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Le grand vaincu [microforme]

À Le 1% mai 1759, un brick de guerre français de seize canons parut en vue de Québec au moment où le soleil venait de se lever. |

Pour bien comprendre l'émotion extracrdinaire que cet événement causa dans la capitale du Cinada, il faut se rappeler que cette année 1759 semblait promeltre une crise grave et décisive; que la malheureuse colonie sentait venir son agonie, et que ce navire isolé, le premier qui eût paru depuis dix grands mois dans le port de Québec, pouvait être | 4 : l’avant-coureur d’une flotte puissante apportant enfin EE : des armes et des vivres à la poignée d’héroïques

|‘ soldats qui résistaient à l'invasion anglaise. À mesure que se répandait dans la ville, encore

à moitié endormie, la nouvelle surprenante, inat-

tendue, de l’arrivée d’un navire aux couleurs fran-

çaises, une foule animée accourait sur le quai du

Saint-Laurent. Tous les yeux se fixaient avidement !

| sur la coque noire du brick, les imaginations s’en-

| flammaient à la pensée des trésors précieux d’armes et de poudre que les flancs du navire devaient contenir.

On voyait déjà la guerre recommençant avec avantage, les Anglais repoussés par les vieilles | troupes augmentées des jeunes recrues venues de France, Montcalm rentrant à Québec en triompha- | teur.

\ Hélas ! l'illusion de ce pauvre peuple fut de courte

| durée.

Le brick virait lentement de bord et se rapprochait insensiblement des rives du fleuve.

Alors la foule pressée sur le quai vit avec une douloureuse surprise que ce navire portait les traces

Re. d’un combat récent qui paraissait lui avoir causé de graves avaries.

Ses cordages pendaient tristement, ses vergues étaient brisées, de grandes déchirures s’ouvraient dans ses voiles.

ni Seul, son pavillon déroulait dans les airs ses 41 larges plis intacts.

À Lorsque la brise, qui le prenait en travers, l’eut rapproché du quai, on aperçut, au-dessus de sa 5 ligne de flottaison, de larges trous noirs creusés par LE les boulets.

Alors les cœurs se serrèrent; un profond et morne silence succéda aux vivats qui retentissaient quelques

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instants auparavant, et bien des yeux se mouillèrent en contemplant ce brick mutilé, douloureux emblème des défaites que la France avait essuyées sur mer depuis quelques années.

Le brick semblait abandonné à lui-même; aucun matelot ne se montrait à bord.

On supposa alors que les fraîches brises du nordest avaient poussé contre le courant du Saint-Laurent ce navire xide et désemparé qui devait être l'épave de quelque flotte française battue par les Anglais à l'embouchure du fleuve.

Mais le brick s'étant rapproché, on put se conainere qu’il n’était pas entièrement inhabité,

Une ombre apparut près du gouvernail; une autre se dessina à l’avant.

Enfin, tout à coup, au moment où le navire n'était plus qu’à vingt loises du bord, un troisième personnage sauta sur le bastingage, agita son chapeau orné d'une plume blanche et cria d’une voix forte : « Vive la France! »

Un immense cri lui répondit du rivage.

Et tel est le prestige de ce nom adoré de la patrie, telle est la puissance des racines qui rivent l’espérance au fond du cœur humain, que cette foule mobile, impressionnable, eut un frémissement de joie, et que des milliers de mains se tendirent vers le brick, comme pour saluer en lui un secours providentiel.

Des amarres furent lancées du quai et saisies par les deux hommes qui étaient sur le pont.

Le brick se rapprocha rapidement du bord.

« Place ! place! » cria aussitôt une voix.

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Le galop d’un cheval fit écarter la tue et le jeune vicomte de Frontenac, aide de camp de M. de Vaudreuil, gouverneur du Canada, parut, escorté de quelques soldats.

D'un coup d'œil, il jugea que, si le brick abordait, le peuple se précipiterait sur le pont et que peut-être il en résulterait un grand désordre et de graves accidents.

Il ordonna aux matelots du port de larguer les amarres; le brick resta immobile à quelques toises du bord.

Puis, ayant rangé ses soldats pour contenir la foule, M. de Frontenac fit apporter une passerelle, mit pied à terre, et s'avança seul vers le navire.

Le jeune homme, debout sur le bastingage, avait suivi d’un œil impassible ces rapides préparatifs.

C'était un beau garçon de vingt-cinq ans environ, aux cheveux blonds sans poudre, et dont les grands yeux bleus avaient une singulière expression

de calme et de résolution.

Ses vêtements en désordre semblaient n’avoir pas été plus épargnés par les balles que les voiles qui pendaient aux mâts.

Il tendit cordialement la main au vicomte de Frontenac.

Le pont était désert, mais de larges plaques de sang caillé qui le souillaient par places indiquaient que tous les défenseurs du navire étaient morts à leur poste.

M. de Frontenac, très ému, interrogea du regard son jeune compagnon qui lui dit aussitôt :

« Vous êtes, monsieur, sur le brick !’ Albatros.

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Partis de Brest vers le milieu du mois dernier, nous avions fait une heureuse traversée, et nous avions évité la flotte anglaise de l’île Royale, lorsque, il y a deux jours, nous avons rencontré dans le Saint-Laurent deux frégates ennemies qui nous ont donné la chasse... Bien que notre brick fût bon voilier, elles ne tardèrent pas à nous rejoindre, Nous étions perdus, nous voulûmes du moins nous défendre à outrance. Le combat a duré près de deux heures... Je ne vous en raconterai pas les détails; vous voyez qu'il à été acharné et terrible. Qu'il vous suffise de savoir que nous fûmes assez heureux pour couler l’une des frégates ennemies et que, la mer s'étant retirée pendant le combat, le second navire anglais resta cloué sur un banc de sable. Nous pûmes donc continuer notre route sans avoir la honte d'amener notre pavillon.

— Seriez-vous, monsieur, le commandant de ce brick ? demanda le vicomte de Frontenac en contemplant avec intérêt ce jeune homme qui racontait si simplement un acte d’admirable bravoure.

— Non, monsieur, répliqua le jeune inconnu, dont le visage prit une expression triste. Le brave marin qui commandait l’Albatros a été tué l’un des premiers. Je n'étais qu’un passager; mais comme, à la mort du commandant, un peu de désordre s'était mis parmi ces braves gens, j'ai pris sur moi de les diriger, malgré mon inexpérience.

— Veuillez me faire l’honneur de me donner votre main, dit l'officier avec élan; vous êtes un noble et brave jeune hemme, monsieur.

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— Gaston de Saint-Preux, dit le jeune étranger en serrant la main qui se tendait vers lui.

— Et moi, je me nomme le vicomte de Frontenac, officier au service de Sa Majesté, et aide de camp de M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada... Permettez-moi encore une question, vous comprendrez assurément le sentiment qui me la dicte.

— Parlez, monsieur.

— Nousannoncez-vous quelque prochain secours ? Le roi pense-t-ii à nous? Nous enverra-t-1l bientôt des hommes, des armes et des vivres pour défendre ses possessions du Canada ?

— Hélas ! quand j'ai quitté Versailles, il y a deux mois, le roi paraissait plus préoccupé des plaisirs et des fêtes qui se préparaient à Trianon que des périls qui menacent sa colonie. Les défenseurs du

Canada ne doivent compter que sur eux-mêmes,

monsieur le vicomte. »

Un sombre nuage obscurcit le front du jeune officier canadien, et un profond soupir s’exhala de sa poitrine.

Puis, redressant vivement la tête comme pour chasser de pénibles pensées, et jetant un coup d'œil sur les deux matelots qui se tenaient à l'avant du navire :

« Ainsi, dit-il, vous n’êtes que trois survivants de ce sanglant combat?

— Pardon, monsieur le vicomte, nous restons cinq à bord : ces deux braves gens qui ont pu à eux seuls amener le brick en vue de Québec, moi, mon domestique Léveillé, auquel j'ai donné l'ordre

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anger 1 de rester à fond de cale pendant le combat, car il est porteur d’un message important, destiné au

Fron- marquis de Montcalm, et un prisonnier.

de de — Un prisonnier?

rneur | — Oui; si vous voulez bien ordonner à quatre

stion, | de ces soldats de nous prêter main forte, continua

ui me | Gaston de Saint-Preux dont un sourire cffleura les

lèvres, nous allons le délivrer. »

Le vicomte de Frontenac s’approcha du bastin- Ours ? | gage et donna un ordre. Aussitôt, quatre des soldats 1entôt i qui défendaient à la foule l’accès de la passerelle se fendre détachèrent et vinrent prendre place sur le pont à

| côté de l'officier.

\ deux | « Veuillez me suivre, monsieur, » dit alors Gaston laisirs | de Saint-Preux en prenant les devants. 1e des rs du èêmes,

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