PREMIERE PARTIE
J'avais reçu ta lettre; mais tu t'imagines à tort que je me suis offensé de ta mercuriale. Tu es malade , mon pauvre ami ; je te pardonne tout , à toi le plus découragé des rêveurs politiques, à toi qui ne crois plus au progrès et ne veux voir désormais dans Tliistoire qu'une pitoyable mystification dont tu as juré de n'être plus la dupe, à toi qui me reproches amèrement d'espérer encore. J'avais décidé de te répondre longuement, et tu es cause que durant ces deux mois j'ai tenu un journal dans lequel je consignais tour à tour
mes réflexions sur ta maladie, certains entretiens qui m'ont aidé à passer le temps et une espèce d'aventure où j'ai joué un rôle assez médiocre. Or il se trouve que cette aventure et ces entretiens prouvent à peu près la même chose et sont une réponse à ton réquisitoii-e contre le genre humain. Je t'envoie tout ce papier noirci à tou intention j fais-en ce qu'il te plaira.
Tvoîre, 2 sqitcrnbre.
Ris, si lu veux; — je suis devenu propriétaire. — Qui? loi vieux Sicambre! — Moimême, et le pis deMa chose est que je n'en rougis pas. A vrai dire, ma propriété n'est pas grande, deux arpents à peine qu'une paire de bœufs labourerait commodément en moins de deux jours; mais je n'en ferai pas l'essai : mes bruyères me plaisent ; jamais, au grand jamais , la charrue n'y passera. Une masure qui se tient à quatre pour ne pas tomber, une châtaigneraie en penteque termine une falaise, les transparences d'un beau lac, un large pan
de ciel, voilà mon domaine, ce que j'ai et ce que je vois.
Si je voulais t'amadouer, je te conterais comment, passant d'aventure par ici, j'appris qu'un Anglais, établi dans le voisinage et désireux de s'arrondir, était en marché pour acheter ce morceau de terre. Souffler le marché à milord! Le tour me parut bon : c'était une revanche de la gueuserie sur le million. Qu'eût-il fait, le barbare, de ce lieu agreste ? Je crois le voir abattant la masure, convertissant les bruyères en pelouse, déracinant les arbres creux, rongés de mousse. Les dryades , les syl vains embrassèrent mes genoux, me conjurèrent de les préserver des injures du soc et de la cognée. Voilà mon histoire. Qu'en penses-tu ?
Seulement, avant de me condamner, rappelle-toi la figure que j'avais il y a deux ans, mes yeux caves, mes joues avalées , figure de pauvre diable bien las, bien recru, mortellement excédé de ces ambitions trompées , de tant de métiers pris et quittés, de tant d'essais malencontreux où il s'était démontré à lui-même son impuissance, sans qu'il pût dire
si la fortune lui avait manqué ou s il avait manqué à sa fortune. Je n'en pouvais plus; je pliai bagage , et pendant deux ans j'ai couru , vrai pied poudreux, la besace au dos, me désintéressant de ma vie et regardant vivre les autres. A la fin , mes jambes me refusèrent le service; des châtaigniers qui se trouvèrent là me firent signe, me promirent un peu d'ombre, de repos, de silence. Leur éloquence, le désir d'obliger des sylvains et de faire pièce à milord,.., bref ma vertu succomba. Note que, court de finance comme je suis, sans recourir à la boîte de Perrette, j'ai tout payé rubis sur l'ongle. Voilà le miracle. Mes deux arpents sont francs et quittes de toute dette, c'est un bien net et liquide. Aussi de mon mince patrimoine, écorné déjà par les voyages, que me reste-t-il ? Tout juste assez pom vivre, en vrai pythagoricien, de fenouil et de salade. Qu'importe? je ferai longue messe et court dîner; mais je suis chez moi, je dis : ma maison, ma treille, mon sentier, — et pour la première fois je puis méditer avec quelque satisfaction sur le profond mystère du mien et du tien.
Tu ne ris plus; je vols se plis.er ton large front de censeur romain. « A qui se fier désormais ? t'écries -tu. — A personne.» Tu as raison. Qui peut se flatter de ne pas changer ?
Pendant des années, nous avons conspire ensemble contre la terre et contre le ciel. Nous avions décrété que ce vieux monde était malade à en mourir, que la gangrène était dans la plaie , et chaque soir nous faisions rougir les fers pour la brûler. Si le grenier que tu sais avait eu des oreilles et une langue, quels bizarres récits n'eût-il pas faits! Souvent le matin nous y surprit gesticulant comme deux échappés de Charenton , défaisant et refaisant l'univers, aplanissant les montagnes et comblant les vallées , promulguant des lois agraires, dispersant à tous les vents les débris de l'infâme capital, et tantôtenfourchant à cru le coursier roux de l'Apocalypse, tantôt penchés sur la fournaise où bouillait l'airain de notre république de Platon. En ce temps-là j'étais un buveur de sang plus déterminé que toi; tes scrupules me faisaient pitié.^Un jour, à déjeuner, tu me l'efusas tout net les cent mille têtes que je te demandais
LE GnAND OEUVRE.
pour sauver le genre humain. J'avais fait mon compte , je n'en pouvais rien rabattre ; je mets cela sur ta conscience. . . . Quand quelque mouche m'avait piqué, je faisais le procès à la Providence; pkis d'une fois tu te constituas son défenseur officieux ; tu invoquais en sa faveur des circonstances atténuantes ; tu alléguais qu'il ne faut pas juger les gens sur la mine, et tu me suppliais d'accorder un délai de grâce à l'Être suprême : il ne pouvait manquer d'en profiter pour se rétabhr dans mon estime. Je te traitais de feuillant, de modérantiste. A qui, diable! enavais-je? Je conspirais même en dormant; lorsque je fus malade, le médecin qui me soignait s'étonnait de m'entendre rugir dans mes rêves comme un lion ; il ne se doutait pas que je m'étais endormi dans les marais de Minturnes, et que, l'ombre du grand 3Iarius m'étant apparue, j'allais m'éveiller la rage au cœur et une torche au poing,... O mes colères et mes songes d'autrefois, utopies ébauchées entre la poire et le fromage, serments dWnnibal, foudres vengeurs , trompettes éclatantes qui faisiez crouler les murs de Jéricho!... que
tout cela est loin de moi! Tàte-moi le pouls, Cassius; Briitus n'a plus la fièvre.
Ecoute plutôt. Hier, assis sur le pas de ma porte, je buvais à petits coups d'un vin vieux qu'ont vu mûrir nos coteaux. Il en reste dix bouteilles derrière mes fagots. Quand la dernière sera vide;... mais ne prévoyons pas les malheurs de si loin.... La journée était chaude. Au bout du chemin parut un gendarme , s'avançant avec la démarche cadencée qui caractérise cette institution. Il suait à grosses gouttes, avalait sa langue. En passant devant moi, il allongea sur ma bouteille un regard amoureux plein de convoitises inavouées. Je ne sais quel attendrissement me prit. Je fis réflexion que si jamais quelque maraudeur, quelque malfaiteur.... Cette providence en tricorne avait l'air paterne et six pieds de haut.... Écoute, te dis-je, et frémis : la gendarmerie impériale et ton frère le Sicambre ont bu dans le même verre. . . Ah ! pour le coup, à qui se fier désormais ?
Tu vas t'imaginer que l'ombre de mes châtaigniers est aussi dangereuse que celle d'un
LE GRAND OECTHE. Il
niancenillier des Antilles. Ne crois pas coperi dant que ce soit le propriétaire qui ait tué en moi l'utopiste. Il était mort pendant mes voyages, ce bon compagnon.
Je n'avais pas quitté Paris pour aller visiter des villes ; je traversai en courant celles qui se trouvèrent sur mon chemin et ne séjournai qu'aux champs. J'ai vécu, comme on dit, sous le chaume : peu s'en faut que je n'aie gardé les moutons sur la montagne. C'est au village, Paul, que j'ai senti mon pouls se calmer. Ce remède est sûr, je te le recommande. Au village, tout le monde est actif, personne n'est affairé ; au village, les journées sont longues , et l'homme est patient. C'est un calmant que la vie des champs. La régularité des habitudes, la ténacité des traditions, la permanence des âmes et des choses, les jours semblables aux jours, le petit-fils vêtu de la défroque de l'aïeul, le passé partout visible dans le présent, la paresse des heures, la lenteur de la teire à répondre aux questions de riiomme, des mains rugueuses, des bras agissants et des âmes dormantes, tout, jusqu'au cri de la charrue, jusqu'au long mugissemenl
des bœufs, tout me prêcha l'apaisement , le mépris des rêves et le goût des longues et solides pensées. J'ai connu un vieux porcher, vrai portrait de l'antique Eumée ; il en avait la vigueur, la barbe et la sagesse : grave, sentencieux comme un patriarche, rien n'existait pour lui que ce qui n'était plus; du présent, il ignorait tout, mais il savait des histoires et vivait dans le passé. J'avais peine à croire qu'il ne fût pas né depuis deux mille ans ; il me faisait l'effet de quelque chose d'éternel, d'un monument, d'une pyramide. Je m'asseyais souvent avec lui au pied d'un chêne trois fois centenaire ; tour à tour je regaidais l'arbre et ^l'homme, et je sentais tout désir mourir en moi.
Nous sommes trop presses, Paul; il semble que le souffle et le temps vont nous manquer. Il est certain que nous n'en pouvons faire provision; nous avons toujours le couteau sur la gorge Mais qu'importe au genre humain? Le temps ne lui manquera pas, à lui ; aussi n'a-t-il cure de nos impatiences. Tu sais que, pour expliquer le soulèvement des montagnes, les géologues d'aujourd'hui préfèrent
à riiypotht'se des secousses violentes et des catastrophes soudaines celle d'un travail lent, mais continu, qui, les siècles succédant aux siècles, fit sortir des continents du sein des mers, comme nous voyons encore s'exhausser par un mouvement insensible les rivages de la Suède et de la Finlande, C'est avec la même lenteur qu'émergent du fond des abîmes flottants de la barbarie les lois, les arts, les états et la mystérieuse ordonnance des sociétés. Nous qui mourrons ce soir, nous voudrions forcer la nature et hâter les destins. Le cenre
humain nous répond qu'il ne mourra pas, qu'à chaque joui- suffit sa peine, qu'il est au largo dans le temps et que les siècles sont ses journées.
Voilà ce que j'appris en me retirant, comme la belle Herminie, parmi les bergers :
E quel saggio parlai- che al cor le scende De' sensi in parte le procelle acqiicta.
Ma colère tomba ; je compris qu'il est quelque douceur dans rhal)ilude, et je m'accoutume à attendre. S'il faut le décliner mon
credo y je ne suis plus aussi fermement convaincu que nous fissions le bonheur du genre humain en le mettant à la lanterne, d'autant qu'il se pourrait bien faire que nos lanternes fussent des vessies; je n'ai plus la certitude que la révolution française soit une affaire manquée ; je ne me sens plus au cœur une haine aussi farouche pour la civilisation, et je ne voudrais pas jurer qu'elle n'est que la friponnerie organise'e. Quel que soit mon respect pour l'attraction passionnelle, je n'y vois plus une infaillible panacée ; il m'est venu des doutes au sujet de la liberté amoureuse et de la gastronomie combinée. Je doute aussi (la chair est faible) que dès la quatrième année d'harmonie cinq lunes viennent s'échelonner autour de notre globe, et je ne donnerais plus ma tête à couper que la grande couronne boréale convertira l'eau de mer en limonade. Je ne dis pas non; mais je ne jure de rien et me résigne à mourir sans avoir vu ces pompeuses merveilles.
Propriétaire et philosophe! Quelle métamorphose ! C'est ce qui s'appelle tourner casaque. Que d'injures ne lui avons-nous p;is
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dites, à celte pauvre philosophie ! C'était proprement notre bête noire. Te souviens-tu de ta définition : l'art de se persuader qu'on a le droit d'être content de soi et de l'univers? Soit! Cette fantaisie m'a pris. Philosophie, ma nouvelle patronne , on ne m'accusera pas d'avoir choisi, pour te faire un doigt de cour, le temps de ta faveur et de ton triomphe. Jamais tu ne fus moins fêtée ; croyants et gentils te décrient à l'envi. Les enfants de Rome et ceux de Genève te condamnent parce que tu aspires à tout expliquer, même leur Dieu, qui ne s'explique pas ; les gens du monde te rient au nez , les poëtes te tiennent à distance , les sceptiques t'éconduisent parce que la vérité est exigeante, et qu'il leur déplairait de se mettre à sa discrétion ; les optimistes t'en veulent de tes distinguo , et les chercheurs d'avenir de ce que tu respectes le passé ; les utilitaires te demandent où sont tes œuvres, et si, dans les champs où tu passes , le grain lève mieux et ne craint pas la nielle. Quant aux mélancoliques, aux prophètes de malheurs, ils te font un crime de ta sérénité, ils déclarent tout haut que tu manques de cœur , et que ton
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métier est d'amuser nos maux par des sophismes byzantins.
Ce qui m'aflige, Paul, c'est que parmi vous, enfants de la jeune Sparte , la mélancolie est à la mode. Vous avez décidé que désormais nous devions nous battre la poitrine et expier par nos lamentations les pécbés de nos aïeux. Je ne vois pas trop de quoi nous serviront ces actes de contrition et ce que vous en attendez. Au demeurant, vos doléances sont excusables. Il y a quelque vingt ans, les âmes avaient conçu de trop vastes espérances ; on était dans l'attente , on se préparait à entrer dans la terre promise; du haut d'une taupinière qu'ils prenaient pour une montagne, les plus enthousiastes croyaient déjà entrevoir à leurs pieds les eaux courantes, les palmiers, les gras pâturages et des pavillons dressés d'avance pour Israël. Le mirage se dissipa; il fallut recharger les chameaux , lever le camp, se remettre en marche à travers le désert et se rabattre sur la manne, après avoir rêvé des festins. Il se fit alors un grand déchirement dans ces âmcu exaltées; ce fut vraiment la banqueroute de l'idéal. Je sais bien que depuis un concor-
dat a été signé : ses livres , papiers et effets ont été remis au failli, qui en donna décharge et promit que tout le monde serait content; mais les créanciers récalcitrants attaquent le concordat en nullité et, leurs titres de créances à la main , prennent le ciel à témoin du dol dont ils ont été les victimes.
Dans votre douleur , vous accusez de vos illus ons trompées le passé comme le présent. Vous avez découvert qu'en 89 on fît forl:e sottises, qu'on pouvait tout , mais qu'on n'a pas voulu ou pas su, que si vous eussiez vécu dans ce temps-là, d'un coup de baguette, sans molester personne , sans tuer une mouche , vous auriez tout transformé et inauguré l'âge d'or. A vous entendre, tout le mal est venu de certains hommes poltrons et d'un esprit faux, comme il parut bien à leurs actions, lesquels, ayant rencontré dans une chènevière un épouvantail à moineaux, rentrèrent chez eux tout effarés et décrétèrent en petit comité d'égorger tout , pour mettre en sûreté eux et leurs biens. Après cela, qu'on n'essaye pas de vous représenter qu'à le bien prendre 89 n'a pas été absolument stérile pour l'humanité :
tout OU rien est votre devise ; vous parle-t-on du 4 août, du code civil, vous haussez les épaules, vous faites fi de l'égalité, et si on vous pressait un peu, votre dépit se ferait fort de démontrer que les majorats et le retrait lignager avaient du bon.
Les plus conséquents d'entre vous s'en vont chercher plus avant dans le passé l'origine de tous nos malheurs; — ils affirment que depuis deux mille ans le genre humain fait fausse route. A un certain carrefour, chemin à droite, chemin à gauche ; il a pris à gauche, et le voilà condamné aux fondrières à perpétuité, jusqu'à ce qu'il s'y casse le cou. Déplorable erreur! Hélas ! tout est accident, aventure, et notre triste espèce est abandonnée à tous les hasards de ses caprices ; car d'admettre dans les affaires humaines nn plan, une règle, — de s'imaginer, par exemple, qu'il est des événements nécessaires, que, comme l'a dit un grand pape, « le mal concourt avec le bien pour l'harmonie de ce monde, » et qu'il y a pour le moins autant de logique dans l'histoire universelle que dans une pièce de théâtre passablement conduite,
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— cette idée n'a pu venir qu'à des rhéteurs, aux endormeurs de peuples, aux sophistes byzantins. Qui a le goût de la logique, qu'il étudie l'astronomie! Mais l'histoire est un imbroglio où tout ne tient qu'à un fil, et ce fil casse à tout instant sans avertir....
Va pour sophiste ! J'en tiens. Ce mot ne me fait plus peur; j'ai toute honte bue. L'astronomie a ses charmes ; il me plaît d'aimer mieux l'histoire. Les astres se laissent faire; les hommes résistent, et je prends plaisir à voir comme, malgré eux, leurs passions font le jeu de la raison. Je te le dis, Paul : il est quelque chose de plus grand que l'obéissance des soleils accomplissant sans se lasser leur éternel voyage ; c'est le consentement involontaire des peuples à leurs destinées.
Ma foi ! mon cher, déraisonne qui voudra! J'ai payé ma dette a la folie, elle m'a donné quittance. Vingt fois le jour, je répète cet adage : la raison gouverne le monde. — Et cet autre : tout ce qui est est raisonnable. Ajoute encore celui-ci : il faut s'accommoder du monde tel qu'il est, tout en lui demeurant supérieur. Un philosophe qu'il est de mode
de décrier sans l'avoir lu m'a fourni ces trois apophthegmes, cl à force de les répéter , ma parole d'honneur! j'ai fini par y croire.
Je t'entends* : tu vas me dire que ma morale est très- immorale, qu'elle me condamne à vivre sans haine et sans amour, à tout respecter, le mal comme le bien.... Un instant, s'il le plaît! Les naturalistes peuvent s'assurer, le scalpel à la main, que le requin et le serpent à sonnettes sont deux êtres supérieurement organisés pour leur fin particulière , et qu'ils devaient nécessairement figurer dans la série des ébauches par où la nature s'est essayée à de plus nobles enfantements; — les naturalistes s'engagent-ils par là à vénérer le serpent, à s'extasier sur les grâces du requin. . .? Trévedevaines chicanes! Admire plutôtcomme ma doctrine est consolante , car s'il est vrai que tout ce qui est soit raisonnable , le mal , qui n'a plus de raison d'être, ne saurait durer; les circonstances changeant, il s'évanouit dans le vide. Lève les yeux! Cela est écrit làhaut.
La raison est comme Saturne; elle dévore ce qu'elle a engendré.
Ne m'objecle pas non plus que ma doctrine est propre à engourdir les courages, qu'elle prêche l'mertie , que si la raison est toute-puissanle, nous n'avons qu'à nous croiser les bras , lui laissant le soin de faire ellemême ses affaires. J'en atteste l'histoire : ces stoïciens qui donnèrent à Rome ses dernières vertus, et lui prouvèrent que César ne peut rien sur qui sait mourir, les Arabes et plus tard ces fameux sultans qui firent quelque bruit dans le monde, les huguenots de France, les gueux de mer, les puritains , ces héros de la résistance, tous ces gens-là, Paul, surent vouloir et firent de grandes choses; cependant ils ne laissaient pas de croire au destin , et on ne voit pas que leur fatalisme leur eût appauvri le sang. L'homme est de soi si faible, si dépendant! Sans la complicité des choses, que lui sert-il de vouloir ? Otez-lui la confiance qu'il est l'instrument des nécessités et qu'il a les secrets de l'avenir, vous le réduisez à néant; il n'osera rien, s'il ne sent le destin debout derrière lui. Et vraiment n'avons-nous pas sous les yeux un assez bel exemple de ce que peut sur une âme forte la foi à l'étoile? On
(lébutepardeséqulpées; on finit.. . par ce que aaus voyons.
Paul, faisons la paix. La raison, que j'aime et à laquelle je commence à croire , n'exclut rien , car elle se sert de tout ; diversité est sa devise ; elle assigne à chacun son lot et sa tâche. Il faut à ce pauvre monde des rêveurs et des impatients qui harcèlent sa paresse, lui communiquent leur inquiétude et l'empêchent de se contenter de ce qu'il a ; il lui faut aussi des poêles qui le bercent de leurs chansons, des fleurs à respirer, des papillons à poursuivre, voire des contemplatifs qui le consolent en raisonnant sur l'enchaînement des causes et des effets. Il est bon que tu aies la fièvre et que l'ambition des grandes choses te dévore ; il est bon aussi que j'aie lu chez les Gangarides Hegel et l'Esprit des lois, que mon sang se soit calmé , que , venant ici , ce lopin de terre m'ait plu, que milord ait eu la goutte, qu'il ait injurié le notaire et l'ait traité de scoiindrel, d'oîi il résulte que je t'écris, assis au pied d'un arbre, levant parfois le nez pour couver de l'œil mes bruyères et mes genêts ou un lac tranquille qui s'endort sur la grève.
Laisse-moi couler ici des jours conlemplatifs. Les sages de la Grèce estimaient que penser est plus divin qu'agir. Je ne nuis à personne ; c^est bien quelque chose. Plus tard , si je découvre que vous avez besoin de moi, je saurai quitter mes sylvains, et j'irai te dire : Me voici; fais apporter le brasier de Scévolaî... Va, le vieil homme n'est pas tout à fait mort, et le Sicambre n'a pas brûlé ce qu'il adora. Ce mot que nous aimions à répéter: «Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, . . . » Sache que par respect pour la grande ombre de Jean- Jacques je n'ai eu garde d'enclore mon champ. Ni pahssades, ni fossés; y passe qui veut. L'autre jour, des indiscrets étant venus faire un repas champêtre à l'ombre de mes châtaigniers, reconnais ton frère, plutôt que de troubler leur festin, je me suis renfermé chez moi, et m'y suis tenu coi jusqu'à ce qu il leur plût de lever la séance. Et veux-tu savoir encore à quoi je pensais ce matin en me promenant? Je cherchais à m'expliquer le charme particulier qu'a pour moi le voisinage du lac. Ce n'est pas seulement la beauté de celte nappe
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liquide qui à chaque heure du jour change d'aspect et de teinte. L'eau est mon élément favori, parce que je lui sais gré de se refuser à tout partage; l'usufruit en est commun à tous, mais elle ne se laisse pas posséder ; où elle commence, la propriété cesse ; nul ne peut l'enclore et dire : Ceci est à moi. Tu vois que, tout propriétaire que je suis, je rêve encore quelquefois. Il faut se défier du chapelet du connétable.
Dans le loisir où je vis, j'écris beaucoup. Je t'enverrai tout ce barbouillage. Tu me représentes mon passé, et il me plaît de causer avec lui. Adieu; je te quitte pour aller observer de plus près une barque qui range la côte, et dont j'aperçois la grande voile latine entre deux trembles. Le vent est faible, et la voile bat le mât; les bateliers sont obligés de s'aider de la gaffe. Qu'importe? Cette barque sait son chemin; peut-être le vent fraîchirat-il cette nuit; demain, après-demain, elle entrera au port.
15 septembre.
J'ai des voisins, je n'en suis pas fâché. Je n'ai pas atteint ce degré de sagesse où l'homme se suffit à lui-même et trouve dans sa seule pensée de quoi remplir sa vie. « Ne possédant qu'un plat et un hâlon, méditant avec délices sur l'essence suhtiie de l'âme suprême, assis sur des tiges de cousa . inaccessible à tout désir sensuel, sans autre société que son âme, que le brahmane vive ici-bas dans l'attente de la béatitude éternelle! » Je ne suis pas encore ce brahmane accompli, et, contrairement aux préceptes de Manou, j'entre souvent a dans
des maisons fréquentées par de petites gens, des oiseaux et des chiens. »
Il est charmant, notre village savoyard. Ancien bourg fortifié il a conservé ses portes ogivales d'une assez fière apparence ; mais il a vu ses fossés se changer en jardins, en fouillis de verdure, ailleurs en pentes herbues ombragées de superbes noyers. Peu à peu les maisons sont venues s'appliquer familièrement contre le mur d'enceinte où elles se sont percé des jours discrets, ici une fenêtre, là une lucarne. C'est plaisir de voir ces vieilles murailles ouvrir des yeux étonnés au milieu du lierre et des rosiers grimpants qui les^apissent. Elles se souviennent des rudes assauts que leur ont livrés jadis les Bernois, et, respirant le parfum des jardins, elles ne savent qu'en penser. A quoi faut-il croire, au présent ou au passé, aux Bernois ou aux roses? C'est à cela qu'elles rêvent en se chauffant au soleil.
Du côté de la rue, les maisons offrent un aspect pittoresque qui fait ma joie. Ce ne sont qu'angles rentrants ou saillants, des escaliers branlants aux ais disjoints, des balcons de guingois, des soupentes aériennes décorées de
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guenilles et de festons de maïs, des recoins sombres oïl dorment de vieux socs de charrue et des tessons de bouteilles, des fumiers où picorent des poules, des ruisseaux où tripotent et barbotent des bambins à demi nus qui mangent les passants de leurs grands yeux fixes. Plante ce tohu-bohu de chaumines délabrées sur le promontoire le plus avancé d'une falaise découpée en criques que la vague, qui les bat, a modelées à son image, -— au-dessus un coteau, des vignes en butins, un grand bois taillis de jeunes chênes, d'épais bouquels de ces châtaigniers chargés d'ans et de fruits qui sont l'honneur du Chablais : voilà mon village. J'y vais chaque jour, je cause avec le paysan; mi-bonhomme, mi-sournois, sa simplicité est fourrée de finasserie, et j'aime à le voir, se défiant de mes intentions, n'avancer que pied à pied et en sondant le gué.
J'ai cependant des voisins plus huppés. Je ne parle pas de l'Anglais, dont le vaste domaine n'est séparé de mon clapier que par la largeur d'une route. L'Anglais et moi ne voisinerons jamais. Tl ne m'a pas pardonné. Son confortable chalet étant situé en arriére de
ina masure, mes ombrages l'offusquent, et si je ne l'eusse gagné de vitesse, il rêvait de faire un bel abattis pour se ménager une échappée de vue sur le lac. L'insolence d'un pauvre diable qui, sans crier gare, est venu se jeter en travers de ses plans, le révolte. Je l'aperçus un matin se promenant avec la gravité d'un juge de Westminster, et le regard qu'il me jeta témoignait de ses ressentiments. C'est ainsi qu'un bouledogue regarde un roquet qui croque à sa barbe une gimblette. Je ne suis pas fâché de lui déplaire, car sa figure ne me revient pas, figure régulière d'Endymion britannique, à laquelle il ne manque rien pour être belle; le malheur est qu'on a oublié d'éclairer la lanterne. Ce personnage au col roide fait parler de lui ; il passe ici pour un homme fort mystérieux; mon ami le notaire prétend,... Mais qu'as-tu affaire de ces commérages ?
Un voisinage dont je me promets plus d'agréments est celui d'un petit gentilhomme à lièvre, triste et doux, qui habite une tourelle sur la hauteur. Le hasard nous fit nous rencontrer dans nos promenades; je fus frappé de sa laideur spirituelle, et qui a je ne sais
quoi de touchant, de son air de résignation digne, de mélancolie stoïque. A notre troisième rencontre, il me regarda, parut balancer s'il m'aborderait, se décida, vint à moi, et la liaison se fit. Je ne puis le voir sans penser au Socrate de Rabelais : <(. simple en mœurs, rustique en vêtements, pauvre de fortune, infortuné eu femmes, inepte à tous offices de la république; mais, ouvrant cette boîte, eussiez au dedans trouvé une céleste drogue, sobriété non pareille, déprisement incrovable de tout ce pourquoi les hommes tant veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent.» Voilà mon nouvel ami, le comte Armand de Lussy.
L'autre jour, je dînai chez lui. Grande salle à manger voûtée, des tapisseries de haute lisse; aux quatre coins des trophées d'armes surmontés de ramures de cerf; longue table en chêne sculpté relevée d'écussons; de la porcelaine de prix, de la vaisselle plate. Mais la chair fut maigre : du pain bis, du vin du cru, quatre noisetles vides pour dessert. Le repas fut servi par une façon de vieux majordome in fiocchi, au chef branlant. Pensif comme
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une porte de prison, je crois qu'en me v&rsant à boire il méditait, à l'exemple des murailles de mon village, sur le passé et sur le présent. Le passé, c'était le flacon en fin cristal de Bohême, — le présent, ce qu'il y avait dedans, c'est-à-dire un petit vm de cabaret qui sentait le fût.
Mon notaire m'a conté que M. de Lussy est le dernier héritier d'une vieille famille ruinée. Quand je dis ruinée, les morceaux en sont bons. Il est des malheurs dans ce monde dont bien des gens s'accommoderaient. Le fait est que le dernier des Lussy a vu son patrimoine se réduire à un verger, à quelques plants de vigne et aux quatre murs d'un castel. En revanche, son castel renferme, paraît-il, des riqhesses. Sans parler du reste, son aïeule maternelle possédait une parure de diamants sans pareille, aigrettes, chaîne, rivière; il garde tout cela précieusement serre dans des écrins, et, par esprit de famille, plutôt que de toucher à son trésor, il aime mieux laisser s'effondrer son toit et vivre de régime. Assurément cette manière de sentir n'est pas commune. Mon notaire, qui sait tout, m'a conté aussi que cet
Aniadis porte au cœur une blessure d'amour mal fermée. Il s'était épris d'une riche héritière; sa fierté l'empêcha de se déclarer; il la vit se marier, et ne s'est jamais consolé.
Les sympathies sont bizarres. Nous ne nous ressemblons guère, M. de Lussy et moi, l'un très-brun, l'autre très-blond, l'un trottant menu comme une souris, l'autre haut enjambé, comme tu sais, — lui adorateur mélancolique du passé qu'il voit en beau, moi serviteur très-humble de l'avenir qui sera ce qu'il pourra. Cependant de prime abord nous nous sommes pris en gré. Je crois que chacun de ^ nous était las d'être toujours de son avis; il nous tardait degoiiter les douceurs de la contradiction. Hier nous disputâmes longtemps; il a beaucoup lu, raisonne bien, sans s'échauffer, mais non sans une certaine émotion qui fait trembler sa voix.
Ce petit homme basané t'intéresserait, jeu suis sûr; il a de la flamme dans le regard et un certain guingois dans l'esprit qui ne déplaît pas. C'est un mélancolique qui s'oublie et ne demande rien pour son compte; il S3 plaint seulement que les affaires du monde vont tout
de travers, qu'à chaque révolution le genre humain tombe de fièvre en chaud mal, que le progrès indéfini n'est qu'une illusion à perte de vue, et que nous périssons tout à la fois par nos mœurs qui se perdent, par nos croyances qui s'en vont et par les chimères qui nous dévorent. En vain je lui représentais qu'à toutes les époques les esprits chagrins ont crié à la décadence, et à ce propos je lui citais ce dit notable d'un chroniqueur du treizième siècle, lequel se plaignait que de son temps le monde empirait : preuve de cela, c'est que les enfants nés depuis l'année où la croix du Seigneur était tombée aux mains de Saladin n'avaient que vingt ou vingt-deux dents au lieu de trente ou trente-deux qu'avaient les enfants d'autrefois. « A ce compte, lui dis-je, combien reste-t-il de dents aux enfants d'aujourd'hui? »
Cet argument ne le toucha point. Il croit obstinément au passé: nourri de vieilles doctrines et de vieilles chroniques, il les étudie en poëte, remue toutes ces cendres avec délices, et tour à lour s'émerveille de la grandeur de ce qui fut et s'indigne du peu que
l.E GnA.NU OEUVRE. 33
nous sommes. Vraiment je ne sais si on lui rendrait service en ébranlant sa foi raisonnée dans la dégéneration de notre espèce, li y a du bonheur nuine dans les croyances tristes, tant 1 homme a besoin de trouver où s'ap-J puyer. Was-tu pas observé que les plus ai-' mables, les plus sémillants des sceptiques prennent de l'humeur en prenant de l'âge, tournent à l'aigre? Après s'être applaudis de leur indépendance nomade, à la longue ils se fatiguent d'être toujours sur leurs pieds, en plein vent, sans feu ni lieu, et ils en viennent à se fâcher tout rouge contre les gens logés et assis.
Après ses chroniqueurs, dont il fait son épée de chevet, les écrivains piéférés de M. de Lussy sont de Bonald et de Maistre. Il les ap pelle ses auteurs, et il m'a mis le pistolet sur la gorge pour me les faire lire. 11 prétend que mon philosophisme ne tiendra pas contre la dialectique serrée de l'un, contre la verve brûlante et les vives imaginations de l'autre. Un soir, son domestique vint déposer chez moi toute une hollée de volumes, et voilà huit jours que j'emploie à méditer la Légishition
priniitiue et les Considérations sur la France.
De Maistre ne m était pas nouveau. Qui ne connaît les Soirées ? En revanche , je n'avais pas lu, je crois, trois lignes du vicomte. Qui se soucie encore de sa théorie de la cause, du médiateur et des effets, dont le corollaire est un pouvoir émané de Dieu, un ministère inamovible et héréditaire et des sujets qui ont droit à être gouvernés comme un enfant à être nourri? Ces vieilleries méritent cependant d'être étudiées; ce qui s'écrit aujourd'hui dans le même genre est de moins bon aloi et d'un coloris moins vigoureux. Sans compter qu'ils étaient des esprits supérieurs, les deu.x théoriciens de la réaction ont écrit sous le coup de grands événements qui communiquaient un peu de leur grandeur à toutes les âmes. Les haines alors comme les tendresses étaient de taille à remplir le cœur ; il y avait de la passion dans l'injustice, il y avait du génie dans l'erreur; on avait vécu dans les tempêtes , et à la faveur des éclairs on avait vu beaucoup de < lioscs qu'éclairent assez mal nos petites lan-
ternes sourdes. Aux petites ironies et aux superbes dégoûts qu'affectent aujourd'hui les ennemis de Ja révolution, je préfère des mots tels que ceux-ci :
a La révolution est le mal élevé à sa plus haute puissance.
« I^ révolution française est mauvaise radicalement; c'est la pure impureté : elle a un caractère satanique.
a La liberté, l'égalité, la fraternité ou la mort ont eu dans la révolution une grande vogue. La liberté a abouti à couvrir !a France de prisons, l'égalité à multiplier les titres et les décorations, la fraternité à nous diviser; la mort seule a réussi.
« On suppose assez souvent, par mauvaisefoi ou par inattention , que le mandataire seul peut être représentant : c'est une erreur. Tous les jours, dans les tribunaux, l'enfant, le fou et l'absent sont représentés par des hommes qui ne tiennent leur mandat que de la loi ; .or le peuple réunit éminemment ces trois qualités, car il est toujours enfant, toujours fou et toujours absent. »
Voilà parler. Ces traits d'humeur sauvage,
ces grands coups de boutoir me réjouissent; j'aime les colères rouges qui flambent.
M. de Lussy est venu me voir cette apièsmidi, et nous causâmes de ses auteurs.
><■ Je les lis sans me fâcbcr, lui dis-je On ne se fâche pas contre des ombres. Je conviens même qu'ils ne se sont point trompés de tout point. Et par exemple ils ont eu le mérite de sentir fort bien le vide d'un certain libéralisme , en quoi ils se sont rencontrés avec les Saint-Simon et lesFourier. L'homme ne se nourrit pas de politique, et ce qu'il y a de plus précieux dans la vie sociale ne dépend pas des lois. Dans une société désorganisée proclamer des droits, c'est proclamer des souffrances. Sous le règne absolu de l'intérêt privé, touç les liens se relâchant, toute communauté de biens et de maux, de croyances et de pensées ayant disparu, chacun se sentirait seul dans la foule, et plus les mouvements seraient libres, plus les chocs seraient violents et les rencontres dangereuses. Malheur aux chétifs ! Il ne leur lesterait qu'à plaider en rescision du pacte social, car mieux leur vaudrait la sauvagerie. Au
LE GRAND OEtVnE. 37
sein des bois, les ëgoïsines ne se coudoient pas.
— Convenez encore, me dit-il, que mes deux auteurs ont eu raison de protester à l'envi l'un de l'autre contre les improvisateurs politiques, contre les bâcleurs de constitutions. Il est certain qu'on n'invente pas une société comme on peut inventer une nouvelle espèce de mélier à bas ou de tournebroche, el qu'on ne saurait constituer les nations avec un peu de liqueur noire et une plume. Les institutions durables ont germé silencieusement dans la nuit; de leurs origines, on ne sait rien; ee qui est grand a toujours de petits commencements ; ce qui est nécessaire a l'apparence du fortuit ; le génie et le basard ont un air de famille. Aussi les vrais législateurs n'inventent rien, ils mettent de l'ordre dans le cliaos et se contentent de découvrir et de déclarer ce qui est. Vos révolutionnaires avaient la manie des décrets. Ils n'auraient pu croire en Dieu s'ils n'en eussent préalablement décrété l'existence. O vanité des décrets! on peut à la rigueur décréter le néant, conmie ce plaisant, en /i8, avec son article
38 LE GnAND OEUVRE.
premier et unique : « 11 n'y a plus rien ; » mais pour créer, c'est autre chose. En fait de ïois, je ne crois qu'aux enfants trouvés.
— Il est possible, lui dis-je, que nous écrivions trop et que l'abus de l'écritoire....
— Mon cher Lucien, interrompit-il, qu'il s'agisse de science ou de religion, de mœurs ou de lois, des choses de l'esprit ou de celles de l'àme, soyez sûr que le meilleur ne s'écrit pas.
— En ce cas, repartis-je, proscrivons l'abus, mais gardons l'usage. Pouvons-nous faire autrement? Dans leurs invectives contre l'écritoire, vos auteurs ne tenaient pas compte du caractère des temps. De Maistre se moquait de Thomas Payne , qui prétend qu'une constitution n'existe pas lorsqu'on ne peut la mettre dans sa poche. Quoi qu'on puisse penser des constitutions de poche, codifier est un besoin de la société moderne, car il nous est aussi naturel de chercher notre règle de conduite dans des principes abstraits qu'il l'était à nos pères de se gouverner par des coutumes ou par des superstitions.
« Non, ne vous flattez pas, continuai-je.
que de Bonald et de Maistre puissent exercer aujourd'hui quelque influence sur les esprits. Nous avons trop lu l'histoire qu'ils travestissent étrangement pour le besoin de la cause. Comme Hercule luttant avec Antëe, leur tactique ordinaire est de faire perdre terre à l'ennemi et de le tenir en l'air pour l'étouffer. Quand on veut se dérober à leurs étreintes, il faut se rappeler bien vite quelque fait bien patent, quelque grosse vérité de sens commun qui d'un coup met à bas tous leurs raisonnements. Ils étaient passionnés, et la passion, même sincère, est toujours sophiste. Ainsi , pour avoir meilleur marché de la société moderne, que font-ils? Ils comparent aux misères du temps présent l'idéal ou les rêves du passé. Ce procédé de discussion est trop commode pour être sérieux, et me rappelle l'argumentation de ces prédicateurs qui pensent établir la supériorité du christianisme sur toutes les religions de la terre en opposant le programme de la foi chrétienne , tel qu'il se trouve dans 1 Evangile, aux pratiques des bonzes et des talapoins. De grâce, opposons programme à
LE GIÎAISD OF.LVr.E.
programme ou pratiques à pratiques et ren voyons tous les bonzes dos à dos. »
Nous disputâmes longtemps, comme ta peux croire. En le reconduisant, je lui dis : « Mais que parlez-vous toujours de vos deux auteurs? Eles-vous bien sûr qu'ils s'entendirent constamment entre eux? A la vérité, ils se sont rencontrés dans une commune horreur pour la révolution, dans le mépris de l'Ecriture, dans la foi au droit divin et au péché originel, qui est la clef de tout. Hors de là, que de différences ! De Bonald est l'esprit le plus dogmatique qui fut jamais, se plaisant aux formules, aux déductions suivies et rigoureuses , et qui s'est peint lui-même quand il a dit que le travail du cerveau dans la composition ressemble à celui d'une femme qui dévide un peloton; le malheur est qu'il raisonne très-serré d'après des principes trèsarbitraires, et qu'il a tout prouvé sauf son conunencement. Vous vous souvenez de cette rêverie hindoue qui fait reposer la terre sur le dos d'un éléphant , lequel repose sur le dos d'une tortue. Et la tortue? L'auteur de la Législation primitive n'en a cure ; il n'a pas
SU faire un sort à sa tortue; il bâtit en granit
(les châteaux en l'air Tout au rebours, de
Maistre ne se pique guère de méthode.
Esprit primesautier que sa fougue emporte, il s'avance par bonds; il y a de l'imprévu, du soudain en lui ; c'est une imagination de proie ) il a de l'aigle les ailes, les serres, le cri aigu et l'éclair du regard. Le moins dogmatique des hommes, vrai Voltaire retourné, ce qu'il pardonna le moins à la révolution , ce fut d'être entrée dans la nuée, et d'avoir, elle aussi, dogmatisé. Ce nouveau Sinaï l'irritait, et, par haine du dogme révolutionnaire, il se fit le champion du vieux dogme ; mais dans cet esprit de feu tout fond comme dans un creuset , tout s'évapore, se subtilise , et les mystères de la foi révélée se tiansforment en imaginations bizarres, la folie de la croix en je ne sais quel romantisme de l'histoire. Oh! qu'on a eu raison de dire que ce catholique est effrayant!
« Mais ce n'est pas tout, de Bonald voulait ramener la société à l'état agricole patriarcal. Il met la simplicité des peuples agriculteurs bien au-dessus « de tout l'esprit des oisifs de
nos cités. » Il condamne les capitales, les fabriques, les manufactures, le commerce, le progrès des lumières, le télégraphe, le coton, la chimie qui crée des poisons nouveaux et des gaz inflammables; il loue Sparte, son brouet, sa monnaie de fer, tout ce qui rendrait moins rapide la circulation de l'argent, — ce qui ne l'empêchait pas d'estimer l'argent très-nécessaire à la dignité des pères nobles, et, drapé dans le manteau de Caton, de gémir sur sa pauvreté.. .. Que de Maistre est loin de ces utopies patriarcales ! Un Lycurgue chrétien n'est pas son fait. Il aime les arts, la littérature, admire le progrès des sciences et de l'industrie . C'est un homme de civilisation qui déclare la perfectibilité le plus bel attribut de notre espèce. Voyez plutôt dans ses lettres ce qu'il pensait des Sardes, de leur antique simplesse, de leurs sottes traditions, de leur routine aveugle ! Il les eût volontiers livrés à quelque gouvernement révolutionnaire pour qu'il se chargeât de les refaire à neuf, car cet élève des jésuites était en politique assez coulant sur les moyens; pas de préjugés, peu de scrupules. En définitive il tient pour les gou-
vernements qui donneFont le plus de bonheur possible au plus grand nombre d'hommes possible. Je l'en crois sur parole : placez-le sûr un théâtre digne de lui et supprimez l'épouvantail de la révolution, il y aurait eu en lui l'étoffe d'un Pombal, d'un de ces hommes d'Etat du dix-huitième siècle qui rêvaient l'émancipation par le pouvoir.
a Ajoutez que de Donald déteste cordialement les Anglais, qu'il retrouve chez eux tous les caractères des peuples sauvages, le vol, la passion pour les liqueurs fortes, le divorce, l'imperfection des lois, le goût de la viande crue et sans pain; de Maistre traite la constitution anglaise de chef-d'œuvre de l'esprit humain. Et tandis que l'un fait profession de mépriser la Grèce parce qu'il est impossible d'avoir des mœurs et des statues, l'autre ne se lasse pas de citer les poètes et l*^s sages de ce peuple enfant, depuis Plutarque, où il découvre toutes les vérités sociales, jusqu'à Platon, qui renferme des paires plus qu humaines. Enfin demandez -leur à tous deux ce qu'ils pensent des femmes. De Donald, qui n'a pour elles que des paroles dures et les renvoie
volontiers à leur quenouille, vous dira par exemple que même chez les femmes qui ont le plus d'esprit le goût n'est pas sûr. De Maistre convient qu'il a toujours eu un faible pour ce superbe animal.
— Oh ! sur ce point, me dit-il, je prends la liberté grande d'abandonner mes auteurs , et ne suis de l'avis ni de l'un ni de l'autre ; mais je pardonne plus aisément à de Bonald ses duretés à l'égard des femmes qu'à de Maistre le propos que vous venez de citer. Oserai-je vous le dire? en matière d'amour, je suis de l'école d'Honoré d'Urfé. J'aime l'Astrée, Céladon ne me semble point ridicule. 11 y a du courage dans un tel aveu , n'est-ce pas? — Berger, allez- vous me répondre, que l'âge où nous sommes est contraire à tes maximes ! Aimer comme toi, c'est aimer à la vieille gauloise. »
Nous suivions en ce moment le sentier qui conduit à Lussy et serpente au-dessus du village. A un détour du chemin, nous fîmes une rencontre qui me surprit. Une négresse s'avançait vers nous le nez en l'air , vêtue de jaune et coiffée d'un foulard rayé. A quel-
ques pas derrière elle marchait , les yeux baissés et d'un pas nonchalant , une jeune fille d'une beauté exotique que rehaussait Tétrangeté de son costume. Enveloppée d'une grande étoffe blanche, elle portait autour du front un châle roulé en bandeau , aux couleurs éclatantes.
« Voilà une fleur, dis-je à mon compagnon, qui n'a pu croître que sous le soleil de Géorgie. »
En passant près de nous, la jeune étrangère releva de terre ses grands yeux de gazelle et me jeta un regard d'une tristesse presque effrayante. Ce regard me causa une sorte de saisissement , et je m'arrêtai pour suivre de l'œil les deux femmes, jusqu'à ce qu'une haie les eût dérobées à ma vue. Quand je me remis en marche, les deux grands yeux tristes faisant trotter mon imagination, j'écoutai d'une oreille plus distraite la dissertation platonique de M. de Lussy. 11 s'en aperçut et me dit en riant :
a Je me flattais de vous entraîner à ma suite sur les bords du Lignon ; mais vous êtes en Géorgie , et ce n'est pas dans ce pays là
(ju'il faut chercher des Céladons; servir sans récompense y passe pour folie. . . . Adieu, ajoula-t-il, j'irai souvent me disputer avec vous sous vos beaux ombrages; j'ai trop vécu en solitaire et trop longtemps gardé mes pensées pour moi. J'éprouve le besoin de les sortir un peu ; mais il est bien entendu, n'est-ce pas, que jamais vous ne me reparlerez du superbe animal? w
47 sepîeoibN.
Quel étrange original que mon Anglais ?
Hier, assis à l'ombre de l'un de mes châtaigniers, je faisais un croquis. Quel croquis? Parbleu ! le croquis d'un autre de mes châtaigniers, car j'en ai jusqu'à douze. Le fait est çue je raffole si fort de mes arbres qu'il ne me suffît pas de les posséder en nature, je veux avoir leur portrait.
Je dessinais donc , sans penser à mal, lorsque tout à coup , entre mon modèle et moi est venu se placer un grand corps de cinq pieds dix pouces. Je lève le nez; c'était l'An-
48 LE CUAND OEUVKE.
glals, ce bellâtre que je t'ai dit, Apollon travesti en juge de Westminster.
11 se tenait planté devant moi, immobile, et je t'assure que son chapeau ne bougeait non plus sur sa têle. Quand il m'eut bien examiné :
M Vous êtes, je pense, me dit-il, M. Lucien Valmont. Moi, je suis M. Adams, baronnet d'Angleterre, votre voisin et votre ennemi. Je viens vous demander , monsieur , à quel prix il vous plairait wf" ^;éder votre jolie petite châtaigneraie. »
Je les regardai un instant, son chapeau et lui : « Monsieur, dis-je , ma jolie petite châtaigneraie n'est pas à vendre.
— Je vous demande pardon, j'ai pris des informations....
— Je suis votre serviteur , mais on vous a mal informé. »
Et je me remis à dessiner. Je dois lui rendre cette justice, qu'il eut un moment d'embarras ; mais il prit bien vite son parti, s'assit à côté de moi, ajusta son lorgnon sur son œil, examina mon croquis d'un air capable, et me complimenta sur mon joli petit talent. Après quoi il me dit i
n Vous avez tort, je suis très-bien inforir.c, et si vous voulez bienm'écouter, je me charge de vous prouver que votre petite châtaigneraie esta vendre.
— Allez, lui dis-je, je suis curieux de vous entendre.
— Et d'abord votre châtaigneraie me plaît; j'ai décidé que je m'en passerais l'envie. Je dois vous dire que je suis bilieux en diable, et que j'ai toujours aimé à faire ma volonté.
— Grand bien vous fasse! interrompis-je en riant ; mais de mon côté je suis têtu comme une mule.
— Laissez-moi parler. Il est absurde que cette châtaigneraie soit à vous. Je ne veux pas vous humilier : pauvreté n'est pas vice; mais j'ai appris que vous êtes un pauvre diable, et les pauvres diables ne doivent jamais acheter de la terre. Vous avez un préjugé, monsieur; les préjugés sont une peste, il vaudrait mieux que vous eussiez la fièvre quarte. Vous vous êtes imaginé qu'en devenant propriétaire vous seriez quelque chose. Vous n'êtes pas de votre temps. Autrefois tojte la richesse résidait dans le sol ; nos pères avaient la sottise
de ii'eslimei'que les biens immeubles. Aujourd'Iiui les idées ont bien changé; nous ne disons plus : Res rnobilis, res vilis. La res mohjlls est fort en faveur ; les puissants du siècle lui font les yeux doux; c'est elle qui rapporte les gros intérêts, sans parler des dividendes, et pour juger des hommes on ne regarde plus au patrimoine, mais au revenu. Aspirez- vous à l'estime publique, achetez des meubles, c'est-à-dire de bonnes petites actions dans des compagnies de finance, de commerce ou d'industrie. Remarquez qu'un jour viendra oîi la culture de la terre aussi se convertira en entreprise industrielle ; les petits propriétaires fonciers vendront leurs fonds, et le sol sera exploité par des compagnies dont les pauvres diables pourront acheter les actions ; (fans ce temps-là, si vous vivez encore, vous pourrez posséder, sans vous gêner, •les vignes en Champagne, des champs de blé en lîeâuce, des oliviers en Provence, et vos champs, vos vignobles, vos vergers, tout cela tiendra dans un petit morceau de papier que vous serrerez dans un coin de votre portefeuille.... Aujourd hui la propriété foncière
LE GPAND OEUVRE. 51
est un article de luxe, et les pauvres diab!es doivent laisser la terre à ceux qui, ayant de 1 argent de trop, peuvent la mettre en valeur. Soyez raisonnable, monsieur! Que représentent à vos yeux cette vilaine petite masure et ses bruyères ? Un peu de considération ; c'est yotre préjugé, et vous ne voyez pas que vous en acquerrez dix fois davantage en achetant un cheval et en buvant du vin de Bordeaux retour des Indes. Moi, je vois sous ces bruyères un capital qui dort et cela m'afflige, parce que les capitaux ne sont pas faits pour dormir, et qu'en remettant dans votre poche l'argent que vous avez sottement enterré ici, vous pourriez vous procurer bien des petites jouissances — Allons, convenez-en, votre châtaigneraie est à vendre, je l'achète; vous placez votre argent au 8 pour 100, vous mangez gaiement vos rentes, et vous m'êtes fort oblige (le vous avoir guéri de votre pri^ugé, sans compter que, lorsque vous repasserez par ici, vous aurez le plaisir de voir vos bruyères converties par mes soins en un fin gazon anglais, ce qui ne laissera pas. j'en suis sûr, de vous être fort agiéable. »
Je lui répondis : « Il est certain que je suis un pauvre diable, il est certain aussi que vous êtes un plaisant original qui par charité se mêle fort impertinemment de ce qui ne le regarde pas. Ce qui m'affligerait à votre place, c'est qu'il n a tenu qu'à vous de posséder ces châtaigniers ; mais au moment de conclure vous avez été pris d'un accès de lésine, vous avez chicané sur le prix, et, survenant à l'improvisle, je vous ai prouvé que les pauvres diables vont quelquefois plus rondement en affaires que les millionnaires. Prenez-en votre parti et buvez frais ; mon bien est à moi, je le garde ; en attendant que je possède des vignes dans un carré de papier^ il me plaît d'être le propriétaire de quelques châtaigniers en nature, d'où je conclus que mes bruyères ne seront pas converties par vos soins en un fin gazon angla's, et que vous aurez beau faire, vous ne réveillerez jamais le petit capital qui dort ici sur ses deux oreilles. Et là-dessus trêve de discours \ Vous gesticulez trop, cela me trouble, et je ne pourrais terminer de si tôt mon croquis, dont je me propose devons faire hommage. En le regardant, vous pourrez
VOUS dire : I/original failles délices d'un pauvre diable qui a trouvé le secret d'être heureux sans boire du vin de Bordeaux retour des Inrles, ce qui ne laissera pas, j'en suis siir, de vous être fort agréable. »
Pendant que nous causions ainsi, la châtaigneraie offrait le coup d'oeil le plus enchanteur ; il semblait qu'elle y mît de la coquetterie et se plût à déployer toutes ses grâces pour faire honneur à son maître et pour irriter les désirs de celui qui n'avait pas eu honte de la marchander. Représente-toi un terrain inégal, accidenté, hérissé de bruyères, de houx, de genévriers, et qui s'abaisse par un mouvement onduleux jusqu'au bord du plus beau des lacs. Çà et là se dressent de gros blocs de granit, venus on ne sait d'où, à demi ensevelis dans les grandes herbes, festonnés de mousse et de lierre ; on dirait des tables d'autel qui ont dû servir autrefois aux mvstérieuses cerémonies de quelque culte aboli. Le soleil, quelque temps offusqué par des vapeurs, venait de reparaître ; ce doux soleil d'automne faisait pleuvoir ses rayons comme une limpide rosée à travers les feuillages luisants des châ-
54 LE GUAND OEIjVKE.
laigniers et dessinait des lacis de lumière dans Jes grandes flaques d'ombre dormante auxquelles les bruyères en fleur prêtaient des reflets rougeâtres. A nos pieds, le lac était d'un bleu pur; plus loin, du côté de Thonon, il présentait une nappe argentée, rayée en largeur de longues bandes purpurines, comme si la vague eût passé par endroits sur des bancs de violettes.... Mon baronnet ne perdait pas un détail de ce tableau unique, la convoitise allumait ses yeux, et je goûtais le plaisir de Candaule étalant devant l'ébahi Gygès les charmes de sa chère sultane,
M. Adams ne se découragea pas. Il recommença de plus belle à raisonner sur mon préjugé, sur les biens corporels et incorporels, principaux et accessoires, fongibles et non fongibles, et sur la supériorité de la res nw- ^///.y. L'Anglais me démontra, clair comme le jour, qu'il y allait de mon intérêt le plus sacré d'acheter un cheval et de bien dîner, parce que Téquitation assouplit les muscles, et que les bonnes digestions exaltent les esprits animaux, procurent des idées riantes; il me représenta qu'à la longue la cuisine froide.
joinle au manque d'exercice, assombrirait mon humeur, que ma santé s'en irait grand'erre, que je finirais par prendre en grippe mes châtaigniers ; il daigna m'autoriser à les lui ven- (he avec faculté de réméré : excellente affaire pour lui, car il eût profité du délai pour faire un grand abatis d'arbres, et, quoi qu'il arrivât, s'ouvrir une vue sur le lac ; puis il m'offrit successivement le double du prix d'achat et le triple, et, ses convoitises s'irritant par mes résistances, jusqu'à cent mille francs. Je haussai les épaules. x\lors il entra dans une violente colère, pesta, jura. Je lui ris au nez. Hors de lui, il se leva brusquement, et dans le mouvement qu'il fit, son chapeau roula à terre, ce qui ne me fit point de peine. Il le ramassa, l'enfonça dans sa tête et se campa devant moi, rouge comme un coq, me foudroyant de ses gros yeux ronds, serrant les poings dans l'attitude d'un homme qui se dispose à boxer. Ce que voyant, je me levai aussi, retroussai mes manches et me mis sur la défensive.
Mais tout à coup je le vis desserrer ses poings, ôter son cliapeau, me tendre la main en disant : « Jeune homme, vous avez du
caractère, beaucoup de caractère; je vous estime et veux me lier avec vous. »
Et à ces mots, s'étant rassis, il me pria for» giacieusemeat de me remettre à dessiner.
« J'ai vu dans ma vie beaucoup d'hommes, reprit-il ; mais je n'en ai connu aucun, excepté moi, qui fût capable de refuser ceni mille francs pour avoir le plaisir de faire sa volonté. Monsieur, jou are a fine fellow , you are a true gentleman. Je veux devenir votre ami, et je vais vous raconter ma vie. »
IJ tint parole et entama un long récit de ses faits et gestes , je veux dire de ses voyages, car il a passé tout son temps à courir le monde, à la seule fin de se débarrasser de ses préjugés, en laissant un à Stockholm , un autre à Lisbonne, un troisième à Constantinople. Au nombre de ces sots préjugés qu'il se félicite d'avoir jetés aux orties , il faut compter le patriotisme ; il fait profession de mépriser fort the olcl England ^ j'imagine toutefois qu'il ne faudrait pas lui en dire trop de mal, et qu'il en use comme ces mères qui ne se refusent pas le plaisir de donner les étrivières à leurs enfants, mais qui ne souffrent
LE GRAKP OEUVRE, 57
pas que les autres s'en mêlent. I^e mariage, — autre préjugé, le plus dangereux de tous, à l'entendre. J'ai compris qu'il en parlait par expérience, et qu'il a été dans le temps quelque peu marié. Quant aux questions de conscience, s'il consent à tolérer la haute et la basse église,
Il aime fort aussi les dieux Lath et Nésu.... Mais il hait les cagois, les robins et les cuistres. Qu'ils servent Pimpocau, Mahomet ou Vishnou.
Je l'écoutai, non sans plaisir. En me quittant, il m'annonça qu'il viendrait souvent respirer le frais sous mes ombrages, et ajouta qu'il était content de sa journée , puisqu'il avait découvert un homme.
« Je vous ai offert cent mille francs. Si vous vous ra\isez, j'en serai enchanté ; mais, my good boy, je ne vous reverrai de ma vie. »
Et il s'en alla d'un pas mesuré, comme il était venu.
It septembre.
Je proposai à M. de Lussy de lui faire faire la connaissance de mon baronnet. J'étais curieux de voir en présence deux esprits si différents. Armand fit des difficultés, m'objecta que l'encolure de M. Adams ne lui plaisait pas, qu'il avait dans le village la réputation d'un loup-garou , qu'il courait sur lui certains bruits, que la belle Géorgienne...»
Le faitesl que la belle Géorgienne vit sous le toitdeM. Adams. Est-ce une fille naturellequ'il a ramenée de ses pérégrinations lointaines ? Esl-ce autre cliose ?. . On devient curieux au
village. L'kulre jour, je me surpris à appliquer un œil indiscret à l'une des fentes de mon volet pour observer M. Adams arpentant avec celte charmante fille l'allée qui descend de son somptueux chalet à la route. Ils allaient et venaient, ne se parlant pas, lui le teint échauffé et l'air furibond, — c'est son air habituel, — elle, la têle penchée, le suivant d'un pas languissant et promenant à droite et à gauche ses grands yeux vides de pensée, où la tristesse paraît comme à nu. Quelle tristesse ? Celle d'un oiseau captif, d'une gazelle blessée, celle d'une fleur qui plie sous la chaleui' du jour, celle d'une source dont l'eau vient à s'échapper par quelque invisible fissure et qui se sent mourir. En Orient , l'homme et les choses n'ont pas encore rompu leur antique alliance et semblent obéir au même destin. Un Turc et une montagne ont la même façon d'être graves, et je ne puis rendre la mélancolie de cette belle fille qu'en disant qu'elle a lair d'une chose qui souffre, et qu'il y a dans son regard comme un silence qui fait peur.... M. Adams finit par s'asseoir au bout d'un banc de pierre, jusie
LE GRAÎ^D OEUVRE. 61
en face de mes fenêti es ; elle s'assit à l'autre bout, cueillit dans l'herbe, d'un doigt nonchalant, une fleur de sauge dont elle froissa les feuilles, et tour à tour elle approchait la fleur de son visage pour la respirer, ou tournait vers mon volet ces grands yeux qui se taisent, — jusqu'à ce que le baronnet s'étant penché vers elle et la regardant fixement, je
crus la voir frissonner M. de Lussy a
raison ; ce ne peut être sa fille.
Hier Armand vint dîner chez moij nous sortions de table quand M. Adams parut. Je retins le gentilhomme savoyard, qui cherchait à s'esquiver, et je réussis à le mettre aux prises avec l'Anglais. Il lui expliqua sa théorie du gouvernement paternel et divin des sociétés, lui montra dans les révolutions les fléaux de la colère céleste : Dieu tour à tour châtie les peuples coupables et jette les verges au feu; le désordre, aujourd'hui triomphant, se détruira par ses propres violences, et la Providence, qui sait tirer le remède de l'excès même du mal , à force de mallieurs, rétablira le règne des lis et de la religion.
« Il y a des lois, s'écria-t-il avec de Bo-
nald , pour la société des fourmis et pour celle des abeilles. Comment peut-on penser qu'il n'y en a pas pour la société des hommes, et que Dieu les abandonne au hasard de leurs inventions ?»
M. Adams en l'écoutant ouvrait de grands yeux, et, quand il eut fini, demeura bouche béante comme en extase, Armand profita de son ébahissemenl pour gagner au pied. Ce fut moi qui reçus toute la bordée.
« Quel est ce maître fou? me demanda le baronnet revenant à lui.
— Un honnête gentilhomme savoyard qui a l'esprit fort sain.
— Cela vous plaît à dire; on en a lié de moins fous.
— Il sied mal à un esprit fort d être intolérant.
— Que me reprochez- vous? Je l'ai écouté jusqu'au bout; mais il me le paiera. Cel honnne est atteint au plus haut degré (hi morbus théologiens . Il se flatte ([ue la Providence lui a dit son secret. C'est le plus sot des préjugés mystiques.
— Où avez- vous laissé celui-là?
LE GRAND OEDVRE. 63
— A Téhéran. Un libre penseur persan m'a fait comprendre que si l'on croit à un Dieu, il faut lui attribuer une occupation plus noble que celle de gouverner notre pétaudière.... Mais à quel dieu croyez-vous, monsieur?
— Je crois comme les sauvages à un grandesprit qu'on trouve partout où on ne le cherche pas. Jn eo vivimus et moveniur .
— C'est-à-dire que vous n'en prenez qu'à votre aise. Vous subtilisez le dogme. Vous videz la cloyère d'huîtres, mais vous laissez les écailles aux imbéciles. Votre ami le gentilhomme les avale pieusement. Je l'en estime, c*,si jaiiaisje le fais enfermer, j'entends qu'il ait dans sa cellule toutes les petites douceurs de la vie.
— Mon ami le gentilhomme et moi, nous nous accordons à reconnaître que le monde est gouverné; couiment ? C'est là-dessus que nous disputons. Il croit fermement à un dieu du dehors ,■ moi je crois au dieu du dedans.
— Mon libre penseur persan, qui savait rire, me dit un jour : Parmi les philosophes, les uns veulent mettre Dieu à la porte et les autres cherchent à le mettre dedans; mais
laissons ces subtilités. Vous estimez, seigneur Pangloss, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles?
— Non ; j'incline à croire que tout est nécessaire et que Dieu fait ce qu'il peut. Vous, maître Adams^ vous croyez au hasard. J'estime que c'est une autre manière d'avaler l'huître avec son écaille.
— Qui vous parle de hasard ? Je crois à l'accident et à la logique des conséquences.
— C'est-à-dire que vous expliquez tout par le nez de Cléopatre, par le grain de gravier du lord protecteur, par le champignon qui empoisonna l'empereur Charles VI, par la jatte d'eau que la duchesse de Marlborough renversa sur la robe de Mme Masham. .. Vieille chanson !
— Vous prenez tout de travers. Donnezvous la peine de m'écouter. Plus j'observe les hommes, plus je me convaincs de la puissance de l'accident. Ils sont sous la main de l'événement et dépendent toujours de leurs impressions, qui dépendent de Dieu sait qui.
— Et moi, plus j'étudie les hommes, plus je me persuade que chacun porte avec soi sa
fortune^ et que notre étoile résiste aux accidents. Ne voyez- vous pas sans cesse les mêmes causes produire des résultais contraires ? Les sévérités outrées d'un père font, selon les cas, des chenapans ou des héros, et quoi qu'en dise le fabuliste, donnez la même nourriture à César et à Laridon, César sera toujours César, et toujours Laridon fuira les hasards. Jean-Jacques a été laquais. On ne s'en aperçoit guère à le lire. Combien d'hommes qui ne le furent jamais passent leur vie à briguer les honneurs de la livrée!
— Tudieu, monsieur Stubborn^ ne voyezvous pas que vous me donnez gain de cause? Eh oui! que Laridon s'imagine un beau jour qu'il est né pour les exploits! Cela s'est vu, cela se verra. Un cerf passe, il court le cerf; mais si, dans la chaleur de la poursuite, il aperçoit un tournebroche, adieu la chasse, les aventures! Son destin l'appelle, il lui répond : Me voici!... C'est un cri du cœur. Et voilà pourquoi de tout temps les Laridons servirent un maître qui leur fait tourner la broche... Raisonnons sérieusement comme deux proctors d'Oxford. Qu'est-ce donc que le carac-
1ère chez la plupart des hommes ? Voltaire l'a dit : des impressions dominantes^ qui s'allèrent chaque jour selon qu'on a mal dormi ou mal digéré ; mais sur vingt mille hommes il s'en trouve un peut-être qui a la faculté de vouloir et de savoir ce qu'il veut. Ces volontés qui se connaissent et s'imposent sont les accidents qui gouvernent le monde. Et tenez, ona prétendu que la constitution anglaise estle chef-d'œuvre de l'esprit humain ! Pauvre esprit humain! Savez-vous qui a fait ce chef-d'œuvre? Un accident fort respectable, car il date du onzième siècle. Pourquoi les Anglais sontils libres? Pensez-vous que d'un commun accord et de propos délibéré... Allez, je vous déclare que mes compatriotes sont , quand ils s'en mêlent, d'assez plats courtisans et qu'on les a vus lécher dévotement la main du maître, surtout quand le maître avait quelques taches de sang au bout des doigts. L'Angleterre est libre parce que le bâtard normand qui la conquit en 1 066 avait une volonté de fer, et qu'ambitieux, cupide, dans l'intérêt du fisc il imposa ses grands vassaux comme les vilains. Point d'immunités, point de privilèges! Liés par une
oppression commune, barons et bourgeois se liguèrent contre les successeurs du bâtard, et, forts de leur union, leur arrachèrent magnam chàrtam liber latum. Sur le continent au contraire, faute d'un bâtard assez puissant pour rançonner grands et petits, il y eut d'une part des imposables , de l'autre des privilégiés, lesquels s'érigeant en petits potentats, on vit les vilains, pour leur résister, demander de l'aide à la royauté. Vous qui aimez les petites fables, vous vous rappelez ce qui advint au cheval quand il eut obtenu que l'homme s'entremît dans sa querelle avec le cerf. Une fois en selle, l'homme y resta.
— Vos explications, lui dis-je, se distinguent par une simplicité qui m'est suspecte.
— Vous avez raison, jeune homme, repritil, et je conviens que les bâtards n'expliquent pas tout dans l'histoire des sociétés. 11 faut tenir compte de certaines fictions qui font fortune dans l'imagination des hommes et qui sont le plus grand secret de l'art de lesgouvernei'. Les Chinois, par exemple, sont convenus de croire que leur souverain est le fils
du ciel, et qu'à la lettre il fait la pluie et le beau temps. Tout leur gouvernement repose sur cette belle opinion. Leurs voisins les Hindous ont admis de tout temps que les brahmanes furent créés de la bouche de Para- Brama, et que les soudras sortirent de ses pieds, d'où il résulte qu'un brahmane peut en toute sûreté de conscience s'approprier le bien d'un soudra. Ailleurs, on crut fermement pendant des siècles que les anges avaient apporté à un saint une petite fiole pleine d'huile, et que quelques gouttes de cette huile, répandues sur le front d'un quidam, en faisaient un roi par la grâce de Dieu. Ailleurs on tombe d'accord que dix mille hommes qui, pris isolément, sont des sots, réunis en corps d'électeurs, rendent des oracles aussi infaillibles que ceux de l'antre de Trophonius; c'est là le beau mystère du suffrage universel. Quant à nous, Anglais, qui consommons moins d'opium que les Chinois, et ne vivons pas de riz comme les Hindous, mais de bon /ort^s^^e^ saignant, nous ne laissons pas d'avoir nos petites fictions de droit, qui sont comme le clou auquel nous pendons les tables
de la loi; arracliez le clou, vous mettez les trois royaumes en désarroi, et c'en sera fait du chef-d'œuvre de l'esprit humain. Ainsi nous sommes tous convaincus que nos gracieux souverains sont impeccables, parfaits, ne pouvant mal faire, the king can do no wrongy — que, le mort saisissant le vif, ils ont l'avantage de ne jamais mourir : quand on les enterre à Westminster, ils sont réputés donner leur démission, démise of thecrown; — ajoutez qu'ils ne sont jamais mineurs, que, leurs sujets étant leurs tenanciers, ils sont propriétaires de tout le sol anglais, et que, possédant tout, ils ne doivent rien; c'est pour cela que nous disons les revenus du roi et la dette nationale. Enfin ils ont le don d'ubiquité, car du fond de leur cabinet ils assistent, sans s'en douter, à toutes les audiences des tribunaux, et tous les coups de bâton dont on porte plainte, ce sont eux qui les ont reçus, ce qui, à vrai dire, n'est pas le plus beau de leur affaire. Autrefois nous admettions par surcroît que les rois d'Angleterre, défenseurs de la foi, étaient aussi rois de France, et qu'en cette qualité ils guérissaient les écrouelles; mais le
70 LE GRAND OEDVRE.
1" janvier 1801, George III s'avisa que la France n'était pas à lui. N'importe, il reste à nos gracieux souverains assez de titres et de privilèges pour que leur couronne tienne solidement sur leur tête, et voilà pourquoi chaque Anglais peut s'endormir tranquillement dans sa maison, qui est un château, et abandonner les révolutions aux peuples qui sont friands de ce genre de spectacles.
Après cela, jeune homme, si vous continuez de vous plaindre que mes explications sont trop simples, 'e conviendrai qu'il faut encoi^e à une société, pour se bien porter, de bons petits abus, bien enracinés dans le sol et protégés contre les intempéries par la rouille d'une vénérable antiquité. Les abus sont le salut des nations, et nos honnêtes radicaux de Manchester me font rire quand ils pérorent sur la justice et l'égalité.
En nous délivrant de nos abus, ils nous délivreraient de notre santé. Cela me rappelle une certaine comédie que j'ai vu jouer au Théâtre-Erançais. Comme le gentilhomme limousin : — Morbleu! répond la société aux enrages médecins qui la veulent médicamen-
LE GRAND OELVUE.
ter^ mon père et ma mère n'ont jamais voulu de remèdes. Allezau diable, je me porte bien... L'Angleterre, monsieur, est le pays du monde où la distribution de la richesse est le plus inégale et le plus inique ; mais, grâce à cette iniquité, nous avons une noblesse qui ne jouit de toutes les prérogatives que parce qu'elle se soumet de grand cœur à toutes les charges, une noblesse dont la seule affaire est de faire celles du pays, une noblesse qui n'est pas une caste, mais un office politique héréditaire. Comment ne pas trouver de l'ordre chez un peuple où les aînés, ayant tous les titres et tous les biens, sont tenus de faire vivre leurs cadets en leur procurant des places dans le gouvernement, dans l'armée, dans l'église, de telle sorte que tous les corps de l'Etat sont faits de la même pâte et animés du même souffle? Quelle entreprise contre la loi peut-on appréhender d'une armée dont les officiers, cadets de famille, ont des frères dans la chambre haute, dans la chambre des communes, dans les bureaux, dans l'épiscopat? Et quels dangers peut courir la liberté, quand les juges sont d'assez grands seigneurs pour
72 LE GRAND OEDVRE.
rendre les tribunaux souverains et imposer leur compétence dans les matières de droit public, et lorsque les offices de l'administration sont exercés la plupart gratuitement par d'honorables esquives, juges de paix qui achètent au prix de leurs loisirs l'avantage d'être quelque chose et de pouvoir dire non ? Supprimez la nobility, c'en est fait de l'ordre ; supprimez la^^A?^/'/, c'en est fait de la liberté; supprimez les privilèges, qui se fera honneur de servir l'Etat sans émarger ? Etablissez l'égalité et rétribuez toutes les fonctions afin qu'elles deviennent accessibles à tous, adieu l'indépendance des fonctionnaires! nos juges de paix seront des valets. En un mot, faites que tout soit selon la raison et selon la nature, et rien ne sera selon la politique, et la prospérité de l'Etat s'engloutira dans le triomphe de la justice. A tout Anglais bien né, les abus de l'Angleterre sont chers. Et voyez plutôt ces fameux bourgs pourris qui ont servi de thème à tant de belles déclamations ! les rotten horoimjis ont ouvert l'entrée du parlement à Sheridan et à Pitt! . . .
Après tout, vous comprenez, monsieur,
LE GRAXD OEUVRE. 73
que cela m'est bien égal. Je déleste cordiale ment l'Angleterre , ses brouillards et son cant. La seule institution qui me plaise dans mon pays, c'est le divorce ; mais il est trop cher : je voudrais qu'il n'en coûtât pas un penny pour se débarrasser d'une méchante femme. Il n'en est pas moins vrai que des accidents heureux, des fictions utiles et de gros abus qui sautent aux yeux sont le secret de la félicité des peuples. Ce qni revient à dire que l'univers est gouverné par quelques hommes qui se portent bien, qui ont le sang chaud et point de préjugés, mais qui, sachant exploiter ceux des autres, se chargent de vouloir et de penser pour tous. Bref, le monde appartient à qui sait vouloir. Dites cela de ma part à votre ami le gentilhomme qui raisonne si bien sur la Providence. Good bye, inj dear. On s'enrhume chez vous; le serein,
l'air du lac, vos bocages Ignorez-vous que
l'ombre des châtaigniers est malsaine? Coupez vos arbres, monsieur, ou vous êtes un homme mort. J'en serais fâché, car vous êtes un joli garçon, a fine fellow.
2< septemlire.
M. Adams n'est pas un homme contre qui l'on dispute. C'est toi, Paul, que je veux prendre à partie, car, toi aussi, tu ne crois plus qu'aux accidents, et ta mélancolie a juré de n'en prévoir que de funestes. Rachel ne voulait pas se consoler parce que ses enfan's étaient morts. 0 le plus détrompé des songeurs, te tiendras-tu toujours penché sur le berceau où gisent tes rêves mort-nés ?
« Foin des illusions! m'écris-tu. Pour qui s'obstine à croire au progrès, il n'v a plus de refuge, après tant de déceptions, que dans
les spiritualités d'un mysticisme de commande. S'alambiqiie l'esprit qui voudra! Les chimères des souffleurs ne sont pas mon fait ; je ne sais pas oublier la terre en me berçant sur les nuages. »
Qu'il est doux, Paul, de vivre au village et de s'éveiller au chant des coqs! On lit l'histoire au pied d'un arbre; là, parmi des buissons, des genêts, entouré d'êtres immobiles qui ne laissent pas de vivre, enveloppé d'ombre et de silence, on entend parler la raison, et sans se réfugier dans les spiritualités on trouve à se consoler, on refait un avenir au genre humain. Lue au village, l'histoire prêche l'espérance ; elle enseigne que, si rien n'est plus attristant qu'un fait, rien n'est plus rassurant qu'une longue suite de faits.
Si M. Adams avait des oreilles, voici ce qu'on lui dirait : Tout ce qui naît de l'accident périt par l'accident. Dans l'ordre social comme dans la nature, les causes de dépérissement lent ou de violente destruction sont si multiples et si actives, que vivre est un effort perpétuel, un combat quotidien. Les institutions ont à se défendre contre les événements,
contre les intérêts, contre le temps qui flt'trit tout, contre les passions qui, si on les laissait faire, ramèneraient tout au chaos, contie les espérances des ambitieux, contre les dégoûts des raisonneurs, contre les nouveautés toujours délicieuses à l'inconstance humaine. Quand une institution résiste à tant d'influences funestes, on peut dire qu'elle triomphe par un principe de durée qui est en elle et par une conformité secrète avf'c la raison qui conduit le monde.
Que la cupidité de Guillaume le Conquérant ait préparé de loin l'établissement des libertés anglaises, cela ne se peut contester; mais que de hasards n'ont pas courus ces libertés! Elles ont grandi dans les alertes. Plus d'une fois l'édifice inachevé parut pencher ; on vit trembler ses fondements et le sol vaciller sous lui. Des souverains sans scrupules et non sans gloire, toujours occupés de s'agrandir, toujours attentifs aux occasions; quarante ans de guerre civile, l'Angleterre inondée de sang, une noblesse moissonnée laissant lechamp libre aux convoitises de la couronne; au sortir de ces tourmentes, un jeune roi.
refuge agréable aux lassitudes de tout un peuple et lui apportant avec la paix les tribunaux d'exception et l'arbitraire de la chambre étoilée j puis bientôt une révolution religieuse où la tyrannie trouve son compte, un despote impatient de toute résistance se proclamant l'arbitre de la doctrine, accroissant son pouvoir de l'empire des consciences, faisant main basse sur les biens de l'église et engraissant de ces riches dépouilles une aristocratie nouvelle que ses libéralités semblaient vouer à l'éternelle servitude ; après sa mort^ les fureurs d'une femme, l'altier génie d'une autre, des Stuarts infatués de droit divin, une tête qui tombe, plus de lois^ l'universelle confusion, et, plus redoutable encore pour la liberté, l'épée victorieuse d'un soldattribun; puis un retour soudain de fortune, des exilés — qui n'avaient rien appris — rentrant en triomphe; des soumissions, des empressements, des adulations sans exemple, suivies de l'usurpation d'un étranger au génie sombre qui licencie de mauvaise grâce ses gardes hollandaises et ne subit la liberté que par politique ; enfin, quand la médiocrité ou
l'imbécillité de ses princes sert de gage à la nation et que leurs entreprises ne sont plus à craindre, le parlement succédant aux prétentions de la couronne, affectant l'omnipotence ; la parole, la plume, les consciences gênées par la rigueur des juges et la barbarie des peines, le pilori, des déportations, des livres brûlés de la main du bourreau, le règne d'une oligarchie qui envie à Venise et l'impuissance de ses doges, et l'asservissement de son peuple, et l'inviolable mystère des affaires d'Etat, et peut-être son Ponl-des-Soupirs, oligarchie ombrageuse et hautaine, violente et corrompue, à laquelle il faudra arracher une à une toutes ces garanties qui sont les sûretés et l'honneur des sociétés modernes,. ,. tant de dangers, tant d'aventures, tant de fortunes diverses, la liberté anglaise a tout surmonté, tout vaincu. Par quel secret? Suisje un mystique, Paul? Je crois que chaque peuple a sa destinée parce que chaque peuple a son caractère.
Ne mettons pas l'homme hors de la nature, c'est-à-dire hors la loi. La langue nous le défend, elle proclame qu'il est une nature
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humaine^ d'où il suit que le monde des esprits, comme l'univers physique, est soumis à des règles fixes et certaines. Le roseau pensant a l'avantage de pouvoir connaître les lois dont il dépend; mais son éternelle illusion est de se figurer qu'il dispose de la rose des vents et qu'il s'incline du côté qu'il lui plaît. Pour se défaire de cette illusion, il faut considérer non plus les individus, que leur caprice semble mener, mais une multitude assemblée dans une action commune. C'est alors que, tous mettant en commun ce qui appartient à tous, la nature se montre, et qu'on voit ce grand corps agir par une impulsion irréfléchie qui a la soudaineté et la fatalité de l'instinct ; au parfait concert de tous les mouvements, on dirait des abeilles ou des castors. Seulement les castors sont toujours architectes et la géométrie des abeilles ne se dément jamais; dans l'homme, la vie de l'instinct est intermittente. Il pense : c'est dire qu'en quelque sorte l'univers habite en lui, qu'il a le don d'être à la fois ce qu'il est et ce qu'il n'est pas, qu'il possède dans son esprit toute les formes, tous les types, voire
LE GRAND OlIUVRE. 81
foutes les chimères, et que sujet, selon le mot d'un vieux poète, k se fantasier le cerifean, il peut méconnaître et violer sa nature, jusqu'à ce que les conséquences de ses erreurs le fassent rentrer en lui-même.
Que sous l'empire des accidents ou sur la foi d'une illusion un peuple vienne à faire fausse route, il ne tarde pas à en être averti par une sorte de malaise, par une vague souffrance que j'appellerai la tristesse politique. Depuis quelque temps, on s'amuse à courir après la définition du bonheur; j'en connais une qui me suffît. — L'homme heureux est celui qui s'est fait une existence conforme à son caractère, de sorte qu'il peut jouir de lui-même dans sa vie. — Faute de cette conformité nécessaire entre ses institutions et son génie natif, un peuple souffre; en vain cherche-t-il à s'étourdir, il ne peut tromper sa fièvre ; son état est une espèce de langueur agitée qu'il est malaisé de décrire. De quoi se plainl-il ? En apparence, rien n'est changé. Les champs n'ont pas cessé de produire, la terre s'entr'ouvre sous le soc, l'épi mûrit, le foyer n'est pas mort, témoin le
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filet de fumée qui sort des toits ; mais le foyer est devenu muet, les champs produisent sans joie, on se surprend à rebuter ce qu'on aimait, on soupire après je ne sais quoi qui semble préférable à la vie, on prend son bonheur en dégoût, ses plaisirs en pitié : il s'est fait tout à coup comme un grand vide dans les cœurs et dans les choses. L'homme est ainsi fait : soit que par intervalles il aperçoive plus nettement le rapport qu'a l'intérêt de chacun avee la fortune de tous, soit que le besoin de se donner lui soit aussi naturel que celui de s'appartenir, à de certaines heures cet être si personnel se déprend de lui-même pour se laisser envahir par les passions générales, — et dans une société en proie à quelque désordre qui n'attaque que la chose publique sans compromettre les intérêts, on voit les hommes, devenus subitement indifférents à leur petite félicité privée, ne se soucier que de ce qui ne les touche pas ; un mal qu'ils ne sentent point, mais qu'ils imaginent, suffît pour leur rendre la vie insupportable, et, sans avoir rien perdu, ils no jouissent plus de ce qu'ils possèdent ni d'eux-mêmes; car
chacun ne vit plus que dans le tout, chacun, atteint d'une invisible blessure, ne sent plus battre dans sa poitrine que le cœur d\in peuple qui souffre, — et la société tout entière s'émeut, travaillée par une sourde inquiétude, comme il arrive aux êtres qui, nés pour une certaine fin, se voient traversés dans leur effort. Alors il se fait une crise : tout un peuple semblait dormir; il est debout, et personne ne l'a vu se lever.
L'inquiétude inguérissable de l'esprit humain, voilà l'âme de l'histoire et du progrès. C'est par elle que, semblables aux bêtes nobles qui vivent dans la liberté des bois, les nations s'en vont cherchant de çà, de là, ce qui leur convient, s'égarant, prenant le change, mais se ravisant, cherchant toujours et poursuivant jusqu'au bout leur immortelle aventure. C'est l'aiguillon de cette divine inquiétude qui réveilla tant de fois l'ame de l'Angleterre quand elle semblait s'engourdir, et lui rendit le repos impossible avant qu'elle eût accompli sa destinée en se donnant les institutions que réclamaient ses instincts. Et n'est-il pas curieux, de la voir en tout temps
mettre au service de son entreprise ses qualités et ses défauts, l'étonnante vigueur comme l'étroitesse de son proverbial bon sens, lequel, n'étant ni artiste, ni philosophe, est également insensible aux séductions des belles apparences et aux glorieux, mais périlleux entraînements des idées générales? Que les ambitions déploient toutes leurs ressources, que la corruption s'unisse à la violence, le génie d'un peuple est là, tantôt combattant à ciel découvert, tantôt, dans les temps néfastes, se réfugiant sous terre, et, armé de la sape, minant secrètement le sol sous les pieds de
l'oppresseur Bien travaillé, bonne taupe!
s'écrie Hamlet.
— Halte-là! dis-tu. Et les grands hommes? Il nous a été démontré que l'histoire universelle se réduit à quelques biographies mises bout à bout. Des fils de Jupiter, abreuvés de nectar, nourris d'ambroisie, descendent parmi les hommes^ ils veulent et pensent pour l'inerte vulgaire, ils conduisent le troupeau, le paissent, le tondent, ramènent à coups de gaule le mouton qui s'écarte. Où vont-ils ? Où leur humeur les pousse. Le besoin qu'ils ont de se
donner du mouvement pour se bien porter, le plaisir [qu'ils prennent à exercer leurs talents, leur goût pour le gros jeu, pour les hasards, le diable enfin qui les tente, décident
de nos destinées Qu'est-ce donc que celte
théorie des grands hommes inventée pour la consolation de nos disgraces? Un lambeau de pourpre jeté sur la doctrine de l'accident. En vain mêle-t-on la Providence dans cette affaire. Des joueurs sont nos maîtres, et l'enjeu, c'est nous. Le pis est qu'on pourrait avoir raison et que les faits conspirent avec la théorie, tant nous sommes une espèce méprisable ! . . .
Paul, ta bile déraisonne. J'en suis fâché : you are a finefellow. Tu n'as jamais aimé les grands hommes, ces grands fléaux . Mais vois plutôt dans quel embarras tu nous jettes! Le génie a cela de commun avec les révolutions, qu'il fournit les peuples de spectacles. N'estce donc rien qu'un spectacle ? 11 nous en faut ; s'il ne se passe rien dans le monde, nous irons au cirque, et nous prierons le mlrmlUon de mourir avee grâce. Ami Paul, entre dans cette chaumière. Cet homme qui vit de la glèbe el
pour la glèbe, qui marche le long du jour courbé sur son sillon, et dont la fête est de compter et recompter son magot, sais-tu ce qui par instants l'arrache à son vulgaire souci, lui ouvre un jour sur le monde, le fait homme ? Le souvenir d'une grande destinée qu'il entrevoit à travers une légende. Vraiment, si je devais opter entre une société troublée par les rêves du génie et une autre fort tranquille où chaque jour ressemblerait à la veille, où toutes les têtes seraient de niveau, où chacun jouirait avec délices de la liberté d'être médiocre, je crois que mon choix serait bientôt fait. J'ai vu sur les côtes de l'Océan des bancs d'huîtres; j'ai senti leur bonheur, je ne l'ai pas envié-
Et puis s'il est prouvé que le génie est funeste, comment nous y prendrons-nous pour nous défaire de ce forban? Faudra- 1- il le tenir sous clé, le déporter dans une île, lui crever les yeux ? Etoufferons-nous dans leurs langes les enfants qui semblent promettre et surle front desquels brille une lueur suspecte? Ce serait digne de Sparte ; mais, Sparte, où est-tu? Les grands moyens nous répugntint. . . .
LE GHAKD OEUVRE. 87
Ami Paul, prenons garde qu'à vouloir rapetisser ce qui est grand, on risque de ne rapetisser que soi-même. Ne nous donnoBS pas le ridicule de ces maîtres d'école dont parle un philosophe, qui passent leur vie à déclamer contre les folles ambitions d'Alexandre ; aux vices du conquérant de l'x^sie, ils opposent avec complaisance leur propre modération, la sagesse de leurs désirs, et ils en donnent pour preuve qu'ils n'ont jamais gagné la bataille d'Arbelles ni détrôné Darius. Ces dénigreurs de renommées, ces aboyeurs à la lune, Homère déjà les connaissait et leur a donné. un nom : ils s'appellent Thersite. Frère, ne déroge pas; tu es de ceux qui sont nés pour bâtonner Thersite.
Donne-moi la main, marchons droit au fantôme; il s'évanouira. Suppose un peuple heureux et paisible qui fait une halte à l'une des étapes de son voyage à travers le temps, une société encore jeune et déjà mûre, qui trouvé son assiette, où les lois et les mœuis sont d'accord, où les abus même ne blessent personne, parce qu'ils concourent au bien public. Je reconnais que dans cet état de
prospérité, de contenlcment général, le génie politique est un hors-d'œuvre. A quoi servirait-il? Aussi ne prend-il guère ce moment pour venir au monde, ou, s'il s'est trompé d'heure, ses ambitions sont condamnées d'avance ; tous ses efforts se briseront contre la puissance des souvenirs, contre des habitudes qui plaisent, contre des institutions qui ont toute leur sève; les choses seront plus fortes que lui. Puisse la nature, prenant pitié de sa détresse, lui enseigner à changer de métier! Et souhaitons que, renonçant à gouverner des hommes qui se gouvernent euxmêmes, il mette ses rêves en musique ou e/i bâtisse une épopée. Les époques faites pour les grands hommes sont les commencements des sociétés, alors qu'il s'agit de débrouiller un chaos; ce sont aussi ces heures troubles oîi , après avoir épuisé une phase de son histoire, un peuple ne voit plus clair devant lui. Que faire? oii aller? Le sphinx inter- ^ roge ; il faut répondre où mourir. Tlièbes se prépare à mourir. OEdipe paraît et répond. Non, les grands hommes ne sont pas des fils de Jupiter, nourris de nectar et d'am-
LB GRAND OECVRE. . 89
broisie ; ils sont les fils de leur race et de leur temps, — ils ne représentent pas l'omnipotence d'un caprice, mais les aspirations d'un peuple et les idées d'une époque. En eux, rien de surhumain ; écartez de leur front cette auréole qui blesse mes yeux ; ils sont pétris de notre argile, le sang qui coule dans leurs veines est bien le nôtre; ils sont plus grands que nous, voilà tout; ils ont une volonté plus forte, une âme mieux trempée, des pensées qui courent si vite que nous nous essoufflons à les suivre, une vivacité dans l'action qui déroute nos lenteurs, des yeux plus clairs et plus fixes qui peuvent contempler les destinées. Ce qui les rend extraordinaires, c'est la puissance exceptionnelle de leurs instincts. Cette faculté mystérieuse qui, dans les animaux, est une divination mise au service de leurs appétits, et qui est chez l'homme un exercice irraisonné de la raison s'emparant de la vérité par violence ou par surprise, les grands hommes la possèdent dans une mesure inconnue au vulgaire. L'instinct n'est pas autre chose que le sentiment de la destinée, et l'on peut dire que la mission du génie est de
révéler leur destinée aux peuples qui l'ignorent encore et à ceux qui ne la comprennent plus. Qu'une société naissante, encore incertaine d'elle-même, se cherche, pour ainsi dire, à tâtons, c'est d'ordinaire un grand homme qui se chargera de lui dire ce qu'elle est. Il peut arriver aussi que lorsque un peuple a longtemps vécu, de violents troubles intestins, la lutte incessante des partis, la confusion d'idées qui naît du choc des passions, obscurcissent sa conscience; il est devenu en quelque manière étranger à lui-même, il ne comprend plus son passé, il a perdu la piste de l'avenir ; le fil de son histoire menace de se rompre. Alors apparaît un grand homme qui, pénétrant le sens des événements, arrachant au chaos son secret, renoue le passé à l'avenir; la volonté générale qui s'ignorait se reconnaît en lui; à sa voix, ce qui dormait dans les cœurs se réveille et les peuples tressaillent, car il a prononcé .e mot qu'ils cherchaient.
Irons-nous lui marchander notre admiration en alléguant que, sous couleur de faire les affaires du monde, il fait les siennes, et
lui reprocherons-nous l'hypocrisie de son ambition ? L'homme se met toujours dans ce qu il fait^ et il ne fait rien de grand sans passion ; hélas! toute passion a son égoïsrae et sa lie, — Ou, par un autre excès, louerons-nous ces héros de se sacrifier à notre bonheur et tresserons-nous des couronnes au désintéressement de César? César lui-même ne se charge que trop de faire justice de cette illusion, L homme qui épouse une idée se dévoue rarement à elle sans réserve; tôt ou tard, dans l'enivrement du succès, il lui donne pour rivale ime chimère. Cette lutte delà fantaisie et de l'instinct, de l'utopie personnelle et de la mission, est le côté tragique de la vie des grands hommes. La fantaisie l'emportant, tels qu'un cheval qui a la bouche égarée, ils ne sentent plus la bride, ne connaissent plus de frein, s'irritent contre la sagesse qui leur résiste, et on les voit se précipitant dans les aventures et dans le malheur, commettre des fautes dont Ténormité crève les yeux du vulgaire. C'est alors que le bon sens prend sa revanche; longtemps muet d'admiration, il se venge de son éblouissement par ses railleries ou ses pitiés, et,
témoin de la catastrophe^ il sent que son tour est revenu.
A l'homme extraordinaire que la révolution avait choisi pour être son dictateur et son législateur, elle avait dit : Tu me couvriras de ton épée contre mes ennemis et contre mes propres fureurs, et, interprétant mes oracles, tu graveras ma pensée sur une tahle d'airain. L'aveuglement de l'esprit de parti peut seul nier que cet homme ait rempli sa mission; mais le jour vint où, ébloui de sa gloire, tout lui semblant facile, il crut pouvoir disposer de la révolution comme de son bien ; il voulut accommoder l'idée à sa guise, la concilier avec je ne sais quel rêve de saint empire romain dont son orgueil était possédé, vieux rêve décrépit qu'il eût fallu laisser à Charlemagne. Les chimères ne portent pas; il sentit tout à coup sa fortune s'abattre sous lui, et les ressources de son indomptable génie ne lui servirent qu'à étonner le malheur, qui n'osait se saisir de cette proie. Il tomba sans pouvoir croire à sa chute. Comme le héros d'Homère, il ne voyait pas un dieu irrité qui, enveloppé dans la nuée, brisait sur lui son
armure, et, mettant à nu sa poitrine, montrait à la haine ameutée Tendroit où il fallait frapper.
Et puisque j'ai nommé César, quel exemple du combat de l'idée et de la chimère ! Confident des secrets de son époque, ce clairvoyant génie avait compris que c'en était fait de la vieille constitution romaine, qu'ayant conquis le monde, Rome devait changer de face, qu'une ville ne pouvait gouverner la terre et la tenir à ferme, et il sentit que le temps était venu d'une vaste confédération de peuples unis sous le protectorat d'un prince trop haut placé pour avoir encore une patrie. Mais quand Pompée et Caton furent morts, et que César fut tout-puissant, il exécuta mal ce qu'il avait conçu; soit ivresse du succès, soit mépris excessif pour les hommes, soit que l'Orient et Cléopâtre eussent versé dans son sang quelque philtre, son instinct politique parut s'obscurcir. Laissant à la plèbe romaine une vaine apparence de comices, il s'adjugea l'univers, et on le vit réaliser à son profit l'idéal du gouvernement le plus personnel qui fut jamais, et dont le moindre vice était de sup-
poser que César vivrait toujours. Une seule institution, bien que déchue, était encore vivante; c'était la seule aussi qui, modifiée selon les besoins du temps, pût s'adapter au gouvernement du monde par le monde. Ne prenant conseil que de ses rancunes, César eut à cœur de réduire à néant le sénat. C'était bien la peine d'introduire les Gaulois dans la curie, si le maître avait arrêté que la curie ne serait rien! C'est ainsi que César ne se sert plus des cartes qu'il a en main. Il ruine son jeu en écartant, il se jette dans des combinaisons impossibles ; tournant ses regards vers un passé à jamais aboli, il rêve de donner un successeur aux sept rois de Rome, il fait placer son image au Capitole parmi leurs statues, il revêt la robe de pourpre, il chausse les bottines rouges des rois d'Albe. O triomphe de la chimère! Bravant les traditions, les usages, les habitudes qui survivent aux institutions. César oublia que lorsque les âmes ne s'offensent plus de rien, les regards conserveni encore quelque pudeur, et il parut se plaire à les irriter, se flattant que Rome consentait, parce que tout se taisait, et disant toujours :.
LE GRAND OEUVRE. 9b
Ils n'oseront pas! jusqu'à ce que, poussé à bout, dans le silence universel, le poignard de Brutus parla.... Quelques années plus tard, on put s'assurer (jue le bon sens réussit souvent où le g^énie a échoué. N'acceptant l'hévitage de son oncle que sous bénéfice d'inventaire, instruit par ses fautes, fidèle obsei'vateur des mœurs quand il allait changer les lois, on vit Octave d'abord désespérer Cléopâtre et venger sur elle par ses mépris la dignité romaine, puis créer le principal, c'est-à dire le gouvernement du monde par l'empereur et par le sénat, gouvernement dont il est aisé de médire, mais le seul dont le monde fût capable, le seul qui pût assurer à la civilisation antique une vieillesse, lui donner le temps de se répandre sur les provinces, et de nous laisser dans ses codes un testament qui a mérité de traverser les siècles. Et pendant qu'Auguste régnait, naquit en Galilée un homme qui, se sentant possédé de Dieu, parla des choses du ciel comme personne n'avait fait avant lui; il enseignait que Dieu est esprit, qu'il faut l'adorer en esprit et en vérité, que le royaume des cieux appartient
aux miséricordieux, aux débonnaires, à ceux qui ont soif de justice. Si intime était son commerce avec la Divinité, qu'il se sentit comme détaché de l'humaine nature, et il enseigna aussi qu'il était le messie annoncé par les prophètes, que ses miracles prouvaient sa doctrine, qu'il apparaîtrait un jour sur les nuées pour juger les vivants et les morts, et qu'il enverrait au feu de la géhenne ceux qui lui auraient refusé leur cœur. C'est pourquoi il y a deux Christ : l'un dont nous vivons encore, l'autre qui a vécu.
Je me résume. Le bon sens et le génie possèdent alternativement l'empire du monde.
Quand le bon sens s'endort, le génie le réveille; quand le génie rêve, le bon sens fait justice de ses fantaisies, et, selon les temps, quelqu'un a raison contre tout le monde, jusqu'à ce que tout le monde ait raison contre lui. Grâce à ces alternatives, le genre humain cherche et trouve sa destinée.... Des instincts et des grands hommes, je n'en demande pas davantage pour faire une histoire à notre espèce.
24 septembre.
Je ne me lasserai pas de le redire : il est doux de s'éveiller au chant des coqs. On ouvre sa fenêtre, il entre une fraîcheur qu'on respire à pleins poumons, et on sent que la vie est bonne. Ce matin^ je me suis levé avant le soleil, je suis allé m'asseoir sur la crête de la falaise. Le lac était sombre et semblait fumer. Quand les vapeurs se furent élevées, un frisson courut à la surface des eaux qui se hérissèrent de petites écailles cuivrées; puis, le jour grandissant, elles reprirent leur aspect accoutumé, ici plus claires, plus foncées ail-
Iinu's, par endroits tachées de lie de vin. Je restai longtemps assis, me gorgeant d'air pur; les coqs chantaient toujours; d'un juchoir à l'autre, ils se racontaient d'une voix passionnée je ne sais quel événement de basse-cour. J écoutais et je regardais, et selon que la brise fraîchissait ou tombait, je voyais tout le lac s'argenter ou bleuir.
Enfin je ramassai mon bâton, je quittai la place; des chemins montants, bordés de grandes haies touffues, me conduisirent à l'entrée d'un vallon que resserrent de toutes parts des coteaux. Là je fis une halte sous un pommier sauvage, près d'un tas de pierres. A ma droite, je voyais courir le chemin dont la blancheur disparaissait dans un taillis déjeunes chênes. Devant moi s'étendait un grand champ de sarrasin fleuri ombragé de deux noyers. Le ciel était d'un bleu pâle voilé de nuées blanchâtres si ténues qu'on savait à peine où la nuée finissait^ où commençait le ciel. J'admirais la douceur des ombres indécises, la douceur des lumières*vagues qui tour à tour s'éteignaient ou se ravivaient. Des corbeaux voletaient à travers le champ ; j'enten-
dais au loin la voix d'un laboureur invisible haranguant ses bœufs.
Dans ce recueillement d'une belle journée d'automne, près de ce chemin solitaire et de ces taillis qui se taisaient, en face de cet horizon borné qui suffisait à mes yeux, je sentis une paix délicieuse couler jusqu'au fond de mon âme. J'aurais voulu rester là toujours, ne jamais me relever, demeurer immobile dans un éternel tête-à-tête avec cette solitude, ne voyant que ce chemin, ces bois, cet horizon court, n'entendant d'autre bruit que cette voix lointaine qui parlait à des bœufs. Sans oser me le dire, je prenais en déplaisance mes coqs et mon lac, les uns trop bruyants, l'autre trop vaste. Un grand silence dans un petit espace me semblait tout le secret du bonheur. L'homme est étrange. Comme l'a dit un vieux moraliste, il peut avoir satiété par le peu, défaillance par le beaucoup. Selon son humeur, il lui semble que l'univere n'est pas à la mesure de sa pensée, et tout à coup, ^ reployant ses ailes, il s'effraye de l'immensité * et demande qu'on lui cache le monde. Hier il était à l'élroit dans la vie ; aujourd'hui ce
qui lui plaît clans celle vie bornée, ce sont ses bornes mêmes qu'il s'était cru impatient de franchir. L'amour seul concilie tout : il a le (Ion des miracles, il nous fait voir l'infini dans le néant, un infini que nous pouvons épuiser d'un regard et enfermer dans nos bras; mais à défaut de l'amour et de ses prestiges nous oscillons perpétuellement entre le besoin de tout posséder et le besoin de nous réduire à nous-mêmes ; tour à tour il nous faut le ciel ou le creux d'un nid.
Un incident fort commun me procura d'autres pensées ; aux champs, tout donne à penser. Ma solitude fut troublée par deux jouvenceaux qui dévalèrent la pente d'un coteau, se pourchassant l'un l'autre. Le plus grand, beau garçon bien découplé, avait de l'avance; il s'arrêta sous un noyer et attendit de pied ferme son adversaire, qui, tout haletant, fondit sur lui à corps perdu et s'efforça en vain de le terrasser. La partie n'était pas égale; le plus fort se comporta en bon prince : il recevait mollement les assauts et se contentait de tenir en échec l'assaillant. Celui-ci finit par pleurer de rage; l'autre le coiisola, lui
LE GRAND OEUVRE. lOi
restitua une serpette de quatre sous qu'il lui avait prise, et tout se termina par une embrassade. Lorsqu ils se furent éloignés, je n'étais plus auprès de mon tas de pierres, mais à Paris; ce combat corps à corps au pied d'un arbre m'avait transporté dans Saint-Sulpice, à l'entrée de la chapelle des Saints- Anges, et je voyais, sous un autre arbre plus magnifique, Jacob luttant avec l'ange. Le combat dure depuis longtemps, la tête de la caravane a déjà atteint le sommet de la montagne ; chameaux et chameliers, l'arrière-garde achève de défiler dans un tourbillon de poussière. Jacob s'acharne, le genou levé et la tête baissée comme un bélier quicosse; l'ange résistecomme en se jouant; il va toucher la hanche de Jacob, a et voici, le soleil se leva et Jacob était boiteux d'une hanche. »
Sur le mur d'en face, Héliodore, étendu à terre, est battu de verges par les ministres du Très-Haut, vengeurs de la majesté du temple violé. Un cheval, tel que le visionnaire de Pathmos en voyait passer dans ses rêves, lève son pied sur la poitrine du colosse terrassé. Le guerrier céleste qui monte ce cheval est
une des créations les plus sublimes du génie ; son altitude, sa figure, son geste, tout exprime une aisance fière et surhumaine dans l'action, l'éternelle jeunesse, l'inaltérable sérénité, le sourire de la force qui se connaît. C'est à peine si sa victoire lui a coûté l'effort de vouloir.
Il semble que sur les murs de cette chapelle, où préside saint Michel triomphant du dragon, le grand artiste ait voulu représenter ces facilités merveilleuses qu'ont les puissances divines dans leurs luttes avec l'homme. Chaque siècle a pour divine patronne une idée ; malheur aux Héliodores qui la combattent!... Idées immortelles et invincibles, comme vous vous jouez de l'orgueil des puissants! Ils ne croient pas en vous, ne vous ayant pas vues descendre du ciel comme un éclair. Vous naissez dans les profondeurs de la conscience humaine, dans le sein de cette « nuit aux ailes noires que le désir rend féconde. » Filles du désir et, comme lui, silencieuses, ailées comme votre mère, vous entrez dans le monde sans bruit, et bien que vous rôdiez sans cesse autour de nous, nos yeux ne vous aperçoivent
LE CnAND OELVnE. 103
point; nous ne savons pas voir l'invisible, ni écouter le silence ; seulement quand Héliodore est tombé, les plus avisés d'entre nous reconnaissent à la soudaineté de cette chute les coups que vous seules savez frapper — Mais vous vous révélez au génie, et tant qu'il vous est fidèle, vous faites la garde autour de lui. Heureux ceux qui vous servent! Vous les rendez forts parmi les hommes, vous touchez leurs lèvres du charbon sacré, vous leur mettez dans la bouche des paroles que la terre ne peut oublier. Heureux aussi celui qui vous combat par erreur, et, vous reconnaissant dans la lutte, s'écrie comme Jacob : « J'ai vu Dieu face à face ! m
Henri Heine raconte que lorsqu'il lisait Plutarque le soir, ce qui était sa plus chère habitude, il était souvent tenté de sauter à bas de son lit et d'aller prendre la poste pour devenir un grand homme. Et moi aussi j'ai plus d'une fois rêvé de devenir un grand homme, c'est une fantaisie dont je suis mal guéri. Dûton finir par une catastrophe, se sentir durant quelques années le dépositaire des secrets d'un siècle et des destinées d'une nation, parler et
se faire écouter, vouloir et se faire obéir, voilà vivre. Malheureusement je vois bien que je n'ai pas la taille et que l'étoffe me manque; il faut me faire réformer. Si baut que saule Petit- Jean, en Tair ou par terre, ce ne sera jamais que Petit-Jean. Un jour Roland prit un capucin par la barbe et le lança à dix lieues plus loin dans un pré où il ne tomba, dit l'bistoire, (ju'un capucin. Ma vocation est d'être un bon garçon ; dans le feu de ma première jeunesse j'aspirais à couper quelques têtes; aujourd'hui je n'égorgerais pas un poulet. Gouverner ma vie tant bien que mal est une besogne suffisante pour mon génie, et ne pas nuire sera, je le crois, l'effort suprême de ma vertu. Et vraiment bien m'en prend, car si j'étais un grand liomme et que je vinsse à passer dans certain vallon, je dirais aux peuples de mon empire : — Mes enfants, laissez-moi m 'asseoir sous mon pommier sauvage et regarder ces collines ; tenez- vous en paix, ne faites pas de bruit et tachez de m'oiiblier.
C'est à peu près la réflexion que je faisais quand quelqu'un me frappa sur l'épaule. Je levai le nez ; c'était Armand.
« Que faites-vous ici? me demanda- t-il. Vous paraissez ruminer quelque affaire d'Etat.
— C'est tout le contraire, lui repartis-je. Te renonce aux grandeurs, j'abdiqu(^ comme Charles-Quint et me retire à Saint-Just ; mais vous, mon cher, vous avez l*air tout émous-
tillé et guerroyant. Etes-vous en train de tailler des croupières à la révolution?
— Je lis Tsaïe, » me répondit-il.
Il disait vrai, il tenait le livre à la main, et, reculant d'un pas, il me récita d'un ton solennel ce verset du prophète : — « Écoutez, Israël et Juda. Le Seigneur viendra vous enlever vos filets de perles, vos croissants d'or, vos boucles d'oreilles, vos chaînons et vos voiles, vos rubans de tête et vos petites chaînes de pieds, vos ceintures, vos flacons de senteurs, vos amulettes, vos bagues, vos manteaux et vos miroirs, »
— Voilà bien du bruit, lui dis-je, à propos de benoîtones. Ne savez-vous pas qu'au douzième siècle les moralistes, dont le métier fut de se plaindre toujours, reprochaient amèrement à leurs contemporains et la courbure de leurs pigaces, et leurs robes traînantes qui
balayaient la poussière, et l'arlifice infini de leurs frisures, et leurs cottes d'écarlate mouchetées de fourrure, et leur effrénée passion pour le vair et le gris ?
— C'est possible, répliqua-t-il ; mais au temps de saint Bernard il y avait le bien à côte du mal. Aujourd'hui le mal est partout. F.sprit fort qui admettez la plus incroyable des superstitions, celle du progrès, je me charge de vous démontrer tout à l'heure que le moyen âge valait mieux que nous.
— De grâce, lui dis-je, remettons à demain cette démonstration. Aujourd'hui le temps est beau, je suis de belle humeur, et vous perdriez vos peines à me représenter que le plus admirable de tous les siècles n'est pas celui où je suis né.
— A demain ! )> me dit-il. Et, enfonçant son chapeau sur ses yeux, il s'éloigna en compagnie de son prophète.
Le charme était rompu ; je me levai et tirai de mon coté. Je passais dans le chemin qui longe la propriété de M. Adams, quand j'eus ridée de regarder par-dessus la haie, et j'aperçus une jolie veste soutachée d'or. Ma philo-
Sophie est encore jeune, sa barbe ne grisonne pas. « M. Adams, pensai-je, est venu deux fois me voir chez moi, mais il ne m'a pas marque le désir de me voir chez lui. » Celte raison me décida.
Je poussai une petite porte, je suivis une allée de rosiers, et, sans avoir le temps de me repentir, je me trouvai en face d'une verandah. Mlle Georgette était là, assise sur un carreau de velours, le dos ap^)uyé contre un divan. Elle ne daigna pas avoir l'air de m 'apercevoir, ce qui ne m'empêcha point de la regarder. Je ne te décrirai pas sa toilette, mais je n'ai pas encore oublié le luisant de sa jupe en soie de Brousse, ni la petite calotte rouge posée sur le sommet de sa tête, ni ses longues tresses qui tombaient jusqu'à terre, ni ses babouches de maroquin jaune, ni son collier de sequins, ni l'image de la Vierge en or pendue à son cou. Mlle Georgette était sérieusement occupée. Elle tenait sur ses genoux deux poupées, dont elle passa l'une à sa négresse, accroupie derrière elle. — Endors Dudu ! lui dit-elle.
I^a négresse prit délicatement la poupée et
la berça dans ses bras en murmurant d'une voix nasillarde :
« Dormez, Dudu. Petite maîtresse veut qu'on dorme. Travail pas bon ; sommeil meilleur. Les songes sont des mensonges. »
Pendant ce temps, Georgette s'était mise en devoir d'habiller l'autre poupée, qui s'appelle, je crois, Naïda. Elle lui prenait mesure, choisissait parmi des coupons d'étoffe étalés en cercle autour d'elle, assortissait les couleurs, tout entière à son travail, grave comme un évêque et par instants secouant la tête d'un air tragique , parce que apparemment Naïda est difficile à contenter, et qu'elle craignait de ne pas rencontrer son goût. Etrange était le contraste entre celte enfantine occupation et cette pâle figure, ces grands yeux au regard paresseux, ces petites mains blanches veinées d'azAir, fines, nerveuses, effilées, un peu maigres , qui semblaient s'acquitter à contre-cœur de leur office. Elles se souvenaient bien d'avoir été autrefois des mains roses et potelées de petite fille, mais il s'était passé tant d'événements depuis lors ! Elles avaient fait connaissance avec la vie et peut-
LE GBAND OEUVnE. 109
être avec la souffrance; il leur était venu de l'esprit, elles avaient réfléchi sur beaucoup de choses, et elles s'étonnaient qu'on les employât à préparer des nippes pour Naïda. On ne pouvait leur ôter de l'idée qu'elles n'étaient pas faites pour cela. Aussi avaient-elles de petits mouvements saccadés, de petites impatiences fébriles, de petites gaucheries tout à fait amusantes; elles se crispaient, chiffonnaient les coupons, et, je crois, les égratignaient un peu du bout de leurs ongles.
« Mademoiselle Georgette,dis-je, M. Adams est-il chez lui ? »
Cette fois elle daigna me regarder, mais ce fut tout ; pas un mot. 11 lui échappa seulement un geste qui signifiait : — A qui parlezvous ? Nous ne sommes pas du même monde. J'habite les espaces, le pays des poupées. Jm. voix des hommes n'arrive pas jusque-là.
« Dormez, Dudu! répétait toujours la négresse en balançant sa grosse tête. Dormez, les songes sont des mensonges. »
J'allais battre en retraite quand une porte s ouvrit. C'est un vrai braque que M. Adams. A peine m'eut- il aperçu qn'il serra le poing.
grinça des dénis, roula les yeux comme un possédé. En cet instant, il ne ressemblait plus à Apollon. Sa grimace était si drôle que je ne pus m'empêcher de rire. Il paraît que le rire est chose insolite en cette maison, car Georgette tressaillit, et sa poupée lui échappa des mains. M. Adams maîtrisa son courroux, prit un air radouci. Il s'avança vers moi, me serra la main à me démancher le bras.
a Mon cher et excellent voisin, me dit-il d'un ton sarcastique, allons causer plus loin pour ne pas réveiller Dudu. »
Dès que nous eûmes dépassé le coin de la maison , me prenant au collet ; « Je vous savais très-entêté, me dit-il ; mais je ne vous savais pas très- indiscret.
— Que ne m'avertissiez - vous , lui répondis-je, que vous aviez quelque chose à cacher? )j
11 entra en fureur : « Et qui vous dit que j'aie rien à cacher ? Cacher qui ? Cacher quoi? Je voudrais que ma maison fût de verre. Apprenez que M. Adams n'a pas couru le monde en vain pour se défaire de ses préjugés, que sa conduite est toujours selon la
LE GRAND OEUVRE, lit
droite raison, et qu'il voudrait rendre toute la terre témoin de tout ce qu'il fait. »
Et à ces mots, changeant de visage, il s'assit sur le rebord d'une caisse d'oranger et s'écria avec un geste de désespoir : — Tlie stuhboni little brute \ Ce qui signifie à peu près en français : — L'entêtée petite sotte!... Il est triste de penser, ajouta-t-il, que M. Adams, qui n'a plus de préjugés, songe sérieusement à se pendre, parce qu'il plaît à une petite folle de jouer du matin au soir à la poupée.
— Il est certain, repartis-je, que l'éducation des enfants est une grosse affaire. »
Il me regarda au blanc des yeux pour s'assurer si j'étais sérieux :
a Ne plaisantez pas! Je vous défends de plaisanter. Je suis très-malheureux. Jusqu'à l'âge de quarante ans, j'ai toujours fait ma volonté ; mais depuis tantôt dix mois rien ne me réussit. Je voulais acheter les châtaigniers, vous uî'avez soufflé le marché. Bagatelle encore que cela! Je voulais.... j'avais juré Si
je dois en avoir le démenti, je vous le dis, il ne me restera plus qu'à me pendre. C'est une chosequi réussit toujours quandon le veutbien.
— Le point, lui dis-je, est de bien vouloir. » 11 se tut un instant, puis il reprit : « Avezvoiis jamais pensé à vous pendie ?
— Jamais. La seule sottise impardonnable est celle qui empêche d'en faire d'autres.
— Gela signifie que vous avez toujours réussi ?
— Non, mais je me suis toujours consolé.
— Et aujourd'hui vous n'avez plus mêm-e besoin de vous consoler ?
— 3 'ai doublé le cap des Tempêtes.
— Ainsi vous seriez homme à lâter le pouls d'une jolie fille sans que le vôtre battît plus vite ?
— Je me crois capable de cet exploit.
— Et si vous aviez juré d'être sincère....
— Je dirais tout ce que je pense ou je ne dirais rien. Je n'ai jamais manqué une bonne occasion de me taire, n
Il se frotta les mains comme s'il venait de faire une trouvaille : « You are a fine fellow, me dit-il. Adieu, j'irai demain vous prier d'un petit service. »
Voilà ce que l'on gagne à être proprié taire. On a des voisins. L'un aie goiit d'argu-
LE GRAND OELVUE. 113
monter, l'autre a des chagrins. Faute de trouver à qui parler, celui-ci se pendrait, celui-là mourrait d'un argument rentré; mais je suis là : démonstrations, confidences, je subirai tout de bonne grâce. Ne serait-ce pas une belle chose si j'allais ramener au bon sens ces deux brise-raison, convertir le Savoyard au progrès, l'Anglais à la vertu ? Allons, je m'en vais devenir une façon de moraliste qui donne des consultations. Ce nouveau métier me plaît. La vie se partage en deux périodes, celle où l'on ne s'occupe des autres qu'à propos de soi et celle où l'on aime à s'occuper de soi à propos des autres; bref il y a l'âge où l'on plaide et 1 âge où l'on juge. Je veux juger ; mon pauvre moi ne me suffit plus; le règne des autres va commencer.... Jeannette, ma bonne servante, apportez-moi mon rabat de docte. !r inutrofjue jure.... L'audience est ouverte. Parlez, messieurs. On vous écouté.
DEUXIÈME PAKTIE
DEUXIEME PARIIE.
M* septembre.
« Et d'abord, me dit M. de Lussy, convenons de nos faits. Vous allez me promettre que, pour savoir si le monde est en progrès, vous ne compterez pas sur vos doigts le nombre d'hectolitres de blé que produit bon an, mal an, un hectare. Vous ne me direz pas non plus que la durée moyctme de la vie humaine s'est accrue de tant d'années depuis 89, et
VOUS n'apporterez ici , comme pièces du procès, ni le registre des naissances ni le tableau des importations et des exportations. Surtout vous vous garderez de répéter certaines phrases qui sont les ponts-neufs de la politique libérale. Mon cher ami, j'aimerais mieux entendre un méchant air d'opéra écorché par un orgue de Barbarie. Ainsi vous ne me parlerez pas des miracles accomplis parla vapeur et par l'électricité, ni de ces chevaux en fer forgé qui consomment de la houille au lieu d'avoine ; vous n'appellerez pas les railways le véhicule de la pensée humaine. Vous avez plus voyagé que moi ; avez-vous vu souvent des idées avançant la tête à la portière d'un wagon ?
— Qui s'est jamais avisé, lui dis-je, de mettre les métaphores au pied du mur ?
— Soit! reprit-il; mais laissons cela et supposons, je vous prie , une société où tout le monde serait bien logé, bien nourri, bien vêtu, bien chaussé et bien vacciné. Voyez si je fais la partie belle au dix-neuvième siècle ! Je veux supposer encore que tous ces gens bien nourris savent lire, écrire, surtout chif-
fier ; ils font des affaires, ils en font beaucoup el d'excellentes ; l'aisance est générale ; plus (le terres en friche, plus de trésors enfouis; l'or circule partout, partout des usines, des fabriques, des banques, des bureaux de télé graphes et des restaurants. Avec cela, nos civilisés sont tous électeurs, et je leur octroie toutes les libertés de 89. Eh bien! si, épaissis par les affaires, ils ne peuvent goûter les plaisirs nobles et délicats; si, hors l'ivresse des jeux de bourse et les émotions du scrutin secret, tout les laisse insensibles ; si, vivant chacun pour soi, ils sont devenus incapables de sentiments généreux et d'idées générales, ne conviendrez- vous pas que ces civilisés ne sont ni heureux ni sages, et que leur prétendue civilisation est une barbarie ? De quoi leur sert la liberté d'écrire, s'ils n'ont que des sottises à coucher sur le papier ? De quel prolit réel leur est le télégraphe, s'il ne transmet d'un bout du monde à l'autre que les secrets du roi Midas ? Et le bel avantage qu'ils tireront des miracles de la vapeur, s'ils n'usent des chemins de fer que pour faire changer de climat à leur ennui!... Tant vaut l'homme,
120 LE GHAND OEUVRE.
tant vaut la civilisation. Sommes-nous d'accord sur ce point ?
— J'aurais plus d'une chicane à vous faire, lui dis-je ; mais je veux être accommodant et vous accorde tout ce qu'il vous plaira.
— Oh ! vous faites le généreux ! reprit-il ; je veux l'être plus que vous. Et puisque vous me faites grâce des miracles de la vapeur, à mon tour je renonce à mettre en ligne de compte les petits ridicules et les gros travers du temps présent. Donnant, donnant. Pour vous être agréable, je ne dirai mot ni de la morgue et du faste de nos modernes Jourdains, ni des épaisseurs de notre sottise bourgeoise, ni des tripotages de nos gens débourse, ni des extravagances de la mode, ni de l'argot, ni des chanteuses de café, ni des flonflons en vogue, ni de la petite presse, ni de l'art qui ne sait plus à quel saint se vouer, ni de nos petites fatuités littéraires qui font la roue, ni de nos petits romans et de nos petits vaudevilles etde toute notre littérature emphatiqueet maniérée, dont le plus beau titre de gloire est d'avoir inventé le mysticisme de la sensation et le phébus de la j^audriole !...
LE GBAND OEUVRE. 121
— Holà ! interrompis-je. Voltaire disait que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments. Savez- vous que Guy Patin appelait son temps la lie de tous les siècles? Le siècle de Racine, de Molière ! Laissons à la postérité le soin de juger nos tableaux et nos vaudevilles.
— ■ Je crains bien, reprit-il, qu'elle n'ait pas le loisir de s'en occuper. »
Je ne sais ce que j'ai lais lui répondre, quand nous fûmes interrompus par l'arrivée de M. Adams. Il parut contrarié de trouver la place prise et son confesseur occupé.
« Mettez-vous là , mon cher monsieur Adams, lui dis-je, sur ce siège de vert gazon. Si vous vous ennuyez, vous en serez quitte pour admirer le paysage. Je suis bien trompé ou vous avez toujours aimé la vue du lac. »
Cette réflexion lui fît faire la grimace. Il ne laissa pas de s'asseoir et s'enquit de quoi il était question. Quand je l'eus mis au fait :
« En vérité, jeunes gens, dit -il, vous avez du temps à perdre. INI. de Lussy se fait fort de démontrer qu'au moyen âge il v avait plus de bonheur qu'aujourd'hui, — voilà le pre-
mier point de son sermon, — et plus de vertu, voilà le second. La vérité est qu'il y eut de tout temps dans le monde le même nombre d'imbéciles et de coquins. La vérité est aussi que les dissertations sur le bonheur ressemblent, comme on l'a dit, aux affiches pour les objets perdus. Le bonheur, c'est Otahiti avant les missionnaires : un beau ciel, l'arbre à pain, point de maladies et point de préjugés. Oh! mes amis, qui nous délivrera des préjugés ? Je frémis quand je songe à la somme énorme de bonheur qu'ils ont dérobée à notre pauvre humanité. Et à cet égard, tous les siècles se valent. Au moyen âge, un ascétisme de moines ; aujourd'hui, une pédanterie de
bourgeois Après cela j'ai toujours aimé
les combats de coqs. Discourez, échauffezvous, tâchez de vous disputer ; je compterai les coups et marquerai les points. »
Cela dit, il alluma un cigare, s'adossacontre le tronc du châtaignier et ferma les yeux.
Cette déclaration de principes avait effarouché M. de Lussy. Le limaçon rentra dans sa coquille. Je dus le harceler de questions pour le remettre en haleine. « Voyons, lui disais-
LE GRAND OEDVRB. 123
je, si le bonheur n'est pas Olahiti, où donc le mettez-vous ?
-; — Où je le mels ? me répondit-il enfin. Dans une certaine alternative de repos et de mouvement; assez de mouvement pour vivre, assez de repos pour se regarder vivre. Si l'on vous disait que des habitudes et des aventures, voilà, selon les cas, ce qui fait le bonheur, vous contenteriez-vous de cette définition ?
— Assurément, lui dis-je. Mon principe est d'élre coulant sur l'article des définitions: elles sont ce qu'elles peuvent ; mais à ce compte je ne vois pas trop ce qui nous manque, car en fait d'habitudes.. ,.
— Des habitudes! s'écria-t-il. Qui a des habitudes aujourd'hui ?
— Mais M. Adams, moi, tout le monde.
— Des habitudes d'un jour, tout au plus; mais des habitudes d'un siècle, de deux siècles!... Ce sont celles-là qui font le bonheur.
— Pensez-vous que, si je me coiffais en ailes de pigeon comme mon grand-père, j'en serais plus heureux-, et ([ue si, connue lui, je portais des culottes courtes et des bas de soie, j'en aurais la jambe mieux faite?
— 3e ne sais; mais si, habitant la maison qu'il habita, vous y faisiez les mômes choses qu'il a faites, de sorte que sa vie parût se prolonger dans la vôtre, j'estime que, riche de souvenirs et d'expérience , vous auriez pour ainsi dire une aisance, une sûreté de mouvements qui vous rendrait tout facile, et partant vous jouiriez d'un genre de calme que vous ne connaîtrez jamais.... Aujourd'hui chacun s'en va cherchant son chemin ; nos jouvenceaux se croient chargés d'inventer la vie, comme si personne n'avait vécu avant eux. Adieu les habitudes héréditaires, les traditions, les longs souvenirs ! On dirait une génération d'enfants trouvés.
— Il a raison, dit M. Adams en rouvrant les yeux. Les vieillards ne nous servent plus de rien, et vous verrez qu'avant cinquante ans d'ici le parlement d'Angleterre abolira la vieillesse Mais à propos, jeune homme, vous
qui tancez si vertement les écarts de nos jouvenceaux, peut-on savoir quel âge vous avez ?
— Je suis né au quinzième siècle, lui répondit Armand, du temps d'Amédée YIII, premier duc de Savoie. Je le suivis à Ripaille,
quand il y prit Thabit d'ermite. 11 m'en souvient comme d'hier.
— Sérieusement, lui dis-je, le mal n'est pas si grand que vous croyez. A défaut des longs souvenirs, nous avons les longues espérances, et ce que nous perdons dans le passé nous le regagnons dans l'avenir. Nous tâtonnons, nous cherchons, nous invenions....
— Quelles inventions ! dit il. Des songes de fiévreux, car nous avons tous la fièvre. »
Et il ajouta : « Savez-vous ce qu'a fait votre belle révolution française ? Je m'en vais vous le dire. Pendant des siècles, l'homme avait appartenu à la terre ; on appelait cela être attaché à la glèbe. Vovez un peu le beau malheur ! Cet esclavage, je vous jure, était doux, il fixait la vie et les pensées; mais en 89 l'homme se révolta contre la terre : dans un accès de fureur sauvage, il maudit sa mère et sa nouri'ice et commença par lui ôter Thorineur, parla dépouiller de toutes ses dignités. Plus de fiefs, plus decensives, plus d'héritages nobles. On fit de la terre une roturière. Ce n'était pas assez, on la divisa, on la morcela, on la dépeça, et surtout on la mobilisa ; on
abolit les substitutions, le retrait lignager, on favorisa les reventes Votre grand Mirabeau avait daigné reconnaître qu'on ne peut faire circuler en nature des arpents de terre. Quelques-uns de ses collègues ne désespéraient pas de résoudre cette petite difficulté ; esprits plus avancés, ils auraient voulu qu'on pût transférer la propriété d'un champ de blé comme un billet, par voie d'endossement. Si chaque matin tous les champs avaient changé de maîtres, la honte de dix siècles eût été vengée. Beau problème! Ils y rêvèrent jusque sous le couteau de la guillotine.
« Et commetoutes les erreurs se tiennent par la main, de même qu'elle mobilisait la terre, la révolution eut à cœur de mobiliser la vie. Plus d'attaches, plus de barrières, plus de classes. Elle voulut que personne ne fût à poste fixe dans ce monde. . . . Allez, que chacun rompe son licou ! Si haut qu'il prenne sa visée, chacun peut arriver à tout.... Pierre, croismoi, que d'autres tiennent, s'il leur plaît, les cornes de ta charrue ! ne sens-tu pas que les mains calleuses de ton père y ont laissé un peu de leur chaleur? Comme le bonhomme,
veux-tu végéter au village ? Du courage, mon ami, du génie et des mains blanches!... le monde t'appartient. Maréchal de France, sénateur ou ministre, tu n'as que l'embarras du choix, libre à toi d'être ce qu'il te plaira!... Et Pierre se met en chemin ; le voilà jouant des jambes et des coudes, jusqu'à ce que de lassitude il roule au fond d'un fossé où il rend 1 âme en rêvant à la fumée de sa chaumière. . . . Un médecin me disait que la révolution a multiplié singulièrement les maladies nerveuses. Qui s'en étonnerait? Nous naissons tous dans un carrefour, sentier à droite, sentier à gauche, des sentiers partout, s'en allant tous à perte de vue. Lequel choisir? C'est embarrassant. Et malheur à qui se trompe ! Il ne s'en pourra prendre qu'à lui-même. Aujourd'hui chacun répond de soi. . , . Heureux temps que ces âges d'ignorance et de ténèbres où les petits étaient dispensés de se faire leur destinée! Ils la recevaient toute faite des mains de leurs aïeux, et le temps qu'on ne perdait pas à rêver la vie, on l'employait à en jouir. C'est un être heureux , croyez-moi , que l'homme assis dont l'esprit court, et ce n'est
pas à lui, c'est à nous que s'appliquent les mots du poëte : propter vitain vivendi perdere causas !
— A vous entendre, lui dis-je, on nous prendrait pour des nomades. Il semble que nous passions notre vie sur les grands chemins, et que chaque matin repliant notre tente....
— Eh oui ! c'est bien cela. . . . Combien estil d'hommes aujourd'hui qui meurent où ils sont nés? Et pensez-y, c'est pour cela que l'architecture est tombée dans une honteuse décadence, la banalité la tue. On se plaint qu'elle ne dise plus rien aux yeux; qu'auraitelle à dire ?... I^es boulevards de votre moderne Paris !... ma foi ! les admire qui voudra ! Qui en a vu un les a tous vus, et dans chacun d'eux bien habile qui distinguerait une maison d'une autre. Ces grandes casernes me font horreur. Partout les mêmes balcons, les mêmes moulures, les mêmes consoles ; c'est du cartonnage en pierre. Certes ces maisons sans figure sont bien ce qu'elles doivent être, La spéculation les a bâties, et elles sont à louer. Un quidam viendra, s'y installera pour un jour; puis, trouvant mieux, s'en ira, et
d'autres viendront, qui s'en iront aussi O
anticjuc amitié de l'homme et de son logis, qu'êtes vous devenue ?.. Je ne sais, mon ami, s'il vous est arrivé comme à moi ; mais lorsque, errant dans les vieux quartiers du Paris que j'aime et qui s'en va, j'apercevais quelque antique façade datant de la Renaissance ou de plus loin, il me semblait que cette façade c'était quelqu'un. Eh vraiment oui, c'est quelqu'un. Ces pierres ont un visage et elles parlent. C'est que l'homme qui bâtit cette maison, la bâtit pour lui et pour les siens, et il y mit sa marque, que les siècles n'ont pu effacer.
a Non, messieurs, il n'y a plus d'habitudes aujourd'hui, et il n'y a plus de maisons. Dans ce grand va-et-vient que nous prenons pour de la vie — c'est ainsi que des feuilles mortes s'imaginent vivre parce qu'elles tournoient à tous les vents, — dans ce grand tourbillon, vous dis-je, qui peut se vanter d'avoir un chezsoi ? Mais ils étaient chez eux ces hommes d'autrefois qui naissaient, qui mouraient où leurs pères étaient nés et morts. Dans ces antiques logis, l'âme des aïeux était partout : on
la respirait dans l'air; les choses mêmes semblaient se souvenir et converser avec le passé. . . . O mon cher gîte à lièvre ! mes tourelles en ruine! mes plafonds décrépits et mes planchers effondrés? O portraits de mes aïeux, fauteuil boiteux où ma grand'mère s'est étemte en souriant, et toi surtout, mon cher tilleul plus de trois fois centenaire!... Comme lui, ma vie s'est enracinée dans le sol un peu dur qu'ont cultivé mes pères; elle en tire toute sa sève. Que n'a-t-il pas vu ce vieil arbre? Les oiseaux qui hantent son feuillage tiennent de lui les histoires qu'ils me content. Dans sa jeunesse, un duc de Savoie s'assit à son ombre naissante... Vous souriez, je crois, monsieur
Adams?
Je ne souris jamais, répliqua le baronnet;
mais calmez-vous, jeune homme, on ne veul point faire de mal à votre tilleul.
11 n'a plus longtemps à vivre, reprit-il.
J'ai décidé que nous mourrions le même jour; je ne me consolerais pas s'il devait un jour donner de l'ombre au quidam qui achètera
Lussy.
— Franchement, dit M. A.dams, je ne par-
LE GRAND OEDVRE. 131
tage pas votre sentiment sur le prix des souvenirs. Dans une maison, les souvenirs sont très-gênants ; ils tiennent de la place et on ne sait où se mettre. Je n'ai jamais aimé les vieilleries. Une jolie maison toute neuve, des murs blancs tout neufs, des parquets neufs, bien luisants, and ail the comforisoflife, voilà ce qui me plaît. Ajoutez qu'un homme sans préjugés doit se sentir partout chez lui; mais il faut être conséquent. Puisque vous attachez tant de prix aux souvenirs, monsieur, que ne vous mariez-vous pour avoir des enfants qui à leur tour se souviendront de vous en regardant le vieux tilleul ?
— Les hommes de mon espèce sont une race finie, monsieur Adams, et qui doit renoncer à provigner. L'avenir appartient aux nmrs blancs, aux hommes sans préjugés et à tous \ç:?> corn forts of life. »
Je confessai à ]NL de Lussy que je trouvais quelque apparence de raison dans ses plaintes, et que je passais condamnation sur nos grandes casernes sans figure. « Mais dire, ajoutai-je, que personne n'est plus chez soi....»
Il ne me laissa pas acfiever. a Et remarquez encore ceci, reprit-il. Le chez-soi n'est pas seulement un pignon sur rue, ni quatre murs et un toil. C'est encore une petite communauté dont on est membre et cù l'on vil clans un commerce journalier avec ses pairs. L'homme s'aime, c'est la loi de nature; mais il lient aussi à s'estimer, il a besoin d'ennoblir à ses propres yeux son égoïsme, et pour cela d'élargir son moi, de se créer des intérêts qui, sans être ceux de tous, soient communs à plusieurs, de donner pour ainsi dire un peu de gloire à son bonheur en en faisant une petite chose publique à laquelle il travaille de concert avec ses compagnons de fortune. L'universelle félicité et toutes ces grandes abstractions dont nous faisons mine de nous payer le laissent froid. Comment se passionnerait-il pour des intérêts qu'il comprend à peine? En revanche, son moi tout nu lui déplaît, comme peu glorieux ; il veut pouvoir s'aimer en compagnie, sans compter que sa faiblesse l'cdoute avec raison la solitude....
« Quelles merveilles n'enfanta pas au moyen âge l'esprit d'association! personne qui ne fît
LE GRAND OECVOE. 133
partie d'un groupo, d'une corpoiallon , et chacun de ces groupes était une confrérie qui avait un saint pour patron. Membres d'une même famille créée par l'intérêt et consacrée par la religion, tous ces confrères s'assemblaient, délibéraient, débattaient ensemble leurs affaires; à l'heure du danger^ ils se serraient les uns contre les autres pour faire face à l'ennemi commun; le péril conjuré, ils célébraient joveusement leurs fêtes où présidaient leur saint et sa bannière, et chacun était quelque chose dans un groupe qui, luimême, faisait quelque figure dans l'état.... O niveleurs, niveleurs! Maîtrises, jurandes, corporations, ce qui groupait les hommes, ce qui rendait forts les faibles, ce qui liait les âmes et cimentait les destinées, il a fallu que tout tombât sous la hache des révolutions, et qu'on nous réduisît à celte solitude effrayante de volontés et de pensées où nous vivons. . . . L'Etat, c'est-à-dire le monstre du fisc, seul, debout au milieu d'une société en poussière, — voilà ce que vos héros ont fait de nous.
— Ah! permettez, repartis je. Nos pères n'ont démoli que pour rebâtir. Est-ce leur
''34 LE GRAND OEDVRE.
faute si le travail de la truelle est plus lent que celui de la pioche ? »
Et, je lui rappelai tous les abus qui avaient dig-^^'édité l'institution des jurandes et qu'a signalés Turgot dans son préambule, — des corporations ombrageuses, exclusives, d'où l'étranger était forclos, l'exercice de toute profession interdit à qui n'était pas enrôlé dans une communauté, l'acquisition de la maîtrise rendue de jour en jour plus difficile en vue de favoriser les fds de maîtres, les frais et les formalités compliquées delà réception, le jugement arbitraire du chef-d'œuvre^ la longueur des apprentissages, la servitude des compagnons, les femmes exclues de tous les métiers, plus d'émulation, le talent découragé, de basses jalousies mettant à l'interdit les inventeurs et leurs inventions ; je lui fis voir ensuite comment le principe de l'association libre, qui en est encore à ses débuts, remplacerait avec avantage le vieux système des maîtrises et des jurandes; je lui montrai dans l'avenir notre société désagrégée se transformant par degrés, les groupes renaissant d'euxmêmes, tous les atomes flottants et dispersés
se rassemblant en de nouvelles combinaisons, et l'harmonie succédant peu à peu à notre chaos. i< Par ce qui se fait, lui disais-je, jugez de ce qui se fera. Toutes ces associations que nous voyons se former pour mettre à la portée des petits le pain du corps et le pain de l'âme, les mstrumeuts du travail, le crédit, les sciences et les arts, l'avenir leur appartient et à bon droit, car elles ne sont pas fondées, comme les corporations d'autrefois, sur l'injustice et le privilège, w
Je ne le convainquis pas ; il secoua la tête. « Il est aisé de médire des privilèges, répliqua-t-il ; mais l'homme est ce qu'il est, vous ne le referez pas. Il ne prend à cœur que ceux de ses droits qui sont des privilèges. Toute l'histoire est là pour en faire foi. Vos fameux Athéniens du temps de Périclès, . . . ôlez-leur donc leurs esclaves. Pensez-vous qu'ils eussent fait encore grand état de leur métier de. citoyens !
— Vous avez beau dire, lui reparlis-je, les hommes ne sont pas toujours les mêmes, et nos nouvelles lois sont l'expression d'idées nouvelles.
— Dieu fasse grâce à toutes ces nouveautés! dit-il. Il est une autre chose qui m'inquiète. Vos corporations ne sont pas des confréries, et je cherche en vain le patron de la barque. Mon ami, serviteur à la raison ! c'estune perle, et je la crois fine; mais si j'avais à fonder quelque chose, cité ou boutique, il n'importe, le moindre saint, fût-ce saint Crépin, serait
bien mieux mon affaire Rappelez- vous
plutôt le mot de deMaistre : — «A la religion seule il est possible de faire danser le peuple un certain jour de chaque année, dans un certain endroit. »
— Vous mettez la raison au défi, lui dis-je, L'événement vous répondra.
— La raison ! la raison ! Dieu merci, nous la voyons à l'œuvre, et nous savons par expérience ce qu'elle sait faire, et que les sociétés ennuyeuses sont ses chefs-d'œuvre ; car enfin, n'est-ce pas bizarre ? toute tradition a péri, la fantaisie nousgouvernr?, et pourtant dans cette société de hasard quelle uniformité! Plus d'originaux; nous nous copions servilement les uns les autres ; chacun s'applique à ressembler à tout le monde, toutes les destinées sont taillées
sur le même patron. Dans les temps de superstition, il en allait autrement. Le moyen âge admettait les divers états de la vie. Il v en avait alors pour toutes les humeurs, pour tous les tours d'esprit.
a Et tenez, un historien que je relis presque chaque soir, Orderic Vital, que j'appellerais volontiers le Plutarque normand du douzième
siècle Figurez-vous un enfant anglais de
dix ans que son père condamne à passer la mer pour aller s'ensevelir dans un monastère de Normandie, dans l'abbaye d'Ouche. Il y grandit, s'éprend d'une belle passion pour la poussière des parchemins, et, devenu homme de sens et de clergie^ il est commis par ses supérieurs à l'emploi d'historiographe du couvent. Ce sera l'occupation de toutes ses heures, la tâche et les délices de sa vie ; il y consacre tous ses soins; que dis-je? celte histoire est sa dame, et jamais chevalier servant ne brûla pour sa maîtresse d'une flamme plus vive. Ouche et le monde, il veut tout raconter. La vie intérieure du couvent, les changements dans la règle, les démêlés de l'abbé et du prieur, les chapitres généraux, la niort de
celui-ci, le noviciat de celui-là, et les agrandissements de sa chère abbaye, les donations
qui lui sont faites Hier c'était le péage
d'Alençon; aujourd'hui, des moulins, des terres, un droit de vaine pâture.,.. Et pour varier ses récits il se complaîl à pourtraire tous les barons des environs, les uns chevaliers de los et de renom, les autres maldisants et malfaisants ; ces derniers, il ne les épargne guère; il peint dans leur sombre horreur les entreprises de ces mécréants contre les moutiers et les églises, sachant que dans la lutte inégale entre les écritoires et l'épée, les écritoires ont des vengeances qui traversent les siècles. Puis, comme ravi en extase, dit-il, il considère du fond de sa cellule les vastes royaumes de la terre, et le vent lui apporte mille rumeurs lointaines, le hennissement des chevaux de guerre, les clameurs confuses de bourgeois assemblés en commune, le cliquetis des grands coups d'épée, le fracas de ces mêlées où s'entrechoquent l'Asie et l'Europe. Et il se félicite de vivre dans un temps où il se passe de si grandes choses....
a II faut entendre ce doux chroniqueur dé-
LE GBAND OEUVRE. 139
crire sa joie quand un vieux moine historien, ou, mieux encore, quelque vieux chevalier blanchi sous le harnais, s'en vient frapper à la porte du couvent, demander le couvert et le gîte. Bonne fortune pour son gros livre ! Il s'entend à questionner ces barbes grises et fait son profit de tout; abeille diligente, il butine sans cesse, de jour en jour sa ruche
s'emplit Autre joie : parmi les novices, il
en est qui annoncent du talent pour confectionner des écritoires; celui-là, laissez-le croître, il sera bon imagier, grand enlumineur de livres.... Le bonhomme encourage cette jeunesse, il s'en est fait une famille. Que manque-t-il à sa félicité ? Toujours ruminant, toujours écrivant, n'enviant au monde aucune de ses fêles, il se plaît à entendre les grandes vagues de l'océan de la vie se briser au pied des murs de sa cellule, et il mêle à ce nuirmure mélancolique ses chants et ses actions de grâce — L'ombre au tableau, je ne la veux pas dissimuler : le bonliomme était frileux. " A l'entrée de l'hiver, dit-il en soufflant sur ses doigts, il faut que je me secoue pour me réchauffer, » Et il attend au renouveau pour
140 LE GRJIND OEUVRE.
reprendre ses récits; mais il ajoute : « Quoi qu'il en soit, je continuerai de marcher gaiement dans ma route.... » Convenez que voilà un genre de bonheur dont nous n'avons plus même l'idée.
— Convenez de votre part, dit M. Adams en s'étirant les bras, que s'il y avait eu dans l'abbaye d'Ouche un bon calorifère à la vapeur, le bonhomme n'en eût pas été plus malheureux.
— Il est certain, dis-je, qu'il y eut au moyen âge des écritoires heureuses.
— Certes, les épëes ne l'étaient pas moins, poursuivit-il. Aux contemplatifs, la paix des monastères; aux bourgeois, le repos de l'antique foyer ; aux aventuriers, tous les chemins de l'Europe et de l'Asie. Que de folles, que d'héroïques entreprises! Non, nous ne nous représenterons jamais les hommes d'action de ce temps-lcà, ni l'étrange mobilité et l'incroyable énergie de leurs imaginations. On nous a gâté le monde. Une police tracassière gêne tous nos mouvements et bannit de la vie l'imprévu ; notre prétendue civilisation imprime à tout le cachet de son ennuyeuse médiocrité ; la science
enfin, par ses indiscrétions, profane tous les mystères, rapproche tous les lointains, tue tous les songes. Le moven de rêver au bord de l'océan depuis que nous savons ce qu'il y a de l'autre côté ? Les contemporains de Godefroy de Bouillon étaient mieux lotis que nous; ils avaient leurs coudées franches, le droit de rêver et d'oser ; vivant dans le merveilleux comme dans leur élément, la soif des aventures les chassait-elle de leurs manoirs, ils se précipitaient, flamberge en main, dans l'inconnu. Quel temps que celui où un chevalier pouvait dire à un autre: «Ami, je viens d'une terre qui mult est riche, et qu'on appelle la Morée ; prenez de gens ce que vous en pourrez avoir; allons avec l'aide de Dieu et conquérons. Ce que vous me voudrez donner de la conquête, je le tiendrai de vous et je serai votre homme lige! »
— Les croisades, interrompit M. Adaihs, sont la plus grande extravagance qui soit jamais éclose dans la cervelle des hommes, et Dieu sait pourtant tout ce qu'ils ont pu inventer en ce genre.
— Ami Lucien, reprit posément M. de
142 LE Gr.AND OEUVRE.
Lussy, les croisades ne furent pas seulement une entreprise religieuse; il y faut voir une grande exp«'inence de colonisation tentée par la féodalité. Toute société parvenue à son plein développement ressent un irrésistible besoin d'expansion; il faut qu'elle se reproduise et propage son principe. Au douzième siècle, la ruche féodale essaima. Tous ces barons, colons d'un principe, qui s'en allèrent se découper des fiefs en Palestine et en Morée, que de surprises leur étaient réservées! L'idée qu'ils apportaient avec eux se trouva en présence de deux mondes tout nouveaux pour elle : la vieille Byzance et l'Egypte florissante des califes. Moment unique dans l'histoire ! Du choc de ces trois civilisations jaillit un éclair de poésie dont tous les yeux furent éblouis ; chroniqueurs, trouvères et jongleurs en eurent pour deux siècles à raconter cette grande fête des imaginations —
a Excusez-moi si je vous parle de ces choses avec passion ; mon enfance s'en est nourrie. A douze ans déjà, mon épée de chevet était la chronique de cet évéque de Saint-Jeand'Acre, de ce Jacques de Vitry, qui ne pou-
vai't assez s'étonner de rétonnement des Francs lorsqu'on leur contait lesmervellles de l'Orient, comme si, disait-il, il y avait en Orient autre chose que des merveilles. Et là-dessus tout d'une haleine, après avoir décrit les arbres, les fleurs, les pierres de cette terre enchantée, il disserte gravement sur les amazones, les sirènes, les cynocéphales qui aboient nuit et jour, les géants qui n'ont qu'un pied, lequel est si large qu'ils s'en servent comme d'une ombrelle pour s'abriter des ardeurs du soleil. J'avais aussi un faible, dont je m'accuse, pour ces enfants de croisés nés en terre sainte, et qu'on nommait poulains. Le bon évêque leur reprochait de vivre dans les délices, et qu'adoptant les mœurs des Sarrasins ils portaient des vêtements amples et souples et se décoraient comme des châsses. Je m'en confesse, i'ai plaidé plus d'une fois contre lui la cause de ces mauvais chrétiens; mais ce qui me ravit, ce fut de découvrir, dans un autre historien des croisades, des renseignements très-exacts sur l'emplacement du paradis de volupté. Deux chevaliers de sa connaissance étaient parvenus jusqu'à la porte; au moment d'eu-
trer, ils aperçurent deux lions et deux léopards qui, accroupis sur la muraille, avançaient la tête pour les regarder; la face rébarbative de ces concierges du paradis leur donna à penser, et ils n'osèrent jamais les prier de tirer le cordon.
— Nous savons, en effet, lui dis-je, par les historiens, qu'aux croisades les Gascons étaient en nombre.
— Mais sur toutes choses, reprit-il, une histoire m'enchantait, et je ne la pouvais lire sans me repaître de songes. Avez-vous ouï parler de ces cinq vaillants chevaliers, compagnons de Baudouin, dont Orderic Vital a consigné les aventures dans son livre? Tombes aux mains du perfide Balad, offerts par lui en présent à Ali, roi des Mèdes, celui-ci les prit en gré. Habillés d'or et de soie, ils avaient chevaux, armes, riche provende et le reste; les Mèdes les trouvaient admirables, les filles des rois s'extasiaient devant leur beauté, souriaient à leurs plaisanteries. Au bout de neuf mois, Ali les donna au calife de Bagdad, lequel les donna au soudan d'Egypte qui les combla de présents, leur offrit les tilles de ses
LE GRAND OELVRE. 145
seigncui*s, s'ils consentaient à demeurer auprès de lui. Sur leur refus, il les rendit à la liberté, et, de retour à Antioche, ils eurent de longs récits à faire sur Bagdad et Babylone. Guiumar de Bretagne, Gervais de Dol, Robert de Caen, Musched du Mans, Rival- Ion de Dinan, princes des aventuriers, fleur de là chevalerie, ô mes meilleurs amis, vous dont aujourd'hui encore je ne puis prononcer le nom sans tressaillir, non, je vous le jure, personne ne put jamais balancer dans mon cœur l'affection que je vous portais, hormis ce héros gascon qu'un trouvère, s'inspirant de votre histoire, imagina de vous donner pour rival — Brave jusqu'à la folie, esprit léger, conscience plus légère encore, riche de cette gaieté charmante qui désarme la destinée, le nez en l'air, jetant la plume au vent, amoureux de tous les hasards, infiniment curieux, voulant tout voir, tout posséder et trouvant le monde trop petit, Huon de Bordeaux s'en va demander à l'émir de Babylone ses quatre grosses dents mâchelières. Dans combien de mauvais pas l'engage son imprudence! Mais Oberon est là, qui a pris en ami-
146 LE ghaud oeuvre.
lié ce Gascon gasconnant, et à peine Huonat-il embouché le cor magique, le petit roi
bocager accourt et le tire de peine Hélas !
Oberon est mort et les féeries se sont évanouies, — et la fièvre des grandes actions el des belles folie: s'est éteinte, et un morne brouillard d'ennui pèse sur nous comme du plomb !
— Un au Ire indice plus grave de la mort d'Oberon , fit le baronnet, c'est qu'aujourd'hui les aventuriers aux abois ont beau corner, corner.... personne ne vient.
— Moi, ce qui m'étonne, dis-je à mon tour, c'est cette belle passion que professe M. de Lussy pour les coureurs de grands chemins. Tout à l'heure, s'il m'en souvient, il nous proposait en exemple l'amitié de nos pères pour leurs logis. . . .
— Avez-vous oublié notre définition ? répondit-il. Les habitudes et les aventures, avons-nous dit, voilà, selon les cas, le bonheur.... Le reproche que vous m'adressez, je
1 me le faisais moi-même, dans ma jeunesse, et
J lorsque Gervais deDol ou Huonde Bordeaux
m'avaient enfiévré de leur passion de courir,
pour rasseoir mes esprits je rouvrais bien vile mon Orderic Vilal et méditais quelqu'une de ces belles histoires de moniage qui abondent dans la chronique. Alors, oubliant mes héros vagabonds, j'admirais ces vieux barons, imitateurs de Guillaume-au-court-nez , qui, las du monde, fatigués de plaisirs et rongés d'um» secrète inquiétude, s'en allaient déposer leur épée sur un autel et ensevelir leur gloire sous le froc. Cela ne réussissait pas à tous. On en vit qui, après quelques jours de clôture, s'enfuyaient pour retourner au siècle ; d'autres gardaient un cœur de chevalier sous leur robe de bure, et leur fierté, mal étouffée, épouvantait tout un couvent par ses brusques échappées. jNIais Roger de Varenne demanda à cirer les souliers de ses frères, et Raoul Male-Couronne supplia Dieu que, pour mortifier sa chair, il lui envoyât la lèpre. Un autre type plus humain est ce chevalier très-résigné au moniage, mais qui, se sentant par accès certaines inquiétudes dans les jambes, obtint de ses supérieurs, à titre de dispense particulière, la liberté de faire de fréquents voyages, (.omme il aimait, dit Vital, à cou-
naître les diverses manières de penser des hommes sur tous les sujets, rencontrait-il quelque personnage marquant, il le mettait à contribution et l'obligeait d'écrire une maxime, prose ou vers, sur un calepin qu'il emportait avec lui dans ses tournées.... Le goût du mouvement et l'humeur contemplative, la curiosité des âmes fortes qui ne se lassent pas d'interroger la vie, la faiblesse qui a besoin d'une règle, les repentirs et les dégoûts qui cherchent un refuge contre eux-mêmes, l'héroïsme des grandes actions et celui des grands sacrifices, le moyen âge avait prévu tous les besoins de l'âHie et accommodé la diversité des destinées à la variété des caractères.,.. Si ce n'est pas là du bonheur, je ne m'y connais pas.
— Tout ce que vous voudrez, lui dis -je. Seulement, dans cette peinture de tous les bonheurs d'autrefois, vous oubliez quelque chose.
■ — Quoi donc ?
— Oh! rien, une misère..., cette espèce d'animal à demi sauvage qui, grattant la terre pour le compte d 'autrui, parfois, à bout de
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souffrances, se redressait brusquementet courait sus à tout ce qu'il rencontrait. »
Ce point l'embarrassa; mais il n'était pas homme à demeurer court. Il m'assura que j'exagérais les maux attachés au servage. — J'en jugeais, disait-il, sur la foi de Voltaire et des déclamateurs de la Convention. Il me représenta que l'institution des communautés tacites qui étaient le régime habituel du ménage des champs au moyen âge, et qui étendirent leur réseau sur toute la France, avait apporté quelque tempérament aux souffrances des gens de la mainmorte. S'assemblant en grandes familles dont tous les membres ne faisaient qu'un seul corps, possédant tout par indivis, élisant un maître de communauté qui distribuait les travaux entre ses parsonniers, les serfs se procuraient, par l'association de leurs forces, un allégement à leurs peines et un accroissement continu de bien-être, — sans compter que ces communautés, vrais corps moraux qui se perpétuaient par voie de subrogation, garantissaient Icstenures contre la réversion au seigneur.
Il ajouta que, dans ces lemps-là, la sensi-
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bllité aux maux de la vie était moins vive, moins aiguë qu'aujourd hui, que les hommes d'alors ignoraient ces délicatesses maladives qui nous tourmentent, qu'ils n'étaient pas comme nous tendres aux mouches et souffraient moins d'une infortune que nous d'une contrariété Et ceci encore : « Qui jugezvous plus malheureux, me demanda-t-il, d'un pauvre canut de Lyon à qui les lois, par une insigne dérision , assurent qu'il a tous les droits, et qui découvre qu'il ne peut rien, ou d'un paria de l'Inde, pieusement résigné à ses maux, parce qu'il y voit l'exécution d'une sentence divine, et qu'il compte bien se rattraper dans une autre vie? M. Adams en pensera ce qu'il voudra ; mais, je le déclare à sa barbe, il est des préjugés qui consolent.
— Mon cher ami, lui répliquai je, je ne me paye pas de ces raisons. Je me refuse à compter au nombre des biens cet endurcissement à la souffrance que produit l'habitude de souffrir, et cette résignation au malheur qu'on achète par de vaines illusions et au prix de sa dignité. Quoi que vous en disiez, je suis heureux de vivre dans un temps oii le plus petit
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est habile à tester et à succéder, qu'il vive ou non en communauté. Je suis satisfait de n'être ni serf ni seigneur, mais le libre propriétaire de quelques châtaigniers, et je me félicite de ce que, entouré de braves paysans, hbres propriétaires comme moi, je n'ai pas à rougir de mon bonheur en regardant pardessus la haie du voisin. Je goûte aussi peu que vous les tracasseries de la police, et je souhaite sincèrement qu'elle apprenne de jour en jour à se mêler moins de ce qui ne la regarde pas; mais je me console un peu d'être trop gouverné en songeant aux violences, aux exactions, aux entreprises à main armée, aux dénis de justice dont les faibles avaient à souffrir dansces temps que vous préférez au nôtre. Enfin, sinousavons perdu certains avantages que peut-être vous vantez trop , nous en avons acquis d'autres dont je sens le prix, et en particulier nous sommes devenus les propriétaires de nos consciences, propriété sacrée, que saint Pierre et César disputaient aux hommes d'autrefois; désormais nous avons la liberté de croire ou de ne pas croire, de dire oui ou non à notre choix. Après cela,
comme je hais les déclamations et que je me pique de philosophie, il m'en coûte peu de convenir qu'il y eut du bonheur en ces âges gothiques, tour à tour trop loués ou trop décriés; j'accorde même que les heureux eurent alors en partage une vivacité de jouissance et comme une plénitude de vie qui nous sont refusées; mais en revanche les opprimés vidèrent jusqu'à la lie la coupe des douleurs, et on vit, rassemblées dans la société féodale, les extrémités des choses humaines, la joie et la misère sans bornes. Conclusion : à considérer les régions moyennes des deux sociétés, j'estime qu'un juge impartial ne balancerait pas à prononcer en notre faveur. »
Il ouvrait la bouche pour me répondre, quand son vieux majordome vint lui annoncer l'arrivée d'un marchand de vins qui désirait lui acheter sa vendange sur pied. Il nous quitta pour aller conclure son marché.
« Je suis à vous dans l'instant , nous criat-il: je n'ai pas tout dit. »
€ Good heavensl s'écria M. Adams, décidément cet homme a le cerveau fêlé... Par charité, continua-t-il, nous devrions en user comme le barbier Nicolas et le licencié Pero Ferez, lorsqu'ils firent un auto-da-fé de ces maudits livres de chevalerie qui avaient brouillé la cervelle du héros de la Manche. Si nous ne nous hâtons de brûler Orderic Vital, et l'évêque de Saint-Jean-d'Acre, et tous les fatras dont se repaît votre ami, il se prendra l'un de ces jours pour Musched du Mans ou pour Ri vallon de Dinan, et vous le verrez
partir, le heaume en tête, brûlant de tirer vengeance du perfide Balad. Avcz-vous observé comme ses yeux se sont enflammés quand il nous a parlé de la fille d'Ali, roi des Mèdes? Soyez assuré qu'il est éperdu ment amoureux de cette belle personne. Jusqu'aujourd'hui les portraits de ses aïeux et l'ombre de son vieux tilleul l'ont retenu dans le devoir; il a commencé par iesliabitudes,il finira par les aventures et n'aura point de cesse qu'il n'ait découvert l'entrée du paradis de volupté.... Moi, Evelyn Adams, qui n'ai pas coutume de mettre la charrue devant les bœufs, j'entends autrement la vie, et voici ce qu'à trente ans j'écrivis sur l'agenda que voilà : — Jusqu'à sa quarantième année, M. Evelyn Adams, baronnet divorcé, courra le monde sans s'arrêter, à l'effet de se défaire de toutes les idées fausses qu'il a héritées de ses ancêtres, et notamment de celles que lui ont léguées son vénérable père et son excellentemère; il compte aussi sur les distractions du voyage pour lui faire oublier la méchante femme qui lui a gâté deux années de sa vie, et dont il n'a pu se débarrasser qu'au prix de deux
mille livi*es sterling. A quarante ans sonnés, il achètera une villa sur les bords du lac de Genève et y coulera des jours heureux dans un tête-à-tète agréable, jusqu'à ce qu'il lui plaise de s'assurer par une petite expérience faite sur sa personne si cette vie est un cul-de-sac, ou s'il V a de l'avancement à espérer pour un honorable gentleman qui se coupe la gorge; il attendra cette expérience définitive pour se former une opinion raisonnée sur la Providence et sur toutes les questions abstruses. » Onze ans se sont écoulés et en tout ce qui dépendait de moi j'ai tenu parole. Le malheur est que tout ne dépend pas de moi. J'ai une sœur, monsieur, qui est une personne à peu près aussi raisonnable que votre serviteiu*; elle me disait un jour : « Evelyn, vous êtes le premier homme du monde pour faire des plans ; mais il ne suffit pas de savoir la carte, il faut éviter de se noyer pendant la traversée, et on n'a pas encore relevé tous les écueils. »
Et il ajouta : « Regardez-moi bien. Quel air me trouvez- vous ?
— L'air d'un homme bien nourii, bien
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portant, bien divorcé, lui dis-je, et qui ne mourra pas d'un anëvrisme au cœur.
— Etes vous bien sûr que je n'ai pas les yeux battus, le teint défait? Un œil exercé ne peut-il lire sur mon visage que je repasse chaque soir mes rasoirs sur la pierre plate ?
— J'en suis désolé, mon cher monsieur Adams, vous avez le teint fleuri, une mine de prospérité. Impossible de vous plaindre. »
Il fit un geste de désespoir : « Le plus cruel des malheurs, dit- il, est d'être malheureux sans en avoir l'air. Je souffre mort et passion, et cependant je dors, je mange, je digère.... Je me suis dit cent fois : Je souffre trop, je ne veux plus dormir; mais la nature est la plus forte. Ma santé me fait horreur. Le chagrin m'engraisse; j'y suis comme un coq en pâte. Que ne donnerais-je pour avoir la figure intéressante de votre ami Musched du Mans! Comme on devine, rien qu'à le voir, qu'il est fou de la princesse Badroulboudour! Eh morbleu ! il est moins à plaindre que moi. La princesse est capable d'entendre raison ; elle n'habille pas Naïda, elle n'endort pas Dudu.... »
Il est certain qu*il ne faut pas juger sur les apparences, et que M. Adams n'est pas couché sur un lit de roses. Te souviens-tu de l'histoire du comte de Ferriol et de la belle Aïssé? Mon baronnet n'est pas moins à plaindre que le pauvre ambassadeur. Il avait écrit sur son agenda : « A quarante ans, j'achèterai une jolie maison, et j'y coulerai des jours heureux dans un agréable téte-à-tête. « Trouver la maison n'était pas une affaire; les jolies villas ne sont pas rares sur les bords du lac de Genève. Le tête-à-tête agréable était un article plus délicat; on peut se tromper en pareille matière, et ces erreurs-là sont dangereuses. Connaissant le proverbe : maison faite et femme à faire, M. Adams se dit qu'un jardinier prudent n'attend pas la saison des récoltes pour faire ses semailles, et il résolut de s'y prendre d'avance, de préparer de loin son bonheur.
Etant à Constantinople, il se mit à fréquenter le marché aux esclaves. On y amena un jour une petite fille de dix ans qui le charma. Un vieux Turc la marchandait; il couvrit l'enchère. L'autre s'obstina, menara
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de faire un mauvais parti au chien de chrétien qui s'avisait de contrarier sa fantaisie; mais ce chien de chrétien était un Anglaistrèstêtu qui se fût laissé tuersur place plutôt que de démordre de son idée. En fin de compte, il se fit adjuger Georgette qu'il emmena en triomphe. Pendant deux ans, il la garda auprès de lui, l'élevant à sa guise, c'est-à-dire Dieu sait comme; puis, jugeant que, dans l'intérêt de l'avenir, il devait se séparer d'elle pour un temps, il la conduisit en Suisse, la fil entrer dans une maison d'éducation où il la présenta comme sa fille. Cela fait, la laissant grandir et mûrir, il repartit pour l'Orient, où il poussa ses excursions jusqu'à Samarcande. Tout en cheminant, il correspondait avec sa pupille, et à mesure qu'approchait le moment d'entrer en possession, il glissait dans ses lettres des insinuations plus ou moins voilées, se flattant d'être entendu à demimot. Enfin, il y a de cela huit mois, comme Georgette courait sa seizième année, notre homme revint en Europe, chercha et trouva dans le Chablais une maison à son goût, et, a peine installé, traversa le lac pour aller quérir
son bien. Il avait pris, ce jour-là, j'en suis siir, ses airs les plus majestueux, le regard et le front d'un olympien qui se dispose à honorer de ses bontés une simple mortelle; mais il manqua son entrée. Georgette, en le revoyant, ne parut ni charmée, ni éblouie, ne répondit que par des monosyllabes à toutes ses questions, par une froide réserve à ses empressements. Un peu déconcerté, il lui annonça d'un ton de maître qu'il allait l'emmener; alors ses lèvres tremblèrent, elle le regarda fixement d'un œil sombre, presque hagard, et s'en fut s'asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre, où elle demeura longtemps les bras pendants, immobile et muette.
La directrice du pensionnat parut enchantée qu'on la débarrassât de Georgette. Elle fit un ample et tragique détail des chagrins que lui avait donnés cette sotte créature, se plaignit que le fond de son caractère était un entêtement de petite mule également insensible aux caresses et aux remontrances, — une sauvagerie taciturne qu'elle ne dépouillait par instants que pour s'amuser à des enfances. A seize ans, elle avait le sens court cl
borné d'une fillette qui n'est pas encore sortie de sa coque, n'entendant raison sur rien, bayant aux corneilles, regardant voler les mouches; à grand'peine avait-elle appris sa croix de par Dieu ; quant au reste, son savoir se bornait à certaines cantilènes ou, pour mieux diie, à certains abracadabras de son invention où personne n'entendait goutte, et qu'elle chantait en s'accompagnant d'un instrument que M. Adaras lui avait envoyé de Géorgie, l'une de ces longues mandolines en ébène et en nacre dont on joue avec une plume. M. Adams ne s'alarma guère de ces nouvelles; il lui suffisait d'ouvrir les yeux pour s'assurer que la fleur avait tenu toutes les promesses du bouton ; peu lui importait que Georgette ignorât les rois de France et d'Assyrie; cet article n'était pas inscrit sur son carnet. Il salua gravement les lunettes de la directrice et s'en fut avec son trésor.
On revint par Genève, en chaise de posie et à petitesjoLirnées. Chemin faisant, M. Adams voulut rompre la glace, ouvrir la voie aux éclaircissements; il se trouva plus empêché qu'il ne s'y attendait. Georgette ne l'écoutait
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pas; on eût juré qu'il lui parlait hébreu; impossible de savoir à quoi elle pensait ou si même elle pensait à quelque cbose. En vain suait-il sang et eau pour s'expliquer; l'air d'innocence enfantine donl elle le regardait lui faisait rentrer les paroles dans la bouclie. Apparemment son embaaras lui venait d'un préjugé resté au fond de son sac; on ne s'avise jamais de tout : il avait oublié de laisser celui-là à Samarcande.
Etant à bout de son latin, il se rabattit sur l'espoir que du moins Georgette aimait les chiffons. C'est un bon préliminaire, et les chiffons sont d'habiles maîtres qui s'entendent à commencer les enfants. A Genève, il lui fît courir les magasins. Rubans coquets, bijoux, cachemires, Georgette fut de glace à tout, ne disant ni oui ni non, mais regardant à peine ce qu'on lui montrait. Comme il s'impatientait et la sommait de lui témoigner un désir, elle se laissa longtemps presser de questions, puis finit par confesser qu'elle se mourait d'envie de posséder deux belles poupées dont elle lui fit le portrait. A ce coup, il se récria, s'emporta, mais sans oser trop
dire ce qui le fâchait. Georgette fondit en pleurs; ce fut tout ce qu'il tira d'elle. Outre de fureur, il acheta les poupées, et pour la première fois elle sortit de son indifférence, parut contente, mit quelque chaleur à le remercier.... Et ce fut ainsi qu'il rentra dans sa villa, y ramenant, au lieu d'une maîtresse, une petite fille et deux poupées. Depuis lors rien n'a changé; tenu en échec par Dudu et Naïda, le pauvre homme, à ce qu'il dit, sèche d'amour. Quant à moi, je crois qu'il n'est amoureux que de sa volonté.
« Ma conclusion, lui dis-je, est que vous preniez votre parti en galant homme. Vous n'êtes plus en Turquie, vous êtes en France; l'air qu'elle respire affranchit Georgette.
— Vous êtes un plaisant raisonneur ! s'écriat-il en colère. Morbleu ! elle est à moi comme vos châtaigniers sont à vous. Je l'ai achetée à beaux deniers comptants et sans regarder au prix ; j'ai même failli recevoir pour ses beaux yeux un grand coup de couteau d'un gros Turc très- emporté. Ne me répétez pas les sornettes que débitent les philanthropes. Ai-jc inventé l'esclavage? Il est de droit naturel, el
je méprise tous les prétendus devoirs dont on ne trouve pas la raison dans la nature. Eh! sans moi, je vous prie, quel eût été le sort de Mlle Georgette ? Elle languirait dans un harem. Venir, elle quatrième, au partage du cœur d'un butor ! . . .O l'oison bridé ! si elle avait une once de jugement dans sa cervelle, comme elle bénirait son étoile qui lui a fait rencontrer M. Evelyn Adams! Plaignez-la, monsieur le philantlirope! Sans avoir à subir l'ennui d'une sotte cérémonie qui n'a jamais rien prouvé ni rien garanti, il dépend d'elle de devenir la femme d'un gentleman sans préjugés et sans vices, qui ne joue pas du couteau, et qui à sa mort lui laissera tout son bien.
— Bah! lui dis-je, vous valez mieux que vous ne dites, et je vois bien que vous avez trop de èœur et trop d'esprit pour vouloir vous imposer. A ce compte, votre seule ressource (st de vous faire aimer.
— Vous en parlez à votre aise, reprit-il. Je ne sais qu'y faire, je ne suis pas aimable. Mon père ne l'était pas, ma mère non plus. Ma sœur est la seule personne aimable de la
famille. Elle m'a souvent reproché d'avoir l'humeur bourrue ; depuis que je suis au monde, on ne m'a pas vu sourire. Je suis Anglais , et les vrais Anglais se contentent d'avoir raison ; ils naissent à cheval sur leur droit.
— Mettez pied à terre, » lui dis-je.
Il m'interrompit pour me déclarer qu'il ne me demandait point de conseils, que les vrais Anglais ne demandent jamais conseil, qu'il savait de reste ce qu'il avait à faire, que les volontés anglaises valent les rasoirs anglais, qu'ayant arrêté depuis dix ans son plan de vie, il n'entendait pas avoir à décompter, que ce qui était écrit était écrit.... Et il me montrait les fermoirs d'or de son carnet Seulement il lui était venu un doute dont il désirait s'éclaircir : Georgette était-elle une sotte ou jouait-elle la comédie? C'est sur ce point de doctrine qu'il voulait avoir mon avis, et il me proposa de me ménager un tête-à-tête avec le sphinx....
« Y pensez-vous? lui dis-je. Un véritable Anglais se fie-t-il aux yeux d'autrui? »
Il me regarda d'un air ironique, et je devinai son intention.
En ce moment, M. de Lussy parut au haut du verger.
« Ah! fit M. Adams, voilà notre ami Musched du Mans qui vient de vendre sa vendange. On voit à sa démarche qu'il a l'âme grosse d'arguments romantiques. Il va nous entretenir de la fille d'Ali et de la vertu. Ce sont, ma foi! deux sujets fort régalants.
— Ecoutez-le, lui dis-je. Que sais-je?
Peut-être deviendrez-vous un peu chevalier à son école.
IK
« Si vous m'en croyez, monsieur le chevalier, s écria le baronnet, vous ne nous parlerez plus de bonheur. C'est un sujet qui nous tiendrait jusqu'à demain. Il y aura toujours dans ce monde deux espèces d'hommes : les marteaux et les enclumes. Vous avez tâché de nous prouver qu'au douzième siècle les m.arleaux de forges, en frappant comme des aveugles, avaient des plaisirs que nous ne connaissons plus, et que de leur côté les enclumes sentaient moins les coups. Je vous tlonne cause gagnée. Démontrez-nous maintenant que nos aïeux étaient meilleurs que
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nous; la matière est belle à discourir. Énumorez-nous leurs vertus privées, domestiques, publiques^ civiles, guerrières, théologales.... Qui, dans ce siècle de fer, oserait se comparer au miroir de la chevalerie, à l'inimitable Musched du Mans?
— Te vois dans vos petites ironies, lui répondit froidement M. de Lussy, quelque chose qui nous condamne. Le mot de vertu est devenu ridicule, f.c îe rôle d'homme vertueux est aussi discrédité aujourd'hui que celui d'homme sensible. J'en sais la raison : Robespierre promulgua le règne de la vertu; elle ne s'est pas relevée de ce désastre.
— Parlez-vous sérieusement? lui dis-je. 11 ne dépendait pas de ce bon M. de Robespierre de perdre de réputation la vertu. Nous ne sommes pas des saints, ce temps-ci n'est pas le règne d'Astrée; mais nous avons encore, ce me semble, quelques honnêtesgens parmi nous.
— Je vous accorde vos honnêtes gens, interrornpit-il. J'en compterai tant qu'il vous plaira; mais est-ce de cela qu'il s'agit?
— Et de quoi donc, je vous prie ?
— Irons-nous, reprit-il, dresser la liste des
prud'hommes du douzième siècle et du nôtre ? Ce serait affaire à Dieu; je ne lis pas dans les consciences. Que voulons- nous? Comparer deux sociétés. Eh bien! j'affirme que dans l'une les lois et les mœurs tendaient à ennoblir les âmes, et que dans l'autre tout tend à les dégrader. Qu'aux époques les plus corrompues et dans tous les bas âges de l'histoire il y ait eu des justes, — et vraiment il y en avait à Sodome, — non, ce n'^st pas de quoi nous disputons; mais remarquez que le commun des hommes est incapable de se gouverner par des principes : comme les animaux, ils n'ont que des penchants et des mœurs, et leurs penchants dérivent de leur situation, leurs mœurs du régime social sous lequel ils vivent.
— Et vous vous faites fort de prouver, lui dis-je, qu'au moyen âge les institutions distillaient la vertu, comme les chênes de l'Arcadie distillaient le miel, tandis qu'aujourd'hui notre inf;ime Code civil
— Infâme ou non, interrompit-il, voyons un peu, sans nous fâcher, dans quelle société nous vivons. Ah! d'abord nous sommes tous
égaux; parlant chacun ne dépend que de soi, et l'article premier de notre décalogue établit le règne de l'intérêt privé. Quant à la chose publique.. . Eh oui! nous nous résignons à certaines charges pour faire aller la marmite de l'Etat, parce que l'Etat nous est garant de la libre jouissance de nos biens. Que sont nos honnêtes gens? Des assurés qui payent exactement leurs primes.
— C'est déjà quelque chose, dit M. Adams. Payer exactemeni ses impôts à l'Etat et à la nature, c'est toute la vertu d'un homme libre.
— Soit, reprit Armand. Et pour que nos hommes libres aient la jouissance de toute leur hberté, on a rédigé à leur usage un admirable petit livre.... Vous voyez, mon cher Lucien, que je ne le traite pas d'infâme.... Mais comment donc ? le code civil est tout simplement un chef-d'œuvre de logique et de clarté; Condillac a passé par là. Soigneusement purgé de tout mysticisme, ce petit livre, qui ne nous parle ni de Dieu ni de vertu, renferme une liste complète de tous nos droits et des mille et une façons dont nous pouvons en jouir et en disposer, sans risquer de nous
brouiller avec la justice. Bénie soit la Révolution! Aujourd'hui, pour quelques sous, le premier venu peut se procurer un petit in-1 8 qui est le véritable catéchisme de l'intérêt privé.
- — ^e me poussez pas trop, lui dis-je, ou je vous prouve par raison démonstrative que le Code civil est un livre plus moral et plus religieux que tous les catéchismes à moi connus.
— Je vous en crois capable, vous entendez la tierce et la quarte; mais je pose en fait que jamais, depuis que le monde est monde, le législateur ne s'était donné tant de peine pour que 1 intérêt privé vît clair dans ses petites affaires. Voici qui est permis, voici qui est défendu. . . . Bien, nous étudierons l'art de
ruser avec la loi, d'allonger la courroie Je
ne sentirai point la hart de cent pas à la ronde, je serai l'un de ces grands larrons qui pendent
les petits Et quel temps a choisi la loi pour
rendre ses comptes à l'intérêt privé et l'émanciper de tutelle ? Un temps, grand Dieu ! où tout semble calculé pour multiplier à l'infini les désirs , pour irriter les convoitises. Tout
nous invite à jouir, et, qui mieux est, en jouissant nous acquérons des droits au respect; toule autre distinction étant abolie, c'est sur le train de sa maison qu'on estime aujourd'hui la juste valeur d'un homme. N'estce pas Montesquieu qui reprochait aux politiques modernes de ne s'occuper que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses, de luxe? Il se plaignait que chaque citoyen semblait être un esclave échappé de la maison de son maître , que ce qui était maxime on l'appelait rigueur, que ce qui était règle on l'appelait gêne — Si cela était vrai de son temps, qu'est-ce donc aujourd'hui?
— Vous savez, dit le baronnet, comment s'y prit Nabussan, roi de Sérendib, pour se procurer un trésorier qui ne le volât point. Par le conseil de Zadig, il fit introduire tous 1rs candidats, l'un après l'autre, dans une galerie oti il avait étalé ses trésors, et que de ce jour on appela corridor de la tentation. Or il se trouva que sur les soixante-quatre prétendants, soixante -trois remplirent leurs poches, et qu'un seul garda ses mains nettes. Cette proportion n'a jamais changé, et jusqu'à la
consommation des siècles il y aura toujours à Sérendib soixante-trois financiers contre un qu'on fera bien de ne pas laisser seuls dans la galerie du roi Nabussan.
— M. de Lussy vous répondra, lui dis-je, qu'au moyen âge personne n'exposait sa vertu dans le corridor de la tentation. Comme chacun sait, les tentations ont été inventées par le Code civil; c'est lui qui, par les funestes éclaircissements qu'il nous donne, nous induit au mal ; les contemporains de saint Louis, faute de savoir ce qui est défendu, ne se permettaient pas même ce qui est permis.
— Vous voulez me réduire à l'absurde, répliqua-t-il. Vous n'y réussirez pas. Et tenez, pour l'amour de vous, je veux que M. Adams ait raison, et que dans tous les siècles, sur soixante-quatre Français induits en tentation, soixante-trois aient succombé. Ce que je dis, c'est que du temps de saint Louis l'homme qui gardait ses mains nettes avait l'âme plu* noble que les honnêtes gens d'aujourd'hui.
— Or sus! lui dis-je. En campagne! car vous pensez bien que c'est à la preuve que je vous attends.
— La preuve? Rien n'est plus simple.
Voulez-vous ennoblir une société, ennoblissez la propriété. Et à cet effet ordonnez que propriété oblige et que posséder soit une fonction.... Je vous le demande, à quoi le métier de propriétaire engage-t-il aujourd'hui ? Jouissons de notre bien sans attenter sur celui du prochain, et nous serons en règle avec la loi. La jouissance honnête, c'est de cela que se contente notre vertu.... Mais représentezvous, je vous prie, une société où tout repose sur un système de contrats ou d'engagements réciproques, de telle sorte que la situation civile de chacun s'y résume en un certain nombre de prestations qu'il doit et de prestations qui lui sont dues, et supposez aussi que dans cette société la jouissance de la propriété soit dépendante de la fidélité aux engagements. Ne sera-ce pas ennoblir du même coup la terre et l'homme qui la possède? Cette chimère, le moyen âge s'est chargé de la réaliser. Qu'était-ce que la tenuie féodale? Emprunterons- nous à Cujas sa définition? « La tenure, dit-il, est un droit d'usufruit « perpétuel sur le domaine d'un autre, à con-
« dition de service et d'hommage. » Ainsi le moyen âge ne reconnut qu'un droit de propriété conditionnel et qui dépendait du strict accomplissement des obligations contractées. Nous voilà loin du Code civil : « La procr priété est le droit de jouir et de disposer des «choses de la manière la plus absolue. » Traduisez : le droit d'user et de mésuser, — jus utendiet abutendi, comme disaient ces jurisconsultes romains qui furent les oracles de nos législateurs.
— C est une grande sottise à nos universités anglaises, s'écria M. Adams, de mépriser les Institutcs et les Pandectes . C'étaient des gens de sens, ces Romains. Le droit de mésuser! hors de là, pas de propriété.... Et me parlantà l'oreille : a Jus aùutendi!\ ous m'entendez. »
— Elle n'est pas ta chose! » répondis-je. Et comme M. deLussy nous regardait d'un
air surpris : « Nous parlions, ajoutai- je, d'une hirondelle que M. Adams tient en cage; mais il aura beau faire, il finira par lui donner la volée. »
Le baronnet haussa les épaules de pitié.
« Revenons à nos moutons, dit-il. Je ne savais pas que M. de Lussy fût un ennemi de la propriété. Qu'il s'explique, grand Dieu! Exige-t-il que je tienne de lui mon chalet à foi et hommage? Ses théories me sont suspectes.
— L'hommage! reprit Armand, qui ne l'écoutait guère, auguste cérémonie qui étonne nos petites âmes! Le vassal s'est présenté mis au netj c'est-à-dire chaperon bas, sans manteau, sans ceinturon, sans éperons, sansépée, et mettant un genou en terre, tenant ses mains étendues et jointes ensemble entre les mains de son seigneur, il lui a dit : w De ce (f jour, en avant, je deviens votre homme de « bouche et de mains, de vie et de membres, « et de terrestre honneur, pour la tenure que « je tiens de vous, m II lui a dit encore: «Écou- « tez, je vous serai féal et loyal. » Et par le serment de féauté il lui a promis service de sa personne, il s'est engagé à le reconnaître pour son justicier, à comparaître devant sa cour quand il sera cité, à siéger comme juge dans ses plaids, à veiller a sa sûreté, à lui rendre a vie facile, et au besoin à se porter cautionl
pour lui. A son tour le seigneur s'engage; il incline la tête et baise son vassal sur la bouche; ce baiser dit tout, « carie sire, dit « Beaumanoir, doit autant foi et loyauté à son « homme, comme l'homme fait au seigneur. a Chacun est tenu envers l'autre. » Si la félonie du vassal fait aussitôt tomber le fief en commise, en revanche que le seigneur manque à la foi jurée, le vassal le reniera pour sou maître en lui disant devant ses pairs : « Sire, « j'ai été autrefois en votre foi et votre hom- « mage, et à l'hommage comme à la foi je re- « nonce, parce que vous m'avez méfait. »
Et de même qu'il est devenu l'homme de quelqu'un, le vassal a le droit de se donner, lui aussi, des hommes. Qu'il démembre sa tenure, d'autres tiendront de lui à foi et hommage. Avoir des hommes à soi, des hommes libres qu'on attache à sa fortune et dont on répond devant tous, voilà la propriété par excellence, celle qui honore et qui gonfle le cœur d'un légitime orgueil. Aussi voyait-on les tenanciers partager à l'envi leurs terres à des arrière-vassaux, chacun cherchant ainsi dans son appauvrissement la seule richesse
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qui ennoblît sa vie et flatlàt sa fierté. Il est parlé, dans une histoire des croisades, d'un petit roi latin de Chypre, qui avait fieffé trois cents chevaliers, si bien qu'à la fin il ne lui resta rien; il s'était volontairement réduit à la possession spirituelle des hommages, à ce que les feudistes appelaient : un fief en tair. . . .
« Je vous le dis, le moyen âge avait inventé le romantisme de la propriété. Et tandis qu'aujourd'hui elle isole les hommes, les resserre en eux-mêmes et, pour ainsi dire, les enclôt dans leur égoïsme, alors elle étendait l'existence, élargissait les cœurs, rendant les hommes solidaires les uns des autres, les forçant à répandre leur vie au dehors et les liant par tous les communs hasards d'une môme fortune. Comment s'étonner après cela que dans le bas latin féodal, langue corrompue, disent les délicats, et moi je dis : langue expressive, langue noble, le mot honor servît à désigner à la fois la fidélité d'un chevalier à ses engagements et la tenure même qui le mettait en état d'être le féal de quelqu'un et d'avoir des hommes? Or, je vous prie, ôtcz
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ses terres à tel gros banquier de notre connaissance, vous l'affligerez, mais qu'y perdra son honneur?
— Le romantisme de la propriété! s'écria M. Adams en me secouant le bras. Par le recteur de l'université de Cambridge, par le grand chancelier d'Angleterre et par toute la rédaction du Times ^ je vous jure que si vous laissez discourir plus longtemps cet honorable gentilhomme, un oiseau bleu s'en ira tout à l'heure nicher sur un de vos châtaigniers ; il y pondra, il y couvera, et quand ses œufs seront éclos, vous ne pourrez plus faire un pas, le soir, sans vous rencontrer nez à nez avec tous les paladins du cycle carolingien, avec toutes les héroïnes de la Table-Ronde et avec toutes les chimères les plus extravagantes qu'ait jamais enfantées la cervelle d'un romantique en délire! »
M. de Lussy se mit à rire. Son épiderme s'était endurci. Il jeta bravement son bonnet par-dessus les moulins. « Rassurez-vous, me dit-il ; je me suis nourri de chroniques plus que de chansons de geste, et les vieux moines historiens me furent toujours plus familiers
que les jongleurs. Si jamais mes fantômes viennent essaimer ici, ce ne sera pas Roland que vous rencontrerez le soir, ni la blonde Genièvre, ni Yseult aux blanches mains, ce sera Blanche de Castille peut-être, et Godefroy, et Tancrède, et à leur suite ce parfait chevalier, le templier Humbert de Beaujeu, lequel étant en congé revint en France habiter pour un temps le manoir de ses pères. L'abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, adressa une supplique au grand maître de l'ordre des Templiers et au souverain pontife Eugène III, pour qu'ils consentissent à relever Humbert de ses vœux. « Laissez-nous notre défenseur a et notre justicier, leur écrivait-il : qu'il reste « à jamais parmi nous! » Et il peignait l'allégresse que son retour avait répandue dans les abbayes, les villes et les bourgades. Vilains, pauvres , veuves , orphelins faisaient éclater leur joie; les marchands circulaient en siireté sur les routes, les laboureurs se sentaient protégés , eux et leurs charrues, et creusaient en chantant leurs sillons. Par la présence d'un seul homme, une lumière de paix s'était levée sur tout le pays entre Saône et Loire.
« Ce sont les chroniques aussi, et non les chansons, qui m'ont appris quelles furent les vraies origines de la chevalerie. Qu'on nous parle de chevaliers, nous voyons aussitôt Rossinante, des chemins poudreux, des mouhns à vent. Lisez les chroniqueurs, et vous y verrez que les chevaliers errants, les chevaliers d'aventures qui couraient le monde pour se procurer los et renom (et Dieu me garde d'en médire!) n'apparurent que sur le lard, lorsque la société féodale penchait déjà vers son déclin. Le bras royal s'allongeant indéfiniment, nos barons se sentaient menacés dans leurs châteaux; on n'était plus à l'aise chez soi, on s'en allait courir; mais les vrais chevaliers furent chevaliers tenanciers, non chevaliers sans terre, et à l'origine l'ordination chevaleresque fut la solennelle cérémonie qui accompagnait la mise en possession de la première tenure, et dont les moindres détails représentaient vivement au néophyte l'idée que se faisait le moyen âge de la propriété. J'ai lu dans la chronique des consuls d'Anjou que vers le milieu du onzième siècle, un jeune homme supplia le comte d'Anjou de le faire
chevalier quelques mois avant l'âge réglementaire pour qu'il pût tenir une terre qui lui était offerte à charge d'hommage. Avant d'avoir reçu la co'ée, un jeune noble était inhabile à tous les actes de la vie civile; il ne pouvait signer un acte ni une charte de donation, ni sceller une lettre à son sceau. Plus tard il fut ordonné par les établissements de saint Louis que si l'on réclamait à un jeune homme quelque chose de son héritage, et qu'il ne fût pas encore chevalier, il lui serait accordé un délai d'un an et deux jours pour se faire adouber, que jusque-là toute action judiciaire serait suspendue. Vous le voyez, pour posséder la terre et pour ester en juge ment, il fallait être chevalier. O romantisme! oiseau bleu ! . . .
Et remarquez que d'un autre côté la chevalerie était une institution égalitaire, qui servait de contre-poids aux distinctions de la hiérarchie féodale. Point de grades dans la chevalerie; ducs, marquis ou va vasseurs étaient tous chevaliers au même degré; tel châtelain, qui avait ceint le baudrieravait lepassur un fils de roi qui n'était qu'écuyer. Pourquoi ? Parce
que, grands ou pelits, tous les tenanciers représentaient la justice armée. Et pourquoi les cérémonies de rordinalion sont-elles le symbole d'une nouvelle naissance? Parce que le mineur émancipé, qui devient apte à faire et à recevoir l'hommage , naît à une vie nouvelle, à la vie civile et politique, à la vie de l'honneur. Il est sorti de sa chambre enveloppé d'une tunique brune, couleur de terre, qui lui bat les talons. Tout à l'heure, après le bain, il revêtira la robe blanche, le manteau d'écarlate. L'homme naturel est mort et fait place au justicier; — son épée, désormais instrument de justice, va lui être remise, consacrée par la religion, épée à deux tranchants, afin qu'il puisse , nous est-il dit, se défendre contre plus puissant que lui qui le voudrait déshonorer , et afin qu'aussi il soutienne le faible et celui qu il a juré de servir.
— Cette épée , brandie par un fou , me fait peur. Sauve qui peut! s'écria M. Adams, et, se levant brusquement, il s'en fut se promener le long de la falaise.
— O école de Manchester ! murmura M . de
Lussy en le regardant s'éloigner, tu peux bien nous donner du colon, du fer et du pain, mais je te défie de nous donner des hommes.
— Ne vous fâchez pas, lui dis -je, et, puisque nous voilà seuls , répondez-moi. Au moyen âge, je le veux, la possession de la terre était un ministère de justice , et de même que nul n'est prêtre sans qu'on lui ait conféré les ordres, nul ne pouvait être tenancier avant d'avoir reçu l'ordre de chevalerie. Ainsi le moyen âge institua en quelque sorte dans la chevalerie le sacrement de la propriété, et je reconnais là une grande pensée qu'il m'en coûte peu d'admirer; mais cette investiture, ces cérémonies, cette robe blanche, ce bain, tout cela n'était qu'un vain appareil propre tout au plus à ébranler les imaginations : il faut autre chose pour renouveler une âme. «L'Éthiopien, disait Grégoire « le Grand, entre noir au bain et noir il sort « du bain. »
Il ne me laissa pas achever. — Que vous êtes injuste envers le moyen âge, si vous pensez que pour faire des chevaliers il se contentât d'une cérémonie! Vous oubliez que
l'adoubement était précédé d'un long noviciat. Et ici admirez, je vous prie, la profondeur de sens de ces prétendus barbares que méprisent à l'envi nos esprits forts et nos beaux esprits. Qu'est-ce pour nous que l'éducation? Depuis la Renaissance, elle consiste à donner des idées ; le moyen âge estimait que son principal office est de donner des mœurs et que la meilleure est celle qui dénature l'homme, je veux dire qui rompt sa volonté, qui violente ses instincts et l'arrache à luimême. Voilà un enfant qui un jour ceindra la redoutable épée des justiciers. Qu'allons nous faire pour le préparer à son noble métier ? La destinée l'appelle à gouverner les hommes ; qu'il se plie à vivre sous l'obéissance d'un maître! Un jour il dira : Je veux. Qu'il commence pàV aliéner sa volonté. Un jour il commandera : que d'abord il se soumette et qu'il serve ! Comme il avait ennobli la propriété, le moyen âge ennoblit le service ; il en fit l'école où se formaient les maîtres des peuples, et c'est par les offices les plus humbles de la domesticité qu'il initia des barons aux vertus du commandement.
L'enfant a sept ans. Sous la garde d'un vieil écuyer, il part, il s'en va faire son apprentissage à la cour du seigneur dominant ou dans le manoir de quelque frère d'armes de son père. Moment solennel, heure d'angoisses! En l'embrassant, sa mère a pleuré. Devant lui, la route ondule et s'enfuit; l'inconnu est au bout. 11 tance la vitesse de son doux palefroi, qui allonge le pas et lui semble dévorer l'espace. Tout à l'heure il a retourné la tête et cherché vainement à l'horizon le toit de ses pères. Il est hors d'haleine, il a le cœur gros. Ne lui reprochez pas ses larmes. Bientôt, franchissant un pont-levis, il fera son entrée dans la maison de son maître ; d'un œil interdit il observera le visage de cet étranger qu'il doit servir durant douze ans, auquel il se doit donner corps et âme pour acquérir un jour le droit de s'appartenir. De quel nom va-t-on l'appeler ? 11 est danioisel ou petit seigneur , il est aussi valet ou petit serviteur.... Valet, valeton ! que ce nom ne lui déplaise, les fils des rois s'en accommodaient. Allons, qu'il se dépêche de grandir! Je veux qu'on dise de lui, comme du valetcm
Bayard, qu'' il sert de barre très-bien en ordre et Irès-mignonnement se contient. Etpuisset-il aussi mériter la louange que donnait au jeune Bandino, neveu d'un pape, un ëvique de Lisieux, Arnoul, disant qu'on était content de lui, qu'à la chasse, dans la chambre, dans la grande salle, il servait au doigt et à l'œil, qu'une douce pudeur, qui est la peur du reproche, sur un mot, sur un regard, lui faisait monter le rouge au front ! Valet, longtemps valet, puis écuyer. Alors, accompagnant son seigneur dans les combats, il apprendra à ses côtés l'ouvrage batailleur....
Mais à la guerre, dans la paix , les vertus que lui enseigna la domesticité, il ne les désapprendra jamais. Quelles vertus? le nom en est agréable à prononcer, 1j' attrempance, cette douceur acquise d'une âme qui , par l'habitude d'obéir , s'est rendue maîtresse d'elle-même; la cointise ou la bonne grâce du faire et du dire; la fe'nLite\ cette fidélité qui va jusqu'à la mort; la prud'hommie ^ cette sagesse réfléchie, née de l'expérience et
des exemples, puis une autre vertu encore
Le nom , la chose , sans le moyen âge , le
188 LE GRAND OELVRE.
monde l'eût à jamais ignorée. Dans le manoir où notre valeton apprend la vie, la force règne sous les traits du baron, son maître, de l'homme bardé de fer ; mais une faiblesse est là aus i, qui commande par intervalles, une faiblesse ornée de grâce , une châtelaine à \œil vair et riante au clair visage , et à la claire façon. D'elle, de son sourire , l'enfant apprend la courtoisie. Honorer et servir ce qui est faible, voilà ce que ces loups-cerviers voulurent nous enseigner. Sage et bienfaisante instruction pour les peuples! Car dans ce monde la vraie force apparaît le plus souvent sous les traits de la faiblesse; les dieux, comme dit Homère, s'en viennent heurter à notre porte avec un bâton de mendiant , et les grandes idées qui doivent renouveler la face de la terre se plaisent à naître dans une étable et à grandir dans les mépris. Attrempé, coint, féal, prud'homme, courtois, que manque-t-il à notre damoisel pour être la fleur de la chevalerie ? J'entends qu'il soit un Godefroy, un Humbert de Beaujeu ; je veux que, comme Tancrède, s'il vient à rencontrer au passage d'une livière une pauvresse infu'me,
il la prenne en croupe, — Que si la fortune ennemie lui envie de longs jours, je souhaite pour sa gloire qu'il meure comme ce chevalier de Phiippe Auguste, comme ce Josselin , gouverneur du château de Mantes , ce preux sans peur et sans reproche qui nourrissait dans son cœur une tendre compassion pour tous les dolents, et, admettant ses prisonniers à sa table, les traitait en amis et en frères. Un jour ces enfants de Satan le frappèrent d'un coup de poignard à l'instant même où il se levait pour leur porter une santé..,. Ecoutez ceci : les soldats du soudan d'Egypte avaient pris un enfant chrétien et le menaçaient de la mort, s'il ne reniait son Dieu. Comme il s'y refusait s — Où est-il donc, lui dirent-ils, ce Dieu qui t'est si cher? — Au ciel, répondit l'enfant, et aussi dans mon cœur. — A ces mots, l'ayant tué, ils lui ou vrirent le cœur, et voici : il en sortit une colombe blanche. Et moi je vous dis : ouvrez le cœur de la chevalerie et de ce cœur cuirassé de fer vous verrez sortir une colombe. Mon ami, je vous ai rappelé ce qu'était au moyen âge l'homme qui possédait la terre et
qui tenait l'épée. A ce portrait ajoutez-en deux autres. D'un coté, ce sera, si vous voulez, la figure d'un bourgeois élu par ses pairs chef d'une corporation, fier de cette dignité, qui fait de lui un homme public, plein d'honneur à sa façon, — car l'honneur de la communauté est son oracle, — homme de main et de conseil, quittant son atelier quand le beffroi sonne, endossant le harnais , prêt à répandre son sang pour mettre les franchises de la cité hors d'insulte. Et ce sera, par exemple, ce drapier de Bruges , Pierre , surnommé le Roi, lequel, à la tête de ses vaillants compagnons, fit reculer la fortune de Philippe le Bel.... Mais quelque chose de plus grand encore m'apparaît. O divine folie des saints ! Le fils d'un riche marchand d'Assise , nourri dans les plaisirs, ami des fêtes, des banquets, sort un jour à cheval et rencontre un lépreux. D'horreur , de dégoût , il détourne la tête ; puis tout à coup, par un retour étrange, il met pied à terre , court au lépreux, le baise sur la bouche. La nature est vaincue. Ta Marcellus erisl ïu seras saint François!... Vertus chevaleresques, vertus
bourgeoises, vertus des saints!... Où sont nos chevaliers , nos François d'Assise, nos Pierre le Roi?... Ah ! du moins sentons notre petitesse. C'est la seule vertu, je crois, qui puisse honorer notre déchéance.
— Eh ! de grâce, monsieur, dit le baronnet sortant de derrière un buisson , le beiiU service que saint François d'Assise rendit au lépreux en le baisant sur la bouche! le pauvre diable en était bien avancé !
— Vous ai-je dit, repartit Armand, que saint François eût le sens commun ?
— Quant à moi, lui répondis-je, j'admire comme vous ce baiser: mais il y aurait trop à dire là-dessus. Un mot seulement, et nous clorons le débat. Cet extraordinaire que vous vantez dans les vertus du moyen âge, il ne m'est pas difficile de l'expliquer. Les Germains, ces pères de la féodalité, ces ancêtres de la société moderne, apportèrent de leurs forêts quelque chose que ni Rome ni Athènes n'avaient connu, le génie du compagnonnage. Se donner volontairement à un chef, courir aventure avec lui, puis reprendre sa liberté pour l'aliéner bientôt par un nouveau con-
Irat, et tour à tour se donner pour s'appartenir et ne s'appartenir que pour se donner encore, c'est ainsi qu'ils entendaient la vie sociale.... Et maintenant ces hommes des bois, convertissez-les à une religion qui prêche l'idéal d'une perfection abstraite et qui proclame en même temps que l'âme humaine a une valeur infinie, puisque Dieu a voulu pâtir et mourir pour elle, puis voyez ce que devait produire la rencontre du génie de cette race avec le génie de cette religion. Athènes et Rome avaient enseigné le respect de la loi, principe des cités antiques. La loi sera pour les barons féodaux un objet de haine et de mépris; de haine, parce qu'elle est une règle permanente, uniforme, un maître impassible, sans visage et sans mains, qui ne fait pas acception des personnes ; un objet de mépris aussi, parce qu'elle est toujours inférieure à l'idéal, à ce qu'on peut rêver. Il s'ensuit que, fidèle à l'esprit de compagnonnage, la féodalité conçut la société comme un système d'engagements personnels qui ne liaient pas l'homme aux choses, mais l'homme à l'homme, et d'autre part elle prit pour règle de la vie
morale les oracles du cœur proclamé l'arbitre des devoirs. De là, selon que le cœur se met au-dessus ou au-dessous de la loi, tour à tour de saintes, d'héroïques folies, du sublime, le mépris de la chair et du sang, des vertus qui étonnent la nature, — mais aussi des dérèglements sans nom, d'insolentes fantaisies qui bravent tout, des folies de crime et d'orgueil.... Vous avez fait votre choix, vous nous avez montré les Josselin, les Godefroy, lesHumbert. Que dites- vous des Thomas de jNIarle, des Robert de Bellesme, des brigands de grands chemins, des détrousseurs de marchands, des rançonneurs de pèlerins, de ces pieds qui marchaient dans le sang, de ces mains avides et pesantes à qui rien n'était sacré, de toutecette engeance desbrisemoutiers qu'on appelait aussi les éveille-chiens, parce que bien avant dans la nuit, quand ils sortaient de leur repaire pour quelque sinistre expédition, les entendant venir, tous les chiens des environs remplissaient les airs de hurlements funèbres?
jNîais laissons là les éveille-chiens, continuai-je, arrachons, si vous le voulez, de l'his-
toire du moyen âge toutes les pages sanglantes ; — je ne laisserai pas de in'étonner que vous, catholique orthodoxe, vous, moraliste auslère, vous vantiez sans réserve ces temps de confusion qui déconcerlent toutes les ha • biludes de notre esprit. L'homme méprisant la loi et se mettant à sa place, lors même qu'il veut le bien, où cela va-t-il? Oubliez vos tenanciers et vos saints. Songez aux lollards, aux bégards et à ces chevaliers qui tenaient de leur dame leur vie en fief. Vous catholique, que pensez-vous de ces innombrables mystiques qui, aspirant aux franchises de l'église invisible, méprisaient les autels, les ordres, la prière même, — car, disaient-ils, s'ils avaient demandé quelque chose à Dieu, ils l'eussent avoué pour leur maître et eux pour ses serviteurs, et ce n'est pas ainsi qu'en useront l'homme et Dieu dans la vie éternelle. Honte à l'église visible, s'écriaient-ils, et à ses sacrements, qui sont un attentat à la sainte liberté des enfants de Dieu ! Et vous, moraliste, que pensez-vous de ces franciscains de l'amour profane, de ces pauvres Galois qui aspiraient aux palmes de Tamoureux martyr
et couraient tout nus au fort de l'hiver, jeûnant, se macérant à la plus grande gloire de leur maîtresse, et disant : Périsse le mariage qui est un crime contre la liberté du cœur! . . , Longtemps tenue de court, longtemps soumise à une dure tutelle par les lois de la cité antique, c'est le moyen âge qui affranchit la passion. Désormais elle triomphe, elle est inviolable et sacrée, elle brave le ciel et la terre, les vertus ne sont que ce qu'elle veut, elle étend ou borne les devoirs à sa fantaisie. Le respect de la femme! Mais l'antiquité l'avait connu; j'en atteste Octavie et Porcia. Et l'ivresse du plaisir, tous ses poètes l'ont chantée. Ce qu'elle avait ignoré, c'est le culte de la passion, c'est la jouissance unie à l'adoration mystique, c'est la vertu s'engendrant dans le cœur par l'enthousiasme de la beauté. Point de vertu sans exaltation, point d'exaltation sans amour, point d'amour éternel sans l'éternelle illusion, et l'illusion, le mariage la tue. Ainsi raisonnèrent les descendants des Germains.
Mon cher Armand, si je connais moins que vous les chroniqueurs, j'ai quelque peu pra-
tiqué les poëtes. Au moyeu âge, l'église écrivit ou dicta l'histoire; mais, fille du siècle, la poésie futtoujoursdans la confidence des mondains. N'avez-vous donc jamais lu les romans de la Table Ronde ? L'adultère en est l'âme. Levez-vous et sortez de la nuit, étranges et délicieux fantômes ! Des reines coupables passent et repassent devant mes yeux, affolées d'amour, fières de leurs faiblesses, se couronnant de leur faute comme d'une auréole, et le soleil qu'elles portent au front fait lever dans le cœur des trouvères des moissons dorées et
ondoyantes de poésie O disciple du grand
Joseph, je vous le demande, que répondrezvous à Lancelot du Lac, quand il vous dira que ce mot de la reine Genièvre : a Adieu ! mon doux et bel ami! » l'a rendu vaillant et prud'iiommc, heureux dans ses détresses, riche dans sa pauvreté, insensible à lasouffrance, invincible aux tentations?... Le moyen âge, ce fils étonnant de la Germanie et du Christ, a mêlé le ciel aux choses de la terre et mis l'infini dans les sentiments du cœur. Si vous le louez d'avoir inventé le romantisme de la propriété, n'oubliez pas qu'il inventa à sr«
risques et périls l'idéalisme de la passion, et que le sacre de l'amour adultère est la grande fête qu'ont célébrée à l'envi ses poêles.
« Lancelot, Tristan, me répliqua- t-il vivement. Ces héros, comment finissent-ils? Oui quel est le dénoûment? Le couvent ou la mort. Dans ce sacre de la passion, c'est le malheur qui officie.
— Ecoutez, lui dis-je, écoutez. Tristan et la reine Yseult moururent jeunes, il est vrai ; mais, ensevelis dans la même chapelle, bientôt de leursdeux tombeaux on vit sortir deux ronces feuillues qui, s'élancant en arcade flottante et s'étant rejointes, se couvrirent de roses blanches. Jusqu'à trois fois, le roi Marc fit arracher ces ronces ; trois fois elfes repoussèrent. Enfin le mariage consterné s'inclina devant ce miracle de la passion. La chapelle fut fermée, et, s'il en faut croire la légende, les ronces y sont encore en fleur. Que dIs-je ? cela est certain ; la poésie moderne a fait un pèlerinage dans cette chapelle, et les roses blanches qu'elle y a cueillies ne sont pas les moins parfumées de sa couronne. »
Et pour Tacliever en lui rappelant tout ce
que le moyen âge a osé, je pris dans le creux du châtaignier un livre que j'avais feuilleté, non sans intention, en l'attendant.
« Voici, lui dis-je, quelques lignes tirées d'un conte écrit au xuf siècle. Peut-être vous laisseront-elles peu d'édification. — « Enpa- » radis, qu'ai-je à faire ? dit Aucassin. Je « n'ai souci d'y entrer si je n'ai Nicolette « avec moi , Nicolette, ma très-douce amie « que j'aime tant; car en paradis vont seu- « lement telles gens que je vous dirai. Y vont « les vieux prêtres, et les vieux estropiés, et « les manchots qui tout le jour et toute la a nuit se tiennent devant les autels dans les « vieilles églises, et ceux à vieux capuchons « râpés et à vieux habits, ceux qui sont dét{ chauts et dépenaillés et qui meurent de « faim, de soif, de froid et de mésaise. Ceux- « là vont en paradis ; avec eux n'ai-je que « faire... Mais en enfer veux-je aller, car en « enfer vont les beaux clercs , et les beaux « chevaliers qui sont morts aux tournois et à « la guerre, et les beaux écuyers, et les francs « hommes. Avec eux veux-je aller. Et là vont « les belles dames courtoises avec leurs ba-
LE GRAND OEtJVIŒ. 199
« rons. Et là va l'or et l'argent, le vair et lo ic gris , et là vont les harpistes et les jon- « gleiirs, et les rois du siècle. Avec eux, en « enfer, veux-je aller, pourvu que j'aie Ni- « Colette, ma très-douce amie, avec moi. » Ma citation et mes arguments l'affligèrent. J'eus pitié de lui. a Voyons, lui dis-je, ne pourrions-nous pas nous arranger ? Si l'on reconnaissait à vos héros la supériorité dans les vertus extraordinaires, n'accorderiez-vous pas à ce siècle une sagesse, un esprit de justice et d'humanité qui a son prix?
— Point d'accord, dit-il en frappant la terre de son bâton. Leurs crimes, leurs folies, je ne veux rien nier; mais nous sommes, nous autres, désespérément médiocres, et cela nous met à cent piques au-dessous d'eux.
— Eh bien ! m'écriai-je, quand par impossible vous auriez raison, quand il serait prouvé qu'il y avait en France sous Louis IX plus de saints qu'il n'y a aujourd'hui d'honnêtes gens, je considérerais toujours la révolution comme le plus grand et le plus heureux événement qu'ait vu le monde depuis la naissance du Christ, et je ne laisserais pas de croire fer
nicmenl au progrès ; mais il n'en est pas moins vrai que le moyen âge, à sa façon, fut un ouvrier du progrès, qu'il a, lui aussi, sans trop le savoir, travaillé au grand œuvre. »
11 parut étonné ; mais le baronnet : « Assez, jeunes gens, assez, de grâce ! laissez là vos pipeaux, ces châtaigniers sont las devons entendre. Damète, vous êtes digne du prix, mais Ménalque ne l'est pas moins. Au romantisme de la propriété nous donnerons la génisse deux fois mère, à l'idéalisme de la passion les deux vases de hêtre ciselé.... Aussi vrai que j'ai étudié à Cambridge, la tête me tourne. Fermez les écluses, jeunes bergers, ou je me noie. Fermez-les et tirez au large. Sut prata biberuni» »
Je reconduisis M. de Liissy jusqu'à mi-chemin. La nuit était tombée. Je re^^ins par un long détour en conversant avec la lune. Elle était aussi blanche que les roses du tombeau d'Yseult, Comme j'allais rentrer chez moi, M. Adams, qui se tenait aux aguets embusqué derrière son portail, traversa la route et me barra le passage.
« Quel charme a donc pour vous la société de ce maître fou? me demanda-t-il.
— J'en connais de plus fous, lui répondisje, mais qui ne sont pas si romantiques.
— Je suis un vrai chevalier, répliqua-t-ii en ricanant. Ma volonté est ma Nicolctte, et en enfer veux-je aller, pourvu que j'ai ma très-douce amie avec moi Voyez si je ne profite pas à votre école. Et il ajouta : — Ce serait grand dommage qu'un aussi joli garçon que vous se mît à déraisonner. Ne savez-vous pas que la vie est une partie d'échecs?
— Je souhaite, lui dis-je, que vous perdiez partie, revanche et le tout.
— Epargnez-moi vos bons souhaits et faites ce que je vais vous dire. Pendant que je me promènerai au clair de la lune, vous irez chez moi, et, ne me trouvant pas, vous demanderez à m'attendre. On vous introduira dans un grand salon. Là vous ferez vos observations, et nous verrons si vous êtes fort sur le diagnostic. Alerte ! ouvrez bien vos yeux.
— Savez-vous, lui dis-je, que vous avez une façon de disposer de moi....
— You are a troublesome fellow^ fit-il en frappant du pied. Que de simagrées! Voulezvous ou ne voulez-vous pas ?
— Eh ! morbleu, je veux bien, »répondis-je.
Il me donna une poignée de main et s'en alla en se dandinant.
Il couvrait mal son jeu ; mais je ne laissai pas de faire ce qu'il désirait, et vingt minutes plus tard je me trouvais assis au coin d'un sopha, dans un très-grand salon dont une partie était éclairée par la faible lueur d'une petite lampe, tandis que la fenêtre du côté opposé laissait pénétrer un pâle rayon de lune qui dessinait une bande bleuâtre sur le parquet. Près de la lampe, au milieu d'une moisson de verveines répandues en désordre, se tenait Georgette, accroupie comme la veille sur un carreau de velours Derrière elle, rencognée dans une embrasure, la négi'esse endormie laissait pendre sa grosse tête sur sa poitrine. Naïda et Dudu dormaient aussi enveloppées dans de riches peignoirs à dentelle. Elles étaient étendues de leur long sur deux coussins placés l'un à droite de Georgette, l'autre à gauche, et semblaient, même en dormant, faire la garde autour de leur jeunemaîtresse. Georgette ne disait rien, je ne soufflais le mot non plus, et lesilencen'était interrompu que par de longs soupirs de la négresse, qui
faisait peut-être un mauvais rêve. J'avais pris un livrepar contenance et jele feuilletais; mais, sur quelque page que s'arrêtassent mes yeux, j'y lisais toujours la même histoire qui commençait ainsi : « Il y avait une fois une jeune fille belle comme lejour et vraiment singulière qui était tombée aux mains d'un riche baronnet sans préjugés ; on ne sait vraiment ce qui fût arrivé, si elle n'eût été gardée à vue par
deux poupées » Et par-dessus la tranche du
livre je regardais les poupées dont les grands yeux d'émail avaient l'air de dire: Nous veillons sur elle ; que personne n'y touche ! . . . Et je me demandais si Dudu et si Naïda n'étaient pas deux fées compatissantes qui avaient pris un corps de carton et un visage de porcelaine pour venir au secours de l'innocence en danger.
Dans ce moment, du reste, Georgette ne travaillait point à trier des coupons ni à tailler des béguins. Elle était livrée à une plus grave occupation. Elle tenait d'une main dos tablettes en ardoise encadrées dans qualre baguettes de bois blanc, et, s'aidant d'une touche, comme un enfant qui épelle, elle parais-
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saitcompter et recompter les syllabes. Elles'appliquait à ce grand travail avecuneinfiniecontention d'esprit; ses sourcils se contractaient, elle mordillait ses lèvres, et de temps en temps passait la main sur son front ou froissait entre ses doigts le bout de ses longues tresses brimes, qu'elle avait ramenées devant sa poitrine. Décidément elle ne trouvait pas son compte, car, de guerre lasse, elle finit par poser la touche et les tablettes sur ses genoux, et, détournant la tête, contempla les verveines d'un air découragé.
Je mis de côté toute discrétion, je m'approchai, je pris les tablettes ; mais je ne les pus déchiffrer. Les pattes de mouches qui s'y croisaient en tout sens étaient de vrais hiéroglyphes. Je devinai seulement à la longueur inégale des lignes que ces abracadabras devaient être des vers, et, au dépit de Georgette, que ces vers boitaient tout bas de l'oreille et du pied.
Elle poussa un soupir et médit : « Toujours trop longs ou trop court?. Je n'y arriverai jamais.
— Prenez garde! lui dis-je à tout hasard, rdte occupation n'est pas sans danger. »
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Et lui montrant les poupées : « C'est l'avis de vos fétiches. Il faut les croire en tout et partout. »
Elle eut Tair étonné, leva les yeux au plafond, parut rêver; puis une idée lui vint. Elle prit une des poupées dans ses bras, la secoua doucement comme pour la réveiller, et me dit : f< Je veux causer avec Dudu; mais la négresse dort. D'habitude c'est elle qui répond. Voulez-vous répondre à sa place ?
— De grand cœur, » dis-je, et je fermai mon livre.
Elle demeura un instant silencieuse, couvant des yeux la tête de porcelaine. Puis d'une voix lente et sourde : « Comment t'appelles-tu?
— Dudu, répondis-je ; c'est un joli nom. » Elle hocha la tête : « La négresse répond
mieux, fit-elle Elle dit toujours : C'est un nom triste — Et reprenant le dialogue : Qui es-tu ?
— Une fleur d'Asie transplantée en Europe. Mi-Géorgienne, mi-Française, cette confusion m'embrouille un peu. Je ne vois pas bien clair dans mon cœur.
— Je ne te comprends pas, Dudu, reprit-
elle ; je te demande tout simplement qui lu es.
— Une pauvre enfant vendue par ses parents et achetée par un Anglais.
— Oh ! pour cela, c'est vrai, pauvre fille ! dit-elle naïvement. Je suis bien aise de voir que tu ne mens pas — » lit après un silence : a Es-tu heureuse ?
— Je pourrais l'être; on ne me refuse rien.
— Et tu ne l'es pas ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. »
Elle hocha encore la tête : « Tu le sais ! cela est écrit là. »
Et elle montrait du doigt les tablettes, a A quoi t'occupes-tu ? reprit-elle.
— A jouer à la poupée, pour faire croire que je n'ai pas seize ans.
— Qui sait si je les ai ? dit- elle en levant furtivement les yeux vers moi. Et elle ajouta: - — Qu'en pense-t-il, lui ?
— 11 lui est venu des doutes qui le tracassent, et il charge ses amis de l'en éclaircir. »
Elle tressaillit : « Pauvre petite î si demain il disait : Je veux! que ferais- tu?
— Cela est bien simple, j'ai de si beaux yeux! J'exigerais qu'il m'épousât. »
Son visage s'enflamma de colère ; elle saisit la poupée par le milieu du corps, l'agita violemment en l'air, et je crus qu'elle allait lui briser la tête contre la muraille. « Jamais 1 jamais! tu mens! s'écria-t-elle. »
Mais un profond soupir de la négresse la fit rentrer en elle-même. Elle cacha un moment son visage dans ses mains; puis d'une voix vibrante : « Réponds-moi. S'il dit : Je yeux ! que feras-tu ?
— Je suis en pays libre , il n'y a pas de marché qui tienne, je m'appartiens. D'ailleurs il n'est pas si terrible qu'il en a l'air, et il y a ici près des gens de cœur dont j'invoquerai le secours. »
Pour la troisième fois elle secoua la tête, « Tu deviens bavarde. 11 fallait me répondre : /e m'enfuirai jusqu'au bout du monde. . . . Mais je t'aurais demandé : Avec qui ?
« C'est la mélhode géorgienne, lui dis-je. Dudu aime mieux l'autre. »
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A ces mots, posant ses deux coudes sur le corps de la poupée et son menton dans ses deux mains, elle avança la tête et de ses yeux tout grands ouverts elle me contempla fixement ; ce regard était étrange, et j'en fus comme enivré. Ma tête se prit, le pays des rêves m'apparut, je crus voir les verveines se soulever sur leurs tiges écourtées et attacher sur moi d'ardentes prunelles ; l'oiseau bleu chanta, et la lune l'écouta comme moi, car le rayon qu'elle projetait dans la partie obscure de la chambre s'aviva tout à coup et fit pâlir la lumière de la lampe.
Les deux yeux noirs me regardaient toujours. Je ne sais quelle folie me vint à l'esprit et jusqur sur le bord des lèvres ; mais, comme j'ouvrais la bouche, Georgette se redressa. Tremblant de tout son corps, elle porta sur son front l'index de sa main droite, et étendit vivement le bras gauche dans la direction d'une petite porte de dégagement que masquait une portière. Ce geste était fort expressif : comme si la porte fût devenue tout-àcoup transparente, j'aperçus derrière, très-
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distinctement, une paire d'oreilles britanniques qui se tenaient aux écoutes.
Je me levai et dis à haute voix : « Décidément M. Adams ne revient pas. Serviteur à Mlle Dudu et à la compagnie 1 » Et j'ajoutai tout bas : « Se sauver au bout du monde, c'est bien loin. Il faudra dire : Je ne veux pas ! et j'aviserai. »
Là-dessus je me dirigeai vers la petite porte, je l'ouvris, et je dois convenir que je ne trouvai personne derrière. Je perdis un peu de temps à chercher mon chemin dans une enfilade de petites pièces. Comme je traversais la verandah, je me rencontrai nez à nez avec le baronnet.
a Eh bien! jeune homme? me dit- il d'un air placide.
— Elle a douze ans, lui dis-je en haussant les épaules. Tâchez de prouver à M. de Lussy qu'il y a encore dans ce siècle un peu de vertu.
— Ah! c'est votre opinion, répondit-il : vous êtes un homme clairvoyant et de bon conseil. Gootl night, my dear ! »