LE DÉPART
La haute falaise qui, à partir de Québec, étend ses crêtes dentelées sur la rive gauche du Saint-Laurent, s’abaisse brusquement à trois quarts de lieue de la ville, et forme une petite crique qui était connue à cette époque sous le nom d’anse du Foulon.
Trop étroite pour contenir des navires d’un fort tonnage, celte baie était ordinairement solitaire et déserte.
Mais le jour où commence notre récit elle présentait un aspect animé, pittoresque.
De grands feux bràlaient sur le sable, et autour de ces feux se tenaient graves et silencieux, les uns debout, les autres assis sur des quartiers de roches, une quarantaine d’Indiens revêtus de leur costume de guerre.
Ces sauvages appartenaient à la vaillante tribu des Abénaquis ; ils étaient les plus fidèles alliés des Français. Chaque année, au moment de la débâcle
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des glaces, c’est-à-dire vers le commencement du mois de mai, leurs pirogues descendaient la rivière Chaudière dont les eaux se jettent dans le Saint- Laurent devant Québec; puis, elles remontaient ce dernier fleuve et gagnaïent les hautes terres, portant à l’armée française, qui guerroyait entre les lacs Ontarioet Champlain, le secours d’une cinquantaine de gucrriers hardis et dévoués.
Le chef de cette tribu, Ouinnipeg, ou l’Aigle- Noir, était un guerrier intrépide dont M. de Montcalm et sa petite armée avaient eu bien souvent l'occasion d'admirer l'intelligence et la bravoure.
Il se promenait, d’un pas lent et souple comme celui d’un fauve, à travers les tentes de sa tribu, hâtait les préparatifs de ses jeunes hommes, s’arrétait de temps en temps pour examiner si leurs armes étaient en bon état, consultait parfois de son regard, assuré comme celui de l'oiseau dont il portait le nom, le soleil qui déclinait à l'horizon, puis venait s’asscoir au bord de l’eau sur un quartier de roc, à côté d’un homme vêtu à l’européenne et qui, appuyé sur une courte carabine, paraissait plongé dans de profondes réflexions.
Cet homme silencieux et rêveur était coiffé d’une épaisse casquette en castor, qui ne permettait pas d’apercevoir le haut de son visage.
Les vêtements de gros drap, les guêtres de cuir fauve qui serraient ses jambes, la poire à poudre et le sac plein de balles qui se croisaient en sautoir sur sa poitrine, le désignaient comme l’un de ces chasseurs canadiens si habiles en temps de paix pour
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terribles aux Anglais en temps de guerre, par la prodigieuse précision de leur coup d'œil.
C'était Le descendant d’une rude et honnête famille bretonne qui était venue s'établir au Canada un siècle auparavant. Il se nommait David Kérulaz; mais, selon la coutume des prairies, il avait, en outre, trois ou quatre sobriquets qui caractérisaient sa profession et ses rares qualités de force et d'adresse.
Au moment où le soleil descendit derrière la falaise, un guerrier sauvage qui se tenait debout à gauche du ravin, appuyé sur son long fusil, comme une sentinelle attentive, fit entendre par trois fois un cri prolongé.
Aussitôt tous les Indiens accroupis autour des feux se levèrent et fixèrent leurs regards curieux vers l'entrée de la baie.
Un petit groupe d'étrangers venait de pénétrer dans leur camp.
Ouinnipeg marcha aussitôt vers eux et les salua en plaçant ses deux mains croisées sur sa poitrine.
Ces nouveaux venus étaient, on l’a deviné, Jean d'Arramonde, Saint-Preux et le vicomte de Frontenac.
Ouinnipeg et David le Chasseur étaient entrés le matin dans l’auberge de Québec au moment où Frontenac et d’Arramonde achevaient leur repas.
L'aide de camp de M. de Vaudreuil connaissait de longue date le chef sauvage et son ami le chasseur.
La conversation s'était donc engagée entre eux. Ouinnipeg avait annoncé qu’il allait remonter le
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Frontenac lui avait aussitôt demandé s’il ne pouvait pas se charger de guider deux jeunes officiers qui avaient un grand désir de rejoindre l’armée le plus promptement possible.
Le chef sauvage ayant consenti à se charger de cette mission, il avait été convenu que les deux. gentilshommes français se trouveraient, à quatre heures de l'après-midi, à l’anse du Foulon pour s’'embarquer sur les pirogues des guerriers Abénaquis.
Saint-Preux et d’Arramonde avaient été exacts au rendez-vous.
Sur un signal de Ouinnipeg, les feux furent éteints, les tentes de peaux roulées et jetées dans le fond des pirogues amarrées au bord du fleuve et où les guerriers indiens prirent place avec un empressement silencieux.
Deux barques plus larges que les autres furent ensuite approchées du bord.
Dans l’une, Ouinnipeg devait prendre place avec Jean d’Arramonde.
L'autre était réservée à Gaston de Saint-Preux et au chasseur canadien.
Au moment de monter dans les pirogues qui allaient les emmener vers des terres inconnues, les deux Français se tournèrent vers M. de Frontenac et, mettant leur main dans l’une des siennes, le remercièrent une dernière fois des attentions courtoises dont il n'avait cessé de les combler depuis leur arrivée à Québec.
« Adieu, messieurs, répondit le jeune officier d’une voix un peu émue, adieu, ou plutôt au revoir, car je sens que nous nous reverrons. Si j'ai un regret, au moment de vous quitter, c’est de ne pouvoir réunir en une même étreinte ces deux mains loyales qui sont entre les miennes. Permettez-moi d'espérer que j'aurai un jour cette joie de vous retrouver frères par le cœur, comme vous allez l'être bientôt par les armes. »
Les deux gentilshommes évitèrent de répondre à ces dernières paroles de M. de Frontenac. Après avoir serré une seconde fois les mains du jeune officier, ils se tournèrent brusquement le dos, et chacun d’eux monta dans la barque qui lui était destinée.
À un nouveau signal donné par l’Aigle-Noir, les rameurs saisirent leurs longues pagaies, et les pirogues s’éloignèrent du rivage.
Gaston de Saint-Preux, confortablement installé à l’avant de la barque, se laissait aller au plaisir de goûter un repos bien nécessaire après les écrasantes fatigues qu’il avait eu à supporter.
David Kérulaz, debout et appuyé sur sa carabine, dirigeait constamment ses regards sur le rivage,
Saint-Preux n’avait pas encore entendu sortir une parole des lèvres de ce mystérieux personnage. C’est à peine même s’il avait pu distinguer ses traits cachés par l’ombre d’un large bonnet en peau de castor.
Néanmoins, l’air de profonde méditation où semblait plongé le chasseur, et deux ou trois soupirs qui s'étaient échappés avec effort et comme malgré lui
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Tout à coup il fit un mouvement si brusque que la barque vacilla, puis, saisissant son bonnet, il l’agita à plusieurs reprises dans la direction du rivage.
Surpris d’une démonstration dont la vivacité semblait en dehors des habitudes de cet homme silencieux, Saint-Preux tourna aussitôt la tête vers la rive.
Devant une maisonnette dont le chaume apparaissait à travers un rideau de peupliers, deux femmes agitaient leurs mouchoirs.
Malgré la distance, Saint-Preux reconnut que l’une de ces femmes était cassée par l’âge; que l’autre, au contraire, avait les formes sveltes et les mouvements légers de la jeunesse. |
Le courant était rapide à cet endroit du fleuve; les pirogues avançaient lentement.
La maisonnette au toit de chaume et les deux personnes debout sur la rive restèrent donc longtemps en vue.
Tant qu'on put les apercevoir, David ne cessa d’agiter son bonnet de castor.
Enfin un détour du fleuve masqua les femmes et la maison. On ne vit plus que la pointe effilée des peupliers.
Le Canadien laissa retomber son bras: mais le
| regard de ses grands yeux noirs ne cessa de s’atta- ! cher sur ces arbres qui lui rappelaient sans doute
les plus chers souvenirs de sa vie et les objets de sa plus tendre affection,
Quelques minutes encore et les peupliers disparurent à leur tour.
Alors David tomba assis sur un des bancs de la barque, et cacha longtemps sa figure dans ses larges mains, peut-être pour garder plus longtemps la dernière impression de ce tableau riant, peut-être pour cacher une larme.
Saint-Preux respecta ses méditations.
Lui-même rêva quelque temps, les yeux fixés sur la voûte bleue du cicl, bercé par le clapotement régulier des pagaies des rameurs indiens.
Puis, à mesure que les teintes célestes s’assombrirent, ses pensées devinrent plus vagues, et il s’endormit bientôt d’un profond et paisible sommeil.
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À accident ne vintinterrompre, les pirogues des Abéna- DU quis quittèrent le Saint-Laurent pour entrer dans le 4 lac Champlain.
Les deux gentilshommes français étaient impatients d'arriver au terme de leur long voyage.
Saint-Preux, qui, sous des dehors tranquilles, cachait un cœur fortement trempé et une âme très ambitieuse, avait hâte de prendre le commandement 0] de la compagnie que le maréchal de Belle-Isle lui 0 avait accordée.
Bien qu'il eût conservé tout son calme et tout son sang-froid en face des provocations que Jean d’Ar- | ramonde furieux lui avait adressées à Versailles, l’af- | front qu'il avait reçu ce jour-là ne lui avait pas moins } été sensible.
Il tenait à montrer à ce jeune fou que Gaston de Saint-Preux, malgré ses-habits brodés, ses dentelles,