‹ Le guide des égarés; (volume 2)Chapitre 39 sur 117 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

C’est indubitablement une notion première (1) que Dieu doit réunir en lui toutes les perfections, et que toutes les imperfections doivent être écartées de lui. C’est aussi à peu près une notion première que l'ignorance de quoi que ce soit est une imperfection, et que Dieu ne peut ignorer aucune chose. Mais ce qui a amené certains penseurs, comme je l’ai dit, à soutenir hardiment qu’il sait telle chose et ne sait pas telle autre, c’est qu’ils se sont imaginé que les conditions des individus humains manquent de bon ordre; et pourtant ces conditions, pour la plupart, ne sont pas seulement des conditions naturelles, mais dépendent en même temps de l’homme qui possède le libre arbitre et la réflexion (@).

et philosophiques te paraïtront convenables, » Au lieu de PANUN), quelques mss. ont D3NUDN, au masculin, se rapportant à 5x55% ; selon celte leçon, il faudrait traduire : et il (ce chapitre) te paraîtra conforme dux opinions elc.

(4) Voy. le t. I, p. 128, note 3.

(2) Certains penseurs, dit l’auteur, ont conclu du manque de régularité, de bon ordre et de justice que nous remarquons souvent dans les conditions des hommes, que Dieu ne veille pas sur les destinées humaines (voy. ci-dessus, chap. xvi). Mais ils n’ont pas réfléchi que ces conditions ne naissent pas toujours naturellement et spontanément, et qu’elles sont le plus souvent l’œuvre de l'homme, doué du libre arbitre et de la réflexion; on ne peut donc pas y voir une preuve contre la justice absolue et l’omniscience de Dieu.

Déjà les prophètes ont dit que les ignorants, pour prouver que Dieu n’a point connaissance de nos actions, se fondent sur le bien-être et la tranquillité dont nous voyons jouir les méchants, ce qui peut faire croire à l'homme pieux que c’est sans aucune utilité qu'il s'applique au bien et qu’il supporte les peines que lui suscite l'opposition d’autrui (1), Mais un prophète (Asaph) nous dit qu'après avoir longtemps réfléchi sur ce sujet, 1l acompris qu’il faut envisager les choses par leur issue finale, et non par leur commencement. Voici comment 1l dépeint la série de ses réflexions : Jls disent : Comment Dieu le saurait-il ? Comment le Très-Haut en aurait-il connaissance ? Voici ces méchants toujours heureux qui ont acquis de la fortune. C’est donc en vain que j'ai purifié mon cœur, que j'ai lavé mes mains avec pureté (Ps. LXXIHI, 11-15). Ensuite il dit : Je méditais pour comprendre cela; ce fut à mes yeux une peine inutile, jusqu'à ce que j'eusse pénétré dans les sanctuaires de lÉternel, que j'eusse contemplé la fin de ceux-là. Tu les as placés sur des voies glissantes, etc. Comme dans un instant ils ont été livrés à la dévastation ! etc. (Gibid., v. 16-19). Malachi fait précisément les mêmes réflexions : Vous prononcez contre moi des paroles hardies, etc. C’est en vain, dites-vous, que l’on adore Dieu; quel est notre avantage d’avoir observé ce qu'il a prescrit, et d’avoir marché avec contrition devant l'Éternel? Et maintenant nous estimons heureux les impies, etc. Mais alors ceux qui craignent Dieu se parlent les uas aux autres, etc. Vous verres à votre tour, etc. (Malachi, If,

(1) C'est-à-dire, l’opposition des méchants qui cherchent à contrarier les efforts qu’il fait pour le bien. — Au lieu de 35% Ga), d'autrui, un de nos mss. porte : J35N (ss, de la tyrannie. Quoique cette dernière leçon soit peut-être préférable, nous avons cru devoir écrire 35X, comme l’ont presque tous les mss. et comme l'avait aussi le ms. d’Ibn- Tibbon, qui traduit : 5 5nô5Ÿ$ Dpnnb. Al-’Harizi a omis les mots 5 58 ADINDD); sa version porte : 793 21 mp5 nm 2 DD IR IPN D 12 520.

13-18). David aussi parle de cette opinion (1) répandue de son temps et qui avait nécessairement pour résultat l’injustice et la violence réciproque des hommes @). Il cherche à produire des arguments pour détruire celte opinion et pour établir que Dieu a connaissance de tout cela : {ls tuent, dit-il, la veuve et l’étranger ; ils assassinent les orphelins ; et ils disent : l'Éternel ne le voit pas, le Dieu de Jacob n'y fait pas attention. Mais, 6 vous les plus stupides du peuple, soyex donc attentifs! Insensés, quand deviendrex-vous intelligents? Celui qui a planté l'oreille n’entendrait-il pas? Celui qui a formé l'œil ne verraitil pas? (Ps. XCIV, 6-9).

Je vais t'expliquer le sens de cette dernière argumentation, après l'avoir d’abord montré combien ceux qui poursuivent de leurs attaques les paroles des prophètes ont peu compris ces paroles (de David). Il y a des années que quelques médecins, hommes d'esprit, de notre communion, m’exprimèérent leur étonnement de ces paroles de David. De son raisonnement, disaient-ils, il s'ensuivrait que celui qui a créé la bouche mange, que celui qui a créé les poumons pousse des cris, et il en serait de même des autres organes. Mais tu vas voir, Ô lecteur de ce traité, combien ces personnes étaient loin de comprendre la portée de cette argumentation ; écoute quel en est le sens : Il est clair que celui qui fabrique un instrument quelconque, s’il ne possédait pas l’idée de l'ouvrage que cet instrument doit servir à faire, se trouverait dans l'impossibilité de fabriquer un instrument à cet usage. Si, par exemple, le forgeron ne se formait pas une juste idée de la couture, il ne pourrait pas fabriquer l'aiguille sous une forme qui seule peut la faire servir à coudre, et il en est de même des autres instruments; car, comme cer-

(1) C'est-à-dire, de l'opinion pernicieuse qui conclut du bonheur des impies que Dieu ignore les choses humaines.

(2) Littéralement : et de ce qu’elle avait nécessairement produit en fait d'injustice et de violence des hommes les uns contre les autres. La version d’Ibn-Tibbon, {1 NN ON 22 NM DAY 70, manque à la fois de clarté et d’exactitude.

tains philosophes croyaient que Dieu ne perçoit pas les choses individuelles, qui sont des choses qu’on perçoit par les sens, tandis que Dieu ne perçoit pas par un sens, mais par une perception intelligible, il (David) argumente contre eux de l’existence des sens. Si, dit-il, la manière dont l’œil perçoit était pour Dieu un mystère qu'il fût incapable de connaître, comment aurait-il pu produire cet organe, destiné à la perception visuelle ? Serait-ce le pur hasard qui aurait fait qu’il naquit une humeur limpide, et ensuite une autre humeur semblable, puis une membrane que le seul hasard aussi aurait perforée, et qu’enfin devant l'ouverture vint se placer une membrane transparente et dure (1)? En somme, un homme intelligent peut-il s’imaginer que les humeurs, les membranes et les nerfs de l'œil, qui sont si sagement organisés ®) et dont l’ensemble a pour but celte action visuelle, soient un simple effet du hasard ? Certes, non, et 1l y à là nécessairement une intention de la nature, comme l’ont déclaré tous les médecins et tous les philosophes. Or, la nature n’a ni intelligence, ni (par conséquent) faculté organisatrice (%), sur quoi les philosophes sont d’accord; mais cette organisation artistique (#) émane, selon l'opinion des philosophes, d’un principe intellectuel, et, selon nous, elle est l’œuvre

(4) Les deux humeurs dont il est ici question sont l'humeur vitrée et l'humeur aqueuse; par les deux membranes, l’auteur paraît désigner la choroïde et la cornée transparente. Il est à peine besoin d’ajouter que, par l'ouverture, l’auteur entend la pupille. Le mot Sn2, qu'Ibn-Tibbon traduit par rnnn), ne signifie pas ici au-dessous d'elle, mais en dehors d'elle, ou en outre.

(2) Mot à mot: qui ont la bonne organisation qu’on connaîl.

(3) Le mot kw 4x5, que nous croyons devoir traduire ici par facullé organisatrice, signifie proprement gouvernement, régime, direction. Cf. ce qui est dit ailleurs sur la faculté directrice (tome 1, p. 363, et ibid., note 5).

(4) Les mots 958 ann sont rendus dans la version d’Ibn- Tibbon par nawn n2N59$ nan mandmn. Cette paraphrase est critiquée par Ibn-Falaquéra, qui traduit : m8 n mannn (Moré ha- Moré, Append., p. 157). Sur le sens du mot Pur cf. le tome 11, p. 89, note 2,

d'un être intelligent qui a imprimé telles facultés à tout ce qui possède une faculté naturelle. Si donc cette Intelligence ne percevait pas l’objet en question et ne le connaissait pas, Comment, dans ce cas, aurait-elle pu produire ou faire émaner d’elle une nature tendant vers un but qu'elle ne connaïtrait pas? C’est donc avec raison qu'il (David) appelle ces hommes stupides et insensés. Ensuite il expose que c’est là un défaut de notre perception. Dieu (dit-1l), qui nous a donné cette Intelligence par laquelle nous percevons, tandis que notre incapacité de saisir son véritable être fait naître en nous ces doutes graves, Dieu connaît ce défaut qui existe en nous, et il ne faut pas tenir compte des attaques qui sont le résultat de. la faiblesse de notre réflexion (): Celui, dit-il, qui enseigne à l’homme la science,

(1) C'est-à-dire, des attaques présomptueuses dirigées contre l’omniscience divine, comme le dit David : Et ils disent : l'Éternel ne le voit pas; le Dieu de Jacob n'y fait pas attention. L'auteur a pour but, dans cette phrase un peu compliquée et assez obscure, de commenter les paroles du psalmiste qui vont suivre. Selon lui, le poële sacré veut dire que l’arrogance des impies, qui expriment des doutes si graves sur l’omniscience divine, n’a d'autre source que la défectuosité de notre perception, et que Dieu, qui nous a donné l'intelligence, connait cette défectuosité contre laquelle elle aura à lutter ; 1l ne faut donc tenir aucun compte de ces attaques arrogantes qui n’ont point pour base un raisonnement sérieux et qui émanent uniquement de notre incapacité de bien comprendre les choses divines.— L’obseurité de cette phrase a donné lieu à plusieurs variantes; nous donnons ici la leçon du ms. n° 63 du Supplément hébreu de la Bibliothèque impériale, d'accord avec le ms. n°18 de Leyde, sauf quelques légères différences que nous mettons entre parenthèses : 73 “0N Don N'in Nam IN 5h tj A058 3N nn 19 NAN NPA ANPPN JNIIN JP NID DÏN JO) TT nn Vpn 06p (L. D) sn Abwpon (L. nav bn) nan ND “on nonbn Nù AILDOON NT DANI2D JNY NID TILDON MONTNÔN 70 mois. La version d’'Al-Harizi retrace cette même leçon : 55h 27 05 12 vw own 5 jh swN ‘nt NID 5) DUAL Mt (sic) 125 JR PONT NNDN MAD IL) N5 MILpn MNT ON2WND 0 NN0D UD NNIT M WT 133) NN27 9ÿ 7127 8 7007 9N 25 n'wn. La leçon que nous avons

l'Éternel, sait que les pensées de l'homme ne sont que vanité (ibid., v. 10-11).

Tout ce que j'avais pour but dans ce chapitre, c'était de montrer que c’est là une manière de voir très-ancienne, je veux parler de cette erreur des ignorants qui nient que Dieu ait connaissance (des choses humaines), parce que les conditions des individus humains, qui par leur nature sont dans Ja catégorie du possible, manquent de bon ordre : Et les enfants d'Israël, est-il dit, 2maginérent contre l'Éternel des choses qui n'étaient pas convenables (I Rois, XVIT, 9). Dans le Midrasch (on dit à ce sujet) : « Que disaient-ils ? Cette colonne, disaient-ils, ne voit, ni n’entend, ni ne parle (1), » c’est-à-dire : ils s’imaginaient que Dieu ne connaît pas ces conditions (humaines) et qu’il n’adresse aux prophètes n1 ordre, ni défense. La cause de tout cela, et ce qui, selon eux, en est une preuve, c’est que les conditions des individus humains ne sont pas comme chacun de nous croit qu'elles devraient être. Voyant donc que les choses ne se passaient pas à leur gré, ils disaient : L’Éternel ne nous voit pas (Ézéch., VII, 12), et Sephania dit en parlant d'eux : Ceux qui disent dans leur cœur, l'Éternel ne fait ni bien ni mal (Seph., 1,12).

Quant à ce qu’il faut (réellement) penser de l’omniscience de Dieu, je te dirai mon opinion là-dessus, après t’avoir.fait connaître les principes sur lesquels on est généralement d'accord, et qu’un homme intelligent ne peut contester en aucune façon.

adoptée est entièrement d’accord avec la version d’Ibn-Tibbon. à notre traduction, nous avons supprimé les deux ;N3 pour rendre la phrase un peu moins embarrassée. è

(4) C'est-à-dire, ils comparaient Dieu à une statue privée de sentiment. Nous avons vainement cherché ce passage dans les Midraschim qui sont à notre disposition. Peut-être est-il tiré d’un Midrasch qui n'existe plus. Il est aussi cité par David Kimchi dans son commentaire sur le Ile livre des Rois et dans son Dictionnaire, à la racine 45".

KW

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