‹ Le guide des égarés; (volume 2)Chapitre 41 sur 117 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Il y à une grande différence entre la connaissance que l’artiste possède de l’œuvre qu'il a produite et celle qu'un autre possède de cette même œuvre. En effet, si l’œuvre a été exécutée conformément à la science de l'artiste (1), alors celui-ci, en exécutant son œuvre, n’a fait que suivre sa science ®/; mais pour tout autre qui contemple cette œuvre et en acquiert une connaissance parfaite, la science suit l’œuvre (®). Ainsi, par exemple, l'artiste qui a fait cette boîte, dans laquelle, par l'écoulement de l’eau, se meuvent des poids, de manière à indiquer les heures qui

(1) C'est-à-dire, si elle a été exécutée telle que la science de l'artiste l'avait conçue d'avance. — Au lieu de yat %N, trois mss. de la Bibliothèque bodléienne portent : YWIuin , de sorte qu'il faudrait traduire : en effet, l'œuvre a êté exécutée conformément à la science de l'artiste; celui-ci donc etc. Nous avons suivi la leçon de la plupart des mss., qui est aussi celle des deux traducteurs; Ibn-Tibbon a : DK “pr 9278 NM Ep po MINI nwys AlHarii: 5j ww NwYn 1277 ED NDS NN. |

(2) C'est-à-dire, il n’a fait que réaliser une œuvre qui existait dans son idée et dont il avait d'avance une connaissance parfaite. Les mss. arabes offrent dans cette phrase plusieurs variantes. La leçon que nous

avons adoptée est celle de la plupart des mss., sauf le mot NYINN qui est écrit Yann; cette leçon signifie mot à mot : alors son artiste n’a fait la chose qu’il a faite qu’en suivant sa science. Le ms. de Leyde (n° 221) porte:

LE FR A7 ; CR AVE à

nD9Yb AYINN NYIL ND It NDIN (C.-à-d. kr xx Lo Ktto). C’est cette leçon que paraissent exprimer les deux traducteurs; la version d’Ibn-Tibbon porte (dans les mss.) : 75 ON Yiv mn mm pm) sw nwpw nb, où le mot =wm) est l'adjectif de nwy; Al Harzi traduit : (L y) pa vnR wb2 nwyna NôR bp Nô.

(3) C'est-à-dire, il a puisé dans l’œuvre même la science qu’il en possède ; l’œuvre agit donc sur lui et produit la science, tandis que chez l'artiste la science produit l’œuvre. Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, ny est une faute; il faut lire, selon les mss., 173p"".

sont passées du jour ou de la nuit, connaît et comprend parfaitement toute la quantité d’eau qui doit s’écouler, le changement de position de cet écoulement, chaque fil qui est tiré et chaque boule (!) qui descend. S'il connaît tous ces mouvements, ce n’est pas parce qu'il considère les mouvements qui arrivent en ce moment; c’est le contraire qui a lieu, car les mouvements qui ont lieu en ce moment n'arrivent que conformément à sa science. Mais il n’en est pas de même pour celui qui contemple cette machine; car celui-ci, à chaque mouvement qu’il voit, acquiert une connaissance nouvelle, et ses connaissances ne cessent de s’accroitre et de se renouveler successivement par l’observation, jusqu’à ce qu’il acquière par là la connaissance de toute la machine. Si tu supposais les mouvements de cette machine infinis, l'observateur ne pourrait iamais en acquérir une connaissance parfaite. Il est impossible aussi que l’observateur connaisse aucun de ces mouvements avant qu'il ait lieu; car ce qu'il sait, il ne le sait que par suite de ce qui survient.

Il en est de même de l’ensemble de l'univers et de son rapport

(1) Le mot 533 (&s Ni) signifie globule ou noisette. Ge mot désigne probablement ici de petites boules de la grosseur d’une noisette ; c’est dans le même sens qu’Ibn-Tibbon a employé ici le mot #15. Al-’Harizi a: NY J3N ds), chaque pierre qui tombe. — J'ai traduit littéralement ce que l’auteur dit de cette machine, évidemment une clepsydre perfectionnée, comme en avaient les Arabes du moyen âge; mais j'avoue ne pouvoir donner de détails exacts sur cette machine, qui d’ailleurs aurait besoin d’être expliquée par un dessin. Les boules qui descendaient en entraînant des fils auxquels elles étaient attachées sonnaient probablement les heures en tombant sur une plaque de métal. On nous assure du moins qu’un pareil mécanisme existait dans la clepsçdre que le khalife Haroun-al-Raschid envoya à Charlemagne avec d’autres objets précieux : « .… nec non et horologium ex aurichalco arte mechanica mirifice compositum : in quo XII horarum cursus ad clepsydram vertebatur, cum totidem æreis pilulis, quæ ad completionem horarum decidebant et casu suo subjectum sibi cymbalum tinnire faciebant. » Voy. Annales Francorum, ad an. 806 (ap. Bouquet, Recueil des Historiens des Gaules, Paris, in-fol., 1744, t. V, p. 56).

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à notre science et à celle de Dieu. En effet, ce que nous savons, nous autres, nous ne le savons que par suite de la contemplation des êtres; c’est pourquoi notrescience nes’étend ni sur les choses futures, ni sur ce qui est infini; mais nos connaissances se renouvellent et se multiplient selon les choses dont nous acquérons la connaissance, Il n’en est pas de même de Dieu, je veux dire que ce n’est pas des choses que lui vient la connaissance qu'il en a, de sorte qu'il y aurait à multiplicité et renouvellement (de sciences); au contraire, ces choses dépendent de sa science, qui les a précédées et les a établies telles qu’elles sont, soit êtres séparés, soit individus matériels et permanents, soit êtres matériels, individuellement variables, mais qui (dans leur ensemble) suivent un ordre impérissable et inaltérable (1). Pour Dieu donc, il n’y a pas de science multiple, et il ne peut survenir rien de nouveau dans sa science, qui est inaltérable ®); car, en connaissant toute la réalité de son essence inaltérable, il connait par là même tout ce qui doit nécessairement résulter de ses actions 6), Faire des efforts pour comprendre comment cela se

(1) Ce sont là les trois espèces d'êtres, dont, selon l’auteur, se compose l'univers (voy. tome If, chap. x, p. 91) : les êtres séparés sont les Intelligences des sphères (cf. ibid., p. 31, note 2); les individus matériels et permanents sont les sphères et les astres, qui ont une matière éthérée ; enfin les êtres matériels individuellement variables sont les êtres sublunaires dont les individus périssent, mais dont les genres et les espèces sont immuables.

(2) Littéralement : c’est pourquoi il n'y a pour Dieu ni multiplicité de sciences, nt renouvellement ou changement de science.

(3) C’est de la même manière que s’exprime Ibn-Roschd sur la différence qu’il y a entre la science divine et la science humaine. Voy. Destruction de la Destruction, à la fin de la disputat. x111, nous citons la version hébraïque : y wpn 5 Jp mm DHDVbE7 JUN pe nn 225 m7 6650 … 079 nôp Jp mNuDInD Diop po 56 pan 9 DIN JD PA 52DD UNIT D02 MDN DID I pan bp int nn No MNUNIS 597 NN «Il est faux, selon les philosophes, que la science de Dieu soit analogue à notre science, car notre science est causée par les êtres, tandis que la science

fait, ce serait comme si nous faisions des efforts pour que nous soyons lui (Dieu) et pour que notre perception soit la sienne (). Ainsi donc, celui qui cherche sincèrement la vérité, doit croire que rien absolument n’est inconnu à Dieu, et qu’au contraire, tout est manifeste pour sa science, qui esi son essence, mais qu'il nous est absolument impossible de connaître ce genre de perception @’. Si nous savions nous en rendre compte, nous posséderions nous-mêmes l'intelligence qui donne ce genre de perception (); mais c’est là une chose qu'aucun être, hormis Dieu, ne possède, et qui est elle-même l'essence divine. fl faut te bien pénétrer de cela ; car j’affirme que c’est là une pensée trèsprofonde et une opinion vraie, dans laquelle, si on l’approfondit, on ne trouvera ni erreur ni fausse apparence, (opinion) qui n’offre

divine est leur cause... En somme, comme nous l'avons déjà dit, la science de l'être premier a un sens directement opposé à celui de la science de l’homme ; je veux dire que c’est la science divine qui est la cause efficiente des êtres, et que ce ne sont pas les êtres qui sont les causes cfficientes de la science divine. » — Mais, au point de vue des philosophes, il reste là une difficulté en ce que la science divine, étant l'unité absolue , ne saurait être mise en rapport avec le multiple. Ibn- Sinà a prétendu résoudre cette difficulté par diverses hypothèses, rejetées

par Ibn-Roschd , qui, de son côté, refuse d'admettre que la science

divine s’étende sur les choses particulières et accidentelles. (Voy. mes Mélanges de philosophie juive et arabe, p. 360-362). Maimonide s’arrête sagement devant ce problème insoluble, et se borne à établir que nous sommes incapables de nous former une idée de la science divine, identique avec l'essence même de Dieu, qui est inaccessible à nos intelligences.

(1) C'est-à-dire, pour que notre essence soit l’essence divine et notre perception la perception divine.—Dans les éditions de la version d’Ibn- Tibbon, le mot 555nw" est une faute d'impression ; il faut lire 5=ntwn.

(2) C'est-à-dire, de comprendre de quelle manière Dieu perçoit les choses.

(3) Littéralement : par laquelle on peut avoir cette perception. Le sens est : Si nous pouvions comprendre de quelle manière Dieu perçoit les choses, alors nous posséderions nous-mêmes cette intelligence divine par laquelle Dieu a ce genre de perception.

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aucune invraisemblance, et par laquelle on n’attribue à Dieu aucune imperfection.

Certes, ces questions sublimes et graves ne sauraient aucunement être l’objet d’une démonstration, ni selon l’opinion que nous professons, nous autres sectateurs de la Loi, n1 selon lopinion des philosophes, quelque divisés qu'ils soient d’ailleurs sur le problème (qui nous occupe). Pour tous les sujets donc qui ne sont pas susceptibles d’être démontrés, il faut suivre la méthode que nous avons suivie pour le problème dont il s’agit, je veux parler du problème de l'omniscience de Dieu (1). Comprends bien cela.

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