‹ Le grand voyage du pays des HuronsChapitre 13 sur 57 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LLEZ par tout le monde, et preschez l’Euangile à toute creature, dit nostre Seigneur. C’est le commandement que Dieu donna à ses Apostres, et en suite aux personnes Apostoliques, de porter l'Euangile par tout le monde, pour en chasser l’Idolatrie, et polir lés mœurs barbares des Gentils, et eriger les trophées des victoires de sa Croix par son Euangile et la predication de son sainct nom. La vanité de sçauoir et apprendre les choses curieuses, et les mœurs et diuerses || facons de philosopher, ont poussé ce grand Thianeus Appollonius de ne pardonner à aucun trauail, pour se remplir et rendre illustre par la cognoissance des choses les plus belles et magnifiques de l'Vniuers; c'est ce qui le fit courir de l'Egypte toute l’A-

frique, passer les colomnes d'Hercules, traicter auec À

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les grands hommes et sages d'Espagne, visiter nos Druides és Gaules, couler dans les delices de l'Italie, pour y voir la politesse, grandeur et gentillesse de l'Empire Romain, de là se couler dans la Grèce, puis passer l’Elespont, pour voir les richesses d'Asie; et enfin penetrant les Perses, surmontant le Caucase, passant par les Albaniens, Scythes, Massagettes : bref, apres auoir couru les puissans Royaumes de l'Inde, trauersé le grand fleuue Phison, arriua enfin vers les Brachmanes, pour ouyr ce grand Hyarcas philosopher de la nature et du mouuement des astres : et comme insatiable de sçauoir, apres auoir couru toutes les Prouinces où il pensa apprendre quelque chose d’excellent, pour se rendre plus diuin parmy les hommes ; de tous ses grands trauaux ne laissa rien de memorable qu'vn chetif liure, contenant les dogmes des Pytagori- || ciens, fagoté, poly, doré, qu'il feignoit auoir appris dans l’Antre trophonine, qui fut receu auec tant d'applaudissement des Anciates, que pour eternizer sa memoire ils le consacrerent au plus haut faite de leur plus magnifique Temple.

Ce grand homme, qui auoit acquis par ses voyages tant de suffisance et d'experience, que les Princes, et entr'autres l'Empereur Vespasien, estimoient son amitié de telle sorte, que, soitque, ou par vanité, ou à bon escient, qu'il desira se seruir de luy en la conduite de son grand Empire, il le conuia des’en venir à Rome auec ses attrayantes paroles, qu'il luy feroit part de tout ce qu'il possedoit, sans en exclure l'Empire, pour monstrer l'estime qu'il faisoit de ce grand personnage; neantmoins il croyoit n’auoir rien remarqué digne de tant de trauail, puis qu’il n’auoit pû rencontrer vne

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egalité de iustice (à son aduis) en l’economie du monde, puis que par tout il auoit trouué le fol commander au sage, le superbe à l’humble, le querelleux au pacifique, l’impie au deuot. Et ce qui luy touchoit le plus le cœur, c’est qu’il n’auoit point trouué l’immortalité en terre.

| Pour moy, qui ne fus iamais d’vne si enragée enuie d'apprendre en voyageant, puis que nourry en l’escole du Fils de Dieu, sous la discipline reguliere de l'Ordre Seraphiquesainct François, où l’on apprend la science solide des Saincts, et hors celle-là tout ce qu’on peut apprendre n’est qu’vn vain amusement d’vn esprit curieux, ay voulu faire part au public de ce que l'auois veu en vn voyage de la Nouuelle France, que l’obeyssance de mes Superieurs m’auoit fait entreprendre, pour secourir nos Peres qui y estoient desia, pour tascher à y porter le flambeau de la coOgnoissance du Fils de Dieu, et en chasser les ténèbres de la barbarie et infidelité, suyuant le commandement que nostre Dieu nous auoit faict en la personne de ses Apostres, afin que, comme nos Peres de nostre Seraphique Ordre de sainct François, auoient les premiers porté l'Euangile dans les Indes Orientales et Occidentales , et arboré l’estendart de nostre redemption és peuples qui n’en auoient iamais ouy parler, ny eu cognoissance, à leur imitation nous y portassions nostre zele et deuotion , afin de faire la mesme conqueste, et eriger les mesmes trophées | de nostre salut, où le Diable auoit demeuré paisible iusqu’à present.

Ce ne sera pas à l’imitation d’Appollonius, pour y polir mon esprit, et en deuenir plus sage, que ie visiteray ces larges prouinces, où la barbarie et la bruta-

lité y ont pris tels aduantages, que la suite de ce discours vous donnera en l’ame quelque compassion de la misere et aueuglement de ces pauures peuples, où ie vous feray voir quelles obligations nous auons à nostre bon IEsvs, de nous auoir deliurez de telles tenebres et brutalité, et poli nostre esprit iusqu'à le pouuoir cognoistre et aymer, et esperer l'adoption de ses enfans. Vous verrez comme en vn tableau de relief et en riche taille douce, la misere de la nature humaine, vitiée en son origine, priuée de la culture de la foy, destituée des bonnes mœurs , et en proye à la plus funeste barbarie que l’esloignement de la lumiere celeste peut grotesquement conceuoir. Le recit vous en sera d'autant plus agreable par la diuersité des choses que ie vous raconteray auoir remarquées, pendant enuiron deux ans que i’y ay demeuré, que ie me promets que la compassion que vous prendrez de la misere de ceux || qui participent auec vous de la nature humaine, tireront de vos cœurs des vœux, des larmes et des souspirs, pour coniurer le Ciel à lancer sur ces cœurs des lumieres celestes, qui seules les peuuent affranchir de la captiuité du Diable, embellir leurs raisons de discours salutaires, et polir leur rude barbarie de la politesse des bonnes mœurs, afin qu'ayans cogneu qu'ils sont hommes, ils puissent deuenir Chrestiens et participer auec vous de cette foy qui nous honore du riche titre d’enfans de Dieu, coheritiers auec nostre doux Iesvs, de l’heritage qu’il nous a acquis au prix de son sang, où se trouuera cette immortalité veritable, que la vanité d’Appollonius apres tant de voyages, n'auoit pû trouuer en terre, où aussiellena garde de se pouuoir trouuer.

De nostre commencement, et suite de nostre yoyage.

Cuapirre JL.

à OSTRE Congregation s’estant tenuë à Paris, ND jeus commandement d'accompagner le IN Pere Nicolas, vieil Predicateur, pour aller (NS secourir nos Peres, qui auoient la mission de la conuersion des peuples de la Nouuelle France. Nous partismes de Paris auec la benediction de nostre R. Pere Prouincial, le dix-huictiesme de Mars mil six cens vingt-quatre, à l’Apostolique, à pied, et auec l’equipage ordinaire des pauures Peres Recollets Mineurs de nostre glorieux Pere S. François. Nous arriuasmes à Dieppe en bonne santé, où le nauire fretté et prest, n’attendoit que le vent propre pour faire voile et commencer nostre heureux voyage : de sorte qu’à grand peine pusmes-nous prendre quelque repos, qu'il || nous fallut embarquer le mesme iour de nostre arriuée, de sorte que nous partismes dés la my nuict auec vn vent assez bon ; Mais qui par sa faueur inconstante nous laissa bien-tost, et fusmes surpris d'vn vent contraire, ioignant la coste d'Angleterre, qui causa vn mal de mer fort fascheux à mon compagnon , qui l'incommoda fort, et le contraignit de rendre le tribut à la mer, qui est l'vnique remède

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de la guerison de ces indispositions maritimes. Graces à nostre Seigneur, nous auions desia sillonnéenuiron cent lieues de mer, auant que ie fusse contrainct à ces fascheuses maladies ; mais i’en ressentis bien depuis, et peux dire auec verité, que ie ne me fusse iamais imaginé que le mal de mer fust si fascheux et ennuyeux commeiel’experimentay,mesemblant n’auoir iamais tant souffert corporellement au reste de ma vie, comme ie souffris pendant trois mois six iours de nauigation, qu’il nous fallut (à cause des vents contraires), pour trauerser ce grand et espouuentable Ocean, et arriuer à Kebec, demeure de nos Peres.

Or, pour ce que le Capitaine de nostre vaisseau auoit commission d’aller charger || du sel en Broüage, il nous y fallut aller et passer deuant la Rochelle, à La rade de laquelle nous nous arrestasmes deux iours, pendant que nos gens allerent negotier à la ville pour leurs affaires particulieres. Il y auoit là vn grand nombre de nauires Hollandois, tant de guerre que marchands, qui alloient charger du sel en Broüage, et à la riuiere de Suedre, proche Mareine : nous en auions desia trouué en chemin enuiron quatre-vingts ou cent en diuerses flottes, et aucun n’auoit couru sur nous, en tant que nostre pauillon nous faisoit cognoistre ; il y eut seulement vn pirate Hollandois qui nous voulut attaquer et rendre combat, ayant desia à ce dessein ouuert ses sabords, et fait boire et armer ses gens ; mais pour n'estre assez forts, nous gaignasmes le deuant à petit bruit, ce miserable traisnoit desia quant-et-soy vn autre nauire chargé de sucre et autres marchandises, qu’il auoit volé sur des pauures Francois et Espagnols qui venoient d'Espagne.

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De la Rochelle, on prend d'ordinaire vn pilote de loüage, pour conduire les nauires qui vont à la riuiere de Suedre, à cause de plusieurs lieux dangereux où il || conuient passer, et est necessaire que ce soit vn pilote du pays qui conduise en ces endroicts, pour ce qu'vn autre ne s’y oserait hazarder, il arriua neantmoins que ce pilote de la Rochelle pensa nous perdre: car n'ayant voulu ietter l’anchre par vn temps de bruine, comme on luy conseilloit, se fiant à sa sonde, il nous eschoüa sur les quatre heures du soir, ce fut alors pitié, car on pensoit n’en eschapper iamais : et de faict, si Dieu n’eust calmé le temps, et retenu nostre nauire de se coucher du tout, c’estoit faict du nauire et de tout ce qui estoit dedans. On demeura ainsi iusques enuiron les six ou sept heures du lendemain matin, quela marée nous mit sur pied setcet endroict nous n’estions pas à plus d'vn bon quart de lieuë de terre, et nous ne pensions pas estre si proches, autrement on y eust conduit la pluspart de l'équipage auec la chaloupe pendant ce danger, pour descharger d'autant le nauire, et se sauuer tous, au cas qu'il se fust encore tant-soit-peu couché ; caril l’estoit desia tellement, que l’on ne pouuoit plus marcher debout, ains se traisnant et appuyant des mains. Tousestoient fort affligez, et aucun n'eut le courage de boire ny | manger, encore que Le souper fust prest et seruy, et les bidons et gamelles des matelots remplis : pour moy j'estois fort debile et eusse volontiers pris quelque chose ; mais la crainte de mal edifier m'empescha et me fit ieusner comme les autres, et demeurer en priere toute la nuict auec mon compagnon, attendant la misericorde et assistance du bon Dieu : nos gens

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parloient desia de 1etter en mer le pilote qui nous auoit

eschoüez. Vne partie vouloient gaigner l’esquif pour tascher à se sauuer, et le Capitaine menaçoit d’vn

coup de pistolet le premier qui s’y aduanceroit, car sa raison estoit: sauuer tout, ou tout perdre, et nostre Seigneur ayant pitié de ma foiblesse me fit la grâce d’estre fort peu esmeu et estonné pour le danger present et eminent, ny pour tous autres que nous eusmes pendant nostre voyage, car il ne me vint iamais en la pensée (me confiant en la diuine bonté, aux merites de la Vierge et de tous les Saincts) que deussions perir, autrement il y auoit grandement suiet de craindre pour moy, puis que les plus experimentez pilotes et mariniers n'estoient pas sans crainte, ce qui estonnoit 11 tout plein de personnes, vn des- || quels, comme fasché de me voir sans appréhension, pendant vne furieuse tourmente de huict iours, me dit par reproche, qu'il auoit dans la pensée que ie n’estois pas Chrestien, de n’apprehender pas en des perils si eminens, 1e luy dis que nous estions entre les mains de Dieu, et qu’il ne nous aduiendroit que selon sa saincte volonté, et que ie m'estois embarqué en intention d'aller gaïgner des ames à nostre Seigneur au pays des Sauuages, et d'y endurer le martyre, si telle estoit sa saincte volonté : que si sa diuine misericorde vouloit que ie perisse en chemin, que ie ne deuois pas moins que d’en estre content , et que d’auoir tant d’apprehension n’estoit pas bon signe; mais que chacun deuoit plustost tascher de bien mettre son âme auec Dieu, et apres faire ce qu'on pourroit pour se deliurer du danger et naufrage, puis laisser le reste du soin à Dieu, et que bien que ie fusse vn grand pecheur , que ïe ne per-

DS drois pas pourtant l’esperance et la confiance queie deuois auoir à mon Seigneur et à ses Saincts, qui estoient tesmoins de nostre disgrace et danger, duquel ils pouuoient nous deliurer, auec le bon plaisir de sa diuine Majesté, quand il leur plairoit.

Apres estre deliurés du peril de la mort, et de la perte du nauire, qu'on croyoit ineuitable, nous mismes la voile au vent, et arriuasmes d’assez bonne heure à la riuiere de Stiedre, où l’on deuoit charger du sel des marais de Mareine. Nous nous desembarquasmes, et n’estans qu’à deux bonnes lieuës de Broüage, nous y allasmes nous rafraischir, auec nos Freres de la prouince de la Conception, qui y ont vn assez beau Couuent, lesquels nous y receurent et accommoderent auec beaucoup de charité. Nostre nauire éstant chargé, et prest à se remettre à la voile, nous retournasmes nous y rembarquer, auec vn nouueau pilote de Mareine, pour nous reconduire iusqu’à la Rochelle, lequel pensa encore nous eschoüer, ce qu’indubitablement nous aurions esté, s'il eust faict tant soit peu obscur. cela luy osta la presomption et vanité insupportable de laquelle enflé, il s’estimoit le plus habile pilote de cette mer, aussi estoit-il de la pretenduë Religion, et des plus opiniastres, ainsi qu'estoit le premier qui nous auoïit eschoüez, quoy que plus retenu et modeste. |

[| Vers la Rochelle il y a vne grande quantité de marsouins, mais nos matelots ne se mirent point en peine d'en harponner aucun, mais ils pescherent quantité de seiches, qui font grandement bonnes fricassées, et semblent des blancs d'œufs durs fricassez : ils prindrent aussi des grondins auec des lignes et hamecons

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qu’ils laissoient traisner apres le nauire; ce sont poissons vn peu plus gros que des rougets, et desquels on faisoit du potage qui estoit assez bon, et le poisson aussil: pendant que ie me trouuois mal cela me fortifia vn peu ; mais ie me desplaisois grandement que le Chirurgien qui auoit soin des malades estoit Huguenot, et peu affectionné enuers les Religieux, c’est pourquoy l’aymois mieux patir que de le prier, aussi n’estoit-il gueres courtois à personne. Passant deuant l'Isle de Ré, on remplit nos bariques d’eau douce pour nostre voyage, on mit les voiles au vent, et le cap à la route de Canada, puis nous cinglasmes par la Manche en haute mer, à la garde du bon Dieu, et à la mercy des vents.

A deux ou trois cens lieuës de mer, vn pirate ou forban nous vint recognoistre, et par mocquerie et menace nous dit qu’il || parleroit à nous apres souper, il ne luy fut rien respondu, mais parti d’aupres de nous on tendit le pont de corde, et chacun se tint sur ses armes pour rendre combat, au cas qu'il fust reuenu, comme il auoit dict: mais il ne retourna point à nous, ayant bien opinion qu’il n’y auoit que des coups à gaigner, et non aucune marchandise : toutesfois il fut encore trois ou quatre iours à voltiger et rôder à nostre veuë, cherchant à faire quelque prise et piraterie.

Il arriua vn accident dans nostre nauire, le premier iour du mois de May, qui nous affligea fort. C’est la coustume en ce mesme iour, que tous les matelots s’arment au matin, et en ordre font vne salue d’escoupeterie au Capitaine du vaisseau : vn bon garçon, peu vsité aux armes, par mesgard et imprudence,

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donna vne double ou triple charge à vn meschant mousquet qu’il auoit, et pensant le tirer il se creua, et tua le matelot qui estoit à son costé, et en blessa vn autre legerement à la maiïn. le n’ay iamais rien veu de si resolu comme ce pauure homme blessé à la mort: car ayant toutes les parties naturelles cou p-

pées et emportées, et quelques peaux des || cuisses

et du ventre qui luy pendoient : apres qu’il fut reuenu de pasmoison, à laquelle il estoit tombé du coup, luy-mesme appela le Chirurgien, et l’enhardit de coudre sa playe, et d’y appliquer ses remedes, et iusqu'à la mort parla auec vn esprit aussi sain et arresté, et d'Vne patience si admirable, que l'on ne l’eust pas iugé malade à sa parole. Le bon Pere Nicolas le confessa, et peu de temps après il mourut : apres il fut enueloppé dans sa paillasse, et mis le lendemain matin sur le tillac : nous dismes l’Office des morts, et toutes les prieres accoustumées, puis le corps ayant esté mis sur vne planche, fut faict glisser dans la mer, puis vn tison de feu allumé, et vn coup de canon tiré, qui est la pompe funebre qu’on rend d’ordinaire à ceux qui meurent sur mer.

Depuis, nous fusmes agitez d’vne tourmente si furieuse, par l'espace de sept ou huict iours continuels, qu'il sembloit que la mer se deust ioindre au Ciel, de sorte que l’on auoit de l’apprehension qu'il se vint à rompre quelque membre du nauire, pour les grands coups de mer qu’il souffroit à tout moment, ou que les vagues furieuses, qui donnoient iusques par dessus || la dunette, abysmassent nostre nauire : car elles auoient desia rompu et emporté les galleries, auec tout ce qui estoit dedans: c’est pour- B

quoy on fut contrainct de mettre bas toutes les voiles, et demeurer les bras croisez, portez à la mercy des flots, et ballottez d'vne estrange façon pendant ces furies. Que s’il y auoit quelque coffre mal amarré, on l’entendoit rouler, et quelsquefois la marmite estoit renuersée, et en disnant ou soupant si nous ne tenions bien nos plats, ils voloient d’vn bout de la table à l’autre, et les falloit tenir aussi bien que la tasse à boire, selon le mouuement du nauire, que nous laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu’il ne gouuernoit plus.

Pendant ce temps-là, les plus deuots prioyent Dieu; mais pour les matelots, ie vous asseure que c’est alors u’ils sont moins deuots, et qu’ils taschent de dissimuler l’'apprehension qu'ils ont du naufrage, de peur que venans à en eschapper ils ne soient gaussez les vns des autres, pour la crainte et la peur qu'ils auroient temoignées par leurs deuotions, ce qui est vne vraye inuention du diable, pour faire perdre les personnes en mauuais estat. Il est || tres-bon de ne se point troubler, voire tres-necessaire pour chose qui arriue, à cause qu’on en est moins apte de se tirer du danger; mais il ne s'en faut pas monstrer plus insolent, ains se recommander à Dieu, et trauailler à ce à quoy on pense estre expedient et necessaire à son salut et deliurance. Or, ces tempestes bien souuent nous estoient presagées par les Marsouins, qui enuironnoient nostre vaisseau par milliers, se ioüans d’vne facon fort plaisante, dont les vns ont le museau mousse et gros, et les autres pointu.

Au temps de cette tourmente ie me trouuay vne fois seul auec mon compagnon, dans la chambre du

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Capitaine, où ie lisois pour mon contentement spirituel, les Meditations de S. Bonauenture, le dict Pere n'ayant pas encore acheué son Office, le disoit à genoüils, proche la fenestre qui regarde sur la gallerie, qu’à mesme temps vn coup de mer rompit vn aiz du siege de la chambre, entre dedans, sousleue vn peu en l'air ledit Pere, et m’enueloppe une partie du corps, ce qui m'esbloüit toute la veuë : neantmoins, sans autrement m'estonner, ie me leue diligemment d’où lestois assis, à tastons, i’ouure || la porte pour donner cours à l’eau, me ressouuenant auoir ouy dire qu’vn Capitaine auec son fils, se trouuerent vn iour noyez par vn coup de mer qui entra dans leur chambre. Nous eusmes aussi par fois des ressaques iusqu’au grand mast, qui sont des coups tres-dangereux pour enfoncer vn nauire dans l’abysme des eauës. Quand la tempeste nous prit nous estions bien auant au delà des Isles Açores, qui sont au Roy d’Espagne, desquelles nous n'approchasmes pas plus prés que d’vne iournée.

Ordinairement, apres vne grande tempeste vient vn grand calme, comme en effet nousen auions quelquesfois de bien importuns, qui nous empeschoient d'aduancer chemin, durant lesquels les Matelots ioüoient et dansoient sur le tillac; puis quand on voyoit sortir de dessous l’horizon vn nuage espais, c’estoit lors qu'il falloit quitter ces exercices, et se prendre garde d’vn grain de vent qui estoit enueloppé là dedans, lequel se desserrant, grondant et siflant, estoit capable de renuerser nostre vaisseau sens dessus-dessous, s’il n’y eust eu des gens prests à executer ce que le maistre du nauire leur com-

20 mandoit. Or, le calme qui nous arriua apres cette

grande tempeste nous seruit fort à propos, pour tirer de la mer vn grand tonneau de tres-bonne huile d’oliue, que nous apperceusmes assez proche denous, flottant sur les eauës, nous en apperceusmes encore vn autre deux ou trois iours apres : mais la mer qui commencoit fort à s’enfler, nous osta le moyen de Vauoir : ces tonneaux, comme il est à coniecturer, pouuoient estre de quelque nauire brizé en mer par ces furieuses tourmentes et tempestes que nous auions souffertes peu de temps auparauant.

Quelques iours après nous rencontrasmes vn petit nauire Anglois, qui disoit venir de la Virginie, et de quelqu’autre contrée, car il auoit quantité de palmes, du petun, de la cochenille et des cuirs, il estoit tout desmaté des coups de vent qu’il auoit souffert, et pour pouuoir s'en retourner au pays d'Angleterre et d’Escosse, d’où la pluspart de son equipage estoit , ils auoient accommodé leur mast de misaine qui seul leur estoit resté, à la place du grand mast qui s’estoit rompu, et les autres aussi. Il pensoit s’esquiuer et fuire; mais nous allasmes à luy et l’ar- || restasmes, luy demandant, selon la coustume de la mer, à celuy qui est, ou pense estre le plus fort : d’où est le nauire, il respondit d'Angleterre, on luy repliqua : amenez, c'est à dire, abaissez vos voiles, sortez vostre chalouppe, et venez nous faire voir vostre congé, pour en faire l'examen, que si on est trouué sans le congé de qui il appartient, on le faict passer par la loy et commission de celuy qui le prend : mais il est vray qu’en cela, comme en toute autre chose, il se commet souuent de tres-grands abus, pour ce que tel

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feint estre marchand, et auoir bonne commission, qui luy mesme est pirate et marchand tout ensemble, se seruant des deux qualitez selon les occasions et rencontres, et ainsi nos matelots desiroient-ils la rencontre de quelque petit nauire Espagnol, où il se trouue ordinairement de riches marchandises, pour en faire curée, et contenter leur conuoitise : c’est pourquoy il ne faut s’approcher d’aucun nauire en mer qu’à bonnes enseignes, de peur qu’vn forban ne soit pris par vn autre pirate. Que si demandant d’où est le nauire on respond, de la mer, c’est à dire, escumeur de mer, c’est qu’il faut venir à bord, et rendre com- || bat, si on n’ayme mieux se rendre à leur mercy et discretion du plus fort.

C'est aussi la coustume en mer, que quand quelque nauire particulier rencontre vn nauire Royal, de se mettre au dessous du vent, et se presenter non point coste-à-coste; mais en biaisant, mesme d’abattre son enseigne (il n’est pas neantmoins de besoin d'en auoir en si grand voyage sinon quand on approche de terre, ou quand il se faut battre).

Pour reuenir à nos Anglois, ils vindrent enfin à nous, sçauoir leur maïistre de nauire, et quelques autres des principaux, non toutefois sans vne grande crainte et contradiction, car ils pensoient qu’on les traiteroit de la mesme sorte qu'ils ont accoustumé de traiter les François quand ils en ont le dessus : c’est pourquoy ce Maistre de nauire offrit en particulier à nostre Capitaine, moy present, tout ce qu’ils auoient de marchandise en leur nauire, moyennant la vie sauue, et qu'ainsi despoüillez de tout, fors d’vn peu de viures, on les laissast aller; mais on ne leur fit

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aucun tort, et refusa-t-on leur offre, seulement on accepta un baril de patates (ce sont certaines racines des Indes, en forme de gros || naueaux; maïs d'vn goust beaucoup plus excellent) et vn autre de petun, qu'ils offrirent volontairement au Capitaine, et à moy vn cadran solaire que ie ne voulois accepter de peur de leur en incommoder : car mon naturel ne sçauroit afiger l’afligé, bien qu’il ne merite compassion.

Le Capitaine de nostre vaisseau, comme sage, ne voulut rien determiner en ce faict de soy-mesme, sans l’auoir premierement communiqué aux principaux de son bord, et nous pria d’en dire nostre aduis, qui estoit celuy que principalement il desiroit suiure, pour ne rien faire contre sa conscience, ou qui fust digne de reprehension. Pendant que nous estions en ce conseil, on auoit enuoyé quantité de nos hommes dans ce nauire Anglois pour y estre les plus forts, et en ramener les principaux des leurs dans le nostre, excepté leur Capitaine lequel estoit malade, de laquelle maladie il mourut la nuict mesme. Apres auoir veu tous les papiers de ces pauures gens, et trouué prés d’vn boisseau de lettres qui s’adressoient à des particuliers d'Angleterre, on conclud qu’ils ne pouuoient estre forbans, bien que leur congé ne fust que trop vieux obtenu, attendu || qu’outre qu’ils estoient peu de monde, et encore fort foiblement armez, ils auoient quelques charte-parties, puis toutes ces lettres les mettoient hors de soupcon, et ainsi on les renuoya enleur nauire, apres nous auoir accompagnez trois iours, et pleurant d’ayse d’estre deliurez de l’esclauage ou de la mort {qu’ils attendoient : ils nous firent mille remerciemens d’auoir parlé pour

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eux, et se prosternoient iusqu’en terre, contre leur coustume, en nous disant adieu.

le me recreois par fois, selon que ie me trouuois disposé, à voir ietter l’esuent aux Baleines, et ioüer les petits Balenots, et en ay veu vne infinité, particulierement à Gaspé, où elles nous empeschoient nostre repos par leurs soufflemens et les diuerses courses des Gibars et Baleines. Gibar est vne espece de Baleine, ainsi appellée, à cause d’vne bosse qu’il semble auoir, ayant le dos fort esleué, où 1l porte vne nageoire. Il n’est pas moins grand que les Baleines, mais non pas si espais ny si gros, et a le museau plus long et plus aigu, et vn tuyau sur le front, par où il iette l’eau de grande violence, quelques-vns à cette cause, l’appellent souffleur. Toutes les fe- || melles Baleines portent et font leurs petits tous vifs, les allaitent, couurent et contre-gardent de leurs nageoires. Les Gibars et autres Baleines dorment tenans leurs testes esleuées vn peu hors, tellement que ce tuyau est à descouuert et à fleur d’eau. Les Baleines se voyent et descouurent de loin par leur queuë qu'elles monstrent souuent s'enfonçans dans la mer, et aussi par l’eau qu'elles iettent par les esuans, qui est plus d’vn poinçon à la fois, et de la hauteur de deux lances, et de cette eau que la Baleine iette, on peut iuger ce qu’elle peut rendre d'huile. Il y en a telle d’où l’on en peut tirer iusqu’à plus de quatre cens barriques, d’autres six-vingts poinçons, et d’autres moins, et de la langue on en tire ordinairement cinq et six barriques : et Pline rapporte , qu’il s’est trouué des Baleines de six cens

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pieds de long, et trois cens soixante de large. Il yen a desquelles on en pourroit tirer dauantage.

À mon retour ie vis tres-peu de Baleines à Gaspé, en comparaison de l’année precedente, et ne peux en conceuoir la cause ny le pourquoy, sinon que ce soit en partie la grande abondance de sang que{| rendit la playe d’vne grande Baleine, que par plaisir vn de nos Commis luy auoit faite d’vn coup d’arquebuse à croc, chargée d’une double charge : ce n’est neantmoins ny la facon, ny la manière de les auoir : car 1l y faut bien d’autre inuention, et des artifices desquels les Basques se sçauent bien seruir, c’est pourquoy ie n’en fais point de mention, et me contente que d’autres Autheurs en ayent escrit. |

La première Baleine que nous vismes en pleine mer estoit endormie, et passant tout auprés on detourna vn peu le nauire, craignant qu’à son resueil elle ne nous causast quelque accident. l’en vis vne entre les autres espouuentablement grosse, et telle que le Capitaine, et ceux qui la virent, dirent asseurement n’en auoir 1amais veu de plus grosse. Ce qui fit mieux recognoistre sa grosseur et grandeur est, que se demenant et soustenant contre la mer, elle faisait voir une partie de son grand corps. Ie m'’estonnay fort d’vn Gibar , lequel auec sa nageoire ou de sa queuë, car ie ne pouuois pas bien discerner ou recognoistre duquel c’estoit, frappoit si furieusement fort sur l’eau, qu'on le pouvoit entendre de fort loin, et me dit-on que c’estoit pour || estonner et amasser le poisson, pour apres s’en gorger. Le vis vn iour vn poisson de quelque dix ou douze pieds de longueur,

et gros à proportion, passer tout ioignant nostre nauire : on me dit quec’estoit un Requiem, poisson fort friand de chair humaine, c’est pourquoy qu'il ne fait pas bon se baigner où 1l y en a, pource qu’il ne manque pas d’engloutir les personnes qu'il peut attraper, ou du moins quelque membre du corps, qu'il coupe aysement auec ses deux ou trois rangées de dents qu'il aen sa gueule, etn’estoit qu’il luy convient tourner le ventre en haut ou de costé pour prendre sa proye, à cause que comme vn Esturgeon, ilasa gueule sous vn long museau, il devoreroit tout : mais il luy faut du temps à se tourner, et par ainsi il ne faict pas tout le mal qu'il feroit, s’ilauoit sa gueuleautrement.

Assez proche du Grand-Banc, vn de nos matelots herponna vne Dorade, c’est, à mon aduis, le plus beau poisson de toute la mer; car il semble que la Nature se soit delectée et ait pris plaisir à l’embellir de ses diuerses et viues couleurs : de sorte mesme qu'il esblouit presque la veue || des regardans, en se diuersifiant et changeant comme le Cameleon, et selon qu’il approche de sa mort il se diuersifie et se change en ses viues couleurs. Il n’auoit pas plus de trois pieds de longueur, et sa nageoire qu’il auoit dessus le dos luy prenoit depuis la teste iusqu’à la queuë, toute dorée et couuerte comme d’vn or tres-fin : comme aussi la queuë, ses aislerons ou nageoires, sinon que parfois il paroissoit de petites taches de la couleur d’vn tres-fin azur, et d’autres de vermillon, puis comme d’vn argenté; le reste du corps est tout doré, argenté, azuré, vermillonné, et de diuerses autres couleurs, il nest pas gueres large sur le dos, ains estroict, et le ventre aussi; mais il est haut et bien proportionné à

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sa grandeur : nous le mangeasmes, et trouuasmes tres-bon, sinon qu'il estoit un'peu sec, quand il fut pris il suyuoit et se iouoit à nostre vaisseau, car le naturel de ce poisson suit volontiers les nauires : mais on en voit peu ailleurs qu'aux Molucques. Nous tirasmes aussi de la mer vn poisson mort, de mesme façon qu'vne grosse perche, qui auoit la moitié du corps entierement rouge ; mais aucun de nos gens ne peut

20 iamais dire ny iuger quel poisson || c’estoit. l’ay aussi quelquesfois veu voler hors de l’eau des petits poissons, enuiron de la longueur de quatre ou cinq pieds, fuyans de plus gros poissons qui les poursuyuoient. Nos matelots herponnerent vn gros Marsoin femelle, qui en auoit vn petit dans le ventre, lequel fut lardé et rosty en guise d’vn leuraut, puis mangé, et la femelle aussi, laquelle nous seruit plusieurs iours : ce qui nous fut vne grande regale pour estre las de Salines, quiest la viande ordinaire de la mer.

Assez prés du Grand-Banc il se voit vn grand nombre d’oyseaux de mer de diuerses especes, dont les plus frequents sont des Godets, Happe-foyes et autres, que nous appelons Fouquets, ressemblans aucune- l ment au pigeon, sinon qu'ils sont encor vne fois plus S gros, ont les pattes d’oyes, et se repaissent de poisson. | Ces oyseaux seruent de signal aux mariniers de l’approche dudict Grand-Banc, et de certitude de leur droicte route : mais ie m’esmerueille, auec plusieurs

autres, où ils peuuent faire leurs nids, et esclore leurs 4 petits, estans si esloignez de terre. Il y en a qui asseu- 4 rent, apres Pline, que sept iours auant, et sept iours À 30 apres le Solstice d’hy- || uer la mer se tient calme , et ï que pendant ce temps-là les Alcyons font leurs nids, à

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leurs œufs, et escloïient leurs petits, et que la nauigation en est beaucoup plus asseurée : mais d’autres ne l’asseurent neantmoins que de la mer de Sicile, c’est pourquoy ie laisse la chose à decider à de plus sages que moy. Nous prismes à Gaspé vn de ces Fouquets auec vne longue ligne, à l’ain de laquelle y auoit des entrailles de moluës fraisches qui est linuention dont on se sert pour les prendre. Nous en prismes encor vn autre de cette facon, vn de ces Fouquets grandement affamé, voltigeoit à l’entour de nostre nauire cherchant quelque proye : l’vn de nos matelots aduisé, luy presente vn hareng qu’il tenoit en sa main, et l’oyseau affamé y descend, et le garçon habile le prit par la patte, et fut pour nous. Nous le nourrismes et conseruasmes vn assez long temps dans un seau couuert, où il ne se demenoit aucunement; mais 1l sçauoit fort bien pincer du bec quand on s’en vouloit approcher. Plusieurs appellent communement cet oyseau Happe-foyes, à cause de leur auidité à recueillir et se gorger des foyes des moluës que l’on iette en mer apres || qu’on leur a ouuert le ventre, desquels ils sont si frians, qu'ils se hazardent d'approcher du vaisseau et nauire, pour en attrapper à quelque prix que ce soit.

Le Grand-Banc, duquel nous auons desja parlé, et au trauers duquel il nous conuenoit passer : ce sont hautes montagnes, assises en la profonde racine des abysmes des eaux, lesquelles s’esleuent iusqu’à trente, quarante et soixante brasses de la surface de la mer. On le tient de six-vingts lieuës de long, d’autres disent de deux cens, et soixante de large, passé lequel on ne trouue plus de fond, non plus que par-decà,

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iusqu’à ce qu’on aborde la terre. Nous y eusmes le plaisir de la pesche des moluës: car c’est le lieu où plus particulierement on y en pesche grande quantité, et sont des meilleures de Terre-Neuue : en passant nous y en peschasmes vn grand nombre, et quelques Flettans fort gros, qui est vn fort bon poisson; mais il faict grandement la guerre aux moluës, qu’il mange en quantité, bien que sa gueule soit petite, à proportion de son corps, qui est presque faict en la forme d’vn turbot ou barbuë, mais dix fois plus grand : ils sont fort bons à manger grillés et || bouillis partranches. Cela est admirable, combien les moluës sont aspres à aualler ce qu'elles rencontrent et leur vient au deuant, soit l’amorce, fer, pierre, ou toute autre chose qui tombe dans la mer, que l’on retrouue par-fois dans leur ventre, quand elles ne le peuuent reuomir, c'est la cause pourquoy l'on en prend si grand quantité : car à mesme temps qu'elles apperçoiuent l’amorce, elles l’engloutissent; mais il faut estre soigneux de tirer promptement la ligne, autrement elles reuomissent l’ain, et s'eschappent sou-. uent.

Je ne sçay d’où en peut procéder la cause, mais il fait continuellement vn broüillas humide, froid et pluuieux sur ce Grand-Banc, aussi bien en plein Esté comme en Automne, et hors dudict Banc il n’y a rien de tout cela, c’est pourquoy il y feroit grandement ennuyeux et triste, n’estoit le divertissement et la recreation de la pesche. Vne chose, entr'autres, me donnoit bien de la peine lors que ie me portois mal : vne grande enuie de boire vn peu d’eau douce, et nous n'en auions point, par ce que la nostre estoit

FARENLE., Cipues

deuenue puante, à cause du long-temps que nous estions sur mer, et si le cidre ne me sembloit ||

point bon pendant ces indispositions, et encore moins pouvois-ie vser d’eau de vie, ny sentir le petun ou merluche, et beaucoup d’autres choses, sans me trouuer mal du cœur, qui m'estoit comme empoisonné, et souuent bondissant contre les meilleures viandes et rafraischissemens : estre couché ou appuyé me donnoit quelque allegement, lors principalement que la mer n’estoit point trop haute; mais lors qu’elle estoit fort enflée, r’estois bercé d'vne merueilleuse façon, tantost couché de costé, tantost les pieds esleuez en haut, puis la teste, et tousiours auec incommodité à l'ordinaire, que si on se portoit bien tout cela ne seroit rien neantmoins, et s’y accoustumeroit-on aussi gayement que les matelots : mais en toutes choses les commencemens sont tousjours difficiles, qui durent quelquesfois fort long-temps sur mer, selon la complexion des personnes, et la force de leurs estomachs.

Quelque temps apres auoir passé le Grand-Banc, nous passasmes le Banc-à-Vers, ainsi nommé, à cause qu'aux moluës qu’on y pesche, il s’y trouue des petits boyaux comme vers, qui remuent : et si elles ne sont si bonnes ny si blanches à || mon aduis. Nous passasmés apres tout ioignant le Cap Breton (qui estestimé par la hauteur de 45. degrez 3. quarts de latitude, et 14. degrez 50. minutes de declinaison de l'Aimant) entre ledict Cap Breton et l'Isle Sainct Paul, laquelle Isle est inhabitée, et en partie pleine de rochers, et semble n’auoir pas plus d’vne lieuë de longueur ou enuiron; mais ledit Cap Breton que

nous auions à main gauche, est vne grande Isle en forme triangulaire, qui a 80. ou 100. lieuës de circuit, et est vne terre eslevée, et me sembloit voir l'Angleterre selon qu'elle se presenta à mon obiet, pendant les quatre iours que pour cause des vents contraires nous conuiasmes contre la coste : cette terre du Cap Breton est vne terre sterile, neantmoins agreable en quelques endroicts, bien qu’on y voye peu souuent des Sauuages, à ce qu'on nous dist. A la poincte du Cap, qui regarde et est vis-à-vis de l'Isle Sainct Paul, il y a vn Tertre esleué en forme quarrée, et plate au-dessus, ayant la mer de trois costez, et vn fossé naturel qui le separe de la terre ferme : ce lieu semble auoiresté faict par industrie humaine, pour y bastir vne forteresse au dessus |] qui seroit imprenable, mais l’ingratitude de la terre ne merite pas vne si grande despence, ny qu'on pense à s’habituer en lieu si miserable et sterile.

Estans entrez dans le Golfe, ou grande baye St. Laurent, par où on va à Gaspé et Isle Percée, etc., nous trouuasmes dés le lendemain l'Isle aux Oyseaux, tant renommée pour le nombre infiny d’oyseaux qui l'habitent : elle est esloignée enuiron quinze ou seize lieuës de la Grand’Terre, de sorte que de là on ne la peut aucunement descouvrir. Cette Isle est estimée en l’esleuation du Pole de 49. degréz 40. minutes. Ce rocher ou Isle, à mon aduis, plat un peu en talus, et a enuiron vne petite lieuë de circuit, et est presque en oualle, et d’assez difficile accez : nous auions proposé d'y monter s’il eust faict calme, mais la mer vn peu trop agitée nous en empescha. Quand il y faict vent, les oyseaux s’esleuent facilement de terre, autre-

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ment il y en a de certaines especes qui ne peuuent presque voler, et qu'on peut aysement assommer à coups de bastons, comme auoient faict les matelots d’vn autre nauire, qui auant nous en auoient emply leur chalouppe, et plusieurs tonneaux des œufs qu’ils trouuërent aux nids; mais ils y penserent tomber de foiblesse, pour la puanteur extrême des ordures desdicts oyseaux. Ces oyseaux pourla pluspart, ne viuent que de poisson, et bien qu’ils soient de diuerses especes, les vns plus gros, lesautres plus petits, ils ne font point pour l'ordinaire, plusieurs trouppes; ains comme vne nuée espaisse volent ensemblement au dessus de l'Isle, et aux enuirons, et ne s’escartent que pour se’gayer, eslever et se plonger dans la mer : il y auoit plaisir à les voir librement approcher et roder à l’entour de nostre vaisseau, et puis se plonger pour un long temps dans l’eau, cherchant leur proye. Leurs nids sont tellement arrangez dans l'Isle selon leurs especes, qu'il n’y a aucune confusion, mais un bel ordre. Les grands oyseaux sont arrangez plus proches de leurs semblables, et les moins gros ou d’autres especes, auec ceux qui leur conuiennent, et de tous en si grande quantité, qu’à peine le pourroit-on 1amais persuader à qui ne l’auroit veu. l’en mangeay d'vn, que les Matelots appellent Guillaume, et ceux du pays Apponath, de plumage blanc et noir, et gros comme vne poule, auec vne || courte queuë et de petites aisles, qui ne cedoit en bonté à aucun gibier que nous ayons. Il y en a d’vne autre espèce, plus petits que les autres, et sont appellez Godets. [1 y en a aussi d’vne autre sorte, mais plus grands, et blancs, separez des autres en vn canton de l'Isle, et sont tres-diff-

RNB es

ciles à prendre, pource qu’ils mordent comme chiens, et les appelloient Margaux.

Proche de la mesme Isle il y en a vne autre plus petite, et presque de la mesme forme, sur laquelle quelques-vns de nos Matelots estoient montez en vn autre voyage precedent, lesquels me dirent et asseurerent y auoir trouué sur le bord de la mer, des poissons gros comme vn bœuf et qu’ils en tuerent vn, en luy donnant plusieurs coups de leurs armes par dessous le ventre, ayans auparauant frappé en vain vne infinité de coups, et endommagé leurs armes sur les autres parties de son corps, sans le pouuoir blesser, pour la grand” dureté de sa peau, bien que d’ailleurs il soit quasi sans deffence et fort massif.

Ce poisson est appellé par les Espagnols Maniti, et par d’autres Hippotame, c'est à dire, cheual de riuiere, et pour moy ie le || prends pourl’Elephant de mer: car outre qu’il ressemble à vne grosse peau enfilée, il a encore deux pieds qui sont ronds, avec quatre ongles faicts comme ceux d’vn Elephant, à ses pieds il a aussi desaillerons ou nageoires, auec lesquellesilnage, et les nageoires qu’il a sur les espaules s ‘estendent par le milieu iusques à la queuë.

Il est de poil tel que le loup marin, sçauoir gris, brun, et vn peu rougeastres. Il a la teste petite comme celle d’vn bœuf, mais plus descharnée, et le poil plus gros et rude, ayant deux rangs de dents de chacun costé, entre lesquelles y en a deux en chacune part, pendant de la machoire superieure en bas, de la forme de ceux d’un jeune Elephant, desquelles cet animal s’ayde pour grimper sur les rochers (à cause de ces dents, nos Mariniers l’appellent la beste à la grand’-

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dent). Il a les yeux petits, et les aureilles courtes, il est long de vingt pieds, et gros de dix, et est si lourd qu'il n’est possible de plus. La femelle rend ses petits comme la vache, sur la terre, aussi a-elle deux mammelles pour les allaicter : en le mangeant il semble plustost chair que poisson, quand il est fraiz vous diriez || que ce seroit veau : et d'autant qu'il est des poissons cetases, et portans beaucoup de lard, nos Basques et autres Mariniers en tirent des huiles fort-bonnes, comme de la Baleine, et ne rancit point, ny ne sent jamais le vieïl. Il a certaines pierres en la teste, desquelles on se sert contre les douleurs de la pierre, et contre le mal de costé. On le tuë quand il paist de l’herbe à la riue des riuieres ou de la mer, on le prend aussi auec les rets quand il est petit; mais pour la difficulté qu’il y a à l’auoir, et le peu de profit que cela apporte, outre les hazards et dangers où il se faut mettre, cela faict qu’on ne se met pas beaucoup en peine d’en chercher et chasser. Nostre Pere Ioseph me dit auoir veu les dents de celuy qui fut pris, et qu’elles estoient fort grosses, et longues à proportion.

Le lendemain nous eusmes la veuë de la montagne, que les Matelots ont surnommée Table de Roland, à cause de sa hauteur, et les diverses entre coupures qui sont au coupeau, puis peu à peu nous approchasmes des terres iusques à Gaspé, qui est estimé sous la hauteur de 40. degrés deuxtiers de latitude, où nous posasmes l’anchre pour quelques iours. Cela nous

[| fut vne grande consolation : car outre le desir et

la necessité que nous auions de nous approcher du

feu, à cause des humiditez de la mer, l'air de la terre

nous sembloit grandement soüef: toute cette Baye es-

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toit tellement pleine de Baleines, qu’à la fin elles nous estoient fort importunes , et empeschoient nostre repos par leur continuel tracas, et le bruit de leurs esuents. Nos Matelots y pescherent grande quantité de Homars, Truites et autres diuerses especes de poissons , entre lesquels y en auoit de fort laids, et qui ressembloient aux crapeaux.

Toute cette contrée de terre est fort montagneuse et haute presque par tout, ingrateetsterile, n'yayant rien quedes Sapiniers, Bouleaux, et peu d’autres bois. Dcuant la rade, en vn lieu vn peu esleué, on a fait vn petit jardin , que les Matelots cultiuent quand ils sont arriuez là, ils y sèment de l'ozeille et autres petites herbes , lesquelles seruent à faire du potage : ce qu'ilya de plus commode et consolatif, apres la pesche et la chasse qui est mediocrement bonne, est un beau ruisseau d’eau douce tres-bonne à boire, qui descend au port dans la mer, de dessus les || hautes montagnes qui sont à l'opposite , sur le coupeau desquelles me promenant par-fois, pour contempler l’emboucheure du grand fleuue Sainct Laurent, par lequel nous devions passer pour aller à Tadoussac : apres auoir doublé cette langue de terre et Cap de Gaspé, iy vis quelques leuraux et perdrix , comme celles que i'ay veuës du depuis dans le pays de nos Hurons : et comme ie désirois m’employer tousiours à quelque chose de pieux, et qui me fournit d'vn renouuellement de ferueur à la poursuite de mon dessein, ie grauois auec la poincte d’yn cousteau dans l’escorce des plus grands arbres, des Croix et des noms de Iesvs, pour signifier à Satan et à ses supposts, que nous prenions pOSsession de cette terre pour le Royaume de Iesus-Christ,

et que doresnauant il n’y auroit plus de pouuoir , et que le seul et vray Dieu y seroit recogneu et adoré. Ayant laissé notre grand vaisseau au port, et donné ordre pour la pesche de la Moluë, nous nous embarquasmes dans une pinace nommée la Magdeleine, pour aller à Tadoussac, la voile au vent , et le cap estant doublé seulement au troisiesme || iour , à cause des des vents et marées contraires , nous passasmes tousiours costoyans à main gauche, la terre qui est fort haute, et ensuite les Monts nostre Dame, pour lors encore en partie couuerts de neige, bien qu'il n’y en eust plus partout ailleurs. Or les matelots qui ordinairement ne demandent qu’à rire et se recreer, pour adoucir et mettre dans l’oubli les maux passez, font icy des ceremonies ridicules à l’endroict des nouveaux venus, ( qui n’ont encore pû estre empeschées par les Religieux ) vn d’entr'eux contrefait le Prestre, qui feint de les confesser, en marmottant quelques mots entre ses dents, puis auec vne gamelle ou grand plat de bois , luy verse quantité d’eau sur la teste, auec des ceremonies dignes des Matelots; mais pour en estre bien-tost quittes, et n’encourir une plus grande rigueur, il se faut racheter de quelque bouteille de vin, ou d’eau de vie, ou bien ilse faut attendre d’estre bien mouillé. Que si on pense faire le mauuais ou le retif, l'on a la teste plongée iusques par sous les espaules, dans vn grand bacquet d’eau qui est là disposé tout exprez, comme je vis faire à vn grand garçon qui pensoit resister en la || presence du Capitaine, et de tous ceux qui assistoient à cette ceremonie; mais comme le tout se faict selon leur coustume ancienne, par recreation : aussi ne veulent-ils point que l’on se

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desdaigne de passer par la loy, ains gayement et de bonne volonté s’y sousmettre, j'entends les personnes seculieres, et de mediocre condition, ausquelles seules on fait obseruer cette loy.

L'Isle d’Anticosty, où l'on tient qu'il ya des Ours blancs monstrueusement grands , et qui deuorent les hommes comme en Noruegue, longue d’enuiron 30. ou 40. lieues, nous estoit à main droicte, et en suite des terres plattes couvertes de Sapiniers, et autres petits bois, iusqu’à la rade de Tadoussac. Cette Isle, auec le Cap de Gaspé, opposite, font l'emboucheure de ce fleuue, que nous appelons de Sainct Laurent, admirable, en ce qu’il est vn des plus beaux fleuues du monde , comme m'ont aduoué dans le pays des personnes mesmes qui auoient faict le voyage des Molucques et Antipodes. Il a son entrée selon qu'on peut presumer et iuger, Prés de 20. ou 25. lieuës de large, plus de 200. brasses de profondeur , et plus de 800.

44 lieuës de cognoissance ; etau bout de || 400. lieuëselle est encore aussi large que les plus grands fleuues que nousayons remarquez , remplie "par endroicts) d’Isles et de rochers innumerables ; et pour moy 1e peux asseurer que l’endroict le plus estroict que i'ay veu, passe la largeur de 3. et4. fois la riuierede Seine, et ne pense

! point me tromper, et ce qui est plus admirable, quelques-vns tiennent que cette riuiere prend son origine de l’un des lacs qui se rencontrent au fil de son cours, si bien (la chose estantainsi) qu'il faut qu'il yait deux cours, Pvn en Orient vers la France, l’autre en Occident, vers la mer du Su, et me semble que le lac des Shequaneronons a de mesme deux descharges opposites, produisant une grande riuiere , qui se va rendre dans

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