‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 8 sur 85 · UN DUEL D’UN NOUVEAU GENRE · texte numérisé non relu

UN DUEL D’UN NOUVEAU GENRE

Tandis que M. de Montcalm échangeait quelques paroles avec l’un des officiers qui l’accompagnaent dans sa visite à travers le camp, les deux gentilshommes français pénétraient dans sa tente dont l’austère simplicité les frappa vivement.

Un petit lit de camp, un coffre contenant quelques effets, une table sur laquelle un soldat venait de déposer un modeste souper servi dans une assiette en terre, quelques escabeaux faits de racines d’érable, curieusement sculptés, et qui avaient sans doute été offerts au général français par ses amis les Indiens, composaient tout le mobilier.

Autour du poteau qui soutenait la tente, plu- 7 sieurs lablettes avaient été placées, et sur ces 7 tablettes reposaient quelques livres. L'un de ces M livres était ouvert sur la table. Saint-Preux s’approcha, et vit, non sans surprise, que le général occupait ses loisirs à lire Plutarque dans le texte grec.

À ce moment, le marquis de Montcalm entra.

« Je vous demande la permission de souper, messieurs, dit-il en venant s'asseoir en face de la table. En campagne, voyez-vous, 1l faut s’habituer à manger et à dormir lorsqu'on a un moment devant soi, car l'ennemi se fait toujours un malin plaisir de vous déranger dans ces importantes occupations... Voyons, asseyez-vous près de moi. Vous avez, m'avez-vous dit, à me remettre une lettre de M. de Belle-[sle.…

— La voici, mon général, » dit Saint-Preux en tirant de sa poche une enveloppequ’il tendit à M. de Montcalm.

Le général fit sauter l’enveloppe, étendit la lettre devant lui et, tout en soupant rapidement, la lut par-dessus son assiette.

Cette lettre était ainsi conçue :

« J'ai reçu, monsieur, votre dépêche du 20 janvier dernier, et je répondrai prochainement aux divers points qu'elle traite. Ainsi que je vous l'ai déjà fait connaître, le roi désire conserver à tout prix un pied dans l'Amérique septentrionale. Il compte sur voire zèle, votre courage et votre opinitreté dont vous lui avez déjà donné de si belles preuves, et 1l espère que vous saurez communiquer les mêmes sentiments aux officiers principaux et aux troupes qui sont sous vos ordres.

« Je regrette de ne pouvoir vous envoyer tous les secours que vous me demandez. L'état des finances du roi ne lui permet pas de faire de nouveaux sacrifices. D'ailleurs la mer est aux Anglais,

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el les troupes que je vous enverrais risqueraient d’être détruites avant d'aborder au Canada. J'espère pourtant vous adresser le mois prochain quelques hommes et quelques vivres. Le capitaine Canon, fameux corsaire de Dunkerque, m'a affirmé qu'il saurait les conduire à travers les croiscurs anglais.

« J'arrive à l'objet principal de ma lettre. Elle vOus sera remise par mon neveu, Gaston de Saint- Preux, auquel je viens d'accorder un brevet d’officier, Étant de oarde au château de Versailles, til a élé provoqué par une sorte d’étourdi venu du fond de sa province pour voir le roi et qui voulait PASSER à toute force, malgré la consigne. Ils ont croisé l’épée, je les ai fait enfermer à la Bastille; mais l'air de la Bastille, loin de les calmer, n’a fait qu’exaspérer leur animosité, J'ai ordonné à mon neveu de parr pour votre armée, Aussitôt son adversaire a déclaré qu'il voulait le suivre, et que, puisque je les empêchais de se battre en France, ils sauraient bien se retrouver au Canada.

« J'espère que la traversée aura fait réfléchir ces jeunes fous et qu’ils auront renoncé à leur projet S'il en étail autrement, je compte sur vous Soir arranger cette affaire. Peut-être trouverez-vous en eux l’étoffe de deux bons officiers. Saint-Preux es réfléchi, calme, opiniâtre. Quant à l’autre, qui se nomme, Je crois, Jean d’'Arramonde. c’est un cerveau quelque peu échauffé par votre beau soleil de la Gascogne. Vous pourrez lui confier une expédition aventureuse, et, s’il met autant d’entrain à forcer les lignes anglaises que la grille du château de Ver-

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sailles, vous n'aurez, je crois, qu’à vous louer de ses SCT vices,

« Je vous souhaite, monsieur, une parfaite santé; je ne suis point cn peine du reste. Soyez assuré aussi de tous les sentiments que j'ai pour vous et du désir que j'ai d’être à portée de vous en donner des marques.

« Marécnaz De Desre-Îsir. »

Le marquis de Montcalm, qui avait lu le commencement de la lettre avec une sérieuse attention, ne put, arrivé aux dernières lignes, réprimer un sourire d’étonnement, S’adressant au gentilhomme béarnais :

« Votre nom ne m'est pas inconnu, dit-1l, je me rappelle avoir vu autrefois dans notre château de Candiac un grand vieillard qui se nommait Île marquis d'Arramonde et pour lequel mon père avait une profonde estime,

— C'était mon grand-père, monsieur le marquis.

— Ainsi, messieurs, reprit M. de Montcalm en jetant les yeux sur la lettre du maréchal de Belle- Isle, vous avez fait quinze cents lieues pour venir vous battre au Canada ?.…

— Oui, mon général, fit d’Arramonde en relevant la tête d’un air triomphant, et je vous supplie de vouloir bien nous désigner de quelle façon nous pourrions vider cette querelle. »

Le marquis de Montcalm réfiéchit un instant, puis 1l prit une feuille de papier qu’il couvrit de

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quelques lignes rapides, et il Ta tendit à d'Arramonde,

« Monsieur, lui dit-il, je désire vous donner un témoignage d'estime en souvenir de l'amitié qui unissait votre grand-père à mon père vénéré, En vertu des pouvoirs que le roi m'a conférés, Je vous nomme officier dans un régiment de volontaires canadiens que je viens de former.

— Monsieur le marquis! s'écria Jean d’Arramonde stupéfait.

— Ne me remerciez pas... attendez, Je vous préviens, en outre, que Jj'interdis absolument le duel entre les officiers de mon armée.

— Mon général! protesta de nouveau d'Arramonde.

— Et, comme M. de Saint-Preux el vous, êtes maintenant égaux, si vous mettez l'épée à la main l'un contre l’autre, je vous fais enfermer dans un fort jusqu'à la fin de la campagne.

— Mon général, je ne puis accepter, exclama d'Arramonde qui, fort animé, prit sa commission d'oflicier entre le pouce et l’index, comme s’il allait la déchirer.

— Monsieur, poursuivit imperturbablement le marquis de Montcalm, qui, malgré l'air sévère qu'il essayait de prendre, avait grand'peine à tenir son sérieux devant la figure décontenancée du gentilhomme béarnais, monsieur, donnez votre démission, déchirez votre brevet si cela vous plait. Mais alors vous redevenez simple gentilhomme, et, comme je ne souffre pas la présence de simples particuliers à mon camp, Je vous prie aussilôt de retourner à

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Québec, et je vous préviens, en outre, que si vous provoquez M. de Saint-Preux, je vous fais condamner par le conseil de guerre comme ayant insullé un officier de Sa Majesté; nos lois sont très sévères sur ce point.

— Eh bien! monsieur, retournons en France, alors! s’écria d’'Arramonde en s'adressant à Saint- Preux d’un air désespéré.

— Ceux qui excitent un officier à déserter sont punis de cinq ans de fers, objecta froidement le marquis de Montcalm.

— Mais, mon général, 11 faut que je revienne à Versailles, que je me présente au roi, que je parte ensuite pour l’armée d'Allemagne où l’on m'attend! Je suis touché de la marque d'estime que vous voulez bien me donner, — et en disant ces mots, il grinçait presque des dents, — mais enfin je ne puis servir au Canada! |

— Et vous vous imaginez que moi, général français, J'aurai dans mon camp le descendant de Pierre d'Arramonde, le petit-fils d'un des meilleurs amis de mon père, un Jeune homme brave, intelligent, plein de fougue, d’ardeur, et que je le laisserai échapper, alors que chez nous les bons officiers sont si rares!... Non, non, mon cher monsieur, vous resterez parmi nous. Vous êtes mon prisonnier, vous ne me quitterez pas!... »

M. de Montcalm, qui connaissait bien ses compatriotes, avait touché juste en s'adressant à la vanité du gentilhomme gascon.

Ébloui par des éloges qui caressaient si agréablement son amour-propre, Jean d’Arramonde ne

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fit plus que de faibles objections, puis finit par mettre son brevet d'officier dans la poche de son habit avec un soupir de résignation.

Mais alors M. de Saint-Preux intervint.

« Mon général, dit-1l, mon adversaire et moi avons juré à M. de Belle-lsle de respecter la décision que vous prendriez à notre égard, Permettez-moi de vous faire observer, toutelois, que nous sommes venus en ce pays pour terminer une affaire d’honneur et avec l'assurance formelle du maréchal que nous pourrions nous y battre librement,

— Messieurs, dit le marquis de Montcalm avec animation, il me semble en vérité que je rêve! … Peut-être le long séjour que je viens de faire parmi les sauvages ne me permet-il plus de bien juger ce que vous appe lez « honneur » là-bas, en France, mais ce que Je puis vous déclarer, c’est que vous ne vous baltrez pas.

« Si encore il y avait entre vous une haine mortelle causée par quelque grave offense... Mais non, vous avez eu une discussion un peu vive, discussion où tous le; torts me semblent être de votre côté, M. d’Arramonde; vous vous êles provoqués et vous avez cru que l'honneur exigeait une réparation par les armes... Et voilà pourquoi vous êtes ici! Vous êtes venus trouver Montcalm, moins pour lui offrir votre épée, votre dévouement, que pour lui demander de vous aider à terminer votre misérable querelle !

« En vérité, messieurs, vous auriez mieux fait de rester en France, ou, si vous teniez tant à vous couper la gorge, il fallait aller en Italie ou en

Allemagne. Lei on ne se bat que contre les ennemis de la France. Nous avons devant nous soixante mille Anglais et nous sommes six mille, Vous verrez dans mon camp des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de seize. On ne songe ici qu'à défendre la colonie ou à mourir. Et c’est ce moment que vous choisissez pour me faire perdre une heure de mon temps en me racontant que M. d'Arramonde et M. de Saint-Preux veulent recommencer les ridicules traditions de la régence! Nous ne sommes pas en France n1 à la cour du roi, messieurs, Vous avez maintenant l'honneur d’apparterir à une armée où, comme je viens de vous le dire, la vie de chaque homme en vaut dix. Vous avez devant vous un général en qui, si vous faites bien votre devoir, vous trouverez toujours un ami, Je pourrais presque dire un père, — car mon armée est assez petite pour n'être ‘qu'une grande famille, — mais qui se montrera inexorable si vous manquez à ses ordres. — Et maintenant donnez-vous la main!»

Ils hésitèrent un moment, puis restèrent immobiles. Ils avaient tous deux trop d'amour-propre pour consentir à la réconciliation que leur demandait le marquis de Montcalm.

Celui-ci fixa sur eux ses yeux vifs et perçants.

« Vous ne voulez pas vous réconcilier? dit-il, après un instant de silence. Eh bien! je consens au duel.

— Ah! mon général, s’écria d’Arramonde, vous me rendez la vie!

— Un instant... Vous acceptez d'avance les condilions que je vais vous fixer?

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— Nous les acceptons! dirent ensemble les deux Jeunes gens.

— Vous le jurez?

— Nous le jurons!

— Eh bien! écoutez-moi... Demain matin, dès l'aube, je vous confierai à chacun une mission difficile, et vous aurez bien mieux l’occasion de montrer votre courage que dans un duel ordinaire, car vous aurez devant vous dix adversaires au lieu d'un... Peut-être trouverez-vous l’un ou l’autre une mort glorieuse dans l’accomplissement de cette mission, En ce cas, celui qui reviendra sera considéré comme le vainqueur du duel. Si tous deux vous revenez vivants, la victoire sera à celui qui aura fait le plus de mal aux Anglais.

& Et maintenant, messieurs, dit Montcalm en se levant et sans laisser aux jeunes gens le loisir de discuter cette étrange décision, je vous ai dit que J'ai à m'occuper ici d’un détail immense... Tout mon Lemps appartient à l’armée; si Je vous ai retenus si longtemps, c’est que Je voulais témoigner quelques égards au petit-fils de l’ancien ami de ma famille et au parent de mon excellent ministre. Demain, au lever du jour, vous recevrez mes ordres par M. de Bourlamaque, qui vous dira en outre, en quelques mes, comment vous devrez vous conduire envers les sauvages et les Canadiens pour vous concilier leur confiance et leur amitié. Tâchez de bien dormir cette nuit, car, à partir de demain, vous serez obligés de demander au sommeil un crédit sans doute fort long... Au revoir, messieurs, je vous souhaite bonne chance!

50 LE GRAND VAINCt.

— En vérité, pensa d’Arramonde en mettant le pied hors de la tente du général, il n’y a pas moyen de lui répondre, à ce diable d'homme! Il fait de vous tout ce qu’il veut. Me voici officier de Canadiens, forcé d'entrer en campagne dès demain matin, avec une escorte de Peaux-Rouges qui m'’apprendront sans doute à scalper.. car M. de Montcalm va évidemment nous demander au retour le nombre de chevelures que nous aurons prises à l’ennemi.… Quand verrai-je le roi, maintenant? Bah! à la grâce de Dieu! Après tout, l'honneur est sauf, et c’est tout ce qu’un d’Arramonde peut exiger. »

Comme on le voit, un des côtés charmants du caractère du gentilhomme béarnais, c'était la facilité avec laqueile il acceptait les diverses situations où le jetait la fortune, une fois que, son opiniâtreté naturelle étant vaincue, 1l reconnaissait qu'il ne lui servirait à rien de récriminer n1 de se plaindre.

Le duel ordonné par M. de Montcalm était assez singulier, mais on n’était pas en France, et ce genre de combat était peut-être conforme aux mœurs de l'Amérique !

Et puis quelles aventures étonnantes allaient peut-être lui advenir et quels beaux récits 1l pourrait en faire là-bas, au Béarn, alors que la grande distance lui permettrait d'y ajouter quelques-uns de ces traits pittoresques sans lesquels une narration gasconne serait dépourvue de charme et d’intérêt !

Cela ne valait-1l pas mieux que d’ailer servir conime tout le monde dans l’armée d'Allemagne? D'autant plus qu'elle était toujours battue, cette

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pauvre armée d'Allemagne, tandis que M. de Montcalm avait été sans cesse victorieux. Ne devait-on pas avoir plus de gloire et de profit à servir sous les ordres d’un si excellent général?

Ce n'était pas avec cette philosophique résignation, mais avec un véritable enthousiasme, — contenu, il est vrai, dans les limites de sa nature froide et peu expansive, — que Saint-Preux avait accepté la décision de M. de Montcalm.

Il allait trouver dans ce duel original un stimulant pour son ambition et en même temps, peutêtre, l'occasion de se couvrir d’une gloire qu’il ne devrait qu'à lui-même, car M. de Montcalm allait sans doute lui confier le commandement d'une petite expédition dont il aurait seul la responsabilité en

cas d'éche et l’honneur en cas de victoire.

Ni lu l’autre, 1l faut le dire, ne pensa à la fâcheuse hypothèse prévue par M. de Montcalm : le cas où l’un des deux laisserait sa vie dans la lutte.

Aucun songe sinistre ne troubla leur sommeil calme et profond. Saint-Preux rêva qu’il enfonçait à lui seul un carré anglais et l’exterminait tout ener de sa main, et d’Arramonde vit en songe tous les arbres du parc paternel ornés de chevelures arrachées à l'ennemi.

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