Diocèse de Tournai
L'abbé Druet, curé d'Acoz; L'abbé Pollard, curé de Roselies.
4, — Diocèse de Namur.
L'abbé Schloegel, curé d'Hastière; L'abbé Gilles, curé doyen de Couvin; L'abbé Piéret, vicaire à Etalle (pendu) ; L'abbé Alexandre, curé de Mussy-la-Ville; L'abbé Poskin, curé de Surice; L'abbé Hotlet, curé des AUoux; L'abbé Georges, curé de Tintigny; L'abbé Glouden, curé de Latour; L'abbé Zender, curé retraité à Latour; L'abbé Bilande, aumônier des sourds-muets à Bouge; Le R. P. Gillet, bénédictin de Maredsous; Le R. P. Nicolas, prémontré de Leffe; Le curé d'Anthée; Le curé d'Onhaye; L'abbé Gaspard;
Le Fr. Célestin Boné, prémontré, 74 ans; Le Fr. Jean Antoine Bovy, prémontré, 60 ans; Un Frère de la Congrégation des Oblats; L'abbé Docq.
Aucun outrage, aucun mauvais traitement n'a été épargné aux membres du clergé. Il faut lire dans les rapports le supplice du curé de Buecken, blessé, mené par des soldats qui lui avaient fait un cortège dérisoire, trois fois relâché et repris
du 21 août au 26 août, et, après plusieurs jours de supplice qui ont fait de lui la parfaite image de Jésus supplicié au Calvaire, fusillé le 27 août (1). C'était un vieillard maladif, le plus doux des hommes; on lui avait donné pour coadjuteur un conventuel de Louvain, le Père Vincent, de nationalité hollandaise, qui partagea son sort. Le supplice du curé de Hérent n'est pas moins révoltant, dans la relation que nous en a faite son vicaire, M. l'abbé Kuypens.
Il reste maintenant établi, par le témoignage des faits, par celui du cardinal Mercier, par l'enquête des prêtres allemands et par les déclarations des autorités allemandes elles-mêmes, que les accusations lancées contre le clergé belge sont
(1) Teotha, pp. 196-197, raconte ainsi la mort du curé de Buecken. «Dans une tranchée aux environs de ce village, les Allemands remarquent que les Belges tirent mieux que d'habitude (tout le monde sait que les Belges tirent mal ! ) ; on envoie une patrouille s'enquérir de la cause du fait; on s'aperçoit que l'église est reliée par un fil; on enfonce la porte, et dans l'église on trouve le curé assis devant un téléphone et dirigeant le feu de l'artillerie belge. {In der Kirche sass der Herr Pfarrer an einen Telephon und dîrigierte die 8ch4lsse de Belgischen Artillerie,) On met le feu à l'église et bientôt M. le curé se balance entre ciel et terre.
autant d'atroces calomnies. Quand on pense que ces calomnies ont trouvé pour organe la bçuche la plus auguste de l'Allemagne et que tous les journaux prussiens les ont répétées aux soldats allemands qui sévissaient en Belgique, comment se défendre de faire remonter plus haut la responsabilité des assassinats de nos prêtres martyrs ? Oui, à n'en pas douter, c'est après la lecture du manifeste de leur empereur et des journaux de leur pays que les officiers allemands ont vu rouge, et qu'ils ont cru remplir un devoir patriotique en passant par les armes, les membres de ce clergé perfide et inhumain, qui poussait les populations à tirer sur eux et qui sur les champs de batailles faisait arracher les yeux à leurs blessés par des filles de 14 à 15 ans.
Que le sang de nos martyrs sacrés retombe donc sur vous, ô empereur Guillaume, et sur vos têtes, journalistes, dont les mensonges ont armé le bras des meurtriers et pressé la détente de leurs fusils. Et que vous gardiez cette tache pour vous seul, ô empereur, ou que vous la partagiez avec vos complices, il n'est au pouvoir de personne de vous en laver ; elle pèsera sur vous dans ce monde, elle descendra avec vous dans le tombeau, elle vous accompagnera au jour du jugement devant le tribunal de Dieu.
La Tragédie d'Aerschot
La Tragédie d'Aerschot.
Dans le sinistre catalogue de villes belges détruites par les Allemands, le nom d'Aerschot est un de ceux qui évoquent les plus douloureux souvenirs. Il n'a pas suffi aux envahisseurs de massacrer sa population et d'incendier ses maisons; ils ont voulu encore, comme à Louvain, déshonorer leur victime et se disculper eux-mêmes en prétextant qu'elle avait mérité son sort. Pendant près d'une année, toute la presse allemande a été remplie d'une légende d'après laquelle un général allemand, qui dînait chez le bourgmestre, avait été tué en pleine table par le fils de celui-ci, qui aurait déchargé son revolver sur lui à bout portant. Un si infâme assassinat ne pouvait rester impuni : la destruction de la ville et le massacre de ses habitants pouvaient seuls l'expier. On demandera peut-être s'il ne suffisait pas d'immoler le coupable; mais la doctrine prussienne, formulée par les généraux et mise en pratique par les officiers, veut que des villes entières périssent
pour venger la mort d'un seul soldat allemand. Aerschot s'est vu appliquer la méthode. On trouve aujourd'hui la loi du talion barbare; c'est sans doute parce qu'elle est trop humaine.
De la presse, la légende d' Aerschot a passé dans les tranchées; toute l'armée allemande l'a redite avec horreur. Dix jours après le fait, des soldats logés chez moi me l'ont apprise; ils la tenaient pour lettre d'évangile. Encore aujourd'hui, elle fait loi; elle est déjà passée dans les livres populaires et demain elle sera, comme celle de l'incendie de Magdebourg par Tilly, un de ces dogmes protestants qu'on met des siècles à extirper de Thistoire.
J'ai voulu, au cours de mes enquêtes sur les événements, me renseigner moi-même et j'ai fait mon enquête. J'ai interrogé tour à tour le doyen d' Aerschot, ses vicaires, le directeur du collège épiscopal et des professeurs, le juge de paix, le greffier de la justice de paix, l'inspecteur cantonal scolaire, l'imprimeur Tuerlinx, la supérieure de l'hospice. Chacune de ces personnes m'a remis un rapport détaillé.
J'éprouve le besoin de faire une déclaration. Souvent j'ai été ému jusqu'aux larmes en entendant le récit de tant de douleurs imméritées, mais ce qui m'a touché plus que je ne pourrais dire, ce sont les sentiments que je remarquais.
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Plusieurs de ces témoins étaient tristes jusqu'à la mort, ayant perdu tout ce qu'ils avaient de cher; aucun d'eux n'a proféré une parole d'amertume contre les bourreaux : ces âmes chrétiennes ne connaissaient pas la vengeance. La simplicité de leur foi, la modestie de leur héroïsme méritaient ce témoignage. L'accent de la vérité était sur les lèvres et dans leurs expressions une sincérité inimitable.
J'ai utilisé aussi la lettre de M^^ Tielemans, veuve de l'infortuné bourgmestre d'Aerschot, et les trois rapports de la commission d'enquête instituée par le gouvernement belge. Un ami, M. l'abbé van Buggenhout, qui a été six ans professeur à Aerschot et qui, établi à Louvain, visite assidûment la petite ville, a complété ces renseignements par des indications nouvelles. Les Allemands faisaient la deuxième enquête pendant que je faisais la mienne. Grâce à tout cet ensemble, je me flatte d'écrire une page d'histoire qu'on pourra compléter, mais qu'on n'effacera pas.
Aerschot est une vieille cité brabançonne de 8,000 habitants située sur le Démer. à peu près à mi-chemin entre les villes de Louvain et de Diest, de chacune desquelles elle est à une distance de
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quinze kilomètres. C'est un chef-lieu de canton, avec justice de paix et inspection scolaire. Elle possède une belle grande église gothique en grès ferrugineux de Diest, un collège épiscopal, un asile de vieillards tenu par trois sœurs de l'hôpital, un hospice, un couvent des Pères de Picpus, un béguinage, aujourd'hui sécularisé, mais reconnaissable à son humble et touchante architecture. Alentour règne la profonde paix des champs : séjour idyllique et plein de beaux vieux arbres, de prés verts et de superbes moissons, où l'on rêverait de couler une existence de paix, loin des fumées de l'industrie et des bruits de la ville, au milieu d'une population religieuse et paisible. Aerschot, écartée des voies de la grande circulation, était un peu ignorée en Belgique, même des historiens, car, ainsi que les peuples heureux, elle n'avait pas d'histoire. Les archives ayant péri dans l'invasion, elle n'en aura jamais, sinon celle de ses jours suprêmes que je raconte aujourd'hui.
Aerschot, depuis le commencement de la guerre, partageait les angoisses patriotiques de toute la population belge. Il s'y trouvait trois ambulances: l'une à l'hospice, l'autre chez les sœurs des écoles, une troisième chez les Pères de Picpus. Son bourgmestre, M. Tielemans, sénateur suppléant, avait tout fait pour maintenir la tranquillité. M. Tiele-
mans était dévoué corps et âme à sa ville. C'était, au témoignage de tous ceux qui m'ont parlé, un homme irréprochable, un chrétien modèle, un administrateur parfait. La proclamation qu'il lança le 5 août peut être considérée comme un modèle de dignité et de prudence. Il y exhorte ses administrés au calme, tâche de les rassurer et ne prononce pas une parole blessante pour l'ennemi. Lisez ces dernières paroles de l'homme de bien à ses concitoyens :
(( L'Allemagne est en guerre avec notre patrie. La situation est grave, mais peut-être moins inquiétante pour notre ville que pour d'autres localités. Restez donc courageux, calmes et dignes, mais aussi prudents, afin d'éviter à notre ville une situation pire.
« Pas d'actes hostiles, pas de cris hostiles, pas de démonstrations hostiles contre l'étranger!
« Facilitez et soutenez la tâche des autorités, de la police, du bourgmestre.
« Tous, la main dans la main et les cœurs unis, pour l'ordre public et pour la paix!
« Montrez-vous aussi généreux envers ceux qui pourraient tomber dans le besoin; un comité officiel est déjà créé pour leur venir en aide.
« Tous unis, tous frères, tous patriotes!
(( Vive la Belgique! »
Le 10 août, le bourgmestre revenait à la charge
par une seconde proclamation. La situation avait empiré; mais ses recommandations restent les mêmes: « Reprenez vos occupations, défiez-vous des faux bruits et ne croyez que les nouvelles officielles. Abstenez-vous de toute hostilité contre les troupes étrangères, si elles passent ici; l'armée seule a le doit de se servir des armes contre l'ennemi. »
Ces deux proclamations furent distribuées à domicile et affichées dans les rues; les Allemands purent les lire quand ils entrèrent à Aerschot et se convaincre que le bourgmestre de cette ville ne lui créerait pas d'ennui tout en étant bon patriote.
Le 13 août, les Belges vinrent à Aerschot; le 18, ils reçurent du renfort, mais il était impossible de tenir et déjà passait la triste procession des fugitifs; ils racontaient des scènes de violence auxquelles on ne voulait pas croire. Le lendemain 19, il y eut un combat après lequel les Belges, se voyant débordés, se retirèrent en bon ordre en continuant le feu. Les Allemands pénètrent dans la ville vers huit heures; ils font prisonniers les Pères de Picpus, les rangent au mur et semblent vouloir les fusiller, lorsqu'arrive une automobile belge blindée qui tua beaucoup de monde à l'ennemi et dégagea le 9® et le 24^ de ligne campés entre Aerschot et Longdorf . Dans la confusion qui s'ensuivit, l'ennemi oublia les Pères de Picpus. Cet
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intermède a duré une dizaine de minutes; Tauto se retire, les Allemands reviennent, et, selon leur habitude, font payer cher aux habitants la résistance des soldats belges. Le premier qu'ils trouvèrent devant sa porte est un simplot sourd-muet, qu'ils tuent; puis, dans la rue du Chantier, ils arrêtent encore six autres hommes. Ils les emmènent, tandis que les femmes les suivent en pleurant, et on les tue en pleine rue (1). Ils enfoncent à coups de hache la porte de la tour de l'église où ils vont arracher le drapeau belge ; ils envahissent toutes les maisons et en font sortir les hommes, prétendant qu'on a tiré sur eux; ils les poussent devant eux, en les forçant de tenir les mains levées, jusqu'au bord du Démer, où ils sont au nombre d'environ quinze cents. On les injurie, on les menace, on les force à lever, puis à baisser les mains, à vider leurs poches, à y remettre ce qu'ils en ont retiré; on leur chante la gloire de la grande Allemagne. Un vieillard reçoit un coup de crosse et tombe.Les malheureux sont tenus ainsi jusqu'à une heure et demie du matin. Les soldats semblaient des valets de bourreaux.
Finalement arrive le bourgmestre, M. Tielemans, accompagné de deux officiers supérieurs. Il
(1) Vers onze heures, dit M. le doyen.
exhorte les gens à livrer leurs armes, à ne pas former de rassemblements, à être bien tranquilles; après quoi, on lâche les prisonniers.
S'il n'y avait pas eu sept victimes innocentes massacrées dès le début, et si les soldats n'avaient déployé ce zèle féroce, on aurait pu croire que le but des Allemands était d'intimider la population par ce déploiement de menaces de rigueurs. Mais l'impunité des outrages subis par la population et des épisodes isolés de pillage montrent qu'on laissait carte blanche à la soldatesque.
Tout resta calme jusqu'à la soirée. Vers six heures, la place du Marché présentait un aspect inaccoutumé: elle était remplie de plus de deux mille soldats, de chariots et de caissons, de chevaux; trois officiers se tenaient sur le balcon de la maison du bourgmestre et regardaient les soldats qui, encouragés par les officiers, tiraient en l'air et faisaient un grand vacarme, pendant que le bourgmestre, sur son seuil, leur distribuait des cigares. Comme les officiers le regardaient, Mme Tielemans persuada à son mari de rentrer.
La pétarade continuait sur la place, lorsque soudain l'un des trois officiers s'affaissa: il venait d'être atteint par une balle et était tombé roide mort.
Que s'était-il passé?
A première vue, il semble tout naturel d'admettre qu'une balle — une des innombrables balles
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que les soldats envoyaient dans les airs — s'était perdue et était venue frapper Tofficier. De supposer que c'était un coup de feu belge, ne viendra à l'esprit d'aucun homme de bon sens. Si les Allemands l'ont dit, c'est parce qu'ils voulaient éviter le reproche de cette indiscipline: il ne fallait pas qu'on pût dire qu'ils se canardaient mutuellement, comme ils l'ont fait à Louvain..
Le coup de feu est donc parti de chez eux ; il est absurde de nommer ici le fils du bourgmestre, enfant de quinze ans, frêle, délicat, qui n'avait jamais manié d'armes. Mais l'explication vraie est moins simple.
M. Tuerlinx, imprimeur et papetier, demeure sur la place du Marché, à peu près en face de la maison du bourgmestre, qui occupe un des coins. Il était dans son atelier lorsque le bruit de la fusillade l'attira dans son magasin. Il vit alors six ou sept soldats qui avaient appuyé le canon de leur fusil sur un chariot et tiraient dans la direction de la maison du bourgmestre. Il se rappelle que peu auparavant il avait reçu dans son magasin plusieurs soldats polonais qui s'étaient entretenus amicalement avec lui et qui, en le quittant, l'avaient appelé frère et lui avaient donné la main. Etait-ce eux qu'il voyait tirer? (1)
(1) Un cas semblable est cité par Waxweiler, p. 171 (Officier tué par un soldat allemand).
La mort du major fut le signal d'un déchaînement subit. Soit qu'on ait donné le mot d'ordre, soit qu'ils aient agi spontanément, les soldats se débandent pour brûler, détruire et massacrer.
Pendant que toute la ville d'Aerschot était ainsi saccagée, pillée, incendiée, on arrachait les hommes des maisons, on les accablait de coups et d'injures. Ils furent réunis sur la place du marché, et de là on les mena, les mains liées derrière le dos, hors ville, pour être fusillés. Il y eut deux fournées de victimes. La première était composée de soixante-dix-huit personnes, placées sur plusieurs rangs. On force les premiers à sauter le fossé et on les fusille pendant qu'ils sautent; mais, comme cela prend beaucoup de tempis, on fusille à travers le tas'. Trois parviennent à s'échapper : Paul Verlinden, un autre nommé Carette et le troisième, un employé des tramv^ays. C'est par ceux-ci que l'on peut être renseigné.
Le seconde fournée fut emmenée plus tard sur la chaussée de Louvain, un peu plus loin que la première. Deux de mes bailleurs de renseignements en faisaient partie, le greffier De Prêter et l'imprimeur Tuerlinx. Un officier à cheval précédait; il faisait arrêter les prisonniers devant les maisons incendiées. Il y en avait, au début, qua-
rante environ; mais de nouveaux arrivants portèrent ce chiffre à plus du double. De Prêter et Tuerlinx virent arriver le bourgmestre, son fils et son frère, qui avaient les mains liées sur le dos avec des cordes de chanvre; le greffier a conservé la sienne et me l'a montrée. On les fit se coucher à terre.
Le lendemain au matin arrivent sept officiers; parmi eux un blanc-bec, qui est au courant de tout. Il y a un accusateur; le bourgmestre est interrogé, ainsi que son frère, mais le greffier n'a pas entendu. Un trait d'une grande noblesse brille sur cette sombre histoire: Achille Claes élève la voix et dit: « Je suis un adversaire politique du bourgmestre, mais j'affirme sur l'honneur que celui-ci a fait tout ce qui était en son pouvoir pour engager les habitants à déposer leurs armes à la gendarmerie et à bien recevoir les troupes allemandes. »
Les officiers se retirent et, au bout d'un quart d'heure, viennent dire qu'un sur trois des prisonniers sera fusillé, plus le bourgmestre, son fils et son frère. On choisit de préférence les jeunes; on les fait mettre sur trois rangs. Tuerlinx voit avancer son fils Bruno, âgé de dix-huit ans; il fait valoir qu'il est membre de la Croix- Rouge, lui fait montrer sa carte de route : rien ne sert. Aux épargnés, on fait défense de se retour-
ner; les autres sont emmenés en haut du champ; une salve, puis quelques coups isolés. Des bourgeois survivants sont forcés, de huit à dix heures, à enterrer les victimes.
Pendant que périssaient les habitants, on pillait et on brûlait la ville. Quatre cents maisons furent incendiées. On ne sait pas les raisons qui ont fait épargner telles rues et condamner telles autres. Parfois, c'est une rue entière qui est détruite des deux côtés, et une odeur acre de fumée sort encore des ruines; ailleurs c'est, au milieu d'un groupe de maisons sauvées, une, deux, trois maisons détruites.
Il y a eu sans doute ordre d'en détruire : dès quatre heures, des officiers avaient pendu des ordres incendiaires au mur du jardin du juge, et probablement les soldats en auront ajouté à leur choix, au gré de leur caprice; c'est ce que j'ai vu réalisé à Louvain. Sur la place, on a. détruit l'hôtel de ville, mais on a épargné la maison du bourgmestre et toutes les autres. Il n'y a pas eu de préférences dictées par les conditions sociales: les petits ont été traités comme les grands; la torche est égalitaire. On a détruit la maison du juge et de l'inspecteur; on a épargné celle du greffier et le presbytère.
La rapidité de l'incendie et la destruction radicale de tout le contenu des maisons aurait quel-
que chose qui tient du prodige, si Ton ne savait que les incendiaires pratiquaient leur métier avec une dextérité attestant une éducation spéciale. Des acides, des pastilles de fulminants, des infusions de benzine et autres matières inflammables sont lancées dans les maisons, souvent les meubles mis en tas et les tentures jetées dessus : tout flambe subitement et le feu ne s'éteint que lorsqu'il ne lui reste plus rien à dévorer. J'ai vu cela à Louvain, à Termonde et ailleurs, et partout je me suis convaincu de la supériorité de l'armée allemande dans l'accomplissement d'une besogne qui semblait réservée aux brigands de grand chemin.
L'incendie a épargné une partie de la ville; le pillage n'a rien épargné. Je suis entré dans plusieurs maisons à la flamande: il ne s'y trouve plus rien que des meubles de première nécessité, achetés à la hâte, où l'on a pu. Au presbytère, j'ai vu le coffre-fort totalement détruit; on en a volé les titres et détruit ou lacéré les belles archives de la paroisse. Le doyen n'a plus ni linge, ni livres, ni meubles, ni rien. Dans la maison du greffier, de beaux meubles réduits en morceaux; les tableaux arrachés de leurs cadres et enlevés. Chez l'imprimeur Tuerlinx toutes les marchandises qu'on n'a pas cru devoir voler ont été lacérées, souillées, jetées en un tas et, pour qu'il n'en échappât rien.
on les a inondées de l'encre qui se trouvait dans la boutique. Au collège, le coffre-fort a été également détruit; le tabernacle forcé, la pierre d'autel de la chapelle cassée.
Quant aux femmes, enfants et vieillards qu'on a laissés vivre, on a commencé par les enfermer à l'église, dont on a brûlé les trois massives portes. Là, toute cette population fut entassée pêle-mêle, du 21 au 27 (1), dans des conditions de promiscuité et de malpropreté sur lesquelles il est préférable de ne pas insister. L'église était souillée comme une écurie. Le 26, y fut amené le curé de Gelrode, M. Degout, fusillé le lendemain au coin d'une maison. Il passe pour être mort en martyr (2)i. Le 27, on tira des coups de fusil dans l'église. Le 28, on conduisit tous les prisonniers par rangées de cinq à Louvain, pour voir brûler la ville. Ce même jour, on emprisonne dans l'église les Pères de Picpus et quatre prêtres, puis de nouveau la population. Le 6 septembre, on emmène les Pères en Allemagne (3) avec cent^ vingt et un
(1) Les plus jeunes furent emmenés en AUemagne, le 23 août.
(2) Voir la première lettre pastorale de S. E. le cardinal Mercier.
(3) Nous les retrouvons au Sennelager près de Paderborn. Une relation allemande essaie d'expliquer pourquoi on les a emmenés, mais ne parvient qu'à souligner l'odieuse iniquité de la mesure. (Voir Duhr, p. 48.)
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bourgeois; on met en liberté les gens au-dessus de quarante-cinq ans et au-dessous de quatorze.
Les soldats belges reprirent Aerschot le 10 septembre, mais durent de nouveau Févacuer le 13; et, cette fois, on insista pour que les sœurs de l'hospice partissent aussi. Elles s'y décidèrent après une longue hésitation: puisque les Allemands ont tout pillé et brûlé, que vont-ils faire maintenant? Et c'est cette réflexion qui les a décidées. Une d'elle, tO'Utefois, voulut demeurer avec les malades: sœur Ludovica; elle demanda et obtint la permission de rester.
Quand les Allemands revinrent, ils brûlèrent encore des maisons, mais ils ne tuèrent personne. Pourquoi? La bonne sœur nous le dit avec sa charmante simplicité: « C'est que tout le monde s'était sauvé. »
Aerschot est resté désert. L'hospice a été pillé cette fois; on a pris le bien des malades : le vin, la bière, quatre des plus belles vaches de l'étable. Quelques Aerschotois,qui s'avisent de rentrer, sont saisis comme espions et enfermés pendant huit jours, au pain et à l'eau, à Bruxelles. Le 23 octobre, un père de Picpus célèbre la première messe qui ait été dite depuis le 13 septembre, et le 6 décembre, le cardinal vient réconcilier l'église.
Cet exposé ne serait pas complet si, au tahleau d'ensemble, je n'ajoutais comme épisode les destinées de quelques Aerschotois.
Le doyen. — Il a passé la journée du 19 à l'ambulance des sœurs rue de l'Eternité; il rentra la nuit chez lui sans être molesté et sans savoir ce qui se passait, sauf l'incendie.
Les vicaires. — On vient les chercher à l'ambulance, sans doute pour les fusiller, dans la nuit du 19 au 20; ils passent la nuit dans la citerne d'une maison en construction, où l'on est au nombre de seize personnes; le doyen vient les rejoindre le lendemain matin. Les quatre prêtres s'y trouvent donc réunis; les laïques en soTtent le 20 pour fuir.
Le juge. — Plusieurs personnes s'étaient retirées chez lui, dans l'espoir que sa position officielle les protégerait. Les Prussiens arrivent, demandent à manger et à boire. Un officier lui dit de renvoyer les enfants, ce qu'il fait. A deux heures arrivent trois autres officiers. L'un d'eux lui dit : « Quelle idée a eu votre roi de nous empêcher de passer ? Nous aurions tout payé. » Plus tard, un sous-officier lui dit : « Est-ce que votre roi a perdu la tête? S'attaquer à une armée aussi forte que la nôtre? » Un autre vient lui réclamer du vin en lui mettant son browning au visage et part avec quatre bouteilles. Envoyé par cdui-ci,
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un autre sous-officier arrive avec sept ou huit soldats, colle le juge au mur en le menaçant du revolver pendant que les hommes vident la cave. Puis les trois officiers reviennent en lui reprochant d'avoir donné de Talcool à leurs soldats. Le soir, au moment où les enfants allaient se coucher, ils voient l'incendie, puis la fusillade; les soldats pénètrent dans la maison et saisissent le juge avec trois hommes qu'ils adossent au mur extérieur, les mains en l'air : « Sie haben geschossen mit einem Mauser. Wir werden Sie todschiessen, Schweinhunde. » Ils les couchent en joue et leur lancent la baïonnette à un doigt de la poitrine. Bastiaens, l'un des trois hommes, parvient à s'échapper. Puis des soldats entraînent le juge; et les autres, armés de mèches spéciales, mettent le feu aux quatre coins de la maison, avec une dextérité telle que celle-ci flambe en moins de quatre minutes. Le juge est entraîné les bras en l'air, avec ses enfants sans souliers sur le macadam crevassé; en route, un soldat, par derrière, lui porte trois violents coups de crosse dans le dos. Après vingt minutes, arrive à cheval un officier : « Wir haben zu viel Gefangen ; Sie sind frei. » Et le juge avec ses enfants passent la nuit dans un carré de pois, chez le voisin. Le lendemain matin, on vint le re-
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prendre, disant qu'il a tiré et qu'on va le fusiller; on l'emmène, on le maltraite, enfin on le relâche. Il s'en va à la recherche d'un médecin; on l'arrête une troisième fois et il est emmené dans un champ où se trouvent une cinquantaine de prisonniers, notamment son fils qui se jette h son cou en pleurant. Ce spectacle attendrit un officier qui pleure à chaudes larmes; peut-être pensait-il à ses propres enfants et à un sort semblable que pouvait leur réserver la guerre; les autres officiers semblaient s'intéresser à lui; il fut envoyé comme otage dans une maison, nourri au pain sec et à l'eau, avec menace d'être fusillé à la première balle tirée par des civils ou des militaires. Puis on le régala de discours sur la grandeur et la puissance de l'empire allemand.
Le 21, il croit l'heure suprême arrivée; il fait ses dernières recommandations à ses enfants, leur remet un portefeuille contenant 550 francs et part pour le champ, où le bourgmestre dormait déjà dans l'éternel repos. On l'y retient avec d'autres, on les y nourrit, on ne leur fait subir aucun mauvais traitement, et le soir on les ramène à l'église, où le juge retrouve ses deux autres enfants à moitié habillés. L'église fut bientôt bondée. Vers minuit, un soldat apporte à boire et à manger; de grosses larmes lui coulent le long des joues. Le lendemain 22, on renvoie d'abord les femmes et les
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enfants à dix heures, puis les hommes au-dessus de cinquante-sept ans. Les autres devaient être emmenés en Allemagne. Une dame intercède pour le juge : « Il est veuf et père de trois enfants qui n'ont que lui. » Alors, rofficier le relâche.
Le juge reste jusqu'au 2S dans une maison d'amis, et, l'après-midi de ce jour, il part avec «es enfants pour Louvain, sa ville natale, où demeure son frère. Ils y arrivent à quatre heures; à huit heures, Louvain flambait. A deux heures du matin, ils sont de nouveau arrêtés, mais sur l'affirmation d'un soldat qu'ils sont des gens paisibles, on les laisse libres. Au matin, ils se jettent dans une bande de fuyards chassés le revolver au poing, vers le canal de Malines: ils étaient sauvés.
^ Hélène est la tragédie d'Aerschot. On y voit, en résumé, les destinées de la Belgique pendant des mois. Une population paisible, inoffensive, sans armes, se voit envahie par l'ennemi. Elle n'a'préparé que des ambulances; elle distribue des vivres, mais elle a le malheur d'avoir été défendue, et c'est ce qu'on ne pardonne pas. « Si un civil ou un militaire tire, vous serez fusillés.» L'exaspération de voir un petit peuple qui se permet de résister à la grande Allemagne; <( Etes-voiis
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fous?» Puis, la platitude incroyable: ((Nous aurions tout payé!» Les sévices arbitraires: personnes égorgées, la plupart parce qu'un officier est tombé, sans qu'il y ait la moindre preuve contre les Belges. La nécessité de masquer un manque de discipline en accusant les habitants. La férocité dans le supplice de cent quarante-neuf personnes. La férocité dans l'incendie. Le pillage, enfin, qui ne laisse plus rien subsister. Tel est, d'après des témoignages nombreux, concordants et irréfragables, l'œuvre de la (( culture allemande ». Elle est exemplative et on peut lui appliquer le vieil adage :
Ab uno disce omnes.
Aerschot se relèvera de ses ruines et les victimes pardonneront à leurs bourreaux. Mais la tache infligée au blason de l'Allemagne n'en disparaîtra pas de sitôt. Travaillez, rhéteurs, professeurs, artistes, à la laver vous n'y parviendrez pas. Les mains de l'Allemagne sont comme celles de lady Macbeth : elles gardent la tache sanglante.