‹ Le guet=apens Prussien en BelgiqueChapitre 8 sur 12 · APPENDICES · texte numérisé non relu

APPENDICES

Comment TAllemagne a calomnié le Gouvernement belge.

Naturellement, devant Tindignation du monde civilisé dont la voix lui arrive de toutes parts, l'Allemagne a éprouvé le besoin de se disculper. On peut bien, quand on s'appelle von Stein, se glorifier du crime et déclarer que toutes les atrocités sont pour nous punir de n'avoir pas obéi aux injonctions allemandes. Mais quand on est, comme le gouvernement allemand, en face du tribunal de la conscience humaine et responsable devant le genre humain, on éprouve le besoin de tenir un autre langage. Seulement, en habile tacticien, on ne se mettra pas apparemment dans l'attitude de l'accusé qui se disculpe; on prendra hardiment l'offensive, on accusera la victime des crimes dont on est l'auteur et on protestera contre ces atrocités, q i ont entraîné « de nécessaires représailles ».

Au programme traditionnel de la guerre, qui comprend le massacre, le viol et l'incendie, l'Allemagne a cru devoir ajouter un cinquième article à l'usage de la Belgique récalcitrante : la calomnie.

Au début, on se contente de la note demi-officielle suivante, qui n'introduit que sous forme dubitative le grief fait au gouvernement belge.

« Des nouvelles qui nous parviennent au sujet des opérations militaires aux environs de Liège, il résulte que la population civile participe à la lutte et que des particuliers en embuscade ont tiré sur des soldats allemands et sur des médecins. Des rapports parvenus de la frontière française disent également que la population, aux environs de Metz, a tiré sur des patrouilles allemandes. Il est possible que ces faits soient dus à la population très mêlée de ces districts industriels, mais il est possible aussi que la France et la Belgique aient décidé contre nos troupes une guerre de francs-tireurs. Si le fait s'avère par de nouvelles hostilités analogues, nos adversaires porteront la responsabilité de nous avoir entraînés à une» répression impitoyable contre les populations coupables. Les soldats allemands ne sont habitués à lutter que contre les forces armées d'une puissance ennemie et ne peuvent être blâmés si, en

état de légitime défense, ils luttent sans quartier (1). »

Mais bientôt on s'enhardit et, dès le 18 août, les journaux hollandais publient d'après la presse allemande une nouvelle note où le gouvernement belge semble être rendu responsable de la participation des civils, bien que l'on n'ose pas encore l'accuser formellement de l'avoir organisée.

« Contrairement à la note du 8 août, par laquelle le gouvernement belge faisait savoir qu'en conformité avec les usages de la guerre, il ne combattrait qu'avec des troupes en uniforme, de nombreux civils ont pris part au combat de Liège sans porter d'uniforme : non seulement ils tiraient sur les troupes allemandes, mais ils achevaient cruellement les blessés; ils tuaient aussi les médecins qui exerçaient leur mission. En même temps, la population anversoise dévastait les propriétés allemandes de la façon la plus barbare et des femmes et des enfants furent mis à mort d'une manière bestiale.

« L'Allemagne s'adresse au monde civilisé tout entier et demande compte du sang de ces innocents et de cette manière belge de faire la guerre, qui se rit de toute civilisation. Si la guerre prend

* (1) Le XX' Siècle, 12 août 1915.

dès maintenant un caractère cruel, c'est la Belgique qui en est responsable (1). »

Faut-il le dire en passant ? Ces histoires de blessés cruellement massacrés, de médecins tués dans l'exercice de leur charitable mission, elles traînent toutes dans les journaux de tous les belligérants. Les Français, les Anglais et les Belges les redisent à la honte de l'Allemagne, et la presse d'outre-Rhin, qui les traite de mensongères, en colporte d'autres qui sont accueillies avec le même qualificatif dans le camp des alliés. Les lecteurs d'esprit rassis savent ce qu'il faut en croire; ils sont convaincus que des atrocités isolées sont possibles dans tous les camps; sans contester celles qu'on allègue de part et d'autre, ils n'admettent pas qu'on les généralise, et attendent pour prononcer leur jugement que des témoins impartiaux et bien informés viennent leur fournir les éléments de leur conviction. Aucun gouvernement, jusqu'ici, n'a pris sous sa responsabilité les affirmations de sa presse nationale relatives aux atrocités de l'ennemi; aucun ne s'est avisé de rendre un autre gouvernement responsable des excès individuels attribués à ses

(1) Le XX* Siècle du 19 août, reproduisant le Vaderland hollandais du 15, qui donne le texte d'après le yorddeutsohe Allgemeine Zeîtung.

nationaux. Seul, le gouvernement allemand fait exception; seul, il admet sans contrôle les racontars de la presse de son pays; seul, il en fait état pour accuser la Belgique. Est-il donc plus crédule ou doué de moins d'esprit critique que tout autre ? Non sans doute, mais son cas est trop mauvais pour qu'il puisse se passer du dérivatif suspect qu'il croit trouver dans les légendes des journaux.

Le monde civilisé, qui n'a pas les mêmes raisons que le gouvernement allemand d'accepter pour lettre d'Evangile les historiettes de la presse teutonne, ne semble pas avoir pris au sérieux la protestation berlinoise. On s'en est aperçu làbas, et on a éprouvé le besoin d'employer des arguments de plus gros calibre. Cette fois, c'est la couronne qui se découvre, et Guillaume II luimême se fait l'accusateur de la victime qui gît pantelante à ses pieds. Voici les oracles qui sortent de sa bouche auguste, parlant au nom des soixante-cinq millions d'Allemands au président de la république américaine.

Après avoir raconté la sempiternelle légende des balles dum-dum employées par l'adversaire (elle est à l'usage de tous les belligérants et elle devait trouver des oreilles impériales un peu moins ouvertes), l'empereur continue :

« Non seulement nos ennemis emploient contre

nous ces armes cruelles, mais le gouvernement belge a en outre excité ouvertement la population civile à prendre part à la guerre, et préparé avec soin depuis longtemps cette participation.

« Les atrocités conmiises même par des femmes et des ecclésiastiques dans cette guerre de guérillas sur des blessés, sur le personnel sanitaire et sur des infirmières (des médecins furent tués, des hôpitaux bombardés) étaient de telle nature que mes généraux ont été obligés à la fin de prendre les plus sévères mesures pour punir les coupables, afin de détourner par la terreur une population sanguinaire de la continuation de ces actes scandaleux.

« Quelques villages et même la vieille ville de Louvain, à l'exception du bel hôtel de ville, ont dû être dévastés par nos troupes, dans un intérêt de défense personnelle.

« Mon cœur saigne lorsque je vois que de pareilles mesures sont inévitables et lorsque je songe aux innombrables innocents qui ont tout perdu, à la suite de l'intervention barbare de ces malfaiteurs (1). »

Avant d'aller plus loin, constatons une fois de plus que l'empereur d'Allemagne est contredit par ses agents. On a entendu tout à l'heure M. von

(1) Le Bien PuUic du 14 septembre.

Stein déclarer que les mesures d'impitoyable rigueur prises contre la Belgique étaient dues à son refus d'accueillir la nouvelle proposition allemande : « La Belgique ayant repoussé nos ouvertures, elle aura à en porter elle-même les conséquences (1). » Et l'empereur, lui, déclare que « ces mesures ont été rendues nécessaires par la défense personnelle et pour détourner par la terreur ces malfaiteurs belges de continuer leurs sinistres exploits ».

On le voit : du IS août au 7 septembre, les légendes sont allées en se développant et celles qu'on accueille dans les documents officiels allemands prennent plus d'ampleur. L'empereur ne dit pas expressément, comme ces journaux, que les Jeunes filles et les ecclésiastiques belges parcourent les champs de bataille pour mutiler les blessés ennemis et pour leur crever les yeux, mais il le laisse entendre. On verra plus loin ce qui en est de ces accusations; ici nous avons à relever celle qui est formulée contre le gouvernement belge, qui, selon l'empereur, a préparé avec soin, et depuis longtemps, la participation des cidls à la guerre. Tombant de si haut, l'accusation a été immédiatement relevée par toute la presse allemande; il n'est pas un journal d'outre-

(1) Voir ci-dessus, p. 32.

Rhin, et pas un polémiste teuton qui ne la reproduise en l'ornant — cela va sans dire — d'arabesques de sa façon. Ils savent que le gouvernement belge a envoyé aux civils les fusils, voire même les mitrailleuses ijjécessaires à la perpétration de leur « crime », et qu'il leur en a fixé la date par dépêche télégraphique; ils savent qu'il a fait partir des gardes civiques pour les villages les plus reculés de l'Ardenne, afin d'apprendre aux paysans le maniement des armes et d'organiser leur résistance aux Allemands. C'est le lieutenant Mannheim, du sixième régiment des uhlans, qui a reçu cette confidence d'un habitant de Chiny. « Il me prenait, dit-il, pour un Anglais ou un Français. » Pardon, lieutenant, je crois que le malin Ardennais vous prenait pour un gogo. Il y en a qui ont vu de leurs yeux la pièce officielle appelant les civils aux armes et leur promettant une certaine prime pour chaque Allemand tué. Le lieutenant Boehm, du 165® régiment d'infanterie, veut , damer le pion au lieutenant Mannheim. Il a tenu en main, à Retinne (1), « le

(1) (Test nn lieutenant du 165* régiment d'infanterie de réserve, nommé Bœhm, qui a vu la pièce à Retinne; c'était une copie faite à la machine et munie d'un sceau, elle avait été trouvée à l'hôtel de ville d'une localité voisine. Et VAuswârtiges Amt reproduit gravement cette découverte, p. 72.

document écrit à la machine et revêtu d'un sceau, trouvé à rhôtel de ville d'une localité voisine »; quatre de ses camarades ont vu comme lui ce document horrifiant; d'autres sont plus heureux encore, puisqu'ils sont en état de faire connaître le montant de la prime : c'est cinquante francs par soldat allemand tué (1). La preuve, c'est une carte postale envoyée par un soldat à sa famille à Pôssneck, et disant « qu'il a appris que le gouvernement belge promet à la population civile cinquante francs pour chaque soldat allemand qu'elle tuera ». Cette communication, ajoute l'ouvrage, est confirmée et complétée par celle d'un lieutenant de la réserve à ses proches, à Leutenberg. Celui-ci écrit que, sur un franc-tireur tué, on a trouvé un billet par lequel le gouvernement français le confirme comme franc-tireur et lui alloue un salaire mensuel de cinquante francs. Et> chose incroyable, dans le mémoire où il prétend prouver les crimes qu'il reproche aux Belges, le ministère des affaires étrangères à Berlin reproduit gravement de pareilles découvertes. Je croirais faire injure au lecteur en défendant

(1) Die Beîgischen Qreueltaten, p. 38, sous le titre 8taatliche Schurkereien in Belgien und Frankreich; le recueil affirme ne contenir que « des rapports officiels et dignes de foi » (amtliche und glaubwûrdige Berichte).

le gouvernement de mon pays contre ces puériles imputations, mais le respect dû à la personnalité d'un souverain comme Guillaume II ne me permet pas de passer outre purement et simplement aux accusations qu'il formule. Sorties de toute autre bouche, elles ne mériteraient pas l'honneur d'une discussion sérieuse; formulées par la sienne, elles ont tout au moins le droit d'être relevées. En montrer l'inanité, c'est du même, coup répondre à toute la multitude des journaux allemands qui les ont reproduites.

S'il est vrai, comme l'affirme l'empereur, que le gouvernement belge ait ouvertement excité la population civile à prendre part à la lutte, et qu'il ait depuis longtemps préparé cette participation, rien ne doit être plus facile à prouver. Les documents excitateurs auront paru dans le journal officiel; ils auront été reproduits par toute la presse belge; ils se trouveront dans les archives de tous les gouvernements provinciaux et dans tous les secrétariats communaux; ils auront été lus et souvent conservés par des milliers de lecteurs et le gouvernement allemand de la Belgique aura pu s'en procurer des exemplaires à foison. Pourquoi donc n'en fait-il pas état, ne les a-t-il pas communiqués à la presse allemande, ne les a-t-il pas fait parvenir, par l'intermédiaire de ses agents diplomatiques, aux gouvernements

de tous les pays civilisés ? Ce seraient des pièces autrement probantes que les fameuses conversations anglo-belges; elles mettraient fin à toute controverse, et fermeraient la bouche aux apologistes de la Belgique. Tant que TAUemagne ne publiera pas ces documents, elle nous laissera le droit de dire que son empereur a calomnié le gouvernement belge.

Il semble bien que ce soit là l'arrière-pensée de réminent destinataire de la missive impériale. La réponse du président Wilson au réquisitoire passionné de l'empereur contre la Belgique est un petit chef-d'œuvre de fine et discrète ironie. On peut se figurer le sourire moqueur qui flottait sur ses lèvres, pendant qu'avec toutes les formules de la politesse protocolaire, il rappelait à son impérial correspondant qu'on ne pouvait pas s'en rapporter à ses seules déclarations, et qu'il aurait été prématuré pour une nation neutre comme l'Amérique de se prononcer et de formuler un jugement définitif : « Je m'exprime avec cette liberté, ajoute-t-il, non sans malice, parce que je sais que Votre Majesté attend que je lui parle d'ami à ami, et parce que je suis sûr qu'en réservant mon jugement jusqu'après la fin de la guerre, quand on pourra se procurer une vue d'ensemble des faits et de leur

véritable enchaînement, je vous présente Texpression réelle d*une sincère neutralité (1). »

P;.ndant qu'ainsi le chef de la plus grande nation neutre du monde refusait de s'en rapporter aux seules déclarations de l'empereur Guillaume plaidant pour sa propre cause, les publicistes allemands développaient avec ardeur le thème qui leur était fourni par leur impérial maître. Il est toutefois bien remarquable qu'aucun d'eux n'ait osé aller aussi loin que lui : aucun, à ma connaissance, n'a accusé le gouvernement belge d'avoir excité ouvertement la population civile à participer à la guerre; aucun ne s'avisa de dire qu'il avait préparé cette participation avec soin et depuis longtemps. Le fait qu'ils ont laissé tomber cette partie des assertions impériales atteste qu'ils la tiennent pour indéfendable, mais ils n'en déploient que plus de zèle pour en sauver le reste. Le plus fort, à mon avis, parmi tous ces avocats officieux du calomniateur impérial, c'est M. Grasshoff, auteur d'un ouvrage intitulé : La culpabilité de la Belgique, dont j'aurai l'occasion de m' occuper plus d'une fois au cours de ces pages. M. Grasshoff est un peu plus au courant des choses belges que la plu-

(1) Je traduis le texte d'après le Kdlnîsche Zeitung du 8 octobre.

part de ses compatriotes, et ne manque pas d'une certaine vigueur de dialectique; il n'est donc pas inutile d'entendre ici son plaidoyer : C'est, selon lui, en appelant à l'activité la garde civique non active que le gouvernement belge aurait en réalité organisé la participation des civils à la guerre. Pour comprendre ce raisonnement, il faut savoir qu'en Belgique, il existe, à côté de l'armée, une milice citoyenne qui se recrute dans la population mâle de vingt à quarante ans, et qui se partage en deux catégories : la garde civique active, dans les villes de deux à dix mille habitants et plus, et la garde civique non active, dans les autres localités, villes et campagnes. La première est organisée; elle est commandée par des chefs; elle fait des exercices réguliers; elle a un uniforme et des armes. L'autre, celle des campagnes, n'existe que sur le papier, mais peut être appelée à l'activité à la demande des communes ou dans l'intérêt de l'ordre public.

Or, dit M. Grasshoff, en l'appelant à l'activité « dans l'intérêt de la défense du pays et de l'ordre public », comme s'exprime l'arrêté royal du S août, le gouvernement belge n'a pas fait autre chose que déchaîner contre l'armée allemande toute une cohue de civils « n'ayant jamais fait partie d'une milice régulière quelconque et n'ayant jamais reçu la moindre formation militaire. Chaque

misérable paysan s'est cru un défenseur de la patrie et autorisé à tirer sur l'ennemi (1)».

Il y a là un sophisme reposant sur une grossière erreur de fait. Il n'est pas exact, comme se le persuade M. Grasshoff, que la garde civique non active comprît toute la population mâle de 20 à 40 ans (2). Si M. Grasshoff s'était mieux renseigné, il aurait su d'abord que la loi de 1897 sur la garde civique dispense du service « ceux qui n'ont pas les moyens de se pourvoir de l'uniforme (3) ». Il aurait appris ensuite que, d'après les Instructions générales du ministre de l'Intérieur, datées du 2 avril 1901, la garde civique non active appelée à l'activité ne devait pas contenir plus de deux pour cent de la population, tout comme dans les coramunes où elle est active. Les Instructions ajoutent que si le nombre des personnes aptes au service est supérieur à deux pour cent, « le collège échevinal pourra ramener l'effectif à ce chiffre en ne désignant pour le

(1) Jedes Bâuerlein fûhlte sich von seinem KSnige zur Verteidigung des Vaterlandes berufen (Belgiens Schuld, p. 48).

(2) In Warheit bedeutet also die Bewaffnung der Bûrgerwehr denjenigen Best and an Waffen im Volke, der notig war, aile Mânner vom 20. bis zum 40. Jahre unter den Waffen zu halten (p. 47).

(3) Article 39.

service que les personnes qui, à raison de leur position sociale, sont intéressées au maintien de Tordre (1) ». Si Ton réfléchit que la moyenne de la population en état de porter les armes est généralement évaluée à dix pour cent du total, on constatera que loin de se confondre avec cette population, la garde civique n'en représente au maximum que la cinquième partie. L'affirmation de M. Grasshoff est donc à la vérité comme un est à cinq.

Cette garde civique rurale dont un arrêté ministériel du 6 août fixait l'uniforme : brassard, cocarde, blouse bleue, avait-elle le droit de participer à la guerre ? La question ne devrait pas même être posée, tant la réponse qu'elle comporte est évidente. Active ou non active, la garde civique, de par la législature belge, fait partie de l'armée; elle a même le pas sur celle-ci dans les cérémonies publiques; elle a la mission de contribuer à défendre le pays (2), et en le lui attribuant par l'arrêté royal du 5 août 1914, le gouvernement belge se conformait à l'esprit et à la lettre de notre législation. A la vérité, avant

(1) Article 4.

(2) (( La garde civique est chargée de veiHer au maintien de Tordre et des lois, à la conservation de l'indépendance nationale et de l'intégrité du territoire. » (Loi de 1897, art. 1, du 9 septembre.)

qu'elle eût l'occasion de participer aux combats, le gouvernement se rendit compte qu'elle était insuffisamment préparée à un rôle militaire. Dès le 15 août, il informe les communes qu'il n'est pas dans les intentions des autorités militaires d'utiliser actuellement en service de guerre les gardes civiques non actifs appelés récemment à l'activité, et qu'en conséquence, il y a lieu pour eux de se renfermer dans leur mission de police et de défense de l'ordre public. Puis, le 18 août, il faisait inviter tous les habitants, sans aucune distinction, à faire remise à la maison communale de toutes armes à feu ainsi que de toutes munitions qu'ils auraient en leur possession.

Tel fut tout le rôle de la garde civique. Elle n'avait pas participé à la lutte et elle n'avait pas tiré un seul coup de feu lorsqu'elle fut désarmée, dès la mi-août, sur l'ordre du gouvernement et par les autorités communales. La présenter comme ayant été l'instrument par lequel le gouvernement belge aurait organisé indirectement la participation des civils à la guerre est donc une contre-vérité évidente. La thèse des défenseurs de l'empereur Guillaume est fausse dans l'ensemble conrnie dans le détail.

Le gouvernement allemand l'a compris de bonne heure; aussi s'est-il gardé de la faire

sienne, ou du moins il Ta atténuée de manière à en faire disparaître les invraisemî)îances les plus énormes. C'est la seconde fois, on va le voir, que les affaires de Belgique ont réservé à l'empereur le désagrément de se voir désavoué, du moins en partie, par les propres agents de sa politique : l'Allemagne depuis longtemps connaît l'inconvénient d'avoir à sa tête un souverain qui parle trop vite et sans entente préalable avec son gouvernement.

Donc voici ce que le ministre de la Guerre, dans son rapport du 22 janvier 191S au chancelier, croit devoir retenir des affirmations impériales. Je le laisse parler, me réservant de revenir sans tarder sur les parties de sa note qui ne visent pas directement le point en discussion :

« Toutes les affirmations qui se sont produites jusqu'ici du côté belge, au sujet de prétendus ■' actes de violence des troupes allemandes, appa- ^ raissent clairement conrnie des inventions, car elles sont muettes sur le fait tout simple, établi par des centaines de témoins entendus sous serment, et qui d'ailleurs n'est mis en doute par aucun Belge (!), qu'au commencement de la guerre, la population civile, du consentement de l'autorité, se laissa aller, et cela dans une mesure très étendue, à des attaques sournoises. Le septième rapport de la commission belge d'enquête

doit même reconnaître que le gouvernement fit afficher partout des proclamations sur la guerre populaire, dans lesquelles la partie peu instruite du peuple devait voir un appel à la guerre populaire générale.

(( Induite par là en erreur, la population croyait être en droit d'attaquer brusquement dans les villages, surtout la nuit, du fond des maisons, du haut des arbres et d'autres cachettes, ayec des armes qui restaient dissimulées sous les vêtements et dans les maisons, les troupes confiantes qui, quelques instants auparavant, avaient été reçues amicalement par la même population (1). »

Ainsi, d'après le ministère de la guerre, le gour vernement belge n'a plus organisé ouvertement et depuis longtemps la participation des civils à la lutte; il a même fait afficher partout des proclamations en un langage tellement vague que la partie peu éclairée de la population a cru comprendre qu'on l'excitait à la guerre. S'il n'y a pas excité, il est donc coupable tout au moins d'y avoir consenti.

Laissant aux logiciens des bords de la Sprée le soin de montrer que la conclusion de ce syllogisme est d'accord avec ses prémisses, je me

(1) Publié dans le Nieuwe Rotterdamsche Gourant le 23 avril X91Ç.

borne à prendre acte de la nouvelle version berlinoise, qui croit n'être qu'une atténuation de la première et qui, en réalité, en est la contradiction éclatante. Il n'y a rien de commun entre organiser ouvertement et consentir tacitement. Aussi longtemps qu'il y aura un langage humain, ces deux choses seront parfaitement différentes et le ministre de la guerre de Sa Majesté Guillaume II donnera un démenti implicite à son auguste souverain. Cela ne veut pas dire qu'il soit lui-même plus près de la vérité : il s'en écarte par un autre chemin, et c'est tout.

La version du ministère de la guerne a rallié en Allemagne l'adhésion de quelques publicistes, qui l'ont accueillie et se sont efforcés de lui faire un sort en la munissant de nouveaux arguments (1). Selon ces Messieurs, le tort du gouvernement belge consiste à s'être tu d'abord, à n'avoir parlé que le 8 août, à l'avoir fait en termes trop sibyllins, qui ont dû fatalement induire en erreur des civils, en bonne partie analphabètes, comme le sont les Belges. Laissant de côté ce dernier trait, trop facile à rétorquer aux Allemands, je ferai remarquer que c'est ajouter une nouvelle

(1) Voir notamment Gkasshoff, Belgiens ScTiuld, pp. 64 et suivantes : Der Franhtireur-Krieg in Bélgien.

contre-vérité aux inexactitudes flagrantes du rapport ministériel que d'accuser le gouvernement belge de n'avoir parlé que le 8 août.

Est-il nécessaire de rappeler que le septième rapport de la commission d'enquête ne dit nullement ce que le ministre prussien lui fait dire, et me demandera-t-on de justifier mes compatriotes du plaisant reproche qu'on leur fait de n'avoir pas compris les circulaires de leur gouvernement. « Il suffit, écrit Monseigneur Heylen, évêque de Namur, de relire le texte de ces proclamations si claires et si honnêtes, qui furent reproduites et affichées par la plupart des administrations communales. Il est par trop naïf et c'est avoir une singulière opinion du peuple belge, de croire qu'il aurait lu dans ces instructions juste le contraire de ce au' elles disent (1). w"^!^'''^'^^

Les lecteurs allemands doivent s'être fait la même réflexion que Mgr Heylen, car, malgré l'appui de MM. Grasshoff et consorts, la version du ministère paraît avoir fait Iqng feu. Aussi le ministre des affaires étrangères à Berlin essaie-t-il de sauver la situation en présentant une troisième version encore plus atténuée, malgré le ton d'assurance avec lequel, comme son

(1) Lettre du 10 avril 1915.

collègue de la guerre, il essaie de dissimuler le vide du fond sous le cliquetis des paroles :

« Il n'y a pas le moindre doute que le Gouvernement belge soit responsable de l'attitude contraire au droit des gens que la population a gardée vis-à-vis de l'armée allemande. Car, abstraction faite de ce que, de toute manière, un gouvernement doit répondre de faits pareils, qui sont l'expression de la volonté collective de sa nation, on doit tout au moins retenir contre lui le grave reproche de n'avoir pas empêché cette guerre de francs-tireurs, alors qu'il le pouvait. Il lui aurait été facile, certainement, de donner à ses organes : les bourgmestres, les soldats, la garde civique, les instructions nécessaires pour enrayer un mouvement populaire excité par des moyens artificiels. Le Gouvernement belge a donc la pleine responsabilité de l'énorme tache de sang que porte la Belgique (1). »

Arrêtons-nous ici un instant avant d'aller plus loin.

La Prusse formule contre sa victime trois accusations consécutives :

Au mois de septembre 1914, Tempereur Guil-

(]) Answartîges Amt. Die vôlîcerrecMswîdrige Fûhrung des heïgischen YoUcsTcriegs, p. 5. Le mémoire est daté de Berlin, 10 mai 1915.

laume II écrit au président Wilson que le gouvernement belge a organisé ouvertement et préparé depuis longtemps la guerre de francstireurs. Au mois de janvier 1915, le ministre prussien de la guerre ne l'accuse plus que de l'avoir favorisée sous main; enfin au mois de mai, le ministère des affaires étrangères trouve cette accusation encore trop forte et estime seulement que le gouvernement n'a pas empêché l|i dite guerre.

Pourquoi ces contradictions ? Pourquoi, après avoir lancé des accusations aussi retentissantes jusque par delà l'océan, les accusateurs de la Bel; gique évacuent-ils à deux reprises des positions en apparence formidables pour se retrancher modestement, à la fin, derrière la formule du ministère des affaires étrangères ?

C'est que la vérité a une force à laquelle rien ne résiste, et que, devant son retour offensif, les maîtres de la plus puissante armée du monde sont obligés de battre en retraite.

Et la vérité la voici :

Loin que le gouvernement belge se soit tu, ou qu'il n'ait parlé que le 8 août (variante Grasshoff) il a pris au contraire la parole dès le 1" août, c'est-à-dire à la veille de Vultimatum, pour rappeler aux Belges leur devoir de neutralité vis-à-vis de tous les belligérants. Voici corn-

ment s'exprimait M. Berryer, ministre de Flntérieurj dans une circulaire aux gouverneurs des provinces :

« Au milieu des événements qui se préparent, la Belgfîque est décidée à défendre sa neutralité. Celle-ci doit être respectée, mais la nation a pour devoir de prendre à cet effet toutes les mesures que peut comporter la situation. Il importe donc que la population unisse ses efforts à ceux du gouvernement en évitant toute manifestation qui serait de nature à attirer au pays des difficultés avec l'un ou l'autre de ses voisins. A cet effet, il convient que MM. les Bourgmestres prennent immédiatement des arrêtés interdisant tout rassemblement qui pourrait avoir pour objet de manifester des sympathies ou des antipathies à l'égard de l'un ou de l'autre pays. Il importe également que, par application de l'article 97 de la loi communale, le collège des bourgmestre et échevins interdise tout spectacle cinématographique qui aurait pour objet de représenter des scènes militaires de nature à exciter les passions et à provoquer des émotions populaires dangereuses pour l'ordre public. Vous voudrez bien, Monsieur le Gouverneur, prendre immédiatement les mesures pour que ces instructions soient appliquées sans retard. »

Et le lendemain, quelques heures avant la

remise de ruitimatum, M. Carton de Wîart, ministre de la justice, faisait saisir un journal bruxellois, le Petit Bleu, qui venait de contrevenir aux instructions ministérielles en prenant parti trop chaleureusement contre l'Allemagne. Nul, même en Allemagne, ne contestera que cette attitude du gouvernement belge fût, au point de vue du droit international, de la plus impeccable correction.

Après la violation de notre territoire, lorsque, par suite du guet-apens prussien, la Belgique se vit entraînée malgré elle dans les rangs des belligérants, d'autres devoirs s'imposèrent à notre gouvernement, et il n'hésita pas à les remplir avec la plus scrupuleuse probité. Dès le 4 août (1), une nouvelle circulaire de M. Berryer aux 2,700 communes du pays, instruisait la population civile sur la conduite qu'elle avait à tenir vis-à-vis de l'armée envahissante. ^Hg^^^^^is^ii

Il importe de reproduire textuellement la partie substantielle de cette pièce.

« D'après les lois de la guerre, dit le Ministre, les actes d'hostilité, c'est-à-dire la résistance et l'attaque par les armes, l'emploi des armes contre les soldats ennemis isolés, l'intervention directe

(1) Et non le 8 août, comme dît mensongèrement la brochure Der FranJctireur-Krîeg in Belgîen, p. 18.

dans les combats ou rencontres ne sont jamais permis à ceux qui ne font partie ni de l'armée, ni de la garde civique, ni des corps volontaires observant les lois militaires, obéissant à un chef et portant un signe distinctif apparent.

« Ceux qui sont autorisés à faire des actes d'hostilité sont qualifiés belligérants : lorsqu'ils sont pris ou mettent bas les armes, ils ont droit au traitement des prisonniers de guerre.

« Si la population d'un territoire qui n'a pas encore été occupé par l'ennemi prend spontanément les armes à l'approche de l'envahisseur sans avoir eu le temps de s'organiser militairement, elle sera considérée comme belligérante si elle porte les armes ouvertement et si elle se conforme aux lois de la guerre (1).

(1) Ce paragraphe^ reproduit d^une manière à peu près textuelle l'article .2 du Règlement concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre annexé k la Convention de La Haye du 18 octobre 1897. Le croirait-on? M. Grasshoff en tire la preuve que le gouvernement belge a sournoisement excité la population civile à la guerre et il a l'audace d'écrire : « Ces circulaires font penser à une conférence qu'un avocat de contrebande ferait sur le droit pénal dans un cercle de criminels. » 11 faut à M. Grasshoff une maladresse toute prussienne pour mettre sous les yeux du lecteur cet instantané berlinois, où il figure en si fâcheuse posture.

« L'individu isolé qui n'appartiendrait à aucune de ces catégories et qui commettrait un acte d'hostilité ne serait pas considéré comme belligérant. S'il était pris, il serait traité plus rigoureusement qu'un prisonnier de guerre et pourrait être mis à mort.

«A plus forte raison les habitants du pays serontils tenus de s'abstenir des actes qui sont défendus même aux soldats; ces actes sont notamment : employer du poison ou des armes empoisonnées, tuer ou blesser par trahison des individus appartenant à l'armée ou à la nation de l'envahisseur, tuer ou blesser un ennemi qui, ayant mis bas les armes, ou n'ayant plus le moyen de se défendre, s'est rendu à discrétion. »

Ainsi, c'est dès le lendemain de l'invasion, au milieu des angoisses que causait l'avenir de la patrie traîtreusement assaillie et des troubles inévitables d'une mobilisation imprévue, que le gouvernement belge pense à marquer les obligations des civils et à enlever aux envahisseurs tout prétexte à réclamation.

Ce n'est pas tout. Le 11 août, une troisième circulaire du ministre de l'intérieur précisait les instructions contenues dans celle du 4. La population civile, y était-il dit en substance, ne devait pas combattre l'ennemi; elle ne devait pas l'offenser, ni proférer des menaces; elle devait dans les

localités où il passerait, se tenir dans les maisons et fermer les fenêtres; elle devait enfin, si une de ces maisons était occupée par les soldats belges, la quitter aussitôt, pour qu'on ne pût pas l'accuser d'avoir tiré. Le ministre ajoutait : « Toute agression commise par un civil serait un crime punissable par la loi, puisqu'il entraînerait les excès les plus graves contre les populations inoffensives (1). »

A ce langage du ministre faisait écho, en termes d'une énergie expressive, une proclamation du général Clooten, gouverneur militaire du Brabant, en date du 10 août. Elle rappelait à la population civile qu'à l'autorité seule appartient le droit d'agir. Toute personne qui tenterait de se substituer à elle serait arrêtée et jugée, et le jugement serait appliqué sans délai (2).

Les instructions du ministre ont été affichées dans toutes les communes du pays. Celle du 4 août, les Allemands ont pu la lire sur les murs à Liège en entrant dans cette ville. Beaucoup de bourgmestres en les portant à la connaissance de leurs administrés, y ont joint la recommandation la plus urgente de s'y conformer. Il suffira de citer l'affiche que M. Max, bourgmestre de Bruxelles,

(1) Le XZ« Siècle du 11 août.

(2) Le XX^ Siècle du 11 août.

faisait apposer aux murs de cette ville le 12 août.

Elle est ainsi conçue ;

« Les lois de la guerre interdisent à la population civile de prendre part aux hostilités et, toutes les dérogations à cette règle pouvant entraîner des représailles, beaucoup de mes concitoyens m'ont exprimé le désir de se débarrasser des armes à feu qu'ils possèdent.

« Ces armes peuvent être déposées dans les commissariats de police, où il en sera donné récépissé.

« Elles seront mises en sûreté à l'arsenal central d'Anvers et seront restituées à leurs propriétaires après la fin des hostilités. »

Voilà les faits. Ils établissent à l'évidence que le gouvernement belge et les autorités qui dépendent de lui ont rempli consciencieusement leurs devoirs, en ce qui concerne la stricte observation des lois de la guerre. Les accuser de s'être tus alors qu'ils ont parlé haut dès le premier jour, c'est, encore une fois, les calomnier.

On se demande, en présence de ces faits, sur quelle espèce de lecteurs compte M. Gra&shoff, quand il écrit que c'est en vain que le gouvernement belge se réfère à ses proclamations, et que celles-ci sont une preuve de plus de sa culpabilité (1). » Serait-il vrai qu'on peut désormais

(1) Grasshoff, p. 73.

tout se permettre vis-à-vis d'eux et qu'on leur persuade que c'est une supériorité que de s'émanciper des lois du sens commun? Il faudrait le croire en constatant que M. Grasshoff n'est pas seul à faire ces raisonnements insensés. Veut-on une nouvelle preuve de la culpabilité du gouvernement belge? Eh bien, écoutez! Au reçu des in^^tructions ministérielles, beaucoup de Belges se sont empressés de porter aux hôtels de ville de leurs communes respectives leurs armes à feu et autres; les autorités communales les ont prises en dépôt et en ont dressé des listes spécifiant la nature de chaque arme déposée et indiquant le nom de leurs propriétaires. Ceux-ci, parfois, avaient pris la précaution d'attacher eux-mêmes à leur arme leur carte de visite ou un autre écriteau portant leur nom, pour éviter qu'elle ne fût confondue avec celle d'un autre lors de la restitution. Des précautions si naturelles, si inoffensives et rassurantes pour l'ennemi auraient dû, ce semble, lui ouvrir les yeux sur les dispositions pacifiques des populations. Au contraire, les imaginations échauffées des Allemands y ont vu la preuve que le gouvernement belge avait dans les communes « organisé des dépôts d'armes où chaque fusil portait le nom du citoyen auquel il était destiné. » Et cette invention saugrenue, ils l'ont colportée diplomatiquement dans toutes les cours d'Europe, notamment à Bucarest, au dire de

Y Indépendance roumaine du 23 août (3 septembre 1914) (1), et il n'est venu à ï'esprit d'aucun d'eux que cette prétendue preuve de culpabilité était au contraire une éclatante preuve d'innocence. Loin de pouvoir fournir des armes aux civils, le gouvernement n'en avait pas même pour la garde civique appelée à l'activité, et il faisait savoir aux communes, dès le 6 août, que « les milices citoyennes dont il s'agit auraient à pourvoir provisoirement elles-mêmes à leur armement ». La circulaire du commissaire d'arrondissement, datée du même jour, est formelle sur ce point. « Pour le moment on ne distribue pas d'armes, les militaires devant en recevoir d'abord. » Ensuite, le 10 août, le commissaire d'arrondissement rappelle que ce sont les communes qui doivent procurer les armes aux gardes (2). . -u-r^-.-

(1) Citée par le Matin de Pai-is, 5 janvier 1915. On la lit aussi dans un communiqué du consulat d'Allemagne à Genève, reproduit par Waxweiler, p. 155.

(2) Pour illustrer ce que je viens de dire, je citerai le fait suivant: Le 4 septembre 1914, deux jeunes maréchaux des logis du 6* hussards de la réserve (corps d'armée du général von Bœhn), MM. Rettig et Predoell — ce dernier fils du bourgmestre de Hambourg, au dire de son camarade — logés chez moi, à Assche, me racontèrent que, dans un village voisin, à Cobbeghem, on avait trouvé un dépôt de deux cents fusils chez le

On peut, aî-je dit, faire désormais tout accroire au peuple allemand. Si quelqu'un en doutait, qu'il veuille prendre connaissance de la manière dont les livres à l'usage de la jeunesse présentent aux générations grandissantes le cas de la Belgique. On y raconte que depuis longtemps la Belgique était vendue à la France et à l'Angleterre, et que c'est avec l'argent de ces deux pays qu'elle avait fait les forts de la Meuse, pour leur procurer un point d'appui dans la lutte contre l'Allemagne. Il s'agissait, ajoute-t-on, de leur ouvrir une porte de sortie sur les riches provinces rhénanes sans décuré, et ils en conclurent à la complicité du clergé avec le gouvernement, qui destinait ces armes à être distribuées aux habitants. Je leur fis remarquer que c'était précisément la preuve du contraire, et que ces armes, tant qu'elles resteraient en dépôt au presbytère, ne serviraient pas à tirer sur les soldats allemands. Depuis lors, une enquête personnelle m'a permis d'établir ce qui suit:

1* Ce n'est pas au presbytère, mais à la maison communale que se trouvait le dépôt; le curé de Cobbeghem doit donc être laissé absolument hors cause;

2® Le dépôt comprenait en tout, non pas 200, mais 32 armes à feu (fusils, revolvers, etc.) ;

3® Je possède par devers moi l'original de la liste de ces armes dressée par l'autorité communale, signée par tous les dépositaires; elle est intitulée : Vuurwapens in hewaarnis gegeven aan Jiet gemeente-'bestuur.

fense. Le gouvernement allemand était depuis longtemps au courant de ces criminelles conventions de la Belgique avec ses ennemis, etc. (1). Je livre ces écrits au mépris de tous ceux qui, à quelque nation qu'ils appartiennent, ont au cœur le sentiment de la justice et l'amour de la vérité.

(1) Voir Delutsche Jugendschriften (Lauer, Donauworth). Xt> 32: Von Luttich uber Namur nach Mauhcuge, pp. 2 et 3. ^

Comment TAUemagne a traité la Belgique. Nécrologe des villes et villages de Belgique.

Le gouvernement allemand, irrité de la résistance inattendue que nous avons opposée à l'agression criminelle et vexé du tranquille dédain avec lequel nous avons repoussé sa déshonorante invitation du 8 août, a décidé de recourir contre nous à la manière forte qui est dans la tradition prussienne. Le quartier-maître général, M. von Stein, a pris la peine de nous en prévenir en même temps qu'il le notifiait à l'armée allemande pour la gouverne de celle-ci :

« La Belgique ayant repoussé nos avances, elle aura à supporter toutes les conséquences de sa conduite (1). »

Pour bien se rendre compte de ce que M. von

(1) Da Belgien unser Entgegenkommen abgewiesen hat, so hat es aile Folgen dièses Handelns allein zu tragen. (Communiqué du 23 août 1915.)

Stein entend par les conséquences de sa conduite, il est indispensable de savoir ce que l'état-major prussien enseigne au sujet du droit de guerre et de ses applications. Partant de ce principe que le but de la guerre est la victoire et que tout ce qui sert à faire atteindre ce but est licite, voire même louable, l'état-major repousse bien loin toutes les considérations étrangères et envisage de très haut les exigences formulées au nom de la justice et de l'humanité. Plein de mépris pour cette phraséologie des professeurs de droit international, il formule nettement sa manière de voir :

(( Une guerre énergiquement conduite ne peut être uniquement dirigée contre l'ennemi combattant et contre ses moyens de défense, mais elle tendra et devra tendre également à la destruction de ses ressources matérielles et morales. Les considérations humanitaires, telles que les ménagements relatifs aux personnes et aux biens, ne peuvent faire question que si la nature et le but de la guerre s'en accommodent (1). »

Cette doctrine sauvage appartient en propre à la Prusse; ses généraux, qui en sont les inventeurs, l'ont communiquée à ses hommes d'Etat, et ceux-ci en ont imbu tous les défenseurs de leur politique,

(1) Kriegsgehrauch im Landkriege, p. 3. (Waxweiler,

en sorte qu'on peut la considérer comme la marque distinctive du prussianisme. La Prusse en a eu longtemps le monopole. Mais après avoit fait l'empire allemand à son image et à sa ressemblance, elle l'a inculquée à tous les enfants de l'Allemagne; aussi voyons-nous qu'elle infecte aujourd'hui toute la presse de ce grand pays : ses orateurs la proclament, ses écrivains militaires la formulent en axiomes, et s'il y a en Allemagne des consciences qu'elle révolte, ces consciences se contentent d'une réprobation silencieuse. Chez la grande masse des Allemands qui ont la parole, il est acquis que, pour triompher, tous les moyens sont bons; que les plus cruels, les plus atroces sont les meilleurs, s'ils sont les plus efficaces et qu'il n'y a pas lieu de douter de leur efficacité. Aussi considèrent-ils qu'il faut y recourir sans scrupule, et ceux qui y mettent quelque pudeur ajoutent, par acquit de conscience, que c'est encore, en définitive, le procédé le plus humain, puisqu'en terrorisant les populations on brise plus vite leur résistance et on diminue la durée de la lutte : « L'officier, dit le Kriegsgebrauch, se rendra compte que la guerre comporte forcément une certaine rigueur, et, bien plus, que la seule véritable humanité consiste souvent dans l'emploi rûcksichtslos de ces sévérités (1). » Cette-

(1) Kriegsgehratich, p. 7.

doctrine a gagné tout le monde. Ecoutez comment s'exprime à ce sujet le député Erzberger, membre de ce parti du Centre qui naguère se couvrit de gloire en défendant contre la tyrannie bismarckienne les droits imprescriptibles de la conscience humaine et qui aujourd'hui, séduit, ce semble, par l'espoir de devenir un parti gouvernemental, paraît avoir oublié les traditions de Mallinckrodt et de Windhorst : « Le manque le plus absolu de ménagement pendant la guerre est en réalité, si on l'applique d'une manière raisonnable, le procédé le plus humain. Si l'on est en état, par un moyen quelconque, d'anéantir tout Londres, cela est plus humain que de laisser un seul Allemand verser son sang sur le champ de bataille, parce que, par le moyen de cette cure radicale (sic), on arrive le plus vite à la paix. Les hésitations, les atermoiements, les égards et les ménagements ne sont qu'impardonnable faiblesse. L'action énergique et sans scrupule, c'est de la force et elle conduit à la victoire (1). »

Ces paroles se passent de commentaire. Bornonsnous à souligner la définition toute prussienne de l'humanité que nous offre ici le naïf orateur. Si je m'en emparais pour dire qu'il est plus humain

(1) Erzberger dans le Tag, no 30 1915, cité par PRiiM, p. 22.

^m II 11 ^— — ^ ■ ■ I I ■ ■ I w^^^»^—^— i— iM^^— ■ I ■ ■ ■■■■■■

d'anéantir tout Berlin que de laisser un seul Belge verser son sang sur le champ de bataille, je crois bien' que dans toute l'Allemagne je serais considéré comme le plus monstrueux représentant de ce pays de criminels qui s'appelle la Belgique.

M. Erzberger, lui, n'est pas une triste exception dans son peuple. Si l'on veut entendre un lettré, voici M. Walter Blum qui formule les mêmes pensées en les appliquant à la conduite des armées allemandes en Belgique : « Il n'est pas douteux, écrit-il, que les incendies et les fusillades des premiers jours de la guerre ont enlevé aux grandes villes belges la tentation de s'en prendre aux garnisons relativement faibles que nous y laissions. Si Bruxelles est occupée par nous, si nous y circulons librement comme chez nous, il ne faut pas douter un instant que la capitale a eu peur et a peur encore de notre vengeance (1). »

Ces déclarations ne sont pas moins édifiantes que celles de M. Erzberger. Comme le député du Centre, le romancier nous avoue que les atrocités ont été voulues. Si Ton a versé des flots de sang innocent, si l'on a martyrisé une nation entière, c'est pour que Messieurs les officiers prussiens puissent se promener à Bruxelles, « librement.

(1) Kôlnische Zeitung, cité par Waxweiler, p. 212.

comme chez eux I » On ne saurait mettre plus d'ingénuité dans l'aveu du crime (1).

C'est cette perversion de la conscience d'un grand peuple qui explique la manière dont les Allemands ont fait la guerre en Belgique. Mais si elle l'explique, elle n'en donne pas le motif. Les Allemands pouvaient faire une guerre de peuple civilisé. Ils pouvaient se contenter d'agir comme en 1870, où ils se sont abstenus des horreurs comme celles qu'ils ont commises en Belgique. La vraie raison de leurs cruautés, c'est, outre la colère que leur causait notre résistance inattendue, le besoin d'avoir raison le plus tôt possible de cette résis-

(1) Je suis en état de confirmer les aveux de M. Blum. En visitant les ruines de nos villes et de nos villages, j'ai fait mes constatations instructives. C'est que les quartiers détruits par les Allemands sont d'ordinaire ceux qui avoisinent, voire même entourent les bâtiments où ils campaient. Pourquoi ? Parce qu'ils tenaient à s'isoler pour n'avoir pas à craindre une attaque. A Louvain, ils occupaient la gare, et toutes les rues entourant la gare sont brûlées. Pour masquer la chose, ils ont inventé qu'on avait tiré sur eux : pitoyable mensonge que les prochaines monographies mettront en pleine lumière. Mais les maisons d'où l'on aurait tiré sont intactes, telle à Aerschot la maison du bourgmestre. Pourquoi? parce qu'ils y logeaient. De même à ïermonde : l'une de ces maisons porte même cette inscription ; « Epargner cette maison, Streckfuss. »

tance pour ne pas perdre cet atout de rapidité qui était, dans leur pensée, le gage de leur triomphe. Nous étions sur leur chemin, nous leur barrions la rout^ de Paris, où ils devaient être à tout prix dans les huit jours; se laisser arrêter, dans leur course au clocher vers la Babylone moderne, par les lenteurs d'une guerre conduite selon les lois de l'humanité, c'était perdre l'atout et avec lui la partie. Dès lors, le mot d'ordre ne pouvait être que: « Tue ! Tue ! Pas de quartier ! Feu et sang 1 »

Je sais qu'il y a une autre explication encore : la colère contre les francs-tireurs. Il n'y a jamais eu de francs-tireurs en Belgique, sinon dans l'imagination des soldats allemands hypnotisés par les chefs. Mais enfin les soldats l'ont cru dès le premier jour de leur entrée en Belgique comme lettre d'Evangile. On leur a dit que le franc-tireur était le dernier des misérables et que tous les Belges étaient des francs-tireurs. C'est sous l'empire de cette suggestion qu'ils se sont livrés à la fureur homicide. On peut dire que depuis la dévastation du Palatinat, l'Europe n'a plus été témoin d'une guerre qui semble nous ramener directement aux horreurs et aux atrocités de la guerre de Trente Ans. Aucune des nations qui sont aux prises dans ce terrible conflit n'a pâti comme a pâti la Belgique, et l'on dirait que la mesure des souffrances qui nous ont été infligées est en raison inverse

de nos responsabilités. Les autres belligérants n'ont vu l'ennemi occuper qu'une partie relativement petite de leur territoire, et ils ont gardé dans le reste de celui-ci une réserve suffisante de ressources pour soulager l'infortune des régions envahies.Nous autres, au contraire, nous avons vu notre petite patrie tout entière, de l'est à l'ouest et du nord au sud, occupée militairement depuis le début des hostilités sans qu'aucun secours ne vînt d'aucun côté; l'ennemi qui a brûlé nos villes et villages et massacré nos populations a emporté tout ce que nous avions de vivres, et, sans la charité de l'Amérique, nous mourrions de faim.

Que l'on m'entende bien I Je n'accuse pas en bloc les soldats allemands. Le patriotisme endolori ne me fera pas dépasser les limites de la justice, et je ne m'associe en rien aux cris de fureur des fanatiques qui dénoncent dans tout Allemand un monstre qui doit être mis au ban du genre humain. L'armée allemande a toutes les qualités dignes de l'armée d'un grand peuple : le patriotisme, le courage, la discipline, l'endurance. C'est donc un instrument merveilleux aux mains de ses chefs, instrument merveilleux pour le bien et le mal, selon les dispositions de celui qui commande, et auquel elle obéit perinde ac cadaver. Aussi les excès individuels, s'ils n'y ont pas disparu, y sontils ramenés à une espèce de minimum; si nom-

breux qu'ils soient encore, ils ne seront jamais que des exceptions à la règle (1).

Il y aurait donc sous ce rapport un immense progrès sur les guerres précédentes d'autrefois, l'Europe civilisée aurait lieu de s'en féliciter. Mais ce progrès n'est pas si grand qu'on pourrait le croire à première vue. Si les atrocités individuelles ont diminué, les atrocités collectives n'ont pas cessé; la férocité a passé des simples soldats à leurs chefs ou plutôt elle s'est conservée chez ceux-ci, tandis que dans la masse elle s'atténuait au souffle d'humanité qui sortait de la

(1) Exceptions d'aiUeurs nombreuses, et si je le note en passant, c'est pour répondre à l'outrecuidante assurance de la presse allemande, qui les nie avec une audace sans pareille. Je renvoie aux rapports de notre commission d'enquête, où toutes les dépositions, sans doute, ne sont pas garanties, mais dont l'ensemble constitue un document formidable que je défie les apologistes prussiens d'anéantir. Je rappelle que notre commission d'enquête, nommée le 7 août par M. Carton deWiart, se compose du président de la Cour de cassation, de deux conseillers à la Cour d'appel et de deux professeurs de l'Université de Bruxelles. Plus tard, elle fut présidée par l'ancien président de la Chambre, M. Cooreman, dont l'impartialité fut toujours reconnue par tous les partis.

M. Grasshoff ricane. Cette commission est nommée par un politicien! Eh! par qui donc voulez-vous qu'elle soit nommée, sinon par le ministre de la justice ? JJ ajoute : (( On a fait rapport sur les atrocités aile-

société civilisée du XIX^ et du XX^ siècles. C'est le commandement, haut et bas, de l'armée allemande qui prend la responsabilité des crimes; c'est lui qui les ordonne, c'est lui qui préside à leur exécution. Toutes les horreurs dont la Belgique a été le théâtre ont été froidement décidées par des officiers dont le prussianisme avait déformé la conscience et qui avaient pour code le Kriegsgebrauch; elles ont été exécutées par des malheureux soldats qui parfois obéissaient en pleurant, sous la menace du browning du capitaine. On en a vu tomber à genoux devant la femme dont ils venaient de fusiller le mari, et d'autres s'écrier, au spectacle des scènes de Termonde incendiée : « C'est une honte ! » Là est la particulière gravité de la situation.

mandes avant qu'elles fussent commises. » Mais votre ultimatum, crime par excellence, est du 2 août, et vos premières atrocités des 4, 5 et G. C'était déjà assez bien, et cela promettait I

Au dire du même Grasshoff, la commission accepte tout hritilclos (p. 32).

Pour Louvain, il cite von Ermach et Graven (p. 36-46).

Pour Andenne, un major.

Pour Tamines, l'ouvrier allemand Graf.

Pour Aerschot, il ment (p. 42).

Pour Dinant, il ment (p. 43).

Et voilà comment Grasshoff se flatte d'avoir écarté notre commission d'enquête. Non, non, monsieur»

En plein XX® siècle, dans les régions où bat le cœur de la civilisation moderne, des hommes intelligents, honnêtes et accessibles à la pitié sont convertis en valets de bourreaux par des autorités militaires à qui semblent faire défaut les plus élémentaires notions de la justice et du droit. Qu'on lise maintenant dans son ensemble le communiqué suivant du Quartier-maître général von Stein, dont J'ai cité une phrase plus haut : « La sommation adressée pour la seconde fois à la Belgique de conclure un accord avec l'Allemagne a fait naître dans notre peuple la crainte que l'Allemagne ne soit disposée à faire des concessions. Cette crainte n'est pas fondée. îl s'agissait, après nos premiers succès, d'une dernière tentative pour ramener l'opinion belge égarée. C'eût été pour son propre bien. Mais la Belgique ayant repoussé nos ouvertures, elle aura à en porter elle-même les conséquences. Nos opérations n'ont pas été arrêtées un seul instant par la démarche faite auprès du gouvernement belge; elles seront continuées avec une impitoyable énergie. » (23 août).

Voilà comment parle ce puissant, et j'invite tous les lecteurs à bien peser ses paroles. M. von Stein, qui n'a pas réussi à ramener l'opinion belge, entend être plus heureux auprès de l'opinion allemande. Il fait à son peuple l'injure de

le rassurer contre la crainte que Tétat-major allemand ne soit accessible à un gentiment d'humanité vis-à-vis de la Belgique coupable de défendre son honneur. Il lui promet que, tout au contraire, la coupable sera traitée avec la dernière rigueur: mit rûcksichtslos Energie, On admirera surtout la beauté de ce rûcksichtslos, mot allemand intraduisible, que j'ai rendu d'une manière fort imparfaite par impitoyable, et qui dit beaucoup. Fabriqué en Prusse, rûcksichtslos signifie au pied de la lettre sans ménagement ou plutôt, sans égard pour rien, et c'est bien dans ce sens qu*ont été appliquées les instructions. Pas d'égard pour rien, ni pour le sexe, ni pour l'âge, ni pour ces grandes choses qui sont le patrimoine de l'humanité : la religion, la science, l'art; ni pour ces sentiments élémentaires qui ne sont pas absolument ignorés des sauvages eux-mêmes : le droit, la justice, la pitié. Rûcksichtslos, c'est-à-dire à la prussienne, en exterminant, s'il le faut, une ville entière pour punir le moindre délit, fictif ou réel, attribué à un Belge contre un soldat allemand. Dira-t-on que je calomnie le haut commandement allemand ? Qu'on écoute donc ceci :

« Si les braves enfants de notre peuple qui vont au danger et à la mort pour la patrie, si nos blessés, nos médecins, nos infirmiers sont cours d'Europe, notamment à Bucarest, au dire de

tion aveuglée et en délire, si la sécurité de notre armée est compromise sur ses derrières par des hordes de bandits, c'est une loi de la conservation et un saint devoir pour les autorités militaires d'y mettre ordre au moyen des mesures les plus sévères. Dans ces cas, les innocents doivent pâtir comme les coupables. En diverses rencontres, les chefs de notre armée n'ont pas laissé douter que la vie humaine ne peut pas être respectée lorsqu'il s'agit de réprimer les infamies. Que des maisons, voire de florissants villages et même des villes entières soient anéanties à cette occasion, cela est sans doute déplorable, mais ne doit pas donner lieu à un déploiement de sentimentalité déplacée. Ces villes et ces villages ne doivent pas valoir pour nous la vie d'un seul soldat. Cela va de soi et n'a pas besoin d'être dit, etc. (1). »

L'auteur de cette parole de monstre est le général von Bissing, qui commandait alors le VIP corps d'armée et est aujourd'hui gouverneur-général de Belgique. Comme il est évident que cet homme ne se rend pas même compte de la portée de son langage, il pousse l'inconscience jusqu'à écrire dans la même proclamation que cette manière de comprendre le devoir est l'expression d'une civilisation supérieure,

(1) Kblnlsche Zeitung^ 3 septembre 1914.

Ce n'est pas le seul von Bissing qui veut que les innocents soient punis avec les coupables, voire même pour les coupables. Son prédécesseur au gouvernement général de la Belgique, le maréchal von der Goltz, écrit de son côté : « Les localités seront punies sans miséricorde^ peu importe qu'elles soient complices ou non, » Le général von Micher dit à la ville de Wavre : « Les innocents souffriront avec les coupables (1) ». On n'en finirait pas s'il fallait citer toutes les déclarations de ce genre. Il n'y a qu'à prendre acte de ces paroles et à constater que la culture prussienne n'est pas la même que celle de l'humanité.

Les Allemands se plaignent souvent du peu de sympathie que leur nation rencontre à l'étranger, et leurs journaux aiment à expliquer ce phénomène par la jalousie que leur supériorité inspirerait aux autres peuples. Ils se trompent. Si, comme il est malheureusement vrai, l'Allemagne est détestée presque partout, si même des populations de race germanique, comme le Luxembourg (2) et l'Alsace, se jettent du côté français par horreur du casque à pointe, n'en cherchez pas la cause ailleurs. Allemands, que dans la « cul-

(1) Waxweiler, p. 206.

(2) Le Grand-Duché de Luxembourg possède une chanson populaire due à son meilleur poète, Michel

LE GUET-APENS PRUSSIEN EN BELGIQUE î 7S

ture supérieure » à la Bissing, que le militarisme prussien vous a inoculée. Tant que le premier traîne-sabre venu pourra en votre nom parler ce jargon digne d'Attila et de Gengiskhan, tout homme civilisé redira avec le poète : „

« Je rends grâce au Ciel de n'être pas Germain « Pour conserver encore quelque chose d'humain.

Mais, m'objectera-t-on, un général n'engage pas la responsabilité de l'armée allemande tout entière. J'en tombe d'accord, encore qu'on paisse appliquer ici avec quelque vraisemblance le vieil adage : Ab uno disce omnes. Mais ce qui permet de conclure de Bissing à tous ses collègues, c'est le fait qu'ayant à choisir le gouverneur de la Belgique occupée par ses troupes, l'empereur Guillaume II n'a trouvé personne plus digne de ces hautes fonctions que ce même Bissing.

On peut se figurer ce qu'est devenu un pays livré à de pareils maîtres. L'homme maître de l'homme devient une brute; la bête qui som-

Lftnz, et contenant ces deux vers qui sont devenus proverbiaux dans le pays :

Men Avilie kéng Pruisse zên.

Men wille bleven wât men sîn.

(« Nous ne voulons pas devenir Prussiens, nous voulons rester ce que nous sommes. »)

meille au fond de toute conscience humaine se réveille et hurle de joie à la pensée du carnage. Tue ! Tue ! On se rue à la viande; on n'épargne rien, ni Tâge, ni le sexe, ni sacré ni profane; tout doit être tué, tout doit être brûlé, tout doit être enlevé; s'il reste des vivants il leur suffira de garder des yeux pour pleurer. Le général sera content s'il voit le carnage; il n'aime pas le soldat qui s'attendrit; c'est de la Gefûhlsduselei, et il n'en faut pas. Ainsi le veut le Kriegsgebrauch.

Et voilà d'après quelles lois le sort de la Belgique sera réglé I

Néorologe des villes et villages de la Belgique.

Qu'on me permette de tracer un rapide tableau.

Je isuis à la trace les massacreurs, dont l'itinéraire est marqué par des tombes et par des ruines, comme celui des Vandales dont la célèbre lettre de saint Jérôme à Ageruchia énumère les cités gauloises détruites : Mayence, Worms, Reims, Amiens, Arras, Tournai, etc.. S'il revenait, son catalogue serait plus lugubre encore;

LE GTTET-APENS PRUSSII^N EN BELGIQUE 177

rien que dans la seule petite Belgique, il aurait à compter : Visé, Hervé, Ancienne, Aerschot, Louvain, Tamines, Dinant, Termonde, Dixmude, Ypres, Nieuport, sans parler de la multitude des villages incendiés et des ruines faites à Liège, à Namur, à Malines, etc.. La différence, c'est qu'alors les destructions étaient l'ouvrage de barbares et qu'elles le sont aujourd'hui d'un peuple qui prétend marcher à la tête de la civilisation.

Le début, c'est Hervé et Visé anéantis. A Hervé, 50 civils sont fusillés et 300 maisons brûlées; parmi les fusillés, mon ancien élève Denis Lequarré, docteur en sciences historiques. Puis les Allemands entrent à Liège. Le 19, ils sont à Aerschot, où ils fusillent 149 civils, brûlent 400 maisons et pillent tout. Le même jour, ils arrivent à Louvain; ils y sont tranquilles jusqu'au 2S, puis, sous prétexte que les civils ont tiré, ils fusillent la population, brûlent la plus belle partie de la ville; la bibliothèque de l'Université est réduite en cendre; l'Université elle-même est anéantie. Le recteur magnifique et les professeurs de la faculté de théologie sont poussés sur le chemin de Tervueren à coups de crosses, couverts d'ignobles injures et de menaces de mort. M. Van der Linden, de l'Université de Liège, tiré hors

de sa cave à Louvaiii, arraché à sa famille, est maltraité et menacé de mort. Vaii GBhucliten, l'illustre physiologiste, admiré dans le monde entier, après avoir vu piller, puis brûler sa maison, dans laquelle périt le manuscrit de son chef-d'œuvre sur le système nerveux, fruit du travail de sa vie entière, se retire en Angleterre et meurt peu après en exil, à Cambridge (1).

Quelques jours plus tard, ils sont à Andenne, où ils fusillent 100 personnes. Le 22, ils sont à Tamines; 6S0 hommes y ont été fusillés les 22. et 23 août sur la place publique; cela n'allait pas assez vite, on acheva le reste à la mitrailleuse; 264 maisons furent incendiées, des femmes et des enfants périrent brûlées ou asphyxiées. Le même jour,' ils atteignent Dinant. Arrêtons-nous quelques instants dans cette ville.

Dinant et toute sa vallée étaient la perle de la Belgique, et il est peu de Belges qui n'aient pas goûté le charme de ce séjour. Dinant n'existe plus. Elle n'avait donné aucun grief à l'ennemi : dès les premiers jours de l'invasion, 300 armes avaient été déposées à l'hôtel de ville; les instructions du gouvernement sur l'attitude à garder par

(1) FunéraiUes du professeur Van Gehuchten, à Cambridge, le 14 décembre 1914, décrites par le Nieuive

Rotterdaynsche Courant du 22 décembre.

la population civile avaient été affichées et répandues à profusion. Mais lorsqu'ils y arrivèrent, les Allemands rencontrèrent les Français, qui leur disputaient la ville et leur firent perdre beaucoup de monde. Comme toujours, Fennemi exaspéré se vengea sur la population désarmée et inoffensive. La ville fut incendiée: sur 1,6S0 maisans, 900 à 1,000 furent réduites en cendres. Ce qui restait de la population, dont la plus grande partie avait fui dès le 23 ^oût, fut exterminée: entre 600 et 700 personnes, sans compter ceux qui moururent de leurs blessures dans les hôpitaux. De cet épouvantable nombre de victimes, 606 ont été identifiées jusqu'à présent; on en a publié la liste avec nom, prénoms, profession, domicile et âge de chacun. Je l'avoue, je me suis senti pâlir en ouvrant ce sinistre document où, dans un encadrement de deuil, répondent à l'appel de la mort tant de pauvres gens pacifiques. En parcourant la liste, vous pouvez compter que des familles entières ont été exterminées : parents, grands-parents et enfants des deux sexes. Il y a des noms qui figurent six, sept, huit, neuf et onze fois dans ce martyrologe (1); mais il en

(1) Six fois : CoUignon, Laforêt, Toussaint. Sept fois : Gaudinne, Monin.

est peu qui soient isolés. Le sexe féminin y est représenté par 69 noms; on y rencontre 23 septuagénaires, dont 5 femmes, et 3 octogénaires, dont : Florent Gaudine, âgé de 80 ans, Marie Toussaint-Delimoy, âgée de 81 ans, André, qui en avait 88! On trouvera peut-être que c'était gaspiller les balles allemandes que de les tirer sur ces pauvres ruines humaines. D'autre part, je me persuade que les penseurs allemands, qui estiment qu'on doit nous abattre comme des bêtes fauves trouveront plus de satisfaction dans la petite liste suivante, qui montre que leur conseil a été bien suivi, puisque l'on a exterminé les francs-tireurs en herbe et qu'on n'a pas épargné même ceux qui tétaient encore leur mère. Il y a parmi les victimes 20 enfants de moins de 14 ans, parmi lesquels 17 en ont moins de 10; je m'en voudrais de substituer mes réflexions à la sobre éloquence du tableau que voici :

Marthe Beaujot, 13 ans; Henriette Roulin, 12 ans; Marguerite Morelle, 11 ans; Dupont (fils), 10 ans; Georgette Charlier, 9 ans;

Huit fois : Charlier, Lion.

Neuf fois : Bultot, Georgea.

Onze fois : Jacquet.

Robert Bultot, 9 ans;

Dupont (fils), 8 ans; •

Emile Meurar, 7 ans;

Eva Meurat, 6 ans;

Marie Beaujot, 5 ans;

Marcel Bovy, 4 ans;

Michat André, 3 ans;

Gilda Marchot, 2 ans;

Claire Struvay, 2 ans;

Maurice Bétemps, 1 an 7 mois;

Félix Balleux, 1 an 6 mois;

Gilda Gevon, 1 an 6 mois;

Edmond Bourguignon, 1 an 4 mois;

Nelly PoUet, 1 an;

Jean Rodrigue, 5 mois;

Fivet, 3 semaines.

Pour le coup, Charles le Téméraire est dépassé; il n'a pas fait périr les femmes; il a respecté leur dignité et leur deuil; il ne s'est pas acharné sur les enfants; il a laissé à Guillaume l'Exterminateur l'honneur de l'avoir fait oublier. Et maintenant, flots de la Meuse qui charriez vers la mer les cadavres d'une race impure, allez apprendre aux nations que Dinant n'est plus, et dites-leur de laisser passer la justice de l'Allemagne!

Le dimanche 23 août, les troupes allemandes

arrivent à Herineton. C'est là, dans une villa sur le flanc du coteau, que passait ses vacances le professeur Ponthière. Fils de ses œuvres, il était devenu par sa science et par son talent professeur à l'Université de Louvain. L'étranger connaissait et respectait son nom, que l'on trouvait au bas de plus d'un article paru dans les revues anglaises, françaises et allemandes (1). Son mérite lui avait valu la croix de chevalier de l'Ordre de Léopold et celle de la Légion d'honneur. C'est ce savant distingué que les Prussiens fusillèrent avec son beau-frère, l'abbé Schloegel, curé d'Hastièrepar-Delà, le 14 août, à Hermeton.

Pendant ce temps, les Allemands envahissaient Hastière-par-Delà. Ils fusillaient le docteur Halloy, médecin de la Croix-Rouge; ils allaient prendre dans sa maison le boucher Alphonse Aigret et le fusillaient avec son fils aîné; ils fusillaient encore le fermier Jules Rifon et le fermier Bodon avec ses deux fils et dix autres habitants; en même temps, ils pillaient le village et incendiaient la plupart des maisons. La vieille église d' Hastière-par-Delà fut odieusement profanée.

Jusqu'à présent, il est établi que dans la seule province de Namur, qui compte 364,000 habi-

(1) Notamment dans Stahl und Eisen.

tants, près de 2,000 personnes inol'fensives, homnies, fenunes et enfants, ont été massacrées. Vingt-et-un villages ont été brûlés dans Tarrondissenient de Dinant, outre le chef-lieu; vingt ont été pillés, saccagés et en partie incendiés dans celui de Philippeville; dans celui de Namur, pour lequel on n'a que les chiffres de trois cantons sur six, on connaît actuellement 1,100 maisons brûlées; ce chiffre sera probablement majoré du double quand on possédera le relevé total.

La province de Luxembourg n a pas été mieux traitée. Là aussi, les Allemands ont eu à lutter contre les Français; là aussi, ils ont assouvi leur rage sanguinaire sur la population civile, prétendant toujours qu'elle avait participé à la lutte.

Voici, d'après Y Ami de VOrdrey qui paraissait à Namur sous le contrôle de l'autorité allemande, un aperçu sommaire de ce qui s'est passé dans cette région :

La partie la plus éprouvée est la partie sudouest de la province.

Les grands combats entre Allemands et Français se sont déroulés surtout à partir de Neufchàteau vers la frontière du sud.

A Neufchàteau, il y a eu 28 hommes tués et 30 maisons brûlées.

184 T.E r.TJET-APENS PRUSSIEN EN BELGIQUE

A Bertrix, 20 fusillés.

Les villages d'Anloy, Glaireuse, Villance, Maissin, Porcheresse, Jéhonville ont été fort éprouvés. De même les villages de Rulles, Houdemont, Jamoigne, Isel, Les Bulles.

A Ethe, tout a été détruit, y compris l'église. Plusieurs fusillés, fparmi lesquels M. le Vicaire.}

Tintigny est anéanti. Il y a eu 33 fusillés, dont M. le Curé, M. Lefèbvre, notaire, ancien président du Conseil provincial, M. le bourgmestre Lamotte et son fils, M. Draine, instituteur.

A Etalle, 30 maisons brûlées et plusieurs personnes fusillées, parmi lesquelles M. le Vicaire et M. Lebrun, brasseur.

A Rossignol, 128 hommes fusillés.

A Houdemont,Qe curé est tuéj

A Musson, 110 maisons incendiées, 5 hommes vivants.

A Baranzy, population décimée, 15 maisons brûlées.

A Signeulx, tout est détruit. ^ ' ^

A Virton, pas de dégâts. Un seul obus est tombé sur l'infirmerie du collège Saint-Joseph, où se trouvaient 10 blessés allemands et français, qui ont été tués.

Le R. P. Bernard Gillet, des Bénédictins de Maredsous, a été tué à Anloy. C'est le cinquième

membre de cette famille qui succombe au cours de cette épouvantable guerre.

Puisque l'autorité militaire a autorisé la publication de cet inventaire, on peut conclure que Y Ami de VOrdre n'a pas exagéré, dit le Journal de Roubaix du 13 octobre 1914.

Cette riche énumération né donne pas une idée de l'horreur des massacres qui ont dépeuplé les humbles villages forestiers de ce pays, qui est le mien et dont j'ose dire que tous les deuils ont déchiré mon cœur. Quand vous lisez qu'à Rossignol on a fusillé 125 hommes, cela vous fera sans doute frémir d'indignation à la pensée d'une si odieuse hécatombe humaine. Mais que direzvous lorsque je vous aurai appris que ce village comptait une population de 825 habitants et que par conséquent tous les chefs de famille et tous les hommes adultes y ont été massacrés indistinctement. A Musson, où l'on vous dit qu'il reste cijig l hommes vivants, il y avait 1,750 habitants avec 383 maisons. L'esprit se refuse à la pensée de la boucherie dont ce malheureux village a dû être témoin, et on se réfugie dans l'idée que la majorité de la population avait pris la fuite.

Dans le beau et grand village d'Ethe, il reste une demi-douzaine de maisons oubliées par les incendiaires. L'église n'a pas été épargnée; isolée

sur sa colline, ce noble monument, qui faisait l'orgueil du village, semblait protégé contre la contagion de l'incendie; il fallait des mains exercées au métier pour en faire la proie des flammes. La plume tremble à reproduire le chiffre de fusillés : 300 au dire de la commissoin d'enquête, 250 selon des témoins dignes de foi. Aucun de ces malheureux n'était coupable; mais les soldats français étaient abrités avec eux dans leurs maisons et lorsque ceux-ci eurent fui devant le nombre, les Allemands ne trouvèrent plus que les civils. Tous, hommes et femmes, furent extraits de leurs caves et emmenés hors du village; là on mit d'un côté les hommes et de l'autre les femmes, qui virent fusiller sous leurs yeux leurs maris, leurs frères, leurs fils. Des renseignements personnels me permettent d'entrer ici dans quelques détails. M^"^ Capon-Masoin, sœur de feu M. Ernest Masoin, professeur à l'Université de Louvain, s'était réfugiée dans sa cave avec son fils, sa fille et son gendre. Quand ils entendirent les Allemands dans la maison, sa fille, alla, une bouteille de vin à la main, pour les apaiser, et, les voyant à l'entrée de la cave : (( Grâce ! Messieurs, » leur dit-elle. Au même instant, un coup de feu retentit et elle vint rouler aux pieds de sa mère. Celle-ci fut ensuite témoin du supplice de son fils et de son gendre, après

quoi, on la laissa repartir, pour contempler sa maison qui flambait. Les généreux vainqueurs lui laissaient, selon leur formule, les yeux pour pleurer.

Il fallait enterrer toute la chair humaine qui se décomposait là au soleil d'août, et qui, à moitié rôtie par la flamme, dégageait au milieu des vapeurs de l'incendie, d'affreuses exhalations. Partisans de la division du travail, les Prussiens se réservaient celle du bourreau; celle do fossoyeur était laissée aux victimes survivantes. Comme il n'y avnit plus personne à Ethe, on alla requérir la population masculine de Latour, à une lieue de là. Fut-ce une invitation ou un ordre? On n'a pas su me le dire, mais les hommes partirent, au nombre de soixante-dix, ayant à leur tête leur curé M. Glouden et un prêtre en retraite, M. l'abbé Zender. Ils partaient rassurés, puisqu'il n'y avait eu aucune rencontre à Latour et que, par conséquent, il n'existait pas même de prétexte pour sévir contre eux; ils allaient donc à leur mission de charité. Quand ils arrivèrent à Ethe, ils n'y trouvèrent pas les soldats qui les avaient réquisitionnés; on prétendit qu'ils étaient les habitants du village et on les fusilla tous! Et cependant, l'abbé Zender, qui parlait allemand, put expliquer aux massacreurs qu'il y avait un malentendu; mais ceux-ci trouvèrent plus simple de tout exter-

miner, si bien qu'à Latour il ne reste plus que des veuves !

A Saint-Léger, où il n'y a eu ni soldats belges ni français, onze personnes ont été fusillées; les hommes ont été enfermés dans l'église.

Les villages de langue allemande n'ont pas été épargnés. Je sais, par mon enquête personnelle, que Freylange est brûlé. A Fouches (Offen), où il n'y avait pas eu de lutte, le bourgmestre Nicolas Schnock fut arrêté par les soldats, le dimanche 23 août, entre les deux messes, pendant qu'il ramenait son bétail des champs, et sans qu'il eut donné le moindre grief. Conduit à Etalle, il y est pendu; la corde casse, il se sauve mais les soldats le rattrappent et le fusillent près de la Semois. C'est seulement en octobre qu'on le sut; on l'avait cru emmené en Allemagne. Le curé avait été arrêté aussi; on le dépouilla de tout l'argent qu'il portait sur lui et on le laissa partir.

L'épilogue des tueries dans les vallées de la Semois et de la Vire se passa les 23 et 2S à Arlon. Arlon a été épargné par une espèce de miracle; à part un agent de police, nommé Lempereur, fusillé dans la cour de YHôtel Lejeune pour un crime dont les bourreaux n'ont pas daigné rendre compte, aucun Arlonais n'a été tué. Cela tient sans doute à ce que les

metteurs en scène voulaient un public pour le spectacle dont ils allaient régaler cette ville. Il commença le matin du 23 août; deux hommes d'Etalle furent fusillés dans la paisible cour de l'église Saint-Donat, sous les tilleuls séculaires qui contemplent de là-haut les paisibles campagnes. L'après-midi, sur la place Léopold, ce fut le tour d'une femme qui fut fusillée avec ses deux fils, âgés de 18 et de 16 ans; le troisième, âgé de 13 ans, avait été relâché. Des officiers allemands prétendaient, les uns qu'elle avait servi d'espionne aux Français et causé la mort de 2,000 soldats allemands, les autres, qu'elle avait crevé les yeux à un de leurs blessés. On ne permit pas à la malheureuse mère, ni à ses enfants de recevoir les secours de la religion; du haut de sa fenêtre, l'abbé Becker leur donna l'absolution in extremis (1). Le 25, ce fut mieux encore. On avait razzié dans les villages tout ce qu'on n'avait pas massacré les jours précédents, et plus de cent personnes, tant hommes que femmes, furent fusillées à la gare, par groupes de dix, les uns après les autres.

Telle a été la destinée du beau pays gaumais.

(1) Témoignage de M. l'abbé Becker, aumônier des Maristes d'Arlon.

un des plus doux que le Créateur ait départi aux enfants des hommes, et qu'habitait une population si intelligente et si joyeuse! Ce n'est plus aujourd'hui que le pays des veuves et des orphelins.

Comment T Allemagne a traité le clergé belge.

Il était juste que dans le martyre d'une nation catholique, le clergé obtint la première place. C'est là le seul privilège qui lui reste et que ne lui ont jamais contesté ses ennemis. C'est sur lui que se sont particulièrement acharnés les bourreaux. Ne pouvant ni pendre ni fusiller tous les prêtres, on les a atteints par la calomnie. A entendre les Prussiens, c'est le clergé catholique qui n'a cessé d'exciter les civils à tirer sur eux; ce sont ses lâches suggestions qui ont fait tout le mal, et c'est lui qui est responsable de tous les malheurs déchaînés sur la patrie belge par ses criminelles menées. Tel est le thème développé avec ensemble par la presse complice des tortionnaires et dont l'empereur Guillaume n'a pas craint de se faire l'écho (1).

(1) KUBT VON Stbantz, p. 70.

C'est une vile et lâche calomnie. Avant d'en faire justice, il me convient de citer quelques-uns de ceux qui, à l'exemple de leur empereur, s'en sont faits les propagateurs responsables.

Voici d'abord un médecin d'état-major du nom de Witke. Ce personnage, dont j'aurai encore à m' occuper par la suite, déclare avoir essuyé des coups de feu partis de l'église d'une localité qu'il ne nomme pas : on pénètre dans l'église et on y trouve une mitrailleuse desservie par le curé et par quelques habitants, qui avaient tous le brassard de la Croix-Rouge, et qui furent naturellement fusillés. Cela est déjà fort beau, mais cela ne suffit pas à notre homme : « Le fanatisme des Belges est affreux; sous la conduite du clergé ils ne cessent de faire abus de la Croix Rouge (1). »

Un Monsieur Stauffer raconte à la jeunesse, les épisodes de la guerre de 1914, et notamment la bataille des barricades à Louvain.

« Au sommet de la barricade, un ecclésiastique. Il s'est passé un sac à la ceinture et il y puise à deux mains les munitions qu'il distribue... A Beaulieu (?), c'est également le curé qui a excité

(1) Der Fanatîâmus der Belgier ist grauenhaft; das f eige Schiessen aus dem Hinderhalt, der Mlssbrauck des roten Kreuzen unter Fûhrung der Pfarrer etwas unglaublichesi .:.;..

tJ

la population contre nous. Et il en est de même dans tout le pays. Les gens abandonnés à euxmêmes seraient raisonnables, mais ce sont ces messieurs noirs qui attisent le feu (1). »

« C'est le crime du clergé 1 » hurlait l'officier qui, après l'incendie de Louvain, poussait devant lui la foule des prêtres et des civils et les faisait assister au martyre du Père Dupierreux, fusillé à Tervueren sous les yeux de son frère jumeau. Wo ist der Priester ? criait cet autre qui pénétrait dans une tranquille maison de Lebbeke où dormait le narrateur. Je cite ici deux témoins oculaires absolument dignes de foi, qui m'ont fait à moi-même le récit de leurs aventures, mais mille autres Belges déposeront des témoignages plus accablants encore pour les fanatiques colporteurs de calomnies anticléricales. Ces mensonges ont indigné jusqu'à la presse allemande elle-même, et à plusieurs reprises la Kôlnische Volkszeitung a protesté contre ces scandaleuses calomnies (2).

(1) Das ist im ganzen Lande so. Die Lfeute an sicli wûrden ganz vernûnftig sein^ aber die schwarzen Herren sind es, die das Feuer schûren. (K.F. Stauffer, Der Fahnentràger in Verdun, Eine Geschichte aus der Kriegszeit des JaJires 1914, der reiferen Jugend er^àhlt, p. 177, reproduit par le Niederrheinische Taghiatt, 4 janvier 1915).

(2) Kôlnische Volkszeitung, 4 septembre et 3 octobre lCi4

Cette légende mensongère, fabriquée dans les officines protestantes d'outre-Rhin, les Prussiens l'ont apportée en Belgique toute faite, en même temps qu'ils y amenaient leurs pompes à incendier. Ils en avaient trop besoin pour détourner de leur criminelle entreprise l'attention du monde civilisé, et ils s'en sont servis comme d'un dérivatif qu'ils ont cru efficace. Aussi l'ont-ils débitée dès le premier jour avec un ensemble significatif et ils n'ont cessé de la redire, malgré son caractère d'énorme invraisemblance.

Je veux admettre qu'à l'origine de cette légende, la part du préjugé était plus grande que celle de la mauvaise foi. Elle a été construite sur la base d'un syllogisme qui pourrait se formuler comme suit : la Belgique est une nation catholique, donc le clergé y a tout à dire, et si des civils ont tiré sur les troupes allemandes, c'est donc à l'instigation des prêtres. Raisonnement fallacieux dont la mineure est une conjecture et dont la conclusion est une contre-vérité. Il n'est pas vrai que le clergé ait tout à dire en Belgique; une bonne partie de la nation, spécialement dans les villes, combat son influence au point de revendiquer le nom d'anticléricale (1), Mais à quoi bon des

(1) Cela est vrai en particulier de Louvain, qiii a une administration communale anticléricale.

raisonnements lorsque les faits sont là, dont la clarté aveuglante donne un démenti à la légende. Et c'est cependant sur la foi de cette légende que le clergé belge a été traqué, menacé, insulté, bafoué, emprisonné, et que plusieurs de ses membres ont péri fusillés ou pendus ! (1).

La vérité est, cette fois encore, aux antipodes des affirmations prussiennes. Le clergé belge, dès le premier jour de la guerre, et avant même qu'elle fût portée sur notre sol, n'a cessé d'adresser aux fidèles des conseils dictés par le pur esprit de l'Evangile. Je voudrais pouvoir citer tout entière la noble lettre pastorale que S. E. le Cardinal Mercier, archevêque de Malines, adressait aux fidèles le jour même où la Belgique devait recevoir le fatal ultimatum; c'est celle d'un père s'attendrissant sur les enfants appelés par le devoir, et aussi sur les mères qui voient partir leur fils. Il glorifie le courage de ceux-là, il s'associe à la douleur de celles-ci, il décide des prières pour les uns et pour les autres : puis, jetant son regard par delà les frontières de l'étroite patrie, et se souvenant qu'il est un des chefs de l'Eglise universelle, il ajoute :

« Elargissez votre charité, nos très chers frères,

(1) Voyez pp. 200, 201, 202.

priez pour tous ces braves, à quelque nation qu'ils appartiennent, qui exposent leur vie, Timmolant ou l'ont immolée déjà au service de la Patrie (1). »

Le 11 août, il s'adresse de nouveau à son clergé. Il se réjouit de leur zèle, il leur trace à grandes lignes leur mission de dévouement pendant les jours d'épreuve de la patrie, tant aux aumôniers qu'aux prêtres retenus par le devoir pastoral dans leurs paroisses. Ceux-ci, dit-il « ont aussi une mission patriotique à remplir. Qu'ils se dévouent aux troupes cantonnées dans leurs paroisses, qu'ils maintiennent le sang-froid de nos populations, les encouragent à terminer les récoltes, consolent les familles inquiètes ou éplorées, éclairent la piété des fidèles, contiennent certaines ardeurs inconsidérées à Végard de ceux que nous avons la douleur de devoir appeller nos ennemis. » Et la lettre continue ainsi, sans une parole amère pour l'envahisseur, rien que des expressions de mansuétude et de charité.

Et cette admirable lettre du 14 août, toute vibrante d'enthousiasme patriotique et d'indéfectible espérance, qui a fait passer un frisson sacré à travers la nation entière, elle aussi ne parle que de dévouement, de sacrifice, d'union des âmes

(1) XX« Siècle, 4 août 1914.

dans Tamour de la patrie, de confiance dans le triomphe du droit et dans la protection de Dieu. On la relira plus tard, on l'apprendra par cœur dans les écoles, et les détracteurs du clergé belge sauront comment le chef de ce clergé a parié à l'heure où son peuple succombait sous l'iniquité triomphante. L'histoire dira que jamais langage plus noble et plus élevé n'a été tenu à une nation éprouvée.

Et ce langage du Cardinal Mercier, c'est celui de tous ses frères dans l'épiscopat. A l'heure où peut-être de toutes les bouches belges sortaient des cris d'indignation, le clergé a su s'élever jusqu'à cette hauteur morale sublime où la charité ne voit dans l'ennemi qu'un frère, et l'on entend le vénérable évêque de Gand s'écrier : « Combien notre cœur se réjouit de voir le zèle, la libéralité, la générosité avec lesquels de tous côtés, dans notre ville épiscopale et dans la plupart de nos provinces, on prépare des locaux pour y secourir les soldats blessés, tant les étrangers que les Belges (1) )) 4W^xr"ir^-^ :. ---'::---■:

Et qu'on ne vienne pas dire que dans ces manifestations solennelles de l'épiscopat belge il n'y a autre chose que des paroles sans efficacité. Le clergé belge écoute la voix de ses évêques

(1) Volksstem, 23-24 août 1914.

(il n'y en a pas de plus discipliné); il a fait retentir cette voix dans tous les villages, il s'y est conformé en esprit et en vérité. Je défie ses calomniateurs prussiens de trouver un seul curé belge à qui ils puissent reprocher d'avoir excité leurs fidèles au lieu de les calmer, et je pense que j'attendrai longtemps avant que ce défi soit relevé. Pour ne parler que de mon expérience personnelle, dans la paroisse que j'habite, pendant trois dimanches consécutifs, j'ai entendu du haut de la chaire tomber les mêmes paroles de paix et de mansuétude, les mêmes exhortations au calme et à la prudence, les mêmes recommandations d'accueillir l'ennemi avec politesse, de ne pas lui refuser ce qu'il demande, de se garder vis-à-vis de lui de toute attitude hostile ou frondeuse. C'était le doyen d'Assche qui parlait ainsi aux fidèles, mais il tenait le même langage aux prêtres de sa circonscription, et tous se sont conformés scrupuleusement à ses intentions.

Aussi, dans sa lettre pastorale de Noël 1914, le cardinal Mercier a-t-il rendu à son clergé le solennel témoignage que voici :

(( Vous avez beaucoup souffert. Vous avez été durement calomniés. Soyez patients. L'histoire vous vengera. Dès aujourd'hui, j'y apporte mon témoignage. Partout où je l'ai pu, j'ai interrogé les populations, le clergé, notamment un nombre

déjà considérable de prêtres qui avaient été déportés dans les prisons d'Allemagne et qu'un sentiment humanitaire, auquel je me plais à rendre hommage, a remis en liberté. Or, j'affirme sur l'honneur et je suis prêt à déclarer sous la foi du serment, que je n'ai pas jusqu'à présent rencontré un seul ecclésiastique, séculier ou régulier, qui ait excité la population civile à se servir d'armes contre l'ennemi. Tous, au contraire, ont obéi fidèlement aux instructions épiscopales qu'ils avaient reçues dès les premiers jours d'août, et qui leur prescrivaient d'user de leur influence morale auprès de nos populations pour les porter au calme et au respect des règlements militaires.

« Persévérez dans ce ministère de paix, qui est pour vous la forme la plus saine du patriotisme (1). »

Prêtres et religieux fusillés fj.

Page 1