouveau besoin de prière.

Charles VI venait d'être frappé de folie dans la foret du Mans (1392) etlepeuple y voyait une punition divine -'. D'un bout de la France à l'autre, on faisait des processions et des pèlerinages pour obtenir la guérison du roi. Notre-Dame de Chartres, la basilique de Saint-Denis, Sainte Catherine du Val des Ecoliers, la sainte Chapelle du Palais et d'autres églises miraculeuses recevaient tour à tour les hommages et les supplications des bons Français que le malheur des temps dirigeait en foule vers les sanctuaires les plus vénérés. Un jour, on vit arriver à Notre-Dame du Puy, au milieu d'une foule venue des marches de Lorraine, cette Isabelle Romée qui devait être la mère de Jeanne d'Arc. C'était une première clarté d'aurore au milieu de cette sombre nuit. A Avignon, le Pape lui-même composa une messe spéciale « pour la paix » et promit des indulgences à tous ceux qui l'entendraient.

Étrange et cruelle situation, en effet, que celle de la France! Un roi fou, une reine dissolue, des princes rivaux, faisant passer leurs intérêts avant ceux de la patrie! Dans un ordre supérieur, des écoles théologiques divisées sur des points très importants, des évêques incertains de la légitimité de leur chef, et enfin au sommet de la hiérarchie, un pape douteux!

i. (I L'oppinion commune du royaulme de France estoit qu'il n*auroit jamais santé, si seroit Église en autre estât... Le roy s'excusoit en disant : Nous avons ereu le conseil de ceux qui nous ont gouverné jusqùes à ores, et se nous nous avons abusé de folie, a euls en est la coulpe et non à nous. • Froissart, t. XVI, p. 69.

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