LE PRISONNIER
Le vicomte de Frontenac et ses hommes suivirent Gaston de Saint-Preux, qui prit un petit escalier conduisant à l’entre-pont.
Arrivés dans la batterie, le même spectacle de désolation s’offrit aux regards attristés du jeune officier.
Tous les canonniers et servants des pièces avaient été tués; le plancher était inondé de sang.
Gaston de Saint-Preux conduisit M. de Frontenac devant la porte d’une cabine barricadée extérieurement avec l'affût d’un canon.
— Les deux hommes qui sont enfermés ici ne sont nullement dangereux, — du moins quant à présent, — dit Gaston à voix basse à son compagnon. L'un d'eux cependant va se trouver sans doute en proie à une grande exaltation. Vous prierez vos soldats de le contenir, mais avec ménagement et respect, car ce prisonnier est un gentilhomme : le marquis d’Arramonde,
— Et comment a-t-il mérité ce sévère traitement ?
— J'ai pris sur moi de le faire enfermer ici parce que, pendant le combat, emporté par sa fougue méridionale, il avait voulu faire sauter le brick plutôt que de le rendre.
— C'est, en effet, un brave gentilhomme qui a droit à tous nos égards, s’empressa de dire Frontenac.
— Oui, répondit Saint-Preux avec son tranquille sourire ; mais avouez que sa bravoure était un peu irréfléchie et qu'il valait mieux couler, comme nous l'avons fait, une frégate anglaise que de faire sauter un brick appartenant au roi.
— Et votre autre prisonnier?
— Oh! rien que le valet du marquis d'Arramonde ; un garçon fort inoffeusif, beaucoup plus prudent que son maître. Il avait mis sournoisement la main sur la corde du pavillon et allait peut-être l’abaisser, au moment où je l'ai fait arrêter et conduire ici.
— Attention ! vous autres, dit l'officier en se tournant vers ses hommes. Enlevez d'abord cet affût,
Les soldats obéirent et poussèrent avec peine le lourd obstacle qui barrait la porte de la cabine.
Au même instant, et comme si les prisonniers eussent deviné ce qui se passait à l'extérieur, une vigoureuse poussée fut donnée à la porte dont la serrure sauta, et un jeune homme, les vêtements en désordre, les cheveux ébouriffés, Iles veux ardents, s'élança hors de la cabine en poussant une exclamation de rage. :
— Monsieur, s'écria-t-il aussitôt en courant vers Saint-Preux qu'il menaça de son poing crispé, vous me rendrez raison de cette nouvelle insulte, et, cette fois, Je vous jure qu'il n’y aura personne entre nous pour nous séparer!
Gaston de Saint-Preux conserva son impassible sang-froid et se contenta de s’incliner silencieusement devant l'impétueux jeune homme que la colère avait rendu livide.
Le vicomte de Frontenac fit un pas pour s'interposer entre eux.
Le prisonnier, dont la fureur obscurcissait sans doute la vue, le prit pour un officier de Sa Majesté Britannique et crut que les soldats qui l’accompagnaient étaient Anglais.
— Monsieur, s’écria-t-il en tirant son épée du fourreau, et en la présentant au jeune officier, si j'avais été libre, vous ne m'auriez pas eu, ni moi, ni ee brick, ni les braves gens qui le montent. Je suis votre prisonnier, je vais vous rendre mon épée. Mais, si vous êtes gentilhomme, j'espère que vous ne me refuserez pas de me la laisser seulement cinq minutes, pour que je puisse demander raison de l'outrage qui m'a été fait. En garde, monsieur! cria-t-il en se tournant vers Saint-Preux.
— Vous vous méprenez, monsieur le marquis, dit Frontenac qui ne put s'empêcher de sourire de cette violente sortie à laquelle un accent méridional fort prononcé donnait un piquant tout particulier. Je ne suis pas officier anglais, mais aide de camp de M. de Vaudreuil. Le brick n’a pas amené son pavillon; il vient de jeter l'ancre devant Québec. Enfin vous êtes libre et j'ai l'honneur de vous offrir mes services, s'ils peuvent vous ètre de quelque utilité.
Le marquis d’Arramonde mordit sa moustache noire avec dépit et fit rentrer son épée au fourreau d’un geste brusque.
— Excusez-moi, monsieur, dit-il avec un peu d'embarras, cet entre-pont est fort obscur... Ah! vraiment,
nous sommes en vue de Québec? fit-il avec étonnement, I faut que le hasard nous ait singulièrement servis, car notre pauvre commandant a été tué au début de l'action, et ce n’est certes pas celui qui a pris sa place qui à pu nous tirer de peine... à moins qu'il n'ait appris sur les pièces d’eau de Versailles l’art de conduire un navire!
Gaston de Saint-Preux reçut ce sarcasme en pleine poitrine, sans daigner y répondre autrement que par un froid sourire.
— J'accepte votre offre courtoise, monsieur, continua Jean d’Arramonde en s'adressant à Frontenac. Veuillez nous conduire sans tarder devant M. ie marquis de Montcalm; nous avons pour lui un message pressé. Quant à vous, monsieur, dit-il avec hauteur en adressant à Gaston de Saint-Preux un regard chargé de colère, nous nous reverrons! J'ai fait quinze cents lieues en mer pour avoir le droit de me battre avec vous, j'espère, morbleu! que nous allons bientôt régler nos comptes !
Et, se tournant de nouveau vers Frontenac :
— Pour l'amour de Dieu, monsieur, menez-nous, je vous en prie, vers M. de Montcalm!
— M. de Montcalm est encore à son armée du lac Champlain, messieurs, répondit Frontenac. Si vous avez hâte de le voir, il vous faudra aller le trouver à son Camp.
— Si J'ai hâte de le voir! exelama l'ardent d’Arra-
monde, Monsieur, vous comprendrez mon impatience, quand vous saurez que mon honneur, l'honneur d'un d'Arramonde, entendez-vous, dépend de lui, de lui seul!... Je veux partir immédiatement!
Et, se penchant dans la cabine dont la porte était restée entr'ouverte :
— Paterne! cria-t-il, que fais-tu donc, maitre sot ? Apporte-moi mon chapeau, mon manteau, prends mes bagages et suis-moi!
Une figure rouge, effarte, se montra alors à travers l'entre-bâillement de la porte. Jean d'Arramonde arracha son manteau des mains encore tremblantes de son valet, campa son chapeau sur sa tête avec un geste de matamore et suivit le vicomte de Frontenac qui, accompagné de ses hommes, avait déjà misle pied sur la première marche de l'escalier pour remonter sur le pont.
Gaston de Saint-Preux fit quelques pas dans l’entre-pont et appela à son tour son valet Léveillé.
Un petit homme alerte, et dont les regards vifs semblaient bien justifier le nom qu'il portait, sortit aussitôt d'une trappe qui conduisait à la cale du navire et sauta sur le plancher de la batterie.
— Tu n'as pas été touché pendant le combat? lui demanda Saint-Preux à voix basse.
— Non, monsieur le baron, et je remercie Dieu qui vous à permis de vous tirer vous-même sain et sauf de cette bagarre. Ah! crovez bien que J'enrageais
là-dedans de penser qu'on se battait sur le pont et que je ne pouvais prendre part à la fête!
— C'est bien, dit le jeune homme en imposant silence à la langue de son valet. Tu trouveras, sois-en sûr, une autre occasion de montrer ton bouillant courage. As-tu la lettre que nous devons remettre à M. de Montcalm ?
— La voici, dit Léveillé en tirant de la poche de son pourpoint une enveloppe scellée d’un large cachet qu'il donna à son maître.
— Tu vas prendre tes effets et les miens, et tu nous suivras, Puis Saint-Preux, jetant un regard soucieux sur ses habits déchiquelés par les balles et noirs de poudre, ajouta : Je suis en assez triste équipage pour traverser la ville! On dirait que ces coquins d'Anglais ont pris plaisir à trouer mes habits pour me mettre dans l'embarras!
Au moment où Gaston de Saint-Preux ct Jean d’Arramonde débarquèrent, la foule rassemblée sur le quai les regarda avec une avide curiosité,
Les deux matelots, derniers survivants du combat sanglant que le brick avait soutenu, étaient déjà descendus à terre et avaient raconté l'histoire du malheureux navire.
Ce récit, en passant de bouche en bouche, avait été naturellement fort exagéré.
On affirmait que le brick avait repoussé à lui seul l'attaque d’une flotte anglaise considérable et avait coulé bas plusieurs frégates ennemies.
Aussi un murmure d'admiration accueillit-il Les deux jeunes gens, lorsqu'ils mirent le pied sur la terre ferme, et le vicomte de Frontenac fut-il obligé de les faire protéger par ses soldats pour les soustraire aux ovations que la foule leur préparait,
Jean d'Arramonde marchait devant, le poing sur la hanche, la moustache retroussée,
En voyant sa bonne mine et son air décidé, on jur: que c'était lui qui avait dû sauver le brick et plusieurs vivat furent poussés en son honneur.
D'un geste noble et gracieux, il salua la foule et poursuivit sa marche en levant la tête un peu plus haut encore, tandis que Gaston de Saint-Preux, fort préoccupé de sa toilette, étalait son jabot d'un blanc douteux, faisait sortir ses manchettes et demandait tout bas à Frontenac avec inquiétude si les trous qui perçaient ses habits étaient bien visibles.
Au bout d’une demi-heure de cette marche presque
triomphale, nos deux jeunes gens arrivèrent à une auberge, la meilleure de la ville, où M. de Frontenac les conduisit, afin qu'ils pussent reprendre un peu haleine et réparer leurs forces, . L'aide de camp de M. de Vaudreuil n’était pas sans éprouver quelque surprise, en songrant aux événements rapides où le hasard venait de lui faire jouer un rôle.
L'arrivée de ce brick troué par les boulets, les cris, les mouvements de la foule, l'apparition de ces deux
jeunes gens tous deux si fiers, si décidés, mais qui, bien qu'unis par une même destinée, semblaient séparés par une rivalité ardente ou par une haine implacable, — tout cela avait fait sur son esprit une vive impression.
Saint-Preux, qui paraissait fort impatient de réparer le désordre de sa toilette, demanda une chambre et, après avoir prié M. de Frontenac de l’excuser, il alla s'y enfermer avec Léveillé, qui ployait sous le poids des nombreux bagages de son maître,
Demeuré seul dans la salle de l'auberge avec le vicomte de Frontenac, Jean d'Arramonde s'assit à une table, se fit servir une bouteille d’un petit vin mousseux, produit du sol canadien, et après avoir rempli le verre de l’aide de camp du gouvernuer :
— Ainsi, dit-il, M. de Montcalm n’est pas à Québec?
— M, de Montcalm est, je vous l'ai dit, à son armée du lac Champlain. Mais il est possible qu'il en revienne bientôt, si, comme on le prétend, l'ennemi a l'intention d’assiéger cette ville au moyen d’une flotte qui doit remonter le Saint-Laurent.
— Nous n'avons pas le temps d'attendre son retour! s'écria l’impétueux jeune homme. Il faut que nous partions immédiatement, Comment peut-on voyager dans ce pays? Avez-vous des postes, des relais ? trouve-t-on des chevaux? j'en crèverai dix, s'il Le faut, pour arriver plus vite.
M. de Frontenac sourit.
Nous n'avons ni postes ni relais, dit-il, et les chevaux étant tous à l'armée, c'est à peine si vous trouverez dans la campagne quelques animaux efflanqués et poussifs occupés aux travaux des champs... Mais ne pouvez-vous remettre votre voyage à quelques jours? Vous devez avoir besoin de repos. Un convoi sera envoyé la semaine prochaine à l'armée de M. de Montcalm...
— Quelques jours !... du repos !... la semaine prochaine !... interrompit Jean d’Arramonde en scandant ces paroles de coups vigoureux frappés sur la table avec son poing fermé... Écoutez, monsieur de Frontenac, vous êtes gentilhomme et bon gentilhomme, n'est-ce pas ?... Eh bien! si vous aviez reçu un soufflet, attendriez-vous quelques jours pour demander réparation ?
Le vicomte de Frontenac tressaillit légèrement, et cette question lui fit monter un peu de rouge au visage.
— Non certainement, dit-il.
— Eh bien! moi, monsieur, continua d’Arramonde en tirant sa montre, voici quarante-cinq jours huit heures et trente minutes que j'attends une réparation qui m'est due. — Et, en disant ces mots, il désigna de sa main étendue la porte de la chambre où Saint- Preux s'était retiré, — Cela remonte au 25 mars. Je vais vous raconter cette histoire, si vous le désirez; mais auparavant, comme je meurs de faim, je
. vous prierai de me faire l'amitié de déjeuner avec moi.
— Volontiers, mon cher marquis, dit M. de Frontenac que la verve et l'originalité de son nouveau compagnon divertissaient singulièrement,
L'aubergiste mit sur la table la moitié d'un pâté, une volaille froide et deux bouteilles poudreuses d’un certain bordeaux qui, disait-il, avait fait deux fois le tour du monde.
Jean d'Arramonde, après avoir taillé dans le pâté une brèche fort respectable, s’adressa en ces termes à son Compagnon :