‹ Le Guet-apensChapitre 1 sur 1 · CA · texte numérisé non relu

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Daniel Lamelle promenait lentement ses rêveries sur le quai de la Sauvenière. Lorsqu'il se rapprochait du cloître de Saint-Jean en l'Ile, il portait involontairement son regard vers quelques arbres qui élevaient leurs couronnes au-dessus d'un grand mur de l'autre côté de l'eau. Ces arbres répandaient leur om-

1. Le premier épisode de cette histoire porte le titre du Bourgmestre de Liège.

fi LEGUET-APENS

brage sur le jardin de Warfusée, et Daniel se souvenait avec douleur des heures délicieuses qu'il y avait passées avec la douce et naïve Claire, avant qu'elle eût donné son cœur à un homme plus heureux et sans doute plus digne d'elle.

Cependant, il poursuivit son chemin, traversa le pont d'Ile et se dirigea, avec une hésitation de plus en plus marquée, du cèté de la place Saint-Jean.

Arrivé là, il s'arrêta, les yeux fixés de loin sur la demeure du comte, secouant la tête avec regret comme s'il lui était impossible d'accomplir un projet qu'il avait formé.

Depuis la tentative avortée des chiroux, l'amitié qui unissait son père au comte de Warfuzée était devenue beaucoup plus intime et

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plus confiante. Il était résulté de là que Warfuzée invitait presque tous les jours le jeune homme à renouveler ses visites chez ses filles; mais Daniel avait, jusqu'alors, inventé mille prétextes pour décliner cet honneur.

Il savait que le jeune baron de Saizan fréquentait plus que jamais la maison du comte, et il ne se sentait ni l'envie ni la force de courir au-devant du chagrin que la vue du bonheur d'autrui devait infliger à son cœur. Toutefois, la veille encore, Warfuzée avait tant insisté, que Daniel , sans commettre une grossière impolitesse, ne pouvait plus se dispenser de rendre aux demoiselles de Warfuzé« la visite qu'elles attendaient de lui. C'était déjà la seconde fois, ce jour-là, qu'il venait jusqu'à l'entrée de la place Saint-Jean pour

remplir ce pénible devoir. Après avoir hésité quelques instants encore, il prit la direction de la rue des Célestins, passa le pont d'Avroy, erra quelque temps sous les arbres, et finit par se laisser tomber sur un banc, tout irrésolu et découragé.

Ce qui le retenait ainsi, c'était l'idée qu'il n'y aurait pas seulement quelque chose de douloureux, mais aussi quelque chose de ridicule dans sa situation chez le comte de Warfuzée. Sans doute il allait y retrouver Frédéric de Saizan en conversation intime avec Claire. Que pouvait-il aller faire là? Ne rougirait-il pas à chaque mot, et ne serait-il pas, pour lui-même et pour les autres, un objet de raillerie et de pitié?

Il avait beaucoup souffert et son cœur sai-

gnait encore. Pourquoi rouvrir cette blessure à demi fermée. Pourquoi aller mesurer encore^ l'étendue de la perte qu'il avait faite et des illusions qu'il était condamné à combattre? Tandis qu'il se désolait ainsi et se plaignait de la rigueur du sort, un frisson l'agita soudain. Il détourna la tête pour échapper à une vue pénible; mais, lorsqu'il entendit qu'on s'approchait de lui, il fit un suprême effort pour donner à son visage une expression d'indifférence et salua avec une politesse calme le jeune baron de Saizan qui venait de s'asseoir à côté de lui sur le banc et lui avait pris la main en disant :

— Çà, mon bon Daniel , on ne vous voit plus; ce n'est pas bien d'abandonner ainsi sans raison vos meilleurs amis. La pauvre

Claire s'était tellement accoutumée à votre présence, qu'elle parle tous les jours de vous. Elle est un peu malade; pourquoi ne venezvous pas la consoler? Vous ne me croyez pas? Mais la naïve enfant ne prend aucun plaisir à ce qu'on appelle les entretiens de cour. Entre elle et vous, il y a une certaine affinité de caractère. Il n'est donc pas étonnant qu'elle aime tant à causer avec vous. Car, au milieu de ses sœurs, elle vit, pour ainsi dire, dans un complet isolement.

Daniel murmura quelques excuses banales.

— Nous pourrions si bien nous distraire ensemble, reprit le jeune baron. Je vais pres« que tous les jours deux fois chez le comte; j'y passe habituellement mes soirées. Viendrez-vous? Promettez-le-moi en ami; Claire

en sera enchantée. Quand pouvons-nous attendre votre bonne visite ?

— J'irai probablement aujourd'hui présenter mes respects à mesdemoiselles de Warfuzée, répondit Daniel avec embarras.

— C'est parfait, venez ce soir, nous passerons quelques instants agréables. Je vous trouve un air singulier, mon cher Lamelle. Vous n'êtes pas malade, j'espère? J'en serais désolé. Je vous dirais bien quelque chose, Daniel, un secret, mais vous vous moqueriez de moi, je le crains.

Il se pencha vers l'oreille du jeune Lamelle et murmura :

— Daniel, j'ai laissé prendre mon cœur, je suis amoureux.

Il ne remarqua pas l'impression profonde

que ces paroles produisirent sur Daniel ; car celui-ci cacha son émotion sous un rire moqueur, et demanda :

— Vraiment vous êtes amoureux, et l'on vous paye de retour?

— Oui, j'en suis aussi certain que de mon existence.

— Alors, vous devez être bien heureux, murmura Daniel d'une voix étranglée.

• — Heureux? répéta l'autre. Oui et non. Si j'étais tout à fait maître de moi, je reprendrais mon cœur; mais, vous le savez, ou vous ne le savez pas, l'amour est un implacable tyran. La chose est faite, et, quels que soient les obstacles, je suis résolu à les surmonter. Lucie est une jolie fille, elle est intelligente, spirituelle, et l'éclat de ses grands yeux noirs...

— Que dites-vous, Lucie! s'écria Daniel, dont l'œil étincela. Lucie? vous aimez, Lucie ?

— Pourquoi vous en étonner si fort? N'estelle pas digne de mes hommages ?

— Sans doute, sans doute, Frédéric, elle les mérite de tous points. Et elle vous aime, dites-vous? Répétez-le-moi, pour que je le croie.

— M'enviez-vous donc son amour? demanda de Saizan, tout surpris. C'est impossible. Il y a un malentendu. J'aurais cru plutôt que, si vous aviez éprouvé quelque penchant pour une des demoiselles de Warfuzée, c'eût été pour Claire. Mais, pour Lucie, qui s'en fût douté!

Daniel, en proie au plus grand trouble,

aurait volontiers sauté au cou de Frédéric pour le remercier de cette confidence inattendue, mais il se contint, prit les deux mains de son ami, et répondit :

— Oui, baron, oui, mon cher ami, ma surprise était l'effet d'un malentendu. C'est bien mademoiselle Lucie que vous aimez et qui n'est pas indifférente à votre amour? Je ne puis le croire.

— Et pourquoi ?

— Parce que je m'étais persuadé que Claire était l'objet de votre affection.

— Claire? Allons, allons, vous n'y pensez pas, Daniel. Sans doute elle est jolie, et son cœur est excellent; mais c'est presque encore une enfant, sans expérience du monde, tandis que Lucie a été à la cour et possède toutes

les qualités nécessaires pour briller dans le monde.

— Vous parliez d'obstacles, reprit Daniel, quels obstacles peut-il y avoir entre vous? Mademoiselle Lucie n'est-elle pas comme vous d'un sang noble?

— Oui, mais le comte de Warfuzée se trouve dans une position équivoque. Tous ses biens sont sous séquestre. Mon père ne pourrait pas actuellement consentir à un mariage, et moi-même, je ne l'accepterais pas; nous sommes esclaves de l'honneur de notre maison. Il faudra donc que j'attende jusqu'à ce qu'il soit statué définitivement sur les affaires du comte de Warfuzée. Combien de temps? Hélas ! je n'en sais rien... Ainsi, à ce soir; nous causerons encore de ceci à l'occa-

sion. Tout n'est pas rose à mes yeux; mais, quand on peut épancher ses inquiétudes dans le cœur d'un ami, cela nous rend un peu de patience et de courage. Il faut que j'aille au val Benoît m'acquitter d'un message de mademoiselle Lucie. A ce soir !

Après avoir donné à Daniel une cordiale poignée de main, il le quitta, et continua son chemin le long du quai.

A peine s'était-il éloigné que Daniel se leva en étouffant un cri de joie. Ses yeux brillaient d'une ardeur nouvelle et il respirait à pleins poumons comme un homme dont la poitrine est soulagée d'un grand poids.

— Elle ne l'aime pas! Il aime Lucie! disait-il à voix basse. 0 Dieu, que j'ai souffert Fatale erreur de mon esprit ! J'errais sans but

dans la vie, comme à travers la plus sombre nuit, et voilà que le soleil reparait tellement radieux, que sa lumière m'éblouit.

Il fit rapidement quelques pas, puis il s'arrêta, retenu par une réflexion subite et murmura :

— Oui, oui, si radieux, que sa lumière m'éblouit et m'aveugle! Claire m'aimera-t-elle plus pour cela? Mon sang est-il devenu plus noble? Oh ! n'importe! il y a dans le cœur de l'homme des forces cachées auxquelles rien ne résiste, ni la volonté, ni la raison, ni la crainte des humiliations. Le sort en est jeté, quel sera son arrêt? Le bonheur ou d'éternels regrets? Oh! je le saurai; le doute affreux qui me rongeait le cœur a du moins déjà disparu.

Et il reprit son pas alerte jusqu'à ce qu'il

fût près de la porte d'Avroy, où l'affluence des passants le rappela à la conscience de lui-même.

Il ralentit peu à peu sa marche, son esprit se calma et il se mit, autant que son agitation le permettait, à chercher comment il justifierait sa longue absence aux yeux des demoiselles de Warfuzée. Il se demanda aussi ce qu'il dirait à Claire, si, selon ses habitudes, elle lui fournissait l'occasion de lui parler en toute confiance, sans que ses sœurs l'entendissent.

Il se sentait porté à avouer franchement les causes de son chagrin, et à lui arracher aussi une explication qui lui permit d'espérer, ou lui ôtàt toute illusion vaine. Mais le jeune homme, si courageux dans les autres circonstances de la vie, était faible dans les choses

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du cœur. Un pareil aveu l'effrayait d'avance, •t, rien que d'y penser, le cœur lui battait violemment.

Sa main tremblait lorsqu'elle souleva le marteau de fer de la porte du comte.

— Ah! bonjour, monsieur Laruelle! s'écria Gobert qui vint lui ouvrir. Entrez ! Quel plaisir de vous revoir !

Daniel demanda si les demoiselles de Warfuzée étaient chez elles.

— C'est-à-dire, répondit le valet, les trois aînées sont sorties en voiture avec leur père, mais elles ne tarderont pas à revenir. Entrez au salon, monsieur- Laruelle, vous y trouverez mademoiselle Claire. Elle sera bien joyeuse, car, depuis que vous ne venez plus ici, toute sa gaieté a disparu.

Daniel, hésitant, balbutia quelques excuses; mais bientôt il rassembla tout son courage et dit d'un ton résolu :

— Soit, Gobert, conduis-moi auprès de ta jeune maîtresse.

Le valet le précéda dans le vestibule, ouvrit une porte et annonça :

— M. Daniel Laruelle !

Le cœur du jeune homme battait violemment; il se sentait oppressé par une crainte indéfinissable; mais, avant qu'il eût eu le temps de s'avancer jusqu'au milieu de l'appartement, Claire, qui était assise auprès de la fenêtre, s'élança vers lui en poussant un cri de joie, lui prit les deux mains et lui dit avec émotion :

■— Ah ! monsieur Daniel, vous voilà enfin!

que je suis heureuse ! Venez, venez, près de la fenêtre, il faut que je vous gronde. Asseyezvous... Pourquoi m'avez -vous fait souffrir ainsi et laissée devenir malade, tandis que votre seule présence suffisait pour me consoler et me guérir?

Sa voix s'altéra; les larmes lui vinrent aux yeux et un profond soupir souleva sa poitrine.

— Daniel, poursuivit-elle, que vous ai-je fait pour que vous ayez repoussé toutes les instances de mon père? Oui, oui, bien cruellement repoussé; car mon père vous a dit combien j'avais de chagrin ; il vous a supplié de venir me consoler, et vous, vous m'avez sans pitié abandonnée à mes douleurs. Si j'ai, sans le Savoir, prononcé un mot qui ait pu vous blesser, oubliez-le, et pardonnez-moi.

Daniel, tout tremblant, regardait la jeune fille dont les yeux humides étaient fixés sur les siens. Il était si ému, qu'il lui fallut fairo un violent effort pour retenir ses larmes,

— Glaire, répondit-il, si la fatalité m'a rendu cruel envers vous, j'étais bien plus cruel encore envers moi-même. Ce que j'ai souffert, ma douleur, mon désespoir, je ne saurais les dépeindre.

— Vous! pourquoi, Daniel?

— Pourquoi, pourquoi! balbutia-t-il, je me croyais le plus malheureux des hommes; je portais un poignard dans mon cœur.

— Ciel, vous m'épouvantez ! dit la jeune fille.

— C'était une erreur de mon esprit, Claire ; mais cette erreur me rendait tellement malheureux, que je voulais mourir.

— Pauvre Daniel ! Vous auriez donc souffert plus que moi. Mais la raison?

— La raison, Claire? Je croyais que vous m'aviez repris votre amitié.

— Quelle idée ! Serais-je donc coupable de quelque?...

— Je croyais que vous me haïssiez, Claire.

— Mais comment est-il possible de se tromper ainsi! Moi, vous haïr, Daniel? Vous si bon, si généreux, vous le sauveur de mon père? Oh ! ce n'est pas bien, Daniel, de me croire ca pable de tant d'ingratitude et d'injustice! Je devrais me fâcher; que vous ai-je jamais dit @u fait qui vous donne le droit d'avoir si mauvaise opinion de mon cœur ou de mon ca ractère? Je croyais, monsieur Daniel, que vous aviez plus d'estime et d'affection pour

votre pauvre amie. Hélas! moi qui étais si heureuse de vous revoir, voilà que vous me déchirez le cœur sans pitié.

Elle cacha son visage dans ses mains pour ne pas laisser voir ses larmes.

Daniel ne trouvait pas un mot; sa tête se perdait, il regardait en silence la jeune fille tout en pleurs et essayait de trouver le courage nécessaire pour lui faire l'aveu qu'il avait sur ses lèvres. Il respira avec force et dit d'une voix dont le trouble trahissait une émo^ tion profonde :

— Glaire, ne pleurez pas, et pardonnezmoi la douleur que je vous cause malgré moi. Je voudrais vous expliquer les motifs de mon égarement; mais je n'ose... et pourtant ce serait le seul remède à nos maux, le seul qui

puisse faire cesser le malentendu qui vous a si cruellement fait souffrir et qui vous ferait souffrir encore davantage s'il se prolongeait. Ah ! si j'osais vous ouvrir mon cœur!

— Parlez, Daniel, parlez, s'écria-t-elle, vous me faites trembler.

— Eh bien, j'essayerai de vous faire toucher du doigt la plaie dont mon cœur a saigné. Mais, je vous en supplie, Claire, si mon espérance vous paraît trop ambitieuse et vous blesse, pardonnez à ma pauvre âme exaltée,.. Souvenez-vous qu'un jour, dans le jardin de M. de Saizan, vous m'avez parlé du château de Warfuzée : vous m'avez attendri par le tableau touchant de la douce vie que vous y avez menée. Depuis lors, mon esprit s'égare en des rêves enchantés. Je me vois riche, en

possession d'un beau château, sur une haute montagne, non loin des bords de la Meuse qu'il domine. Tout ce qui peut réjouir les yeux et le cœur s'y trouve réuni : montagnes et vallées, eaux vives, fontaines jaillissantes, rochers abrupts, campagnes fertiles, boks épais, oiseaux et fleurs, air et espace, soleil radieux et frais ombrages... C'est là que je vis en imagination, loin du bruit de la ville, loin de toute lutte, de toute haine, heureux dans un paradis de paix, d'amitié, d'amour, plein de reconnaissance envers Dieu...

À cette peinture enthousiaste, Claire avait découvert son visage et écoutait avec émotion. Elle poussa enfin un cri de joie et dit :

— Ah '.Daniel, quel rêve enchanteur!... Et... vous vivez tout seul dans ce paradis terrestre?

— Non, Claire. Dans mon rêve, j'ai une compagne qui ne nie quitte jamais. Ses idées sont les miennes, son cœur bat à l'unisson du mien. Elle est plus belle que les roses qui s'épanouissent sous nos pas, plus pure que les lis qui ouvrent leurs calices pour attirer un de ses regards, plus tendre que la tourterelle, vivante image de l'amour sous les ombrages de la forêt...

La jeune fille se leva, recula d'un pas, et balbutia d'une voix à peine intelligible :

— Cette femme , cette femme si complètement heureuse?...

— Pardonnez, Claire, dit le jeune homme en lui tendant les moins, pardonnez. Cette femme adorée, c'est vous !

Claire jeta un cri et s'affaissa sur une chaise.

— Moi, murmura-t-elle, moi ! cette femme l'objet de vos rêves, c'est moi, moi, Claire de Warfuzée !

< — Ma hardiesse et mon orgueil vous blessent! dit Daniel en soupirant d'un air découragé. Je comprends; mon sort est décidé. Plus de paix, plus de consolation pour moi ici-bas. Je vous ai donné le droit de me haïr.

Et sa tête retomba sur sa poitrine.

— Que dites-vous, Daniel ? s'écria Glaire. Vous haïr? Ah! cela me serait impossible, lors même que vous me feriez du mal. Votre paradis n'est qu'un rêve, mais je rends grâce au ciel que, même dans un rêve, vous ayez pensé à moi.

Une vive rougeur couvrit son front et elle baissa les yeux.

— Merci! ô merci! murmura Daniel à qui l'émotion coupait presque la parole : ainsi vous me croyez digne de tant de bonheur? Vous ne m'interdiriez pas l'espoir de voir ce rêve se réaliser un jour?

Claire se leva soudain ; l'expression de son visage était calme et grave.

— Daniel, dit-elle, vous avez un noble et sensible cœur. Vous comprendrez donc que nous ne pouvons causer plus longtemps de ces choses-là. Quittez-moi pour aujourd'hui, je ferai connaître à mon père mes vœux et les vôtres. C'est à lui seul de décider si votre rêve peut devenir une réalité.

— Quoi ! Claire, vous consentiriez?...

— À jouir du bonheur que vous avez si

poétiquement dépeint, à mener une vie si

douce, si heureuse et si tranquille ? Ah ! Daniel, qui pourrait le refuser?... Mais partez maintenant, mon ami, soyez raisonnable.

— Eh bien, je pars, dit le jeune homme, je m'en vais le cœur inondé de reconnaissance. Mais il me vient une idée. Ne vaudrait-il pas mieux, Glaire, que mon père vînt d'abord parler à M. le comte? car il pourrait s'élever certains obstacles matériels que nos parents seuls peuvent lever...

— Ah ! j' entends la voiture qui revient s'écria la jeune fille. Restez, Daniel; si une occasion se présente, je parlerai à mon père en votre présence... Vous semblez effrayé? Pourquoi donc?

— Je vous en prie, Claire, attendez encore, jusqu'à ce que mon père en ait parlé au

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vôtre. La chose n'est pas si simple ni si facile que vous le croyez.

— Maintenant, Daniel, soyez calme et tenezvous bien ; voici mes sœurs.

Les demoiselles de Warfuzée, suivies de leur père, saluèrent le jeune homme avec de bruyantes félicitations sur son retour. Warfuzée lui serra cordialement la main et le remercia d'avoir enfin tenu sa promesse.

Daniel, encouragé par ces témoignages d'amitié, se sentit fort et répondit de son mieux aux questions qu'on lui adressa. Il se défendit même, sans trop de timidité, contre les remarques moqueuses des jeunes filles, qui prétendaient que Claire et lui avaient l'air sérieux comme s'ils s'étaient querellés.

Le comte, après ces premières politesses, sonna et demanda à Gobert si l'on n'avait pas apporté de lettres pour lui.

Le valet lui en remit deux ou trois.

— Excusez-moi, mon cher Laruelle, dit le comte qui avait pris un siège; dans un instant je suis à vous. — Ah! ah! mesdemoiselles, continua-t-il en regardant la première enveloppe. Une lettre de votre frère Albert.

Les jeunes filles le regardèrent avec curiosité ; mais lui, après avoir ouvert la lettre, se mit à lire avec une agitation croissante.

— Qu'est ceci? dit-il en pâlissant. Impossible ; une pareille trahison !

— 0 ciel! est-il arrivé malheur à notre pauvre frère ?

Le comte se leva, et se fit violence pour cacher son épouvante.

— Non, non, ce n'est rien, répondit-il. Des affaires politiques, des secrets d'État qui me préoccupent et m'inquiètent. Ne me demandez rien pour le moment. Je m'expliquerai tout à l'heure. Il faut que je sorte sur-le-champ. — Monsieur Daniel, veuillez m'excuser.

Il se dirigea vers la porte et dit à Gobert dans le vestibule :

— Non, je n'ai pas besoin de la voiture. Dételez, je reviens à l'instant.

Il traversa rapidement la rue Saint-Adalbert et la place Saint-Paul en grondant sourdement, et s'arrêta bientôt devant la maison du résident français.

Sans laisser au valet le temps de Tan-

noncer, il pénétra dans les appartements et srint avec colère à M. de Mouzon qui s'était levé pour le saluer.

— Ah çà ! monsieur le résident pouvezvous me donner l'explication d'une trahison aussi inouïe? A-t-on perdu la tête à Paris, ou est-ce Satan lui-même qui les inspire? Bien fou serait celui qui servirait le roi de France à ce prix. Mieux vaut être alors son ennemi que son ami.

— Mais, mon digne comte, dit de Mouzon, qu'est -il arrivé? Je ne vous comprends pas.

— Ah ! vous ne me comprenez pas , fît Warfuzée avec une ironie amère, je viens de recevoir une lettre de mon fils Albert, qui m'annonce de Paris la récompense que m'ac-

corde M. de Richelieu pour les importants services que j'ai rendus au roi de France. Elle est belle, la récompense, elle est brillante, elle est royale !

— Vous la trouvez trop faible, seigneur comte, et vous en êtes mécontent ?

— Mécontent? répéta Warfuzée avec un sourire aigre. Vous ne la connaissez donc pas ? Non ? Eh bien, on a arrêté mon fils à Paris et on l'a mis à la Bastille.

— Sur l'ordre du cardinal-ministre ?

— Sur l'ordre du roi, murmura le résident.

— Pourquoi? S'est-il rendu coupable de quelque méfait !

— Non, on Ta jeté à la Bastille comme prisonnier d'État, en otage, pour répondre de ma fidélité. Mais c'est égal, le roi peut faire

périr mon fils, s'il le veut. Je me vengerai. On saura là-bas qu'on ne peut pas impunément insulter le comte de Warfuzée dans son propre sang.

— C'est une triste nouvelle en effet, monsieur le comte; mais calmez-vous, ne vous laissez pas emporter par votre juste ressentiment et par votre douleur. Il y aura bien moyen de rendre à votre fils son honneur et ses dignités.

— Yous croyez, monsieur le résident ? On ne sort pas si facilement de la Bastille.

— Oui, monsieur le comte, mais j'ai des raisons particulières de croire qu'il y a un malentendu; et, quand je l'aurai prouvé làbas...

— • Vous voyez donc bien que vous aviez

connaissance de cette infâme trahison, s'écria Warfuzée avec méfiance et en lui jetant un coup d'œil plein de reproche.

— Non, répondit le résident sans se laisser émouvoir par la vivacité du comte, non, je ne savais absolument rien de ce triste événement-, mais j'ai reçu aussi des lettres de Paris et je devine quelles sont les causes de l'arrestation de votre fils, les causes alléguées, bien entendu.

— Et ces causes, ces prétextes sont. ..?

— Vous ne le croirez pas, mon digne comte, je n'ose presque pas vous le dire, car je reconnais que vous avez le droit de considérer comme une sanglante injure la seule ]>ensée d'une pareille accusation.

— Mais pourquoi tant de détours? inter-

rompit Warfuzée. Vous me mettez à la toiture, monsieur le résident; de quelle accusation parlez-vous?

De Mouzon regarda le comte en face sans intention apparente, et répondit :

— - Vous savez comme moi, mon cher Warfuzée, que l'Espagne entretient partout des espions, même à la cour de France, si bien que le cardinal-ministre lui-même n'est pas sûr de la fidélité de ses serviteurs. Mais vous êtes également convaincu, je pense, que mon roi est aussi à même de savoir ce qui se passe à la cour de Bruxelles, et vous étonnerai^je en disant qu'il a même à son service des gens qui surveillent à Brunies l'emploi des fonds du Trésor?

Le comte eut un léger tressaillement; mais

il cacha son inquiétude sous un éclat de rire et s'écria :

— Mais, monsieur le résident, à quoi bon toutes ces cérémonies pour me dire une chose que je sais parfaitement? Qu'est-ce que le Trésor de Bruxelles peut avoir de commun avec mon fils à Paris ?

— Vous allez le comprendre, ou du moins vous pressentirez le malentendu qui a amené l'arrestation de votre fils. On a reçu à Paris la nouvelle qu'une somme de dix mille livres est sortie de la caisse des fonds secrets de l'Espagne à Bruxelles, et que cette somme a été envoyée à Liège par l'intermédiaire de certaine personne. Ah ! vous avez des raisons de vous indigner, mon cher comte. Ce n'est presque pas croyable, mais c'est ainsi : on

croit que cet argent, ces dix mille livres, sorties des caisses du Trésor à Bruxelles, vous étaient destinées. Je sais bien que cela ne peut pas être vrai, mais vous comprenez qu'une pareille nouvelle, quoique fausse, a dû mettre le cardinal-ministre dans une violente colère.

Warfuzée, qui jusque-là avait écouté, pâle, immobile et les dents serrées, éclata tout à coup en reproches, et, malgré les efforts du résident pour le calmer, il donna un libre cours à sa colère. Il répondit qu'en effet il avait reçu de l'argent de Bruxelles, mais en payement d'une ancienne créance; il pouvait nommer la personne, une personne honorable et connue, un négociant qui ne s'occupe que de son commerce... Mais, puisqu'on osait

lui faire une si grave offense par cette supposition blessante, il croyait au-dessous de sa dignité de donner de plus amples explications. En un mot, il accusa, il menaça, il parla de vengeance avec une indignation si bien jouée, qu'il parvint à éveiller des doutes dans l'esprit de Mouzon, et peut-être à le tromper complètement.

Quoi qu'il en fût, le résident l'assura qu'il allait écrire immédiatement à Paris de la façon la plus pressante, pour affirmer à Richelieu que l'avis qu'il avait reçu était faux et qu'il fallait mettre sans retard le fils de Warfuzée en liberté. Par la même occasion, il rappellerait les éminents services que le comte venait de rendre, et demanderait la récompense qu'ils avaient méritée.

Après avoir reçu du résident les plus brillantes promesses, Warfuzée se laissa calmer en apparence, mais il prétexta qu'il avait besoin de repos après une si vive agitation et qu'il lui fallait rentrer chez lui. Il ajouta qu'il attendrait avec confiance le résultat des démarches de de Mouzon, persuadé que ce dernier saurait bien lui faire rendre la faveur du roi et faire mettre son fils en liberté.

Ils se serrèrent la main et se quittèrent de la façon la plus cordiale.

Warfuzée, arrivé au bout de la rue des Clarisses, tourna à droite du côté de la Meuse, et se mit à marcher avec agitation le long des quais. Mais, même sur cette promenade déserte, il y avait encore trop de monde. Il voulait respirer en pleine liberté, loin des

oreilles qui pouvaient entendre les sourdes imprécations échappées à sa colère, loin des yeux qui pourraient voir la tempête qui grondait dans son sein.

Il dépassa le pont des Arches et marcha jusqu'au quai Saint-Léonard. Là , sous l'ombrage des arbres, à moitié caché à la vue des rares promeneurs, il s'assit sur un banc de pierre et laissa ses regards errer au fil de l'eau. 11 y resta une grande heure, haletant et plongé dans des réflexions qui devaient être bien tumultueuses, à en juger par les paroles sans suite et les interjections furieuses qui sortaient de sa poitrine, tandis qu'il se passait la main sur le front.

Naturellement le nom de de Mouzon revenait de temps à autre dans son monologue;

mais comment se faisait-il qu'il y mêlât avec presque autant d'amertume le nom de son ami et protecteur Laruelle? Quel sombre projet formait-il donc?

Depuis quelque temps , il se tenait immobile sans qu'un mot ou un geste vînt trahir ce qui se passait dans son esprit, lorsque tout à coup il se leva et s'écria avec les signes de la joie la plus vive :

— Oui, oui, le moyen est trouvé, ah!

l'on saura ce qu'il en coûte de m'offenser et de se moquer de moi, et alors je serai remis en possession de mes biens, de mes honneurs, de mes dignités. Le sort propice me ramènera dans la voie que je n'aurais jamais dû quitter. Si je réussis, le monde sera étonné de mon habileté et de mon courage.

Il retourna le long des quais, traversa rapidement les rues de la ville et atteignit bientôt sa maison.

— Gobert, dit-il, ne laisse entrer personne, je ne veux être troublé en aucune façon, entends-tu?

Il se mit a écrire sans ôter son chapeau ni son épée; sa main courait sur le papier sans qu'il eut besoin de s'arrêter pour chercher ses phrases, car, lorsqu'il signa sa lettre au bout d'un quart d'heure, il n'avait pas hésité une seule fois. Avant de la cacheter, il la parcourut encore une fois des yeux et, arrivé à la dernière page, il lut à voix basse :

« Comme je vous le disais, venez par le bateau de Namur. Il y a une raison. Faites-

vous descendre à Quinquempoix, vous m'y trouverez et je vous dirai l'affreuse trahison qui se trame ici contre le roi d'Espagne. Je ne veux confier ce secret à personne autre que vous. Si vous ne venez pas, Liège est perdu à jamais pour le prince-évêque. Ainsi, écrivez-moi immédiatement, mon digne monsieur Devrièse, quel jour et à quelle heure je puis vous attendre. Je vous en prie, ne refusez pas. Votre bonheur, votre élévation et la mienne en dépendent. »

Il écrivit sur l'adresse le nom de « monsieur Dupuis, marchand à Namur », cacheta sa lettre, se leva et sonna.

— Gobert, dit-il, tu sais bien ce magasin de draps de la rue Féronstrée, où il y a un éléphant d'or ?

— Sans doute, monsieur n'a pas oublié que j'y suis déjà allé une fois.

— Eh bien, tu remettras cette lettre entre les mains du marchand lui-même. Mais non, donne, je dois sortir, la rue Féronstrée est sur mon chemin ; je veux faire connaissance avec le marchand. Il prit la lettre des mains de Gobert, qui le suivit d'un air étonné, tira la porte après lui, et disparut sous les arbres de la place Saint-Jean.

44 LE GUET-APEN-S

Daniel était assis sur le banc rustique dans le jardin de son père et ses yeux se fixaient avec espoir sur la porte de la maison.

Une vieille dame entra dans le jardin. Le jeune homme se leva, alla à sa rencontre et lui serra la main avec tendresse en disant :

— Eh bien, ma chère mère, vous apportez une bonne nouvelle, n'est-ce pas? Mon père a consenti ? Vous secouez la tête : aurait-il refusé?

— Ni l'un ni l'autre, répondit-elle. Ton père veut mûrement peser la chose avant de prendre une décision : je ne le le cache pas, Daniel : il espère pouvoir t' amener par ses conseils à renoncer à un mariage qu'il ne juge ni avantageux ni convenable.

— 0 ma mère, s'écria le jeune homme, ce serait me condamner à une vie amère et inconsolable ! Vous, à qui j'ai entièrement ouvert mon cœur, vous en êtes toujours convaincue !

— Oui, mon fils, aussi je ne doute pas que nous ne réussissions, si tu te tiens ferme dans ta résolution, si tu ne laisses pas croire à ton père que le temps et les conseils pourraient triompher de ton amour. Va maintenant auprès de lui, aie bon courage. J'ai, autant que possible, préparé le terrain.

— Mais, ma mère, murmura-t-il, maintenant mon père est encore agité; il peut être mal disposé; si j'ajournais ma tentative jusqu'à ce soir ou demain matin?

— Non, Daniel, il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. D'ailleurs, ton père t'attend... On dirait vraiment que tu as peur. Un homme comme toi, qui n'a pas tremblé en voyant la mort en face ! Mais, dans les affaires de cœur, le plus fort devient pareil à un enfant craintif. Il en est toujours ainsi... Allons, allons, en avant... Cela ira bien.

Et elle le poussa vers la maison en riant.

Daniel la remercia par un tendre regard et répondit en s'arrêtant devant la porte de la maison :

— Ma chère mère, que vous êtes bonne

pour moi ! Si Dieu me donne le bonheur rêvé, comme nous vous aimerons tous deux !

— Bon, bon, je le sais bien, flatteur, dit-elle tout émue. Entre, je t'attendrai ici avec autant d'inquiétude et d'espoir que si c'était moi qui désirais me marier.

Daniel entra. A la porte du cabinet de son père, il s'arrêta un instant pour recueillir ses idées et son courage, puis il poussa la porte avec résolution.

Le bourgmestre regarda son fils avec un léger sourire et dit :

— Eh bien, mon pauvre Daniel, quelle idée étrange ! du moins, à en croire ta mère, car son amour pour toi la porte sans doute à exagérer les choses. Une Warfuzée ! peste ! on pourrait être plus modeste dans son choix.

— Par pitié, mon père, ne plaisantez pas, dit le jeune homme. Vos paroles me font mal. Mon amour est si profond et si sincère, que la moindre moquerie de votre part me déchire le cœur.

M. Laruelle secoua la tête et parut surpris de l'altération de la voix de Daniel. Il lui dit d'un air pensif et comme se parlant à luimême :

— Oui? En sommes-nous là? J'aurais dû le prévoir ; mais les soins politiques, les nombreux devoirs de ma place ne me laissent, hélas ! pas le temps de veiller sur ma propre maison. Je supposais bien qu'il devait y avoir une certaine inclination entre toi et la plus jeune des demoiselles de Warfuzée. Mais j'étais assez simple et assez confiant pour croire

qu'un sentiment calme, fondé sur la reconnaissance et sur une certaine analogie de caractères, n'aurait jamais éveillé en toi des vœux si ambitieux et si dangereux. Je le pense encore. Tu as un bon cœur et un esprit raisonnable. Après avoir pesé et examiné la chose avec moi, tu renonceras peut-être à un projet qui peut devenir pour toi une source de déceptions amères, et pour moi, de grandes humiliations.

— Ne l'espérez pas, mon père, répondit tristement Daniel. Toute ma vie est là pour témoigner de mon respect pour vous, mais aujourd'hui je ne puis pas suivre votre conseil. Si vous me refusez le bonheur que j'implore de votre amour, je me soumettrai; mais vous m'aurez condamné à un déses-

poir immense et à une douleur éternelle.

— Ah ! mon cher Daniel, tu prends la chose au tragique, répondit le bourgmestre avec bonté. On parle toujours ainsi lorsqu'on est touché au cœur ; mais, si profonde que soit cette blessure, le temps et la raison la guériront.

— Pourquoi, mon père, vous montrer si impitoyable? cela ne vous est pas naturel. Si vous saviez combien votre incrédulité me fait souffrir? Accusez-moi d'égarement, de témérité et d'orgueil, mais ne doutez pas de la profondeur, de la force de mes sentiments. Et dire que, hier encore , je croyais que le choix de mon cœur vous réjouirait.

— Me réjouirait? reprit le bourgmestre étonné.

— Oui, mon père; n'avez -vous pas, en ma présence, depuis qu'elle est ici, parlé cent fois avec éloge de Claire de Warfuzée? N'avez-vous pas exprimé votre admiration pour sa beauté, son amabilité, sa candeur, pour le charme inexprimable qu'elle exerce, sans le savoir, sur tous ceux qui l'approchent, et qui lui gagne tous les cœurs ? Ce sont vos propres paroles? et si, à votre âge, chargé de soins et de travaux comme vous l'êtes, vous n'avez pu rester insensible à tant de séductions, comment aurais-je pu, moi qui suis jeune, résister à un pareil enchantement ?

— Tu es éloquent, Daniel, dit le bourgmestre, et, certes, s'il n'y avait pas de raisons pour étouffer la voix du cœur, je bénirais Dieu d'avoir choisi pour compagne à mon fils

unique un ange si pur. Ce n'est pas là l'obstacle. Elle est de sang noble; nous ne sommes que des bourgeois...

— Mais cela n'est pas un obstacle, mon père, objecta le jeune homme. Moi-même, je l'ai cru longtemps et j'en ai souffert plus que je ne puis dire. Ma crainte était vaine. Claire n'y attache aucune importance. Au contraire, elle désire une vie tranquille et modeste.

— Oui, Claire, c'est possible; l'amour est aveugle; mais son père, Daniel, oubliera-t-il la distance?

— Il donnera son consentement avec joie, dit le jeune homme.

— Tu le crois?

— Ne voit-Oin pas souvent de pareils mariages à Liège, mon père?

— A Liège, oui, dans la noblesse liégeoise; mais le comte de Warfuzée appartient à une autre espèce de gentilshommes. Il a passe presque toute sa vie à la cour des souverains. Sa maison est alliée par le sang aux plus grandes familles des Pays-Bas. Je suis certain qu'il regrettera profondément d'être forcé de repousser une proposition comme la tienne; car le monde considère un tel refus comme une injure; mais que peut-il y faire, si le respect de son nom et l'opposition de toute sa famille l'y obligent?

— Ne me découragez pas ainsi, mon père, dit Daniel en soupirant. Il est votre ami, vous lui avez rendu les plus grands services. Il se rappellera que j'ai versé mon sang pour le délivrer des mains des Espagnols...

— Lui demander son consentement comme payement de ces services? jamais cela, Daniel!

— Mais, mon père, le comte de son côté a préservé la ville de Liège d'un danger imminent et renversé les projets de méchantes gens qui voulaient vous tuer. Il n'y a donc plus rien à payer entre vous; votre amitié réciproque écartera seule tous les obstacles.

M. Laruelle secoua la tête avec une expression de tristesse.

— Allons, mon père, soyez généreux!

supplia le jeune homme; accordez -moi le bonheur que j'implore de votre bonté! ma reconnaissance sera éternelle.

Le bourgmestre ne répondit que par une interjection sourde; il luttait contre des réflexions qui lui causaient une émotion pé-

nible; au bout d'un instant, il reprit avec une nuance d'amertume :

— Le comte refusera... Il peut refuser. Comprends-tu cela, mon fils? Vois -tu ton père, le chef du libre peuple de Liège, murmurer une timide prière devant un gentilhomme? Entends- tu comment on lui dit ou comment on lui fait comprendre que sa demande est inacceptable, parce que ses parents étaient des marchands, et que ce n'est que du sang roturier qui coule dans ses veines?

— Vous avez trop d'humilité, mon père, et vous méconnaissez votre propre valeur. Le bourgmestre de Liège est l'ami des souverains et des rois, qui le respectent et le flattent!

— Trop d'humilité? répéta Laruelle en le-

vant la tête. Je n'ai pas d'humilité, mon fils; c'est un sentiment de fierté qui m'anime. Si les nobles ont à garder l'honneur de leur race, nous, bourgeois, nous avons également notre dignité à garder. Ce mariage, s'il pouvait avoir lieu, je ne le considérerais pas comme un honneur. Mais, puisqu'il y a encore tant d'inégalité entre les hommes, il vaudrait mieux que chacun restât à son rang. Toi, Daniel, qui es tout mon espoir, — toi que mes rêves paternels voient à la tète du peuple liégeois et qui dois être un jour le premier bourgeois de cette noble ville libre, tu supplies pour devenir le dernier parmi les gens qui s'imaginent avoir reçu en naissant le droit de mépriser les enfants du travail, de l'industrie et du commerce? Quel lot serait le

tien, mon pauvre Daniel ? Tu ne serais parmi eux qu'un intrus à qui son nouvel état n'aurait apporté qu'une tache ineffaçable.

Le jeune homme laissa retomber ses bras et parut entièrement découragé. Dans ses yeux plaintifs, qu'il tenait fixés sur son père, brillaient deux larmes.

Laruelle le regarda un moment avec compassion; puis il lui prit la main et dit avec douceur :

— Allons, mon fils, il faut être plus fort. Si mes paroles t'attristent, c'est parce qu'elles contiennent une vérité qui, je le comprends, ne peut être que bien pénible pour toi.

— Non, mon père, ce n'est pas une vérité, du moins à mes yeux; ce qui me tourmente, c'est votre rigueur envers moi.

— Ma rigueur ?

— Oui, mon père; ce matin, le cœur me battait de joie; je me berçais du doux espoir que vous approuveriez mon projet... Et s'il pouvait s'élever quelque obstacle, j'espérais

que vous, si généreux et si bon, vous m'auriez consolé et encouragé. Comme je me suis trompé ! Vos paroles sont autant de poignards qui me percent le cœur.

Laruelle était profondément ému. Il craignait d'avoir été trop loin.

— Mais, mon pauvre Daniel, dit-il, encore une fois, ce n'est pas moi qui te fais souffrir; c'est la vérité, l'inflexible vérité.

— Puis-je vous démontrer que vous vous trompez tout à fait, mon père ?

— Certainement, je ne demande pas mieux.

— Eh bien, mon père, écoutez-moi sans prévention. Vous rêvez pour moi un lot comme le vôtre. Si votre désir s'accomplissait , je serais un jour bourgmestre de Liège. Moi, au contraire, je prie Dieu de détourner de mes lèvres ce calice d'amertume. Oui, je vous vois, mon père, depuis de longues années, employer votre temps, votre travail, votre intelligence, toute votre existence enfin au salut et au bien de tous. Quelle est votre récompense? L'inquiétude perpétuelle, l'ingratitude, la haine, la calomnie , les tentatives d'assassinat ! Vous n'avez pas un moment de tranquillité. Vos jours et vos nuits sont troublés par les alarmes et la crainte, sinon pour vousmême, du moins pour les intérêts publics dont vous êtes le gardien, et, si les oppresseurs

triomphent jamais du peuple liégois, ce même peuple profanera peut-être le tombeau du défenseur de sa liberté... Je ne veux pas d'une pareille vie. Mon âme n'est pas assez forte pour se charger volontairement d'un tel fardeau. Elle veut le bonheur calme, le repos, la paix.

— En effet, défendre le droit contre la force, c'est se charger les épaules d'une lourde croix ! soupira Lamelle. Mais, si nous raisonnions tous de la sorte, le genre humain ne serait-il pas condamné à un esclavage éternel? Et n'y a-t-il pas quelque douceur dans la conviction qu'on se sacrifie à l'accomplissement d'un devoir difficile !

— Vous dites, mon père, que je serai exposé aux humiliations des gentilshommes?

Cela pourrait être si je fréquentais leur compagnie; mais non, notre plan est fait : Claire ne veut pas que notre bonheur dépende d'autre chose que de nous-mêmes. Nous habiterons une campagne sur les bords de la Meuse; nous y vivrons humblement mais tranquillement, ne prenant que Dieu pour juge, et la nature pour témoin de nos actions ; et, pendant que d'autres se fatiguent et s'exténuent sur la mer orageuse des passions humaines et des luttes politiques, nous jouirons de la douce paix de deux âmes qui ne connaissent d'autre source de bonheur que le repos et l'amour.

Laruelle écoutait en silence les paroles enthousiastes de son fils. Lorsque le jeune homme eut fini, le père resta encore sans répondre.

Daniel, qui se croyait déjà triomphant, saisit la main de son père et poursuivit d'un ton caressant :

— Allons, mon père, prenez une généreuse résolution et chassez les rêves que vous inspirent votre tendresse et votre fierté paternelles. Que serait-ce si de pareils rêves se réalisaient, si je devenais bourgmestre, échevin, ou chef de parti? Éloigné des affaires publiques, vous craindriez et vous souffririez encore pour votre propre fils, qui aurait pris votre place dans la lutte incessante des intérêts humains; triste vie, où Ton n'attend le repos que de la mort ! Accordez-moi , par votre cousentement , le moyen de préparer une retraite à vos vieux jours. Vous continuerez à vous fatiguer, à vous sacrifier pour

la défense du peuple et de la liberté. Je le sais, votre àme forte ne désertera pas le combat. Mais, après chaque effort, après chaque lutte pénible, vous viendrez vous reposer dans notre paradis de paix et d'amour. Le doux sourire et l'aimable parole de ma Glaire rempliront votre coeur de lumière et de joie ; mes enfants — Dieu vous donnera des petits-enfants, mon père ! — essuieront la sueur de votre front, grimperont sur vos genoux, vous délasseront par leurs baisers... Et ainsi, sous l'ombre séculaire des grands arbres, entouré et aimé de tous ceux qui vous sont chers, vous jouirez avec ma mère d'une douce et heureuse vieillesse , récompense légitime d'une vie laborieuse et pénible.

— Daniel, murmura Lamelle, profondé-

bilation n'était pas loin de la place Saint-Jean. Aussi, quelques minutes plus tard, il frappait à la porte de Warfuzée.

Il demanda si le comte était à la maison et pouvait lui accorder un entretien particulier ; Gobert répondit par un signe affirmatif , mais il ajouta qu'en ce moment le comte était en conversation avec quelqu'un et qu'il avait défendu qu'on le dérangeât ; mais cette défense ne pouvait concerner le bourgmestre. Gobert lui ouvrit donc la porte du salon et le pria d'attendre quelques minutes.

A son entrée, Laruelle entendit un petit cri de joie ou de crainte. Il aperçut la jeune Claire de Warfuzée, qui, toute confuse et le front rougissant, se tournait vers lui et lui faisait une profonde révérence.

Le bourgmestre, un peu surpris de cette rencontre, s'approcha de la jeune fille, et lui dit avec un sourire :

— Mes sincères amitiés à ma chère demoiselle de Warfuzée. Si j'entrais sans me faire annoncer, c'est la faute de Gobert. Ma présence semble vous avoir surprise? Pardonnezmoi, je vous prie.

— Non, non, c'est la joie, monsieur le bourgmestre, bégaya-t-elle.

— La joie, mademoiselle? reprit-il, étonné de la franchise de la jeune fille.

— Ah ! voici qui modère mon premier mouvement, reprit la jeune fille avec une moue charmante. Vous me dites : « Mademoiselle, » cela m'attriste. Avant-hier encore, lorsque je vous ai rencontré sur la place Saint-Laurent,

vous m'avez appelée une dizaine de fois Claire, tout court. Vous voyez bien que je les ai comptées.

Le bourgmestre la regarda un instant avec une tendresse réelle. Elle souriait. C'était comme une conversation des yeux que tous deux comprenaient clairement.

— Douce enchanteresse! murmura-t-il à part lui. Ah! il n'est pas étonnant que votre regard seul ouvre le ciel à un cœur digne de vous.

Puis, adressant de nouveau la parole à la jeune fille, il reprit :

— Claire, — Claire, puisque vous le désirez, — vous êtes si franche avec moi, que je voudrais bien vous demander quelque chose. Je suis venu ici pour parler à votre père.

Comprendrez-vous le but de ma visite? Oui sans doute, puisque vous m'avez salué avec un cri de joie; ce que mon fils me disait est donc la vérité ? Si votre père consentait, voudriez-vous rendre Daniel heureux en devenant mon enfant? Vous semblez émue? Répondez-moi, je vous en prie.

— Oh ! la réponse est sur mes lèvres, depuis que mes yeux vous ont vu, dit-elle; mais je n'ose pas. Vous me trouveriez hardie et inconvenante.

— Ne craignez rien, Claire, votre franchise me charme.

— Eh bien, recevez donc ma réponse...

Sur tout, pour toujours ! s'écria-t-elle.

Et elle se jeta au cou du bourgmestre, le serra dans ses bras, et le baisa si tendrement,

que le brave homme, tout attendri, se sentit venir les larmes aux yeux.

Le domestique annonça à M, Laruelle que son maître l'attendait dans son cabinet. Le

bourgmestre, encore tout ému, suivit le valet; Warfuzée vint au-devant de lui, lui serra les mains et le combla des marques de l'amitié la plus vive.

Lorsque tous deux furent assis, Warfuzée demanda :

— Maintenant, mon cher Laruelle, qu'estce qui me procure le plaisir de votre agréable visite ? Une affaire grave ?

— Oui, seigneur comte, une affaire trèsgrave et si difficile à expliquer, que je ne sais par où commencer, répondit le bourgmestre.

— Vous savez, mon ami, que je suis prêt à tout, même à donner ma vie pour la ville de Liège et son noble peuple...

— Ce n'est pas cela, seigneur comte, ce ne sont pas des affaires d'État qui m'amènent. Je viens vous parler de mon fils Daniel et de votre fille Glaire.

Warfuzée le regarda avec étonnement.

— Oui, seigneur comte, ce n'est pas le bourgmestre, c'est le père qui vous parle. Vous avez accueilli mon fils avec une bienveillance extrême. Il a eu de fréquentes occasions de se trouver avec mademoiselle Claire ; votre fille est douce et belle. N'avezvous jamais supposé que mon fils pût devenir sensible à tant de charmes?

— Avec quel sérieux vous me le de-

mandez ? dit Warfuzée. Vous m'inquiétez !

— En effet, seigneur comte, nous n'avons pas été prudents. Nous aurions dû prévoir que deux jeunes gens, tous deux candides et sans expérience, ne pourraient rester longtemps indifférents l'un à l'autre et que petit à petit ils se sentiraient attirés par une sympathie qui jetterait dans leur cœur de profondes racines. Une pareille inclination, si pure qu'elle soit...

— Ah çà ! mon bon ami Laruelle, s'écria Warfuzée en riant, si je ne me trompe, vous employez tous ces détours uniquement pour m'apprendre que M. Daniel est amoureux de Claire ?

Le bourgmestre secoua la tête en signe d'affirmation.

— Eh bien, qu'y a-t-il là de si étonnant et de si terrible? Il me semblait aussi l'avoir remarqué ; mais, depuis que Daniel avait mis fin à ses visites, je croyais m'être trompé.

— Non pas, comte, il avait peur de ses propres sentiments et il s'efforçait de les vaincre. Dans cette lutte, il a souffert cruellement, mais cela n'a servi qu'à redoubler son amour.

— Ainsi, Daniel aime Glaire ? demanda Warfuzée.

— Oui, éperdument.

— Et Claire?

— Elle l'aime aussi ; je crois même que, à cet égard, il n'y a entre eux aucune différence.

— Et c'est là ce qui cause votre inquié-

mandez ? dit Warfuzée. Vous m'inquiétez !

— En effet, seigneur comte, nous n'avons pas été prudents. Nous aurions dû prévoir que deux jeunes gens, tous deux candides et sans expérience, ne pourraient rester longtemps indifférents Pun à l'autre et que petit à petit ils se sentiraient attirés par une sympathie qui jetterait dans leur cœur de profondes racines. Une pareille inclination, si pure qu'elle soit...

— Ah çà ! mon bon ami Laruelle, s'écria Warfuzée en riant, si je ne me trompe, vous employez tous ces détours uniquement pour m'apprendre que M. Daniel est amoureux de Claire?

Le bourgmestre secoua la tête en signe d'affirmation.

— Eh bien, qu'y a-t-il là de si étonnant et de si terrible? Il me semblait aussi l'avoir remarqué ; mais, depuis que Daniel avait mis fin à ses visites, je croyais m'ètre trompé.

— Non pas, comte, il avait peur de ses propres sentiments et il s'efforçait de les vaincre. Dans cette lutte, il a souffert cruellement, mais cela n'a servi qu'à redoubler son amour.

— Ainsi, Daniel aime Claire ? demanda Warfuzée.

— Oui, éperdument.

— Et Claire?

— Elle l'aime aussi ; je crois même que, à cet égard, il n'y a entre eux aucune différence.

— Et c'est là ce qui cause votre inquié-

tude,mon cher Lamelle? s'écria Warfuzée. Nos enfants s'aiment? Tant mieux!

— Tant mieux ? reprit le bourgmestre stupéfait.

— Eh oui ! ils sont au printemps de la vie; l'amour est la fleur du cœur. Et, puisque nous, leurs pères, nous sommes unis si étroitement par l'amitié, laissons nos enfants être amis de la façon la plus naturelle à leur âge.

Le bourgmestre se tut un instant et reprit :

— L'amitié, seigneur comte, peut durer éternellement sans amener un changement dans notre état; l'amour, au contraire, ne peut mener qu'au malheur et à la douleur, lorsqu'il ne peut pas atteindre son but légitime.

— Son but légitime ? dit Warfuzée. Soyez donc franc, bourgmestre. Est-ce un mariage entre Daniel et Claire que vous venez me proposer ?

— Je voulais vous demander , seigneur comte, si mon fils peut se flatter qu'un jour ses désirs s'accompliront, ou bien s'il doit étouffer dans son cœur un amour sans espoir?

— Donnez- moi la main, mon bon Laruelle ! s'écria le comte. Vous semblez craindre que je ne fasse des difficultés! Vous vous trompez, je consens.

— Au mariage de votre fille avec mon fils?

, — Certes. Vous me regardez d'un air incrédule? Ce que je vous dis est sincère. Si je

n'avais pas pensé à tort que l'amour de Daniel pour Claire s'était affaibli, je serais allé moi-même vous prier d'accepter cette union entre nos deux maisons. Je vous étonne? Vous prévoyiez des difficultés?

— Je ne vous le cache pas, seigneur comte : la différence de nos positions sociales...

— J'y penserais bien par rapport à d'autres personnes, mais pour vous, impossible ! Vous êtes bourgmestre de Liège, vous êtes mon meilleur ami. C'est donc une affaire entendue... Cependant, les jeunes gens devront prendre un peu de patience. Je ne puis laisser ce mariage s'accomplir sans en donner connaissance aux principaux membres de ma famille; à mon frère de Renesse surtout, et à ma sœur Laure, qui est abbesse en France.

— Et s'ils s'y opposaient? demanda Laruelle.

— Ils ne s'y opposeront pas, vu les circonstances où je me trouve. En tout cas, ce n'est qu'une formalité pour me conformer aux usages. Je n'ai pas besoin de leur consentement. Ce n'est qu'aux sentiments de mon frère et de ma sœur que j'attache quelque importance . Leurs objections, d'ailleurs, ne m'empêcheraient pas de faire ce que j'ai résolu. Pensez -vous, bourgmestre, qu'il y ait quelque chose au monde d'assez puissant pour me faire oublier ce que je vous dois? Me croyezvous capable de vous infliger, à vous et à votre fils, un outrage sanglant? Ne vous inquiétez donc de rien et regardez ce mariage comme conclu.

— Je vous suis profondément reconnaissant de cette preuve d'amitié, dit Laruelle. Croyez que je ferai tout ce qui est en moî pour que votre enfant soit heureuse. Daniel est mon unique héritier, il sera riche...

— Mais, monsieur le bourgmestre, à quoi pensez-vous? Allez vous parler d'argent? entre nous!

— Soit, vous êtes vraiment un noble caractère, seigneur comte ; je vous demanderai encore une faveur. Daniel attend votre réponse avec une anxiété bien naturelle, sa joie sera inexprimable. Permettez-moi d'aller à l'instant même lui porter l'heureuse nouvelle.

Le comte se leva de son fauteuil.

— Je comprends votre impatience paternelle, dit-il, et je vais également surprendre

Claire. Mais, monsieur le bourgmestre, puisque vous voici, permettez-moi de vous dire un mot d'une autre affaire. Avez-vous appris que les chiroux, à peine vaincus, sont de nouveau en relations avec les Espagnols de Navague et d'Argenteau, afin de préparer de nouvelles attaques ?

— Je ne pourrais le croire, cela me fût-il assuré par un témoin oculaire, répondit Laruelle.

— C'est ainsi pourtant, mon ami ; mais, soyez tranquille, je veille, et je tiendrai bientôt les fils de cette intrigue. Déjà, j'ai trouvé deux ou trois chiroux qui viennent me dire ce qu'on fait dans ces assemblées secrètes, et, dussé-je me faire passer moi-même pour un chiroux, ma reconnaissance pour la ville de Liège me

rendrait capable déjouer un pareil rôle... Je vous en préviens, parce que quelquefois on voit sortir de ma maison un chiroux bien connu... Si par hasard on vous en parlait, riez-:n dans votre barbe; vous savez ce que cela signifie.

— Vous vous donnez vraiment trop de peine, murmura Laruelle. Je crains seulement que vous ne vous exposiez à de graves désagréments. Rien ne vaut mieux, selon moi, que de combattre ouvertement les ennemis de la ville et de la liberté.

— Oui, pour vous, mon ami ; mais, moi, je suis un diplomate.

— Permettez-moi maintenant de vous quitter, dit Laruelle; je suis sur des charbons ardents.

— Promettez-moi avant tout de venir passer la soirée chez moi, avec madame Lamelle et Daniel.

— J'accepte avec reconnaissance et avec joie. Adieu donc, seigneur de Warfuzée, à ce soir.

Le bourgmestre, après lui avoir serré la main, se dirigea vers la rue.

Warfuzée raccompagna jusqu'à la porte, le suivit des yeux un instant, puis rentra dans son cabinet, le visage animé d'une expression singulière ; on eût dit un défi de haine ou un sourire ironique de triomphe.

82 LE GUfclï APENS

Madame Laruelle et son fils étaient dans le grand salon de leur demeure et surveillaient des ouvriers qui apportaient de nouveaux meubles.

C'étaient des fauteuils, des chaises et des canapés en noyer sculpté, recouverts en velours d'Utrecht vert, et une table massive, admirablement travaillée. Daniel regardait ce magnifique mobilier avec un sourire de satisfaction, mais il était en même temps si absorbé et répondait si peu aux joyeuses exclamations de sa mère, que celle-ci le crut dominé par quelque pensée mélancolique.

Elle laissa partir les ouvriers et demanda à son fils :

— Daniel est-ce que ce beau mobilier ne te plaît pas? Tonpère lui-même en a choisi le dessin ; il n'y avait rien de plus cher.

— Il me plaît beaucoup, ma mère, répondit Daniel, et je suis bien certain que Claire n'en sera pas moins satisfaite. Vraiment vous êtes trop bons : nous voulons vivre sans luxe, et vous allez nous meubler une maison, comme si nous étions des enfants de princes. Cette pendule et ces candélabres ne sont-ils pas trop grands, trop riches et trop beaux pour orner l'habitation d'un bourgeois?

— Cela ne regarde personne, dit-elle en riant, pourvu que, Claire et toi, vous en

soyez contents. Laissez-moi faire, Daniel; je ferai en sorte que Claire ne regrette pas ce qu'elle a vu dans la maison de son père!.,. Je croyais remarquer, mon fils, que tu étais triste. Ce sont toujours les mêmes pensées qui le chagrinent?

— Oui, mère toujours; mais n'y faites pas, attention. Vous le savez, j'ai un esprit très-impressionnable. Cette nuit, mon sommeil a été troublé par des rêves inquiétants. Il vous faut de meilleures raisons, n'est-ce pas? Eh bien, voilà déjà un mois de passé, et pas encore une décision ! le frère du comte qui ne répond même pas aux lettres qui lui sont adressées! Si le bonheur allait m'échapper!

— LNniel, tu te tourmentes sans motif. Le frère du comte est en Allemagne; on ne sait

dans quel pays. Il ne peut donc pas recevoir les lettres; mais il reviendra bientôt. De plus, le comte ne te dit-il pas qu'il ne demande ce consentement que pour se conformer à Tu sage? Rien ne peut plus empêcher ton mariage, mon fils. Toute la ville le sait.

— Oui, mais cela traîne si longtemps, ma mère ! soupira le jeune homme.

— Longtemps? Écoute-donc, un mariage, ce n'est pas une affaire de semaines, mais de mois. D'ailleurs, c'est depuis hier seulement que nous t'avons trouvé une habitation, et elle ne sera vide que dans deux mois. Tu vois donc bien que l'affaire s'arrange au mieux et qu'en attendant tu ne perdras rien.

— En effet, ma mère, répondit-il , mes în-

quiétudes n'ont sans doute aucun fondement ; mais je ne puis empêcher mon imagination de travailler : je suis si étonné de mon bonheur, que j'ai peine à y croire. Vous avez vu

la maison de M. Xhovemal? Est-elle belle? — Voilà dix fois depuis hier que tu me fais

répéter la même chose. Attends que le comte vienne avec sa voiture, nous irons la visiter tous ensemble. Prends patience, une demiheure tout au plus. D'ailleurs, tu n'y demeureras que jusqu'au jour où, la paix signée, on pourra aller habiter la campagne sans danger. Tu demandes si elle est belle? Mais elle est située sur le mont Saint-Martin, non loin de celle du baron de Saizan. Elle a un jardin d'où Ton a vue sur toute la ville et sur le mont Cornillon. Que peux-tu désirer de plus?

J'ai même idée qu'une fois installé, tu ne voudras plus la quitter.

— Ah ! que le frère du comte se hâte donc de donner son consentement! murmura Daniel à part lui.

— Rêveur opiniâtre ! s'écria madame Laruelle, ce consentement n'est pas nécessaire, tu le sais bien, mais tu es impatient et tu voudrais être marié dès demain, n'est-ce pas?

— Ah! j'entends une voiture s'arrêter devant la porte, s'écria le jeune homme dont les yeux brillaient de joie. Peut-être le comte.

— Oui, et Glaire! Viens à leur rencontre. La porte s'ouvrit, et le comte de Warfuzée,

suivi de ses quatre filles, entra dans le salon. Après l'échange des saluts d'usage, madame Lamelle dit :

— Eh bien, mesdemoiselles, vous qui avez fréquenté la cour et qui êtes habituées à voir tant d'objets de luxe, ne trouvez-vous pas ce mobilier de bon goût? J'attache beaucoup de prix à votre opinion ; mais je suis bien sûre d'avance de votre approbation.

On fit quelques pas dans le salon. Claire trouvait tout trop cher et trop beau, tant elle était enchantée. Elle remercia madame Laruelle et son fiancé dans des termes pleins de douceur et d'amabilité. Ses sœurs, excepté l'ainée, rendirent aussi justice à la richesse et au choix de l'ameublement. Quant à Elisabeth, elle pinça les lèvres et haussa les épaules.

— Y manque-t-il quelque chose, mesdemoiselles? demanda la mère de Daniel; veuil-

lez me le dire. Il nous sera peut-être possible de suivre votre bon conseil.

— Oui, madame, répondit Elisabeth, ce bois de noyer sombre, sans aucune dorure, et ce velours vert foncé me paraissent trop bourgeois.

Le comte lui jeta un regard sévère.

— Mais que dis-je? où ai-je donc l'esprit? s'écria-t-elle, je me crois encore à la cour. Certes, ce mobilier est magnifique, et, quant au dessin et à la forme, ils sont irréprochables. D'ailleurs, cette splendide pendule, ces candélabres, ces glaces et ces cadres ont bien assez de dorures.

Pendant ce temps, Daniel faisait à Claire une description poétique de la maison située sur le mont Saint-Martin. Il insistait surtout

sur l'agrément d'avoir un jardin au sommet de la montagne, comme celui du baron de Saizan, où il avait causé un jour avec elle de son enfance paisible et des beautés de la nature. Claire se tourna vers ses sœurs et dit à haute voix :

— Toutes ces belles cboses méritent certainement qu'on les regarde longtemps. Mais nous sommes venues ici pour aller voir la maison du mont Saint-Martin. Je suis d'une impatience qui n'étonnera personne. Si madame Lamelle est prête, je la prierai d'être assez bonne...

— M. te bourgmestre est-il à la maison? demanda le comte.

— Non, il est au conseil.

— Eh bien, madame et mesdemoiselles,

dit-il, je mets la voiture à votre disposition. Quant à moi, j'ai à terminer une affaire pressée et je vous quitte, en vous souhaitant beaucoup de plaisir dans votre visite à la maison des fiancés... — Restez, restez, madame, ne vous dérangez pas.

Mais la mère de Daniel le suivit jusque dans le vestibule et demanda :

— Seigneur comte, excusez mon indiscrétion : n'avez-vous pas encore eu de réponse de votre frère?

— Il n'est pas revenu d'Allemagne, madame, répondit-il.

— C'est que les jeunes gens deviennent impatients et se chagrinent de cette longue attente ! s'il y avait moyen d'abréger cette incertitude, je vous en serais très-reconnais-

santé. Vous comprenez, n'est-ce pas? une mère est heureuse et souffre avec ses enfants !

— Mais, ma chère dame, s'écria-t-il en riant, de quoi vous inquiétez-vous? Je désire que mon frère ait connaissance de ce mariage avant qu'il soit conclu ; je suis certain de son consentement; mais, le refusât-il, peu importe. Ce n'est qu'un délai très-naturel. On ne se marie pas en poste. Le jour viendra assez vite. Que les jeunes gens dorment sans inquiétude, et vous aussi, madame. Le mariage est résolu et il se fera. N'y pensez pas et gardez votre bonne humeur. A demain, madame, je viendrai probablement voir M. le bourgmestre.

Devant la porte, il donna quelques ordres au cocher, et appela son valet Gobert, qui se

tenait à côté de la voiture. Suivi de celuî-ci, il se dirigea vers la porte d'Avroy et côtoya quelque temps le quai le long de la Meuse, dans la direction du Val-Benoist. Une fois qu'il se vit loin de tous les promeneurs, il s'arrêta jusqu'à ce que son valet fût à côté de lui;' alors , il lui demanda , en reprenant sa marche :

— Gobert, as-tu apporté une bonne dague, comme je te l'avais recommandé ?

— Oui, monsieur; mais cette précaution me rend inquiet... Nous n'allons pas nous battre, n'est-ce pas?

— Non, c'est une mesure de précaution.

Hélas ! mon bon Gobert, peut-être ne le sais-tu pas, mais de grands dangers me menacent. Il y a des conspirations pour m'ôter la vie. Un

ami de Bruxelles vient exprès à Liège, pour me donner des renseignements complets ; nous allons à sa rencontre.

— Au Val-Benoist ?

— Non, nous traverserons la Meuse et nous nous promènerons dans le bois Saint-Laurent. Mon ami arrive de Namur par la barque. ïl en descendra à Quinquempoix. Quant à toi, ne fais semblant de rien, suis-nous à une courte distance et veille sur moi. Si j'appelle à l'aide, accours, et prépare-toi à me défendre.

— Je ne comprends pas très-bien, monsieur, observa le valet. Cet ami vient de Bruxelles à Liège pour vous rendre un service, et vous craignez qu'il n'en veuille à vos jours !

— Ah ! le monde est si pervers et si faux,

LE GLET-APENS 25

qu'on ne peut plus même se fier à son propre frère, dit en soupirant Warfuzée. Entouré de dangers que mes meilleurs amis me suscitent, je regarde autour de moi et je suis même étonné de conserver une si ferme confiance dans ton sincère dévouement, Gobert.

— Monsieur, toute ma vie en est le gage! s'écria le valet. Bon gré, malgré, en bien ou en mal, dans ce qui était juste et même dans ce qui ne l'était pas, je vous ai toujours servi avec fidélité.

— C'est vrai, et je t'ai loyalement et richement récompensé.

— Cela est vrai aussi, monsieur, et je continuerai à vous servir avec le même dévouement jusqu'à ce que vous ayez triomphé des difficultés de votre position actuelle.

— Je le sais, Gobert. Sois tranquillo, le sort te fournira bientôt l'occasion de me donner de nouvelles et plus grandes preuves de ta fidélité. Marchons un peu plus vite. La barque pourrait être passée ; l'heure approche et la navigation n'est pas trés-régulière.

Ils arrivèrent au passage d'eau, au bas du Val-Benoist et entrèrent dans une nacelle. A peine avaient-ils atteint l'autre rive, qu'ils virent la barque paraître dans le lointain et qu'on fit signe au batelier de la nacelle de venir chercher un autre voyageur qui voulait être passé.

Varfuzée et son valet s'arrêtèrent et regardèrent la barque. Ils virent bientôt la nacelle revenir. Elle ne contenait qu'un seul passager

très-simplement et très-bourgeoisement vêtu ; il portait un manteau noir et un chapeau avec une plume sombre, presque invisible. Warfuzée et le passager se reconnurent trèsbien, mais ils ne le laissèrent point paraître. Lorsque la nacelle ne fut pius éloignée du rivage que de quelques brasses, Gobert s'approcha de son maître et lui souffla à l'oreille :

— C'est M. Devrièse ! Maintenant, je comprends votre crainte. En effet, de tels amis ne méritent pas...

— Tais-toi, Gobert, murmura le comte; fais comme si tu ne le connaissais pas, et n'oublie pas ce que je t'ai recommandé.

A ces mots,il se retourna et prit le chemin

qui menait au château de Quinquempoix, le

long de la Meuse, vers le village d'Ougrée.

Pendant ce temps, la nacelle avait abordé et déposé son voyageur. Celui-ci suivit pendant quelques minutes la même route que 1s comte, et parut ne pas faire attention aux deux personnes qui marchaient devant lui. Bientôt Warfuzée arrêta son valet, revint un moment sur ses pas, et dit à Devrièse :

— Ici, il n'y a plus rien à craindre, nous sommes complètement en sûreté. Suivez-moi, je vous conduirai dans le bois. Là, nous pourrons causer en liberté, sans danger d'être surpris par personne.

— Mais cet homme-là, qui est-il ? murmura Devrièse.

— C'est mon valet de chambre, Gobert.

Vous devez l'avoir connu à Bruxelles,

— En effet; mais osez-vous bien confier

vos plus importants secrets à vos domestiques ?

— Gobert est chez moi depuis quinze ans, c'est un serviteur éprouvé, qui se laisserait plutôt tuer que de rien faire qui pût me nuire. En tout cas, il n'est ici que pour veiller à notre sûreté, et il n'entendra pas un mot de notre conversation.

Ils dépassèrent le valet, qui devait les suivre à quelque distance, et se dirigèrent vers le bois Saint-Laurent, qui couvrait de ses arbres serrés et touffus une chaîne de collines voisines.

Au moment où ils allaient atteindre les premières broussailles, Warfuzée dit :

— Je vous remercie de tout cœur, mon cher Devrièse, d'avoir bien voulu entre-

prendre, à ma prière, un si long voyage et de vous être fié entièrement à moi, au point d'être venu sans épée.

— Je suis prêt à tout pour le service de mon roi, vous le savez bien. D'ailleurs, comte, un bon poignard vaut autant qu'une épée, et qui voudrait m'attaquer devrait être bien agile; sinon, il serait étendu à mes pied3, avant de m' avoir touché.

— Je plaisantais, répondit Warfuzée ; il n'y a pas le moindre danger ici, à moins qu'une troupe de pillards espagnols ou une bande de proscrits errants... Mais depuis longtemps on n'a plus signalé leur présence aussi près de la ville.

Devrièse s'arrêta et dit d'un ton grave :

— Avant que je consente à aller plus loin,

je vous demanderai si vous répondez de ma vie sur voire tète ?

— Certainement, sans le moindre doute.

Pourquoi cette question, faite sur un ton si expressif?

— C'est pour vous avertir que l'on a pris des mesures contre toute trahison. Si aprèsdemain je ne suis pas de retour à Bruxelles, ou si je n'ai pas fait connaître les raisons de mon absence, vous ne vivrez pas huit jours de plus. Le poignard qui doit vous frapper dans cette hypothèse est déjà prêt.

Un frisson de crainte et d'indignation fit frémir le comte. Il murmura d'un ton amer :

— C'est donc ainsi que vous récompensez ma confiance? Vous n'avez pas foi dans ma sincérité ?

— Moi ! une pleine foi, vous le voyez bien, mon bon ami. mais c'est le président qui Ta voulu ainsi.

— Me tuer ! dit le comte en ricanant. Qui me tuerait? Il n'y a pas dans toute la ville de Liège une seule personne qui voudrait toucher à un cheveu de ma tête.

— Oui, mais nous avons, au quartier prin* cipal du général Jean Deweert, des hommes qui vont à Liège presque tous les jours et qui sauraient bien choisir le moment favorable. Un entre autres, un homme adroit et rusé que vous vous rappeleriez bien, si je vous le nommais...

— Gilles de Pas ? demanda Warfuzée.

— Gilles de Pas ? je n'ai jamais entendu prononcer ce nom .

— Grandmont, alors?

— Vous savez que Grandmont vient souvent à Liège ?

— Tiens, tiens, mon cher Devrièse , c'est Grandmond qui me tuerait?

— Non pas lui, seigneur comte, mais il préparerait et assurerait le coup.

— Comme vous vous trompez î Grandmont est mon meilleur ami.

— Votre ami ?

— Oui, et il n'est pas rare que je l'emploie pour des affaires difficiles, au profit du roi, bien entendu.

— Comment est-ce possible ? 11 n'y a pas quinze jours qu'il a été à Bruxelles et qu'il a causé longtemps avec moi de la situation de

Liège et de la vôtre. Il n'a rien dit des relations qu'il avait avec vous.

— C'est parce que ce sont des affaires pendantes, indécises, qu'on devait vous dire seulement quand notre but serait atteint; mais maintenant il y a des faits dont l'extrême importance me force à tout vous dire et à invoquer votre assistance. Encore quelques pas et nous trouverons un bon endroit. Avez-vous apporté les fonds demandés ?

— Oui, mais je suis chargé de vous les remettre seulement après que vous m'aurez confié vos secrets.

— Soit, je suis très-tranquille. Voyez là-bas derrière cet épais fourré une chapelle autour de laquelle il y a des bancs ; nous pourrons y causer en toute liberté.

Il fît quelques pas en arrière vers son valet, et lui ordonna de se promener dans le chemin autour de la chapelle et de regarder de tous les côtés pour que personne ne put les troubler. Du plus loin que quelqu'un se montrerait il devait en avertir son maître.

Quelques moments après, le comte était assis à côté de son compagnon sur un des bancs de la chapelle.

— Eh bien, dit Devrièse, parlez maintenant. Votre lettre obscure nous a tous frappé^ de crainte à Bruxelles. Vous m'écriviez que, si je refusais de venir, la ville de Liège et la principauté seraient irrévocablement perdues pour le roi et pour le prince-évêque Ferdinand de Bavière.

■— Avant tout, vous devez me promettre,

mon bon ami Devrièse, que personne que vous, le président et le marquis, n'aura connaissance de ce secret. S'il en était autrement, il en transpirerait toujours quelque chose et cela me coûterait la vie, sans aucun profit pour mon roi. D'ailleurs, si nous sommes prudents, nous pourrons partager entre nous deux seuls les fruits de cet inappréciable service, et je suis bien sûr qu'il vous fera faire un grand pas dans la faveur du roi... Voici donc la grave affaire, grave et fatale, si je n'étais pas là pour payer l'injustice et la persécution par une fidélité inébranlable et un dévouement sans bornes. Vous savez que je suis venu à Liège en fugitif pour me soustraire à l'échafaud dressé par mes ennemis. Le bourgmestre Laruelle m'a accueilli très-

cordialement et m'a soutenu de son influence et de son argent. Naturellement, je me suis trouve obligé d'approuver sa manière de voir et de me montrer dévoué en apparence au parti français. J'ai même, pendant quelque temps, eu l'idée de devenir tout à fait partisan de la France, et peut-être le serais-je devenu, si les intrigues et la trahison que je découvris n'eussent réveillé en moi avec plus de force mon amour pour mon roi. Depuis ce temps, j'ai fait semblant d'être plus porté pour la France que les autres. Cette conduite m'a conquis toute leur confiance et ils m'ont mêlé comme un associé actif à leurs conversations les plus secrètes. Tant qu'il ne s'est agi que de mots ou de choses sans importance, j'ai tout enduré avec patience ; mais,

aujourd'hui qu'on veut trahir mon roi, mon indignation est à son comble, et j'ai résolu non-seulement d'entraver leur odieux projet, mais en même temps de les punir de leur trahison de telle sorte qu'on n'aura plus rien a craindre d'eux.

— En vérité, seigneur comte, vous me faites peur, interrompit Devrièse; dites-moi donc, pour l'amour de Dieu, quel grand danger nous menace à Liège.

— Quel grand danger? Le bourgmestre Laruelle, le résident de Mouzon, le baron de Saizan et quelques-uns des principaux grignoux ont ourdi secrètement une conspiration pour livrer la principauté et la ville de Liège au roi de France, non pas pour un temps déterminé, mais d'une manière définitive,

Liège resterait en apparence libre sous la protection du roi de France, et recevrait une garnison française. Vous comprenez : on déclarerait que l'empereur et le prince-évêque sont déchus de leurs droits, et une puissante armée française pénétrerait dans la principauté pour exécuter cette décision. Un si petit pays ne peut pas conserver son indépendance, sous la protection d'un grand État; on l'absorbe petit à petit, puis on l'annexe une bonne fois. J'avais donc raison de dire que le princeévêque, le roi et l'empereur allaient perdre irrévocablement une de leur plus belles possessions, au profit de la France.

— Le bourgmestre Lamelle ! s'écria Devrièse avec étonnement. Impossible ! Il n'est pas favorable à l'Espagne, c'est vrai, mais

nous savons à Bruxelles qu'il veut avec la plus grande énergie faire respecter la neutralité de la principauté.

— Erreur ! tout cela n'est que ruse et fausseté, dit Warfuzée. Laruelle est la tête et l'àme de la conspiration.

— En êtes -vous bien certain, seigneur comte î

— Comment n'en serais-je pas certain? Je suis un des conjurés. D'ailleurs, le bourgmestre me confie ses pensées les plus secrètes. La récompense de chacun est déjà fixée et promise par le roi. Laruelle sera fait noble avec le titre de baron. De Mouzon devient ambassadeur; de Saizan, gouverneur d'un duché.

— Il faut bien le croire, quelque incroyable

LE GUET-APENS ni

que cela me paraisse. Et ce projet est mûr et arrêté ?

— Oui, mûr et arrêté. Le roi de France forme déjà l'armée qui doit venir occuper la principauté.

Devrièse secoua la tête en soupirant.

— C'est grave ! murmura - 1- il . Auronsnous encore le temps de détourner ce coup fatal?

— Fiez-vous-en à moi. Je veux rendre à mon roi un service si éclatant, qu'il réparera l'injustice dont je suis victime, et m'accordera les faveurs qu'on ne donne qu'à ses plus dévoués, à ses plus fidèles serviteurs. Non -seulement j'empêcherai que la France ne puisse se réjouir du triomphe de sa diplomatie, mais je veux extirper le mal jusqu'à la racine,

ramener le prince-évêque triomphant dans sa principauté et faire en sorte que la. population tout entière se déclare pour l'Espagne et contre la France.

— Mais ce serait un miracle,mon bon Warfuzée !

— Ce miracle, je le ferai !

« — S'il y avait ici un autre bourgmestre que Laruelle, murmura Devrièse d'un air incrédule, peut-être croirais-je plus facilement à votre prédiction; mais lui qui, d'un seul geste, peut faire marcher le peuple comme il veut, comment l'écarter de notre route ?

— C'est là mon secret, du moins le seul secret que je veuille conserver pour moi. Que diriez-vous, si je vous livrais le bourgmestre, de Mouzon, de Saizan et d'autres encore?

LE GUET-APENS itt

— Comment serait-ce possible? s'écria Oevrièse.

— J'y engage ma vie, répondit le comte avec une nuance d'orgueil.

— Mais le peuple de Liège ?

— Tout le peuple n'appartient pas au parti du bourgmestre. Je suis en relations avec les principaux chiroux et je mènerai si bien mon jeu, qu'il doit infailliblement réussir. Nous n'aurons pas à craindre l'influence du bourgmestre, car il sera entre mes mains et ne pourra parler à personne. En cas de besoin même, je puis donner des ordres au peuple en son nom dans le sens de mon projet.

— Mais les moyens, les moyens ? demanda Devrièse; car vous ne pouvez pas être seul le meneur et l'exécuteur de ce plan.

— C'est pour avoir ces moyens, mon cher Devrièse, que je vous ai appelé à Liège. Voici ce qu'il me faut absolument pour réussir. L'empereur d' Allemagne doit me donner un plein pouvoir pour faire et ordonner ici en son nom et pour son service ce que je jugerai utile. Il me faut cette pièce pour avoir tous les chiroux à ma disposition et pour pouvoir réclamer l'aide du général Jean de Weert, sans qu'il ait le droit de la refuser ou ds demander à quoi elle doit servir.

— Voulez-vous donc appeler à Liège les soldats des frontières ? 11 n'y en a pas beaucoup en ce moment.

— Non, non; je ne sais pas encore au juste si j'aurai besoin d'en déranger un seul ; en tout cas, s'il me fallait du secours de ce côté,

il consisterait seulement en quelques hommes choisis. Croyez-vous votre influence assez grande pour me procurer ce plein pouvoir?

— Je n'en doute pas, seigneur comte ; pour prévenir un si grand danger, on se montrera certainement prêt à tout. Mais vous désirez sans doute que ce plein pouvoir vous soit donné par l'empereur ?

— Par l'empereur même.

— Cela exige quelques semaines; pouvezvous attendre aussi longtemps ?

— Oui, mais pas trop longtemps. Je sais que le roi de France a fait savoir qu'il ne peut être prêt avant la première moitié du mois de mai. Nous sommes au commencement de mars, encore deux mois tout au plus. Il faut donc se hâter, car sans ce plein pouvoir je ne puis

ni ne ve*ix rien entreprendre d'important.

— C'est bien, dit Devrièse, dès que j'arriverai à Bruxelles, j'en donnerai connaissance au président et au marquis, et avec leur assentiment je partirai le lendemain matin pour Bonn, afin d'y parler au prince-évêque.

Warfuzée regarda son compagnon dans les yeux et demanda :

— Dites-moi maintenant, la main sur le cœur, mon ami, si j'exécute tout ce plan comme je viens de vous l'expliquer, quelle récompense puis-je attendre de notre gracieux roi?

— D'abord, la révision de votre jugement, la déclaration de votre innocence et la restitution de vos biens.

— Ne me trompera-t-on pas de nouveau ?

Devrièse tira de sa poche un portefeuille et y prit un papier qu'il déplia et donna à Warfuzéc

— Tenez, lisez, dit-il, c'est un écrit du marquis d'Aytona par lequel il s'engage à vous donner la récompense promise. Je ne devais vous le montrer qu'après avoir reçu vos explications.

Un sourire de satisfaction illumina la figure du comte.

— C'est bien, c'est loyal , s'écria-t-il. On réparera le tort que l'on m'a fait, et l'on me rétablira dans mes dignités à la cour. Je le mérite bien ; car ce que je vais tenter doit réussir, sinon , j'y perdrai la vie ; Vous avez apporté de l'argent, monsieur Devrièse 1

— Oui, des ordres de payement sur le banquier Isaac Abrahams.

— Isaac Abrahams ! Mais cet homme estil bien fidèle et bien sûr ? Le résident français sait que vous avez envoyé à Liège cinq mille florins.

— Oui, c'est bien possible; mais nos précautions pour l'avenir sont prises. Il y avait au Trésor à Bruxelles un serviteur infidèle. Il est destitué et mis en prison. Le résident ne sait pas d'ailleurs à qui l'argent était destiné. Ne vous méfiez pas d'Isaac Abrahams, c'est un homme éprouvé.

A ces mots, il donna quelques papiers au comte, qui les examina les uns après les autres, puis les mit dans sa poche et dit en se levant :

— Ainsi le but de notre entrevue est atteint

pour le moment. Promenons-nous un peu £ans le bois et causons comme de vieux

amis.

— Je dois m' excuser, répondit Devrièse. Tout me force à vous dire adieu. Ce que vous venez de me confier est si grave, que je veux être ce soir à Bruxelles. Il fautquejeme hâte.

Ils marchèrent tous deux dans la direction de la Meuse.

— N'attendez-vous pas le retour de la barque de Namur ? demanda Warfuzée.

— Non, je vais directement vers la prévôté de Saint-Gilles. J'ai là un bon ami qui me procurera une voiture pour me conduire sur la grande route de Bruxelles.

— Lorsqu'ils furent près de la nacelle, le

comte dit, en serrant la main de son compagnon :

— Recevez ici mes adieux, cher ami; il faut que nous n'ayons pas l'air de nous connaître; un seul mot surpris pourrait être dangereux, et pour la réussite de mon entreprise, et pour ma propre sûreté. Vous ne sauriez croire corn bien les Liégeois sont méfiants et soupçonneux.

— Eh bien, comte, soyez certain que je n'épargnerai rien pour aider à l'accomplissement de vos souhaits. Au revoir.

Dès ce moment, il marchèrent à quelque distance l'un de l'autre et entrèrent l'un après l'autre dans la passerelle sans avoir l'air de se connaître.

Sur l'autre rive, le comte et Devrièse échan-

gèrent encore un salut. Le premier avec son domestique, suivit le cours de la Meuse ; l'autre se dirigea par un chemin de terre vers les collines qui s'élevaient sur la gauche et montaient jusqu'aux hauteurs de Saint- Gilles.

M. Xhovemal, le propriétaire de la maison que Daniel devait habiter après son mariage, avait l'intention de quitter Liège, pour fixer sa résidence à Bruxelles. Il était même parti depuis la veille pour la capitale des Pays-Bas espagnols, afin d'y chercher une habitation

convenable. En attendant, il avait rassemblé ses meubles dans une partie de la maison et mis l'autre partie, notamment le salon du rez-dechaussée et trois chambres du premier étage, à la disposition du bourgmestre. M. Xhovemal n'avait eu cette complaisance que pour satisfaire l'impatience visible de madame Laruelle et de son fils, qui ne lui cachaient pas leur vif désir de faire des embellissements à la maison.

La joie de Daniel fut grande lorsqu'il apprit cette bonne nouvelle. Sur ses instances, ses parents consentirent à l'accompagner dans sa nouvelle demeure, afin de convenir des dispositions à prendre pour l'ameublement.

En revenant de là, comme ils approchaient,

en causant gaiement, du pied de la Basse- Sauvenière, leur conversation fut interrompue par l'apparition d'un cavalier qui semblait avoir peine à contenir son cheval.

Le bourgmestre et sa suite se rangèrent contre les maisons pour se garer, et regardèrent avec inquiétude le cavalier, qui courait risque d'être jeté à terre.

Cependant, le cheval parut se calmer et s'avança d'une allure régulière vers l'endroit où se trouvait la famille Laruelle.

Tout à coup le cavalier tire de dessous son manteau un pistolet, en braque le canon sur la poitrine du bourgmestre... et, tandis que Jaspar, voyant le danger, s'élance en avant et frappe de sa canne le bras de l'assassin, une détonation retentit dans lame;

le cavalier pique des deux et disparait avec la rapidité de l'éclair»

Daniel, pâle de frayeur, courut vers son père; mais quelle angoisse terrible le saisit, lorsqu'il vit sa mère tomber en jetant un cri de détresse et le sang inonder ses vêtements : la balle l'avait frappée à la tête. Il se jeta à genoux près d'elle, souleva sa tête sur son bras, arrosa de ses larmes sa pâle figure, couvrit son front de ses baisers inquiets et s'écria avec l'accent du plus profond désespoir :

— 0 mon père, plus de bonheur pour nous! Elle est morte... morte, ma mère! Si la balle m'avait frappé, du moins ! mais ce doux ange... Ma mère!... ma mère!

Attirés par le coup de pistolet, beaucoup

LE GUET-APfciNS 125

de gens des rues environnantes étaient accourus, et en un clin d'œil la rue fut pleine de monde.

Le spectacle de la douleur et des larmes du bourgmestre, de Daniel et de Jaspar toucha la foule et fît naître en elle des sentiments de fureur et de vengeance. On entendait déjà quelques voix crier que le sang des chiroux payerait cent fois cet odieux forfait, dont la nouvelle fut bientôt répandue dans toute la ville.

On avait porté madame Laruelle dans une des maisons voisines et l'on avait couru chercher un chirurgien.

Heureusement, il y en avait un trèsrenommé au coin de la rue Montagne; on courut le chercher et il vint à l'instant.

Il trouva madame Lamelle sans connaissance, étendue sur plusieurs oreillers, et entourée du bourgmestre qui essayait d'étancher avec un linge le sang qui coulait de la blessure, de Daniel qui tenait sa froide main contre ses lèvres et la mouillait de ses larmes, et de Jaspar qui s'arrachait les cheveux en maudissant la méchanceté des hommes.

A son entrée, le chirurgien fut salué avec un cri d'espoir et on s'éloigna un peu du lit pour lui laisser le champ libre ; mais tous les yeux étaient fixés sur lui, tous les cœurs battaient d'inquiétude, attendant son premier mot comme un bienfait ou comme une condamnation. Le chirurgien se fit apporter du linge et de l'eau. Il lava la blessure, l'examina attentivement, la banda avec précaution et dit;

— Monsieur le bourgmestre, et vous, mon jeune ami, ne vous désespérez pas ainsi; Tévénement est certainement inouï, mais les suites n'en seront pas graves pour madame Laruelle. La balle Ta frappée de côté et a glissé sur le crâne, qui n'est même pas atteint. Il n'y a donc pas le moindre danger pour sa vie; seulement, la peur Ta fait tomber en défaillance.

Daniel sauta au cou du chirurgien et le remercia avec la même ardeur que s'il avait sauvé sa mère d'une mort certaine.

Puis le chirurgien approcha un flacon des narines de la malade et lui tàta le pouls.

— Son cœur commence à battre; elle revient à elle, dit-il. Soyez calmes, je vous prie, ne l'agitez pas.

En effet, un instant après, madame Laruelle ouvrit les yeux et regarda autour d'elle d'un air inquiet, comme si sa première pensée était de chercher ceux qui iui étaient chers.

Le bourgmestre et son fils se tenaient à côté d'elle et la regardaient avec tendresse.

— Ah ! soupira-t-elle avec un doux sourire, ah ! Laruelle, vous êtes là ! La Providence soit bénie ! — Mon cher Daniel, j'ai cru mourir de peur, parce qu'une balle avait frappé ton père; mais je m'étais trompée.

Ces mots arrachèrent des larmes d'attendrissement et d'admiration à tous les assistants; l'épouse dévouée, la tendre mère ne pensait pas à elle-même ! Seulement, après an instant, madame Laruelle porta la main à

sa tcte et regarda son mari d'un air interrogateur.

Lui et Daniel lui expliquèrent le fait et la rassurèrent en disant que sa blessure était légère et serait guérie en quelques jours. La bonne femme le comprit bien et témoigna le désir de retourner chez elle.

Une voiture attendait devant la porte ei son vœu fut accompli. Après avoir remercié les gens de la maison de leur bonté, le bourgmestre et son fils voulurent porter la blessée dans la voiture , pour les rassurer la courageuse femme refusa leur secours; mais elle était encore si tremblante, qu'elle ne put se passer de l'aide qu'on lui offrait. Son mari et son fils se placèrent à ses côtés, et, sur les instances du bourgmestre , le chirurgien

monta avec eux pour veiller à tout ce qui pourrait arriver, bien qu'il affirmât que sa présence était inutile.

La voiture ne pouvait aller qu'au pas, car la rue s'était encombrée d'une foule immense, et de tous côtés la population continuait d'affluer.

L'attitude de tous ces curieux offrait un coup d'œil étrange. Ils s'interrogeaient les uns les autres avec une agitation fébrile et jetaient autour d'eux des regards effrayés. Quelquesuns avaient les larmes aux yeux; d'autres grinçaient des dents et serraient les poings ; mais tous montraient la même tristesse et leô mêmes regrets, comme si leur propre mère avait été frappée d'une balle meurtrière. Daniel tenait la main de sa mère dans

les siennes et la serrait avec bonheur; il était tout entier à sa joie.

Il ne voyait ni ne savait rien de ce qui se passait autour de la voiture. Le bourgmestre, au contraire, commençait à craindre de nouveaux malheurs. Il connaissait ses compatriotes. Le morne silence de la foule, le sourd murmure qui s'élevait parfois de son sein, pareil à un bruit souterrain, ses regards étincelants, éclairs précurseurs de l'orage, ses bras qui menaçaient, ses poings serrés, tous les signes d'une émeute près d'éclater l'inquiétaient profondément, et en ce moment il avait presque entièrement oublié sa femme, pour ne penser qu'à la conservation du repos public et à la sûreté de ses propres ennemis. Près du pont, la voiture fut obligée de s'ar-

rêter. Les flots du peuple y fermaient le passage, et d'autres voitures arrêtées formaient un encombrement qu'il fallait d'abord laisser écouler.

Laruelle profita de cette occasion pour descendre de voiture et pour exhorter le peuple a la tranquillité. Il dit à la foule compacte dont il fut immédiatement entouré :

— - Amis, je vous remercie du fond du cœur de l'affection que vous me montrez ainsi qu'à ma femme ; car sans doute votre agitation n'a d'autre source que votre attachement pour nous; mais vous vous alarmez à tort; ma femme est si légèrement blessée, que dans peu de jours elle sera complètement guérie.

La plupart écoutèrent avec respect ; seulement, un groupe d'ouvriers parmi lesquels se

LE GUET-APENS 13â

trouvaient quelques mineurs ne semblait pas disposé à suivre le conseil du bourgmestre; l'un de ces derniers qui, à la nouvelle d'un coup de pistolet tiré sur le bourgmestre, était accouru avec sa havresse (pioche), leva cette arme terrible et répondit d'une voix sombre : — Oui, bourgmestre, vous êtes toujours trop bon, nous le savons bien, c'est votre seul défaut; mais nous, nous ne voulons pas qu'on vous tue comme on a tué notre père Beekman. Il est bien certain qu'aussi longtemps qu'il restera un de ces maudits chiroux à Liège, nous ne pourrons pas travailler sans craindre qu'on ne vienne nous apporter sous terre la nouvelle d'un assassinat. Comment préserver de leurs lâches embûches les défenseurs de

notre liberté? Le moyen est bien simple*

Qu'on massacre d'un seul coup toutes ces bêtes venimeuses, pour qu'elles disparaissent à jamais de notre sol.

— C'est vrai, mort aux chiroux ! Ils veulent du sang ? Que le sang coule ! s'écrièrent ses compagnons.

Le bourgmestre éleva la voix :

— Vous êtes mes amis, n'est-ce pas ? Vous ne voudriez rien faire qui pût m'affliger ? Vous ne refuserez pas d'écouter une prière que je vous adresse au nom de votre liberté même? Eh bien, je vous dis que, si vous troubliez la tranquillité de la ville par quelque violence, vous agiriez, sans le savoir, en ennemis de la liberté et en ennemis de votre bourgmestre. Retournez chez vous et restez caimes. Si vous ne voulez pas le faire parce

que je vous le demande en ami, obéissez au moins à l'ordre que je vous donne comme magistrat de Liège.

Tous se montrèrent prêts à obéir aux injonctions du bourgmestre, excepté le mineur.

A ce moment, le passage du pont étant libre, Jaspar vint prier son maître de remonter en voiture.

Quelques voix crièrent : « Vive Laruelle ! » et ce cri se fût sans doute propagé dans la foule, si le bourgmestre n'eût, d'un geste, imposé silence. La voiture atteignit bientôt la rue Saint-Jean.

On conduisit madame Laruelle dans son appartement.

a peine Daniel l'eut-il déposée sur un fauteuil que le comte de Warfuzée, qui, grâce à

son titre de familier de la maison, avait force la consigne, parut avec ses quatre filles. Claire poussa un cri d'angoisse et voulut se jeter au cou de madame Laruelle; mais la vue des linges sanglants la retint. Elle regarda un instant ce spectacle effrayant, puis elle posa la tête contre la poitrine de la mère de Daniel , tandis qu'un torrent de larmes s'échappait de ses yeux.

La bonne dame s'efforça de faire comprendre à Claire que la blessure n'était pas grave et qu'elle avait tort de s'attrister si fort. Daniel se joignit à sa mère; mais, malgré tout ce qu'ils lui disaient pour la consoler, ses larmes continuaient à couler et ses sanglots attestaient l'angoisse de son cœur.

Le comte contemplait la blessure avec une

sorte d'horreur. Était-ce l'inquiétude ou la colère qui lui arrachait des exclamations entrecoupées? Était-ce sa pitié pour madame Laruelle, ou sa haine contre le meurtrier qui faisait pâlir son visage et frémir tout son être?

Tout à coup on entendit un grand bruit de voix devant la porte : ces cris annonçaient que le peuple s'agitait et demandait vengeance.

Le bourgmestre causa un instant à voix basse avec son fils, puis il dit à Warfuzée :

— Seigneur comte, ces bonnes demoiselles veilleront sur ma femme. Vous êtes mon ami et vous ne me refuserez pas votre aide dans ces circonstances graves. Veuillez m'accompagner, je vous prie.

— Je suis tout à votre disposition, répondit Warfuzée, ma vie est à vous.

Ils trouvèrent dans le vestibule et dans l'antichambre plusieurs membres du conseil communal et des chefs des serments qui, à la nouvelle de l'attaque et voyant le peuple prêt à se remuer, étaient accourus prendre les ordres du bourgmestre.

Laruelle leur donna des instructions précises, afin d'appeler sous les armes les chefs des métiers et de protéger les demeures des chiroux contre toute attaque. 11 pria aussi toutes les personnes présentes qui avaient quelque influence sur le peuple de parcourir la ville et de calmer les esprits par de sages conseils.

Lorsque la plupart d'entre eux, obéissant à cette invitation, se furent éloignés, Warfuzée demanda :

— Eh bien, monsieur le bourgmestre, je suis prêt; quel service puis-je vous rendre?

— Mes intentions sont remplies en grande partie. Cependant, seigneur comte, si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, je vous prierais d'aller à l'hôtel de ville. Vous avez une grande influence sur le peuple et vous pourriez contribuer beaucoup à détourner des calamités imminentes. Voulezvous vous assurer si l'on exécute mes ordres, et venir me dire ensuite comment tournent les choses sur les places publiques et dans les rues? vous m'obligeriez infiniment. De mon côté, je descendrai dans la rue pour haranguer le peuple.

— Je ferai tout mon possible pour accomplir votre désir, répondit Warfuzée en serrant

Ja main du bourgmestre. Comptez sur moi comme sur votre ami le plus dévoué.

Le comte traversa la foule pressée sans prêter beaucoup d'attention aux questions qui lui étaient adressées. Il semblait plongé dans de profondes réflexions, et descendit toute la rue Saint-Jean.

Au lieu de prendre la rue du Pot-d'or et de se diriger vers le milieu de la ville, il alla vers la porte d'Avroy et arriva sur le quai, où il se mit à marcher à grands pas, en murmurant à voix basse :

— Quel bonheur que ce stupide assassin ait manqué son coup! — De quelles infimes circonstances dépend la fortune des hommes ! — Formez un projet avec la plus grande prévoyance, avec une prodigieuse ha-

bileté, et un accident inattendu peut tout renverser ! La balle était dirigée vers la poitrine du bourgmestre. Si elle avait atteint son but, tout eût été perdu ; plus d'espoir pour moi : honneur , considération , faveur, richesse, s'évanouissaient pour toujours !... Qui médit que ce maladroit attentat ne se renouvellera pas ? Oh ! si j'avais une réponse de Devrièse!... Il faut me hâter... le bourgmestre mort, on n'aurait plus besoin de moi...

En parlant ainsi, il se retourna vers l'intérieur de la ville et se rendit, sans parler à personne, à l'hôtel de ville, où il demanda en toute hâte quelques renseignements sur l'exécution des ordres du bourgmestre. Puis il porta ses pas vers le pont d'Ile et atteignit bientôt la place Saint-Jean. Là, près de ren-

trer chez lui, il «'arrêta tout à coup avec un sourire étrange, et, regardant d'un air de doute quelqu'un qui marchait sous les arbres, en lui tournant le dos :

— Oui, c'est lui, murmura Warfuzée. Il vient à point nommé.

Et, dépassant rapidement le promeneur, ît lui souffla à l'oreille :

— Suivez-moi, j'ai à vous parler.

Puis il frappa à sa porte.

Lorsque Gobert ouvrit à son maître, il lui dit mystérieusement :

— Grandmont est venu ici cette aprèsmidi ; il avait à vous communiquer quelque ehose de pressé...

— C'est bien, répondit le comte, il me suit. Conduisez-le dans mon cabinet.

LE GUET-APRNS 143

Quelques minutes après, Grandmont se trouvait devant le comte.

— Savez-vous qui a voulu tuer le bourgmestre? demanda ce dernier.

— J'étais venu pour vous annoncer que le fait allait arriver, répondit Grandmont, mais je ne vous ai pas trouvé chez vous. Il était donc trop tard; je n'ai pas d'autres nouvelles.

— Mais qui était l'auteur?...

— Je sais seulement que le meurtre a été comploté dans la forêt d'Hertogenwald ; l'auteur doit être un proscrit. Le roi, princeévèque, et le général n'en savent pas plus que vous, seigneur comte.

— L'assassin est échappé?

— Oui, il était sorti de la ville avant que personne eût songé à lui barrer le passage.

— Pensez -vous, Grandmont, que les mêmes dangers puissent encore menacer le bourgmestre ?

— C'est possible. Si les proscrits ont résolu de l'assassiner, qui peut dire si, dès demain, ils ne feront pas une nouvelle tentative ?

Warfuzée se leva, prit la main de Grandmont et dit :

— Vous êtes mon ami, j'ai des preuves de votre attachement et de votre fidélité. Vous connaissiez M. Devrièse ? il m'a dit lui-même que vous alliez quelquefois à Bruxelles pour lui rendre compte de vos démarches dans la principauté.

— Devrièse vous a dit cela ?

— Lui-même, mon cher Grandmont. J'atends un service de vous. Voulez-vous aller à

Bruxelles, chez Devrièse, avec un message de moi ? Mais il faudra partir à l'instant.

Grandmont s'excusa en alléguant que sa présence à Liège était indispensable. Mais le comte ouvrit sa caisse, lui remit dans la main une poignée d'or et dit :

— Ceci est pour vos frais de voyage ; vous savez, n'est-ce pas, que je récompense largement les services qu'on me rend.

— Je suis prêt à tout, s'écria Grandmont, parlez et je vole pour accomplir vos désirs.

— Voici donc votre mission : Devrièse a promis de me procurer certains papiers qui me sont nécessaires pour l'exécution d'une entreprise d'une grande importance. Vous donnerez connaissance à M. Devrièse de l'attentat dirigé contre le bourgmestre. Dites-lui que, s'il ne

m'envoie pas le plus tôt possible ces papiers, tout sera perdu à Liège pour le roi. Si les papiers sont prêts, apportez-les-moi. S'ils ne sont pas prêts, pressez-le et attendez à Bruxelles, fût-ce une semaine entière. Je vous récompenserai généreusement. Plus tard, je vous dirai en quoi consiste l'entreprise. J'aurai besoin de vos services pour des affaires trèsgraves. Votre fortune en dépend, mon cher Grandmont. A votre retour, je parlerai plus clairement, du moins si vous m'apportez les papiers. Avez-vous compris ce que je désire de vous ?

— Parfaitement, seigneur comte : dans une heure, je serai en route pour Bruxelles.

— Eh bien donc, je vous souhaite un heureux voyage ! Je retourne auprès du bourg-

mestre : il m'attend . Laissez-moi passer devant , je suis pressé.

A ces mots, il sortit de sa demeure et courut vers la rue Saint-Jean.

Le comte de Warfuzée se promenait à grands pas dans son cabinet comme un homme en proie à une vive impatience. Au moindre bruit, ils s'arrêtait et tournait les yeux vers la porte; mais, chaque fois, en voyant son attente déçue, il reprenait sa promenade précipitée. Enfin, se sentant fatigué, il s'approcha de la table et murmura :

— Si Grandmont rencontrait des obstacles à

Navague? Si le général Jean Van de Weert faisait des difficultés pjur exécuter mes ordres?... Impossible, impossible ! Je suis ici le représentant de l'empereur et chacun me doit obéissance comme à l'empereur lui-même !

Cette réflexion, qui plaisait à son orgueil, calma un instant son impatience. Il se jeta dans un fauteuil et feuilleta à la hâte quelques papiers qui étaient classés sur la table dans un dossier.

— Oui, oui, reprit-il d'un air de triomphe, je suis bien le représentant de l'empereur dans la principauté de Liège. Ma volonté fait loi; personne ne peut la méconnaître, pas même le général, car je suis commandant en chef, même de son armée. Quelle puissance! Ah! Warfuzée, si votre projet réussit, vous mon-

terez au faite des honneurs et des dignités, votre renommée et votre grandeur écraseront les envieux qui osaient contester votre habilité et vos talents diplomatiques ! Voici mon pouvoir signé de la propre main de l'empereur et scellé du sceau impérial!... Hier seulement, Grandmont me Ta remis. Comment ai-je employé depuis lors mon temps, si précieux? Mes chevaux en savent quelque chose. Après un moment de réflexion, il reprit : — Quelle idée ! On donnera à cette ville et à la principauté d'autres lois et une tout autre organisation. Tous ces ridicules droits populaires, toutes ces franchises seront annulés. Le prince-évêque, qui ne peut pas séjourner en même temps à Bonn et à Liège, établira ici pour l'administration temporelle un lieute-

nant-gouverneur. Qui sera ce gouverneur ? Quel autre que moi ? Ah ! ah ! alors, j'aurai une cour comme un petit roi et des courtisans et des serviteurs et des flatteurs ! et, si l'un de ces fiers bourgeois ose me regarder sans respect...

Il entendit ouvrir la porte cochère. Il poussa une exclamation de joyeuse surprise et se leva pour aller à la rencontre du visiteur.

Grandmont entra dans son cabinet. Warfuzée demanda :

— Eh bien, eh bien, mon cher Grandmont, comment le général a-t-il accueilli mon ordre ?

— Avec le respect qu'il vous doit, répondit Grandmont. Il m'a permis de choisir moimême les hommes. De vrais lions, seigneur

comte, qui sont prêts à tout pour mériter la récompense promise. Avec des gaillards aussi déterminés, j'irais, s'il le fallait, jusqu'en enfer arrêter le diable lui-même.

— Et combien sont-ils?

— Soixante et quinze.

— Pour quand ?

— Pour cette nuit. Je les irai chercher moimême et serai leur conducteur. Tout est bien calculé.

— On peut être assuré que cette nuit même ils seront à Liège ?

— A minuit; j'en réponds sur ma tête.

— C'est bien, je vous remercie, Grandmont, vous êtes un homme énergique et intelligent; plus tard, je vous élèverai selon vos mérites.

— Me serait-il permis de prendre une chaise, seigneur comte? demanda Grandmont. Je suis irès-fatigué, et, comme je dois retourner à Navague, je voudrais bien me reposer un peu.

— Certainement, mon cher Grandmont, ne vous gênez pas, répondit Warfuzée. Ainsi tout est prêt, c'est demain le grand jour; demain, l'autorité légitime des princes triomphera...

— Oui, comte, demain le peuple séditieux sera mis sous les chaînes... ou nous n'aurons plus d'yeux pour voir l'insuccès de la tragédie.

— Que voulez- vous dire, Grandmont?

— Je ne sais, seigneur comte; mais il me semble que cette affaire est poussée avec trop

de précipitation. Le fruit n'est pas encore mûr... et c'est pour cela qu'il pourrait bien avoir un goût amer.

— Auriez-vous peur ?

— Moi, peur? répondit Grandmonten riant.

C'est un mot que je ne connais pas. Mais, parce que Ton n'a pas peur de la Meuse qui coule sous le pont des Arches, est-ce une raison pour s'y jeter

— Parlez donc clairement !

— Je veux dire, seigneur comte, qu'en voyage on a le temps de réfléchir. Tenter une pareille entreprise à Liège, tout seul, sans être assuré d'aucun concours de la population... Je me demande ce qui se passera une fois aue nous aurons pris le bourgmestre et ses principaux partisans. Il me semble voir le

peuple furieux délivrer nos prisonniers par la force et nous écraser sans pitié sous ses pieds.

— Mais vous n'avez donc aucune confiance dans ma prévoyance et mon espril? s'écria le comte blessé. Me croyez-vous donc innocent comme un enfant? Hier, j'ai vu plus de cinquante des bourgeois les plus influents, des nobles, des échevins et d'autres personnes puissantes. Tous sont prêts à nous venir en aide pour exécuter la volonté de l'empereur... Je vais vous lire un écrit qui vous prouvera combien ma prévoyance est grande. Écoutez ! « Je promets sur ma foi et mon salut de ne rien publier de ce que M. le comte de Warfuzée m'a communiqué touchant le bourgmestre Laruelle, deMouzon et leurs complices;

LE GUUT-APENS 155

je promets en outre de l'aider en tout et pour tout dans l'exécution de son projet. »

— Qui a signé cette déclaration? demanda Grandmont.

— Qui ? l'avocat Marchand, l'échevin Fléron et plusieurs autres encore.

— Comment ! est-ce possible ? Ils ont donc tous, avec la même naïveté, ajouté foi à cette fable qui attribue au bourgmestre l'intention de vendre la ville de Liège aux Français?

— Une fable? reprit Warfuzée avec un air d'étonnement. Comment ! vous pensez que le complot de vendre la ville de Liège au roi de France n'existe pas réellement?

— Je parle très-sérieusement, seigneur comte, répondit Grandmont. Que de Mouzon et d'autres peut-être soient disposés à entrer

dans un pareil complot, je n'en doute pas; mais M. Lamelle vendre l'indépendance delà ville de Liège, ou seulement la mettre en danger de son plein gré, c'est impossible ! Je sais aussi bien que vous, peut-être mieux, seigneur comte, à quel point le bourgmestre est resté inébranlable et inaccessible à toutes les intrigues et à toutes les ruses qu'on a employées pour l'y déterminer.

— Eh bien, s'écria le comte en tirant son portefeuille, puisque vous êtes incrédule, voici un écrit du bourgmestre lui-même.

Lisez-le, vous verrez qu'il me donne connaissance de la marche du complot et m'a] prend que le roi de France a accepté les conditions de la cession.

Grandmont jeta un instant les yeux sur

l'écrit;un sourire de pitié parut sur ses lèvres. Il tira de son portefeuille une feuille de papier qu'il plaça à côté de celle que Warfuzée lui avait présentée et dit :

— Voici une lettre que le bourgmestre a écrite au général pour se plaindre d'un acte de pillage commis sur le territoire liégeois. Comparez les deux pièces, seigneur comte, l'écriture que vous me montrez est contrefaite, maladroitement contrefaite. Si vous aviez eu recours à mon art, je vous aurais procuré une contrefaçon plus habile et plus exacte.

Warfuzée paraissait indigné et grommelait entre ses dents.

— Calmez-vous, seigneur comte, dit Grandmont, très-calme lui-même, tout cela m'est bien indifférent, puisque je ne fais qu'obéir à

ceux qui ont le droit de me commander; mais je cours les mêmes dangers que vous, même de plus grands; et je suis froissé de voir que vous ne m'employiez que comme un instrument passif, me cachant la vérité et me supposant assez simple, assez niais pour ne pas découvrir les trames secrètes que vous employez dans cette affaire, afin d'atteindre votre but. Pourquoi jugez-vous nécessaire de me tromper.

— Vous tromper ? murmura Warfuzée d'un air confus. Est-ce que je trompe le roi et l'empereur en réduisant leurs ennemis à l'impuissance par un moyen hardi et risqué? Ne voyez-vous pas que le bourgmestre est l'ami de tous ceux qui sont favorables à la France? Et supposons même que la conspiration

n'existe pas telle que le pense l'empereur, ne peut-on l'induire naturellement de la conduite du bourgmestre? D'ailleurs, commenfëussé-je obtenu de pleins pouvoir, si je n'avais pas prouvé par des faits précis et concluants les dangers qui existent réellement ? Après cette franche explication, je puis espérer, je crois, que vous ne m'offenserez pas plus longtemps par une pareille méfiance ?

— Puisque vous appelez cela une explication franche, je la prendrai comme telle, dit Grandmont en haussant les épaules. En effet, elle est assez claire pour celui qui sait la comprendre. Quoi qu'il en soit, seigneur comte, je remplirai fidèlement la mission que j'ai acceptée.

Il se leva et fit mine de partir; puis

comme s'il se rappelait quelque chose :

— C'est donc pour demain? Vous en êtes bien sûr, seigneur comte ? Car une pareille entreprise ne se risque pas deux fois !

— Pourquoi douter encore, Grandmont?

— C'est que, voyez-vous, seigneur comte, je réfléchis que madame Laruelle n'est pas encore entièrement rétablie de sa blessure. En pareille circonstance, il n'est pas probable que le bourgmestre accepte une invitation à un banquet. Cela est tout à fait contraire aux usages. Et, si Laruelle refuse de venir chez vous, que faire alors?

— Bah! bah ! mon trop prévoyant ami, ne vous inquiétez pas de cela, dit Warfuzée en riant. J'ai un moyen infaillible de vaincre sa résistance. Partez donc pour Navague, sans

LE GUET-ÀPKNS U1

perdre de temps, afin que vous puissiez vous y reposer avant le voyage de cette nuit. Moi, pour la bonne réussite de notre entreprise, il faut que j'aille sur-le-champ en ville faire mes invitations, surtout chez les personnes qui ne sont pas encore averties. Ma voiture est prêto depuis une heure, je vous serre la main et vous souhaite bon voyage !

Dès que Grandmont fut sorti, le comte sonna et dit à son valet :

— Gobert, donne-moi mon manteau et mon épée. Les chevaux sont attelés, n'est-ce pas ?

Pendant que le domestique lui plaçait son manteau sur les épaules. Warfuzée continua :

— Gobert, le moment solennel approche : ton pauvre maître va tenter une lutte décisive

contre ceux qui ont juré sa mort. Je puis me

fier à toi, n'est-ce pas ? Tu m'aideras et tu exécuteras mes ordres sans hésiter ?

— Oui, sans hésiter, répondit-il. Je me suis enchaîné à votre fortune, et peu m'importe ce que vous me commanderez : je suis prêt à vous obéir aveuglément.

— C'est bien, Gobert; ce soir, je te donnerai d'autres explications. Ne dis rien à mes filles qui puisse leur faire supposer qu'il y a sous jeu quelque chose de grave.

Il monta en voiture et fit arrêter devant la maison du bourgmestre. Là, il fut introduit par Jaspar dans une pièce où Laruelle était assis sur un fauteuil à côté de sa femme. Madame Laruelle avait encore un linge autour de la tête et ne paraissait pas guérie* car elle avait peine à faire un mouvement.

— Eh bien, monsieur le bourgmestre, comment va notre chère malade ? s'écria Warfuzée. Mieux, mieux je le vois, Dieu soit béni!

— Je souffre encore beaucoup, mais je ne vous en remercie pas moins de votre généreux intérêt, répondit la mère de Daniel.

— Allons, allons, ma bonne dame Laruelle il faut vous fortifier et vous dépêcher de guérir pour que le mariage de nos enfants ne soit pas remis : tous les obstacles sont écartés,

— Ah ! quelle bonne nouvelle ! votre frère a-t-il donné son consentement ?

— Mieux que cela, madame... — Mais, avant de continuer, j'ai à demander autre chose.

Il se tourna vers le bourgmestre et dit :

— Le comte de Warfuzée invite son digne ami à venir dîner chez lui demain.

— Oh ! seigneur comte, vous n'y pensez pas, dit le bourgmestre en regardant sa femme. Certes, je vous suis reconnaissant, mais vous m'excuserez pour cette fois; aller à un banquet pendant que ma femme...

— Taisez-vous, taisez-vous, bourgmestre, interrompit Warfuzée avec une expression de triomphe. En d'autres circonstances, je vous donnerais raison, mais ici pas de refus possible ; et madame même vous forcera de satisfaire à mon désir.

— Je ne lui obéirais pas, dit le bourgmestre en secouant la tête.

— Eh bien, mon bon Lamelle, nous verrons ! J'ai reçu le consentement de mon frère

et de ma sœur au mariage de nos enfants ; oui, ils se montrent très-satisfaits d'une alliance qui me permet de reconnaître les grands services que vous m'avez rendus.

Demain, je donne un grand banquet, une fête de fiançailles. Nos amis de Mouzon et de Saizan y seront, de plus l'avocat Marchant et quelques chanoines ; en un mot, des convives choisis de tout état ; en même temps M. Daniel et ma fille Claire avec ses sœurs ; mais personne ne saura à quelle intention particulière je donne cette fête. Je ferai en sorte qu'on y soit gai ; au dessert, je me lèverai comme pour porter une santé ; mais, au lieu de cela, je proclamerai devant toute l'assistance que ma fille Claire devient la fiancée de M. Daniel Laruelle, et, en même temps,

j'annoncerai aux heureux fiancés que tout obstacle a disparu et que le mariage se fera avec la plus grande célérité. J'en ai rêvé toute la nuit, bourgmestre. Le cœur me battait à l'idée de la joie de nos enfants... Seriez-vous assez cruel pour me priver de ce bonheur?

— Ce que vous dites est assez beau pour entraîner le cœur d'un père, dit le bourgmestre. Je regrette sincèrement d'être obligé de m'excuser ; que tout se fasse, comme vous l'avez projeté; mais permettez-moi de tenir compagnie à ma femme.

— Sans vous, ce n'est pas possible, dit Warfuzée. Il s'agit de la solennité des fiançailles. Elles ne peuvent pas être célébrées sans que le père du fiancé soit présent.

— Allons, Lamelle, dit la malade. Accomplissez le souhait de M. le comte...

— Vous ne connaissez que la moitié de mon projet, interrompit Warfuzée avec animation. Aussitôt que nous aurons vidé quelques verres au bonheur des fiancés, nous viendrons tous ensemble porter nos félicitations à leur respectable et tendre mère. Apprêtez quelques bouteilles de votre meilleur vin. La joyeuse fête des fiançailles continuera ici, de sorte que madame Laruelle aura aussi sa part de la joie commune. J'ai tout prévu. Si vous continuez à refuser, bourgmestre, le mariage de nos enfants court risque d'être ajourné encore longtemps. Allons, mon cher ami, un peu de complaisance pour ce rcve de mon cœur paternel. Puisque madame Laruelle elle-mém?

vous prie de ne point rejeter ma prière, eh bien, dites-moi que vous consentez.

— Vraiment, il n'y a pas moyen de vous refuser, répondit le bourgmestre. Eh bien, seigneur comte, j'accepte votre aimable invitation. Que ce pauvre Daniel sera content; il est capable de faire des folies !

— Oui, mais vous devez me promettre tous deux que Daniel n'en saura rien d'avance ; Claire n'en saura rien non plus. Vous comprenez, n'est-ce pas, mes bons amis? Sinon la fête manquerait entièrement son but. Ainsi, demain à midi, j'attends M. Laruelle avec son fils. Je puis y compter, n'est-ce pas, mon cher bourgmestre?

— N'en doutez pas, seigneur comte. Une parole est une parole. Et l'affaire étant ainsi

arrangée, je ne voudrais manquer pour rien au monde à la fêle qu'on peut nommer réellement heureuse, puisque ma femme en aura aussi sa part. Je reconnais la bonté de votre cœur, seigneur comte, elle m'inspire la plus vive gratitude.

— Ne parlons pas de cela, mon ami, reprit Warfuzée. Pardonnez-moi de vous quitter, j'ai encore quelques invitations à faire.

— Je sors avec vous, dit le bourgmestre. On m'attend à l'hôtel de ville.

— Je vais justement de ce côté, dit Warfuzée. Montez dans ma voiture, nous causerons encore quelques minutes.

En sortant, le bourgmestre dit à Jaspar

d'annoncer à Daniel que sa mère était seule»

et de le prier de lui tenir compagnie.

Daniel se hâta de descendre, car Jaspar lui avait dit que le comte de Warfuzée avait causé longtemps avec ses parents, et que son père, qui était sorti avec le comte, semblait très-satisfait.

— Ma mère, vous paraissez contente! s'écria-t-il. M. de Warfuzée aurait-il apporté une bonne nouvelle ?

— Une bonne nouvelle? murmura-t-elle.

Non, mon fils, il n'a parlé que de politique.

— Et n'a-t-il rien dit de son frère, de ce mariage qui, hélas ! ne s'accomplira peut-être jamais?

Elle secoua la tête.

— Rien, pas un mot, ma mère ?

— Pas un.

Daniel s'assit à ses côtés, prit une de ses

mains et laissa tomber sa tête sur sa poitrine sans prononcer une parole.

La bonne dame essaya de lui donner du courage en lui faisant espérer que ses incertitudes finiraient bientôt; mais elle lui avait tant de fois répété la même chose, que ses paroles restèrent sans effet. Elle sentit trembler la main de son fils et elle entendit des soupirs étouffés soulever sa poitrine.

Laisser souffrir ainsi son fils quand elle pouvait le consoler d'un seul mot, cette idée lui était pénible. Elle était mère et, par conséquent, faible contre une pareille dureté.

— Daniel, dit-elle, promets-moi de ne laisser voir à qui que ce soit que tu aies connaissance de ce que je vais te communiquer.

— 0 ciel ! ma chère mère, que signifie?

— Cela signifie que je veux te rendre heureux, répondit-elle; mais fais-moi la promesse que je désire.

— Je promets, ma mère, d'être muet comme la tombe.

— Eh bien, le comte de Warfuzée a reçu une lettre de son frère.

— Elle renfermait le consentement de son frère ?

— Une lettre favorable.

— Le consentement?... s'écria le jeune homme.

— Oui ; maintenant, il n'y a plus aucun obstacle.

Daniel, transporté de joie, leva les mains comme pour rendre grâce à Dieu.

La porte s'ouvrit. . . Claire de Warfuzée entra.

Daniel, sans lui laisser le temps de parler, courut au-devant d'elle en ouvrant les bras et s'écria :

— Ah ! Claire, ma bien-aimée, ma chère fiancée !

La jeune fille, effrayée, recula d'un pas et regarda la mère et le fils d'un air étonné qui ramena le pauvre Daniel au sentiment de la réalité. Il baibutia quelques excuses inintelligibles.

— Allons ! Claire, venez ici près de moi, ma fille, dit madame Laruelle avec attendrissement. Que votre cœur n'accuse pas Daniel. Venez, je vous dirai ce qui l'agite ainsi.

Elle serra la jeune fille contre son cœur et lui glissa quelques mots à l'oreille.

— Ah ! que Dieu soit béni! et vous aussi,

ma mère, ma ^hère mère ! s'écria Claire en couvrant de ses larmes le front de la malade. Madame Lamelle appela son fils et Pélreignit, ainsi que sa future fille, dans un tendre embrassement.

Cette nuit-là même, un peu avant que la cloche de Saint-Lambert fît retentir douze fois ses sons frémissants sur la ville endormie, une bande de soldats descendait, à la faveur des ténèbres, de la porte Saint-Martin vers le bas de la ville; ils suivaient les chemins détournés en dehors des remparts sans ralentir ni assourdir leur marche jusqu'à ce qu'ils eussent atteint la rue de la Fontaine; ils tenaient leurs armes cachées sous leurs manteaux. Sur le quai des Boyards, presque en

face du cloître Saint-Jean, il y avait une barque qui avait servi à transporter un chargement de charbon jusqu'à la porte du jardin de Warfuzée. Rampants et muets comme des spectres, tous les soldats entrèrent dans la barque.

Le seul matelot qui s'y trouvait fit avancer la barque au moyen d'une perche vers l'autre bord de la Sauvenière, sans dire un mot. Un des hommes de la bande s'approcha de lui dans l'obscurité et lui demanda à Toreille :

— Gobert, tout est-il prêt?

— Oui, monsieur Grandmont, répondit-il ; vous trouverez là deux ou trois lits, de la paille, du vin et des vivres en abondance. Défendez à vos hommes de faire le moindre

bruit. La maison est vide, mais les murs touchent à d'autres habitations.

— Je le sais, Gobert ; dis à ton maître qu'il peut être tranquille.

La barque s'approcha d'une porte ouverte. Toutes les ombres noires s'y glissèrent.

Gobert repoussa du pied la barque au milieu de la Sauvenière et disparut, à quelques pas plus loin, sous la porte de derrière de la maison de son maître.

Aucun bruit n'avait trahi ce voyage nocturne. L'obscurité et la tranquillité restèrent complètes, tout dormait dans les environs.

Le comte de Warfuzée seul veillait et attendait que son valet vînt lui dire :

— Ils sont là.

YI

Daniel s'était habillé ce jour-là comme s'il devait conduire sa femme à l'autel. Son cœur battait d'impatience et de bonheur. En effet, l'heure solennelle était proche. Pendant qu'il serrait les mains de sa mère, il parlait avec enthousiasme de la belle vie qui l'attendait; dans un mois il serait marié et demeurerait sur le mont Saint-Martin. Sa mère y viendrait tous les jours ; son père y trouverait le repos et la paix après les travaux de son administration ; la douce Claire en ferait pour eux un paradis d'amitié, de joie et d'amour... Mais la

cloche l'interrompit en sonnant douze fois ,

et le bourgmestre entra vêtu de ses plus beaux habits.

— Allons, Daniel, dit-il, il faut nous hâter, sinon nous serons en retard. Ce ne serait pas poli, mon fils.

Le bourgmestre et le jeune homme quittèrent leur demeure et marchèrent à pas pressés par la rue Saint-Jean. Ils étaient suivis du fidèle Jaspar, qui, d'après la coutume du temps, devait se tenir à table derrière son maître pour le servir.

La porte du comte était ouverte à deux battants. Gobert, qui remplissait l'office d'introducteur, conduisit le bourgmestre et son fils dans une cour découverte où jaillissait une fontaine.

Presque tous les invités étaient présents.

Le comte, suivi de ses quatre filles, alla à la rencontre du bourgmestre et l'accueillit avec les marques d'amitié les plus vives ; il l'embrassa comme s'il avait pour lui la tendresse d'un frère.

L'avocat Marchant, qui, du banc où il était assis, observait cette démonstration insolite frémit et se détourna. Peut-être savait-il que ce baiser n'était qu'un baiser de Judas.

Warfuzée conduisit le bourgmestre vers le banc de repos, s'assit à côté de lui, et ne cessa de le combler de témoignages d'affection et d'estime.

La conversation devint bientôt générale ; seul, l'avocat Marchant restait pensif et morne ; mais, comme il était habituellement sérieux, on n'y prit pas garde*

Daniel se tenait entre les filles de Warfuzée, et s'efforçait, autant que possible, de prendre part à la conversation frivole des demoiselles de la cour. Mais, pendant que ses lèvres prononçaient des paroles banales et indifférentes, ses yeux parlaient à Glaire un langage éloquent et expressif, qui appelait sur le front de la jeune fille un charmant incarnat.

Quelques minutes après, le baron de Saizan fut introduit avec la baronne et son fils. La compagnie était complète.

Après l'échange des saluts d'usage, le comte de Warfuzée invita ses hôtes à le suivre dans la salle à manger.

Quelques serviteurs prirent les manteaux et les épées des hommes, et circulèrent avec

des aiguières d'argent contenant de l'eau pour se laver les mains.

On prit place à table. Le comte avec l'avocat Marchant du côté de la porte; le bourgmestre avec le résident français en face d'eux ; la baronne de Saizan avec les chanoines Lintermans, Kerkhem et Nys du côté droit; Daniel Laruelle, Frédéric de Saizan et Gottin, chapelain de Saint-Jean, du côté gauche; les dames étaient assises entre les convives d'après leur libre choix. Claire se trouvait presque vis-à-vis de Daniel.

Derrière le bourgmestre se tenait Jaspar, son valet ; le baron de Saizan était servi par son jeune page. Le valet de de Mouzon, qui était réputé bon cuisinier, était resté dans la cuisine à la prière du comte ; tous les autres

serviteurs appartenaient à la maison de ce dernier.

La salle à manger était une grande et vaste pièce qui donnait sur le jardin, mais toutes les fenêtres étaient grillées, suivant la coutume du temps, de barreaux de fer rapprochés. Le dîner commença. Dès le premier service, les convives en apprécièrent la somptuosité et la splendeur vraiment royales.

Warfuzée faisait verser incessamment les vins les plus recherchés et excitait tout le monde à boire.

Bien que ses hôtes fissent de leur mieux pour lui tenir tête, les uns par goût, les autres par politesse, Warfuzée les querellait sur leur sobriété, et ses reproches s'adressaient surtout au chanoine Nys et au chapelain

Gottin, qui avaient la réputation d'être de fins gourmets. Ils s'ensuivit une discussion fort gaie, qui fit rire plusieurs fois toute la table aux éclats. Le bourgmestre lui-même, ordinairement très-sérieux, se laissa entraîner et prit part à la gaieté générale. Il risqua même un éloge du vin de Bourgogne; mais Warfuzée était si animé, qu'il coupa la parole à son ami, pour tenir lui-même le dé de la conversation; ce qui fit que plusieurs convives le regardèrent en souriant, comme s'ils le croyaient déjà sous l'influence de ses nombreuses libations.

Deux convives seulement n'entendaient rien de ce qui se passait autour d'eux. Que le diner leur semblait long! Ils comptaient les plats et jetaient de temps en temps un regard

sur les aiguilles de la pendule, puis se regardaient avec un sourire, pour se plaindre de la longueur du repas. Cependant, si prolongé qu'il fût, le dîner approchait de sa fin. Le dessert allait bientôt être apporté, et c'était alors que Warfuzée devait annoncer solennellement le prochain mariage de Daniel et de Claire. Après avoir dit quelques mots à l'oreille de Gobert, Warfuzée se leva et dit :

— Messieurs, j'aurai l'honneur de vous proposer une santé, que vous accueillerez tous avec de chaleureux applaudissements, j'ensuis sûr; faites-moi raison, je vous prie, car je ne souffrirai pas que personne laisse une goutte de vin dans son verre, pas même les dames, quoique nous les ayons épargnées jusqu'à présent.

Les cœurs de Daniel et de Claire commencèrent à battre violemment, et le regard qu'ils échangèrent était plein d'éloquence. Laruelle aussi jeta à son fils et à sa future belle-fille un clin d'œil d'intelligence.

Gobert revint avec quelques bouteilles de vin mousseux dont les bouchons sautèrent contre le plafond avec de bruyantes détonations.

Lorsque les verres furent remplis, le comte leva le sien et dit :

— Messieurs, je bois à Louis le Juste, puissant roi de France, l'ami du noble peuple de Liège! Videz votre verre jusqu'au fond, et criez avec moi : Vive le roi de France !

Quelques-uns par sympathie véritable, et d'autres pour ne pas blesser Je comte ,

applaudirent et répétèrent à haute voix :

— Vive le roi de France !

Mais, comme si ce cri avait été un signal convenu, on entendit tout à coup dans le vestibule des pas lourds et un cliquetis d'armes.

Les convives, étonnés de ce bruit singulier, tournèrent les regards vers la porte et virent entrer dans la salle plus de vingt soldats.

Les uns portaient des mousquets, mèche allumée, d'autres avaient des sabres nus. A leur grande taille, au hàle de leur teint brûlé du soleil, à leur visage froid et sévère plus encore qu'à leur uniforme, il était facile de reconnaître des soldats espagnols.

Ils étaient conduits par Grandmont, qui, aussi muet et aussi calme que ses compa-

gnons, s'arrêta au milieu de la salle, une grande épée au poing.

D'abord, les convives s'imaginèrent que l'arrivée de ces soldats était une comédie, un divertissement de l'invention du comte ; mais leur erreur fut courte, car ils virent bientôt les canons de cinquante autres mousquets s'abaisser entre les barreaux des fenêtres et menacer toute l'assistance d'un carnage général.

Chacun regardait le comte avec angoisse pour lui demander l'explication de ce qui se passait.

Warfuzée leva de nouveau son verre et s'écria avec ironie:

-r- Ah ! ah ! traîtres, vous avez bu avec tant de joie à la santé du roi de France.

Maintenant autre chanson. Je bois à la santé de l'empereur d'Allemagne, du roi d'Espagne et du prince de Liège, dont je suis le plénipotentiaire et le lieutenant. Que chacun m'obéisse comme à l'empereur lui-même! — Soldats, faites votre devoir. Qu'on fasse prisonniers le bourgmestre et ses partisans, accusés de haute trahison !

— Me faire prisonnier? s'écria le bourgmestre en se levant. Et c'est vous, vous, comte de Warfuzée, qui me faites arrêter? Impossible, c'est une erreur, une folie !

— Allons, allons, pas de vaines paroles, interrompit Warfuzée. — Capitaine, exécutez les ordres de l'empereur.

Et les soldats, au commandement de Grandmont, s'élancèrent vers le bourgmestre y

vers son fils Daniel et son fidèle Jaspar.

Tous trois se débattirent avec énergie, mais, accablés par le nombre, ils furent réduits à l'immobilité. On leur lia les bras derrière le dos, au moyen de cordes dont les soldats étaient munis, et on les traîna vers la porte de la salle avec une impitoyable barbarie.

Claire avait un moment contemplé cette scène avec un mélange de stupeur et d'effroi ; elle se croyait sous l'empire d'un horrible cauchemar ; mais le bruit de la lutte et un regard indescriptible que le pauvre Daniel lui lança la réveillèrent. Elle poussa un grand cri, s'élança vers son fiancé, lui jeta les bras autour du cou, et essaya de l'arracher des mains des soldats.

— Contenez-la, murmura Warfuzée, la malheureuse qui n'a pas craint de se déshonorer en donnant son amour à un ennemi de l'empereur ! Ah ! ah ! on vous donnera un bourgeois, un maître pour époux ! La voilà, la noce attendue.

La jeune fille, qui dans l'excès de son désespoir n'avait peut-être pas compris le sens de cette horrible raillerie, se jeta aux pieds de son père et implora sa pitié en levant vers lui ses mains tremblantes. Ses autres filles aussi gémissaient et criaient grâce. Mais Warfuzée, furieux, les repoussa dans la salle et dit à Grandmont avec un regard étincelant :

— Capitaine, vous connaissez mes ordres. Pourquoi ne les exécutez- vous pas? Tous ceux qui feront du bruit, faites-les taire par la

LE GUETXAPENS 191

force, mes filles aussi bien que les autres. Je ne veux rien entendre. Emmenez les prisonniers, à l'instant!

Claire, contenue par les rudes mains des soldats, se débattait encore pour suivre son malheureux fiancé; mais elle succomba sous le sentiment de son impuissance, se laissa tomber sur une chaise en poussant un grand cri et couvrit son visage de ses mains pour cacher ses larmes qui coulaient en abondance.

Les chanoines, blêmes de terreur, les dames, plus mortes que vives, n'osaient plus remuer, car, au moindre mouvement, ils voyaient les mousquets des soldats s'abaisser et les menacer de la mort. Le baron de Saizan et son fils, mais surtout l'abbé de Mouzon, étaient moins découragés, et, quoique en-

tourés d'une dizaine de soldats espagnols, ils se plaignaient à haute voix de ce guetapens, et criaient que le roi de France tirerait une sanglante vengeance de cette violation du droit des gens. Ils adressèrent au comte de violents reproches et l'accusèrent de les avoir entraînés comme un nouveau Judas dans cette lâche et perfide embûche.

Warfuzée se tenait à quelques pas d'eux, les bras croisés sur la poitrine, les regardant avec son méchant sourire. Il ne répondit pas à leurs cris d'indignation, ni aux plaintes et aux prières de ses filles. Mais il tira de sa poche une pancarte, la montra aux chanoines et dit à haute voix :

— Moi, comte de Warfuzée, je représente ici l'empereur, le roi et le prince. Voici

mon plein pouvoir signé de la propre main de l'empereur. Tout le monde doit m'être soumis. Dans une heure, dix mille hommes seront prêts à obéir à mon premier signe. Le bourgmestre Laruelle, le baron de Saizan et le résident de Mouzon sont mes prisonniers par ordre de l'empereur.

— Mais, pour l'amour de Dieu, seigneur comte, dit le chanoine Nys, laissez-nous retourner chez nous.

— Ne craignez rien, mes révérends, répondit Warfuzée ; il ne vous sera fait aucun mal; mais personne ne peut quitter cette salle. Tenez- vous tranquilles; car, si vous faisiez le moindre effort pour sortir avant ma permission, un coup de sabre ou de mousquet

pourrait vous rappeler que l'on ne méconnaît

pas impunément les ordres de l'empereur. — Quant à vous, là-bas, maudits Français, dit-il à de Mouzon et à de Saizan, qui ne lui épargnaient ni les reproches ni les menaces, si vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous ferai lier les bras sur le dos, comme aux autres, et les soldats vous feront rentrer les paroles dans la bouche avec la crosse de leurs mousquets. Vous voilà avertis !

11 fit un signe à l'avocat Marchant, qui avait assisté à toute cette scène en spectateur muet, mais libre.

Ils sortirent ensemble suivis de Gobert, et trouvèrent dans un coin de la cour une dizaine de soldats qui gardaient Lamelle, son fils et Jaspar, toujours garrottés. Combien Daniel devait souffrir! Tout son avenir brisé,

son bonheur détruit, son pauvre père enchaîné comme un scélérat... par les mains mêmes qui devaient lui donner un ange pour compagne ! Quel rêve et quel terrible réveil !

Pourtant il tâchait encore de consoler son père, et, comme il ne pouvait faire un mouvement pour lui serrer les mains ou l'embrasser, il avait posé sa tète sur l'épaule du bourgmestre et pleurait silencieusement sur sa poitrine.

Toutes les issues, même la porte de la cuisine étaient gardées par des hommes armés.

Warfuzée s'approcha du bourgmestre et dit d'une voix altérée par la haine :

— Ah ! traître, je te tiens enfin en mon pouvoir.

Il montra une porte ouverte dans le

vestibule et dit en espagnol aux soldats :

— Enfermez les prisonniers ; vous répondez d'eux sur votre tête; que personne ne communique avec eux.

Il les suivit des yeux un instant avec un sourire d'ironie triomphante. Puis il se tourna vers Gobert, et lui dit :

— Va maintenant au couvent des dominicains demander un confesseur pour quelqu'un qui est mourant. Dépêche-toi et pas d'explications !

A peine Gobert était-il parti pour accomplir son message, que l'avocat Marchant s'écria :

— 0 ciel! ai-je bien compris? Un confesseur? Pour qui?

— Pour le bourgmestre, répondit Warfuzée, le traître doit mourir.

— Mais vous ne m'avez pas parlé de cet horrible projet, balbutia Marcnant, muet de stupeur.

— C'est l'ordre de l'empereur ; il est condamné à mort.

— Impossible ! Je vous en supplie, montrez-moi cet ordre !

Le comte tira un papier de son portefeuille et le montra.

— Mais ceci , c'est votre plein pouvoir, dit Marchant. Il ne parle pas de la mort de Laruelle ou d'aucune autre personne.

— Qu'est-ce qu'un plein pouvoir? reprit Warfuzée ; ne suis-je pas revêtu de la puissance impériale, et ne dois-je pas agir comme si j'étais moi-même l'empereur? Laruelle a

mérité la mort et je prononce sa condamnation.

— Hélas ! hélas ! vous m'avez trompé, dit Marchant, moi et Téchevin Fléron, et tous ceux qui vous ont promis leur secours pour l'arrestation du bourgmestre ! Nous auriezvous, par hasard, trompés aussi sur une conspiration qui n'existe pas? Qui sait?

— La trahison de Laruelle est avérée ; je vous donnerai tantôt la preuve que le bourgmestre et ses partisans ont vendu la principauté de Liège au roi de France.

— Mais alors faites-le juger et condamner par une cour de justice régulière.

— Allons, allons, mon bon Marchant, je ne suis pas avocat comme vous, moi ; je suis homme d'État et diplomate. Tant que Laruelle vivra, les grignoux se croiront forts ; mais, lui mort, tout soutien leur manque de même

que tout espoir. Il doit mourir pour le bien de la patrie.

— Ah ! je vous en conjure, seigneur comte, laissez-moi sortir! dit Marchant, je suis rempli de crainte...

— Sortir? reprit Warfuzée; personne ne peut sortir. Promenez-vous dans le jardin ou dans la salle à manger, faites ce que vous voudrez, mais toutes les portes sont bien gardées; vous m'avez promis de me soutenir jusqu'au bout dans mon entreprise. Si vous tentez de me quitter, je ne réponds pas de votre vie ; ce que j'ordonne se fait par la volonté de l'empereur et sous ma propre responsabilité. Vous n'avez donc rien à craindre.

L'avocat alla jusqu'à la fontaine et s'assit, tremblant et découragé.

A ce moment, la porte s'ouvrit et Gobert rentra avec un père et un frère de l'ordre des dominicains.

Warfuzée s'avança vers eux et les salua de l'air le plus aimable.

— Seigneur comte, dit le père Antoine Evrard, votre serviteur m'est venu chercher en votre nom pour entendre la confession d'une personne qui est en danger de mort. Je suis prêt; où est le malade ?

Warfuzée lui prit les mains et dit :

— Un malade, mon cher frère? Il ne s'agit pas d'un malade : c'est un traître au pays, condamné à mort par l'empereur. Allez là dans la chambre ; vous y trouverez le bourgmestre Laruelle; écoutez sa confession. Il doit mourir.

Le moine ne semblait pas le comprendre et le regarda avec étonnement.

— Allons, pas d'hésitation, mon père !

s'écria Warfuzée. Il faut vous dépêcher. Si je vous ai appelé, c'est uniquement pour sauver une àme. Si vous ne voulez pas remplir votre devoir, je fais tuer le bourgmestre sans confession et la faute en retombera sur vous.

— Tuer le bourgmestre ! murmura encore le moine. Mais c'est impossible, je suis le jouet d'un rêve affreux.

— Vous refusez donc ? dit Warfuzée d'un ton menaçant.

Le prêtre se jeta à genoux devant le comte pour implorer la grâce du bourgmestre ; mais Warfuzée recula d'un pas et dit à Grandmont qui s'était approché :

— Capitaine, choisissez quelques hommes intrépides ; qu'ils se tiennent prêts à exécuter la sentence à mon premier mot. — Et vous, père Evrard, voulez-vous le laisser mourir sans confession? Voulez-vous sauver son âme ou ne le voulez-vous pas? Hàtez-vous ! dans cinq minutes, il sera trop tard!

Le pauvre moine comprit qu'il n'y avait plus rien à espérer. En effet, la voix du comte était sourde et menaçante comme si la soif du meurtre lui desséchait la gorge ; ses yeux étaient hagards, et il trépignait d'impatience et de fureur comme un homme sous le coup d'une attaque de folie. Le moine entra à pas lents dans la chambre où les trois prisonniers se tenaient debout l'un près de l'autre -, Daniel et Jaspar pleuraient ; le bourgmestre semblait

plus résigné à son sort. Pourtant il ne put retenir un cri d'effroi, lorsqu'il vit paraître le dominicain.

— Vous ici, révérend ! dit-il. Vous, père Evrard, mon ami ! Hélas! votre visage me dit ce que vous venez faire ici. Oui, je comprends. Ce monstre, ce Judas veut mon sang ; je suis condamné à mort. Ah ! mon pauvre fils, ma pauvre femme ! Voici la récompense amère de toute une vie de travail et de sacrifice! Ah! il y a un Dieu qui me vengera!

Le moine, tout en pleurs, s'efforça de relever son courage et de le fortifier par l'espérance que, mourant comme un martyr, il trouverait dans le ciel la réparation de l'injustice «es hommes. Mais r es paroles étaient couvertes par les gémisseme ts désespérés de Daniel et

de Jaspar. Le malheureux jeune homme faisait des efforts surhumains pour se débarrasser des cordes qui le liaient ; ses yeux étaient injectés de sang et ses dents grinçaient à se briser.

Grandmont parut à la porte et ordonna de faire sortir le jeune homme et le domestique,

Daniel s'écria qu'il voulait se confesser aussi et mourir avec son père; et, quoi que le bourgmestre pût lui dire pour l'engager à se soumettre à la nécessité et à ne pas enlever à sa pauvre mère sa dernière consolation, il se débattit si énergiquement contre les soldats, qu'ils furent obligés d'employer la force pour l'entraîner hors de la chambre.

On le transporta dans la cour sous la surveillance de quatre soldats. Le jeune homme

avait la tête baissée sur la poitrine et semblait calme, ou du moins accablé par le sentiment de son impuissance.

Tout était donc tranquille pendant que le bourgmestre s'était retiré avec le prêtre dans un coin de la chambre et se préparait à dire adieu à ce monde faux et méchant.

Mais, sans que personne le sût, il se passait dans la maison quelque chose qui aurait pu donner à la malheureuse victime un dernier et faible espoir de salut, si elle en avait eu connaissance.

Le valet de l'abbé de Mouzon, qui était resté dans la cuisine par l'ordre du comte, avait vu entrer les moines et entendu Warfuzée leur dire que le bourgmestre devait mourir. Ce domestique, craignant le même

sort pour son maître, était remonté jusqu'aux chambres des domestiques, et, après avoir cherché longtemps, avait enfin trouvé une lucarne ouvrant sur le toit. 11 s'y réfugia, et là il se livra à une pantomime désespérée dans le but d'implorer le secours des passants et de leur faire comprendre qu'un meurtre allait se commettre dans la maison.

On ne comprit pas d'abord ses signes. Les uns le prenaient pour un insensé ; les autres, saisis d'une vague inquiétude, supposaient bien qu'il devait se passer dans la maison du comte quelque grave ou terrible événement ; mais, dans le doute, ils se bornaient à se communiquer leurs conjectures. Il y eut bientôt un grand rassemblement de monde sur la place Saint-Jean et sur le quai des

Dogords; Grandmont, qui se tenait près de la porte pendant que le prêtre administrait ses consolations à Lamelle, entra et dit:

— Mon révérend, il faut partir, votre mission est terminée. Voulez-vous être présent à la sanglante tragédie?

— Oui, si cruel, si terrible que soit ce spectacle, je resterai, répondit le prêtre.

— Impossible. J'ai Tordre de vous faire sortir de la chambre ; il faut obéir ; larmes et prières sont inutiles.

Il dit un mot à l'oreille d'un caporal, et celui-ci, avec un autre soldat, prit le moine par les deux bras, et le conduisit dans le jardin. Grandmont sortit également.

— Çà, monsieur le bourgmestre, récitez

votre acte de contrition, dit un soldat, votre dernière heure est venue.

— Mes amis, dit Laruelle, vous êtes des soldats, mais non des bourreaux. Comment pouvez-vous donc assassiner froidement un homme qui jamais n'a fait de mal ni à vous nia personne? Songez que nous sommes tous chrétiens et frères. J'ai une femme ; vous avez vu mon pauvre fils. Sauvez-moi! Oh non! vous ne voudrez pas tremper vos mains dans mon sang!

— Plût à Dieu que vous fussiez loin d'ici et nous aussi, monsieur ! lui répondit-on ; mais nous sommes soldats; nos armes sont au service de notre roi.

Le comte de Warfuzée s'approcha de la porte en grondant et cria en espagnol :

— Comment, il vit encore? Dois-je clouter de votre courage? Frappez le traître à mort.

— Nous ne sommes pas chargés d'exécuter la sentence, lui dit un des soldats. M. Gilles de Pas est allé cherché les bourreaux.

En effet, à ce moment Grandmont parut avec quatre ou cinq sbires dont le visage farouche et stupide exprimait la plus froide cruauté.

— Mais qu'est-ce que tout cela signifie? cria Warfuzée en frappant du pied. Pourquoi n'exécutez-vous pas mes ordres, les ordres de l'empereur? Je vous donne encore deux minutes, et, si tout n'est pas fini, malheur à vous !

— Soyez tranquille, seigneur comte, répondit Grandmont, avant une minute son àme

aura commencé le grand voyage. Voici des gaillards qui ne manqueront pas leur coup.

— Allons, qu'on se dépèche !

Grandmont entra avec ses hommes.

— Faites votre devoir ! dit-il.

À peine ces mots étaient-ils sortis de sa bouche, que Sébastien Laruelle, le libéral et vertueux bourgmestre de Liège, reçut un coup de sabre qui lui fît une profonde entaille à la tète. La victime chancela sur ses jambes, mais s'écria avec force :

— Dieu! oh Dieu ! grâce! grâce!... Je meurs !

Ce cri perçant, ce cri de mort retentit jusqu'aux oreilles de Daniel. Il y répondit par un hurlement de désespoir ; et, par un effort suprême, il tendit si fortement les cordes qui le

liaient, qu'elles entrèrent dans ses chairs et finirent par se rompre, au grand etonnement de ses gardiens.

Rapide comme la foudre, il fit irruption dans la chambre et avança les mains pour retenir le sabre qui, pour la seconde fois, allait retomber sur la tête sanglante de son père... Mais un terrible coup de crosse l'atteignit dans le cou; il tourna sur lui-même, ouvrit les bras et roula contre le mur, où il resta étendu sans mouvement comme un cadavre.

Au même instant, quatre des bourreaux tombèrent à la foi? sur le bourgmestre mourant : ils lui hachèrent la tête et le corps à coups de sabre, et, comme la vie ne semblait pas le quitter assez vite, un de ces tigres alla demander à Grandmont sa longue épée et en

perça plusieurs fois le corps du bourgmestre.

Warfuzée, qui attendait le dénoûment de son infâme trahison, s'approcha de la porte, regarda le corps du bourgmestre étendu dans une mare de sang, poussa un éclat de rire triomphant, se frotta les mains comme s'il venait d'accomplir un acte admirable, et courut à la salle du festin, où il apparut comme un insensé, les mains levées au-dessus de sa tète et criant :

— Vive l'empereur ! vive le roi ! vive le prince de Liège !

Mais personne ne lui répondit; tous étaient là debout, pâles, tremblants et craignant de rencontrer le regard de ce monstre. Les deux dominicains y étaient aussi et avaient sans doute raconté l'affreuse condamnation ; le

dernier cri de la victime avait retenti jusque ians la salle.

Claire gisait inanimée dans les bras de Lucie sa sœur, et la baronne de Saizan ellemême, presque nurte de frayeur, essayait de rappeler la pauvre fille à la vie. Seul, l'abbé de Mouzon avait conservé assez de force et de hardiesse pour crier au comte, malgré les soldats qui l'entouraient :

— Ah ! vil serpent! Judas ! tu oses te dire

noble, toi qui n'es qu'un lâche ! Tremble, tu

payeras cent fois ton forfait inouï. En ma

personne, tu as insulté le roi de France, que

je représente ici. Dût-il réduire en cendres

la moitié de l'Europe, il vengera sur toi la

blessure de son honneur, misérable scélérat !

■ — Encore un mot, et je vous fais égorger

aussi, s'écria Warfuzée. — Soldats, si ce bavard maudit ne se tait pas, jetez-le là-bas, dans la chambre, et couchez-le à côté de l'autre.

De Mouzon, qui ne doutait pas que cet ordre ne fût exécuté à l'instant, commença à trembler et se tint tranquille. Alors, Warfuzée éleva de nouveau la voix et dit aux chanoines et à l'avocat Marchant, qui, la tète basse, étaient groupés, dans un coin.

— Vous, messieurs, vous n'avez rien à craindre. Le bourgmestre Laruelle est mort par Tordre de l'empereur, il s'est bien confessé et a montré un profond repentir de ses péchés. Maintenant, l'autorité méconnue des princes est rétablie à Liège; maintenant, je suis vengé de toutes les calomnies de mes en-

nemis; maintenant, je suis rétabli dans mes honneurs, dans mes biens, et je deviens gouverneur de Liège, au nom de votre prince Ferdinand de Bavière... — Vous, soldats, mes intrépides amis, vous verrez comment je récompense le courage et le dévouement; il n'en est pas un parmi vous que je n'élève au grade de capitaine et qui ne reçoive en outre une somme d'argent assez grosse pour l'enrichir. Ayez bon courage : il y a dix mille hommes, qui ont les armes à la main pour me soutenir et m'aider dans mon entreprise! Ah! je sais bien que le roi de France pour se venger de moi, fera assassiner mon fils Albert à Paris ; eh bien donc, qu'il meure, si c'est pour le plus grand honneur de l'empereur et du roi d'Espagne.

Les chanoines et les dominicains le prièrent de les laisser partir.

— Oui, messieurs, vous allez être libres, dit-il. Si je vous ai fait venir ici aujourd'hui, ce n'était point pour vous faire du mal ; j'avais seulement à réclamer de vous un service. Ce service, vous allez me le rendre.

Il ouvrit sa poche de cuir, en tira tout un paquet de lettres fermées et en donna une à chaque chanoine.

— Voici, dit-il, des lettres par lesquelles je donne connaissance au chapitre de Saint- Lambert, aux membres du collège échevinal, et a d'autres personnes notables dont les noms s'y trouvent, des ordres de l'empereur qui condamnent le bourgmestre... Allez, messieurs, publiez sur-le-champ ces ordres et

vous verrez bientôt que Sébastien Laruelle était le seul obstacle à la réconciliation du peuple de Liège avec ses princes légitimes. N'oubliez pas que je vous ordonne, au nom de l'empereur, de remplir fidèlement ces messages. Messieurs, je vais vous faire ouvrir la porte.

Le départ des chanoines laissa les autres assistants en proie à une vive frayeur, ils pensaient que leur dernière heure allait sonner. La baronne de Saizan à demi folie de douleur, saisit le chanoine Kerekhem par les habits comme pour le retenir ; mais un soldat, excité par les cris furieux de Warfuzée, donna à la baronne un si terrible coup de crosse dans la poitrine, qu'elle faillit tomber à la renverse. Les trois filles ainées de Warfuzée remplirent

la salle de leurs cris perçants et se jetèrent à genoux sur le plancher en criant à leur père :

— Grâce ! grâce !

— Je ne connais que mon devoir envers l'empereur, s'écria le comte; il n'y a ici ni fils, ni filles, ni amis. — Soldats, faites taire ces femmes, et, si elles n'obéissent pas, massacrez-les sans pitié.

Après ces dernières paroles, il sortit de la salle avec les chanoines, les prêtres et l'avocat Marchant.

Quelque temps après, les prisonniers entendirent sur la place Saint-Jean un grand tumulte; des clameurs confuses, peut-être des cris de détresse, attestaient qu'une foule nombreuse était rassemblée devant la maison du comte.

LE 6UET-APENS 219

— Ah ! ah ! s'écria de Mouzon avec un espoir soudain, le jugement de Dieu est proche ! Les chanoines ont dénoncé le traître au peuple. Il va s'élever une terrible tempête. Peut-être m'emportera-t-elle aussi ; mais du moins le sang du perfide Judas aura payé son forfait.

À ces mots, il resta comme les autres, l'oreille tendue, écoutant le bruit mystérieux qui commençait à gronder dans les airs, pareil au mugissement d'une mer agitée. Peut-être étaient-ce les dix mille hommes dont le comte avait parlé et qui étaient en route pour lui prêter main-forte! Peut-être, au contaire, étaientrce des cris d'alarme qui retentissaient dans la ville et appelaient le peuple aux armes, pour tirer vengeance du plus perfide guet-

apens qui eût jamais souillé le sol de la principauté.

Pendant que chacun regardait au loin et s'efforçait de percevoir les moindres bruits du dehors, tremblant à la fois de crainte et d'espérance, Daniel entra dans la salle du festin; un rire convulsif crispait son visage, le feu d'une joie délirante brillait dans ses yeux hagards, et il agitait les mains au-dessus sa tête comme un homme qui crie victoire.

— Ah ! ah î je vais me marier! s'écria-t-il : aujourd'hui les fiançailles; demain le mariage ! le beau, l'heureux mariage!... Montagnes et vallées, eaux vives, oiseaux et fleurs, paix, amour... sur 1ô mont Saint-Martin... Venez, venez à nous, ange de bonté ! le prêtre nous attend à l'autel 1

Il prit la main de madame de Saizan et voulut l'entraîner de force vers la porte delà salle.

— Claire, Claire, venez! s'écria-t-il.

Cette voix, ce cri tirèrent la pauvre Claire

de son long évanouissement.

Elle se leva comme en sursaut et s'élança vers Daniel en prononçant son nom, prête à lui sauter au cou.

11 recula d'un pas, et la frappa d'immobilité par la haine ardente qui étincelait dans ses yeux.

— Arrière, vipère ! cria-t-il d'une voix qui n'avait plus rien d'humain. Regardez, regardez, vous n'êtes que sang de la tète aux pieds ! Vous, c'est vous qui avez assassiné mon père!... Horreur ! horreur! c'est le cœur du martyr que vous tenez là! que Dieu vous

maudisse dans l'éternité, vous et tout ce qui porte le nom de Warfuzée !

Claire èlrit tombée à la renverse, en poussant un en étouffé. Le jeune homme, hors de lui, l'écume aux lèvres, s'élança vers elle et s'écria :

— Va, meurs, Judas! meurs, assassin!

Et il leva le pied pour écraser la tête de la malheureuse jeune fille; mais les soldats le saisirent et l'entraînèrent vivement de l'autre côté de la salle. Il se débattait avec une telle fureur, que les quatre hommes pouvaient à peine le contenir, et il mordit si cruellement un des soldats à la main, que le sang jaillit de la blessure.

— Il est fou ; liez-le, liez-le ! crièrent ses compagnons.

En un clin d'œil, les bras du jeune homme furent liés derrière son dos; et on lui garrotta aussi les jambes.

On le laissa là, jeté le long d'un mur,

comme une bète sauvage, se débattant et

hurlant... et de l'autre côté, Glaire était de

nouveau étendue sans connaissance, la pâleur

de la mort sur le visage.

Ce qui se passait à ce moment sur la place

Saint-Jean donna aux prisonniers tant d'espoir et aux soldats tant d'inquiétude, que leur attention se détourna des deux victimes. On entendait frapper violemment contre la porte; peut-être essayait-on de la briser; car les coups résonnaient dans toute la maison. En même temps grondait dans les airs un bruit de voix si fort et si continu, qu'on eût dit que

toute la population de Liège était réunie devant la porte.

Tout à coup de Mouzon s'écria avec joie :

— Grâce à Dieu, nous sommes sauvés !

Regardez, regardez là-bas dans le jardin : des bourgeois armés, nos sauveurs!

En effet, un certain nombre de Liégeois, parmi lesquels trois ou quatre seulement portaient des mousquets, avaient escaladé le mur du jardin, du côté de la Sauvenière, et s'étaient avancés jusqu'à la salle à manger sans être aperçus des soldats, qui tous étaient rassemblés derrière la porte de la rue.

Le baron de Saizan dit d'un ton solennel aux soldats, qui se trouvaient dans la salle :

— Mes amis, vous voyez bien ce qui se passe : le peuple liégeois va prendre d'assaut

cette maison. Je plains votre sort. Vous serez taillés en pièces; mais déposez les armes, et je vous promets la vie sauve.

Les Espagnols, qui croyaient que des milliers d'hommes allaient faire irruption par le jardin, jetèrent leurs armes et se rendirent prisonniers.

Aux cris des femmes qui, à travers les barreaux des fenêtres, imploraient le secours des bourgeois, ceux-ci entrèrent dans la salle et demandèrent ce qui s'était passé dans la maison du comte; les femmes, effrayées, tombèrent à genoux devant eux et s'écrièrent :

— Sauvez-nous! notre vie est en danger.

— Pour l'amour de Dieu, emmenez-nous d'ici, conduisez-nous en sûreté!

Et elles entraînèrent les bourgeois armés vers le jardin. Le jeune baron, aidé de son domestique, souleva de terre le corps inanimé de la malheureuse Claire, et la porta hors de la salle. De Mouzon délia les bras et les jambes de Daniel, pour qu'il pût s'échapper; mais le jeune homme, frappé de démence et qui jusqu'alors n'avait pas cessé de parler de mariage, de bonheur et d'amour, se mit à danser au milieu de la salle, et ne voulut pas suivre son sauveur.

A ce moment, un coup de mousquet retentit du côté de la porte, et le jeune page du baron de Saizan reçut une balle dans la jambe. Son cri de détresse frappa tous les autres d'une telle frayeur, qu'ils s'enfuirent du côté de la Sauvenière par la petite porte

LE GUET-APENS m

du jardin, qu'on pouvait ouvrir maintenant du dedans.

Grandmont entra dans la salle du festin.

— Qu'est-ce que cela signifie ? dit-il aux soldats, dont les armes étaient encore à terre. Où sont les prisonniers ?

— Des bourgeois armés sont arrivés, lui fut-il répondu. Ils ont délivré les prisonniers et sont partis avec eux.

— Par où ?

— Par la porte du jardin.

— Allons, pas de lâcheté ! Prenez vos armes, courez à cette porte, tuez tout ce qui s'y présentera? Hàtez-vous! S'il nous faut mourir, vendons au moins notre vie comme il convient à de vieux soldats.

Les soldats n'obéirent qu'en murmurant,

parce qu'il jurait de percer de son épée le premier qui hésiterait. Il fit barricader solidement la porte de la rue sur laquelle on frappait à coups redoublés et courut rejoindre dans la cour le comte de Warfuzée, qui tremblait de peur, pâle comme la mort et la tête cachée dans ses mains.

— Ah çà ! seigneur comte, pourquoi êtesvous là comme un enfant désespéré, s'écriat-il avec fureur. Où sont donc les dix mille hommes qui, à la nouvelle de l'assassinat de Lamelle, devaient courir aux armes pour faire réussir votre entreprise? Il y a là sur la place Saint-Jean dix mille Liégeois qui ont soif de notre sang. Vous m'avez voué, ^insi que mes hommes, à la mort la plus cruelle et la plus ignominieuse.

Vous vous vantez de votre esprit, de votre génie, de votre habileté? Vous êtes stupide, méchant et lâche !

Warfuzée balbutia quelques excuses et répondit que rien n'était perdu encore si Ton pouvait défendre la porte jusqu'à ce que ses lettres fussent arrivées à destination. Mais Grandmont, qui, comme un vrai soldat, sentait grandir son courage avec le danger, lui jeta quelques paroles de mépris et courut de nouveau vers la porte. Warfuzée, dans le cœur duquel chaque coup frappé sur la porte retentissait comme un arrêt de mort, recula jusque près de la fontaine.

Là gisait encore, les mains liées sur le dos, Jaspar, le fidèle serviteur du bourgmestre. Il pria le comte de lui rendre la liberté parce

que lui, simple domestique, ne pouvait pas être coupable de crimes d'État.

Tout à coup une lueur d'espoir brilla dans les yeux du comte de Warfuzée. Il délia les mains de Jaspar et lui dit :

— Je ne vous ai jamais voulu de mal, mon ami; ce que j'ai fait, c'était pour obéir aux ordres de l'empereur. Vous pouvez encore tout sauver. Venez, suivez-moi. Le peuple vous connaît et vous estime. Montez sur le balcon et parlez aux bourgeois : dites-leur et faitesleur comprendre que Sébastien Laruelle est mort par ordre de l'empereur et du prince de Liège. Attestez qu'il avait vendu le pays à la France, et que, dans sa confession, à l'article de la mort, il a déploré sa trahison.

En disant ces mots, il conduisit Jaspar à

l'étage supérieur et lui montra de loin le balcon, car lui-même n'osait pas se montrer au peuple.

Jaspar parut au balcon et remua les lèvres, mais sans dire un mot, car, malgré sa terreur, il ne se sentit pas la force d'accuser faussement son maître assassiné.

— Tu ne dis rien, Jaspar? s'écria Warfuzée. Je t'en prie, mon ami, sers-moi, je te ferai riche comme un gentilhomme.

— Seigneur comte, ils sont trop loin et ne m'entendraient pas.

— Essaye, pour l'amour de Dieu !

— Ils dirigent leurs mousquets vers le balcon, seigneur comte.

— Sont-ils nombreux, Jaspar?

— Toute la place est pleine de monde.

— Hélas ! hélas ! soupira Warfuzée, n'y aurait-il donc plus d'espoir?

Tout à coup Jaspar quitta le balcon et murmura tout tremblant :

— Fuyez, fuyez, on amène sur la place un grand canon, on le dirige vers la porte ! Fuyez, fuyez, encore un instant et le sang va couler à flots.

Le comte suivit le domestique et tous deux disparurent par une porte qui donnait accès aux appartements du côté du jardin.

Pendant quelques minutes, un silence de mort régna dans la maison du comte et sur la place.

Puis un coup de canon fit trembler le cloître Saint- Jean sur ses fondements; la porte, frappée par le boulet, tomba à Tin-

térieur et le peuple furieux se rua comme un torrent dans la maison. Les soldats espagnols, rassemblés dans une chambre du rez-dechaussée, essayèrent encore de se défendre en dirigeant un feu bien nourri contre les bourgeois, mais rien ne put retenir les flots de la multitude. Le premier qui tomba fut Grandmont atteint dans le cou par la pioche d'un mineur. Les autres ne lui survécurent qu'un instant. En moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, ils furent renversés sur le sol, baignés dans leur sang et foulés sous les pieds du peuple furieux.

A quelques pas s'éleva soudain un affreux tumulte : des cris de désespoir mêlés de cris de vengeance. — On versait des larmes, on s'arrachait les cheveux, on criait :

— Malheur, malheur à la ville de Liège ! Malheur, malheur ! notre père est mort !

Quel spectacle dans cette fatale chambre ! Le corps informe du bourgmestre, et à côté de ce cadavre, agenouillé dans le sang, un jeune homme qui riait et qui criait qu'il allait se marier ! Le capitaine du serment de Saint- Pholien dit à l'un de ses hommes :

— Nous pleurerons plus tard, mes amis ! maintenant, ne songeons qu'à la vengeance. Il nous faut Warfuzée l'assassin; venez, cherchons dans toute la maison et, au besoin, fouillons-la jusqu'à ses fondements !

Jaspar, qui descendait en ce moment, dit au capitaine :

— Vous cherchez le comte de Warfuzée?

Suivez -moi, je vous montrerai le traître.

LE 6UET-APENS 235

Les arquebusiers montèrent avec le valet. Jaspar montra du doigt une alcôve :

— Là, là, dans le lit, caché sous la couverture, là est le Judas ! dit-il.

Vingt mains à la fois se jetèrent sur le comte, et l'arrachèrent du lit si violemment, qu'il tomba à terre comme une masse.

Déjà on levait les sabras et les crosses des fusils pour lui briser la tète, mais le capitaine retint ses hommes.

— Non, non, ne le tuez pas encore, dit-il, ce serait trop vite fini ; le scélérat doit souffrir, souffrir longtemps et beaucoup, pour expier son abominable forfait.

Warfuzée s'était jeté à genoux et demandait grâce en joignant les mains. Il parla de l'empereur et de haute trahison ; il offrit des

trésors et des faveurs ; mais, pour toute réponse, il ne reçut qu'un coup de poing furieux sur la bouche.

— En bas, en bas ! s'écria le capitaine. Warfuzée fut pris par les jambes; on le

traîna en bas de tous les degrés jusque dans la cour, où on lejeta par terre.

Cent hommes furieux voulaient le mettre en pièces sur l'heure ; mais le capitaine le fit entourer de ses compagnons et lui ôta son escarcelle de cuir dont il tira quelques papiers.

— Ciel, est-ce possible ! s'écria le capitaine. L'avocat Marchant et l'échevin Fléron, complices de ce monstre ! Ils promettent de te seconder dans son entreprise contre le bourgmestre. Voici leur promesse écrite de leur propre main.

LE GUET-APEISS 237

Il fut interrompu dans ses recherches, car la pression de la foule toujours croissante était si grande, que ses hommes ne pouvaient plus la contenir.

Le ciel retentissait de cris de vengeance, les armes brillaient par-dessus les tètes du peuple furieux.

A ce moment, Jaspar se fraya un passage à travers les arquebusiers jusque près du comte, et lui dit :

— Seigneur de Warfuzée, vous avez accusé mon maître d'un horrible forfait, vous avez dit qu'il avait vendu sa patrie à la France, La mort est devant vos yeux ; vous allez paraître devant Dieu. Osez- vous répéter votre accusation ?

— Non, non, mes amis, bêgaya-t-il, Se-

bastien Lamelle est resté fidèle au peuple et à la patrie; mais l'empereur avait ordonné...

La parole expira dans sa gorge : un coup d'épée lui perça le côté. Il tomba à genoux et voulut se relever ; mais, comme si ce premier coup eût été un signal, les arquebusiers furent poussés les uns sur les autres, et les haches, les sabres et les crosses des mousquets tombèrent sur l'assassin comme la grêle.

C'était une mêlée furieuse sur son corps : chacun voulait écraser le serpent, dont la morsure venimeuse avait ravi au peuple liégeois son père et à la liberté son défenseur le plus puissant.

Cependant, cette scène de vengeance sau» vagene dura pas longtemps. Quelques hommes, ayant aperçu une corde par terre, l'attache-

rent aux pieds du corps, et, s'y attelant comme à un char de triomphe, ils traversèrent la place Saint-Jean en poussant des cris de joie jusque sur le marché, devant l'hôtel de ville. Là, ils pendirent par les pieds le comte René de Warfuzée à la potence...

Après avoir couvert de boue ses restes déjà refroidis et méconnaissables, tant ils avaient reçu de coups d'épée et de hache, les meneurs coururent vers la demeure de l'avocat Marchant, de l'échevin Fléron et de tous ceux dont les noms figuraient sur les papiers qu on avait trouvés dans la poche du comte.

Ce jour-là, on massacra à Liège bon nombre de gens à demi coupables ou innocents. Les maisons furent pillées, démolies et brûlées... Il était déjà près de minuit, et le peuple

parcourant toujours les rues et les places, cherchait encore à la lueur des maisons incendiées, de nouvelles vengeances et de nouvelles victimes.

On avait vu dans la soirée errer çà et là un jeune énergumène qui courait partout où brillait l'incendie et qui riait comme s'il assistait à une grande fête!...

Et longtemps après minuit on portait à travers les rues de Liège un pauvre jeune homme, qui, épuisé par le délire et mourant <le fatigue était tombé sans connaissance sur les marches de l'église Saint-Lambert.

fin

F. Aureat!. — Imnrimeris de L «•;■;>'

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