‹ Le guide des égarés; (volume 4)Chapitre 17 sur 80 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Il est évident que tout ce qui est né () a nécessairement une , cause efficiente qui l’a fait naître après qu’il n’avait pas existé. Cet efficient prochain ne peut qu'être ou corporel ou incorporel ; cependant, un corps quelconque n’agit pas en tant que corps, mais il exerce telle action parce qu'il est fel corps, je veux dire (qu’il agit) par sa. forme. Je parlerai de cela plus loin. Cet effi-

cient prochain, producteur de la chose née, peut être lui-même né (d'autre chose) ; mais cela ne peut se continuer à l'infini, et au contraire, dès qu'il y a une chose née, il faut nécessairement que nous arrivions à la fin à un producteur primitif, incréé, qui ait produit la chose. Mais alors il reste la question (de savoir) pourquoi il a produit maintenant et pourquoi il ne l’a pas fait plus tôt, puisqu'il existait. Il faut donc nécessairement que cet acte nouveau ait été impossible auparavant ®) : soit que, l’agent étant corporel, il manquât un certain rapport entre l'agent et” l'objet de l’action ; soit que, l’agent étant ncorporel, il manquât® la disposition de la matière &). Tout cet exposé est le résultat de

(1) Sur le sens du mot FAN, voy. t. I, p. 235, n. 2; nous traduisons ce mot tantôt par nouveau où nouvellement survenu, tantôt par né OU par créé.

(2) Littéralement : Il faut donc nécessairement que l'impossibilité de cet acle nouveau , avant qu'il survint, soit venue, ou bien d’un manque de rapport, etc.

(3) Cf. ci-dessus, pag. 22, propos. xxv, et pag. 30 ,n. 2 ; l’auteur entre ci-après dans de plus amples explications sur ce qu’il entend par rapport et par disposition de la matière. — Tous les mss. arabes ont FN, sans article; les deux traducteurs hébreux ont ajouté l’article (ann).

la spéculation physique, sans que, pour le moment, on se préoccupe ni de l'éternité ni de la nouveauté du monde ; car ce n’est pas là le but de ce chapitre.

Il a été exposé dans la science physique que tout corps qui exerce une certaine action sur un autre corps n’agit sur ce dernier qu'en l’approchant, ou en approchant quelque chose qui l’approche, si cette action s'exerce par des intermédiaires. Ainsi, par exemple, ce corps qui a été chauffé maintenant, l’a été, ou bien parce que le feu lui-même l’a approché, ou bien parce que le feu à chauffé l’air et que l’air environnant le corps l’a chauffé, de sorte que c’est la masse d’air chaud qui a été l’agent prochain pour chauffer ce corps. C’est ainsi que laimant attire le fer de loin au moyen d’une force qui se répand de lui dans lair qui approche le fer. C’est pourquoi il n'exerce pas l'attraction à quelque distance que ce soit, de même que le feu ne chauffe pas à quelque distance que ce soit, mais seulement à une distance qui permet la modification de Pair qui est entre lui et la chose chauffée par sa force ; mais lorsque la chaleur de l’air venant de ce feu se trouve coupée (ou éloignée) de dessous la cire, celle-ci ne peut plus se fondre par elle ; il en est de même pour

ce qui concerne l'attraction. Or, pour qu’une chose qui n’a pas été chaude le devint ensuite, il a fallu nécessairement qu'il survint une cause pour la chauffer, soit qu'il naquit un feu, soit qu'il y en eût un à une certaine distance qui fût changée. C’est là le rapport qui manquait d’abord et qui ensuite est survenu. De même, (si nous cherchons) les causes de tout ce qui survient dans ce monde en fait de créations nouvelles, nous trouverons que ce qui en est la cause, c’est le mélange des éléments, corps qui agissent les uns sur les autres et reçoivent l’action les uns des autres, je veux dire que la cause de ce qui naît c’est le rapprochement ou l'éloignement des corps (élémentaires) les uns des autres. — Quant à ce que nous voyons naître sans que ce soit la simple conséquence du mélange (1), — et ce sont toutes les

(4) Littéralement : Quant à ce que nous trouvons en fait de choses-nées

formes, — il faut pour cela aussi un efficient, je veux dire quelque chose qui donne la forme. Et ceci n’est point un corps ; car l’efficient de la forme est une forme sans matière, comme il aété exposé en son lieu (1), et nous en avons précédemment indiqué la preuve ®). Ce qui peut encore servir à te l’expliquer, c’est que tout mélange est susceptible d’augmentation et de diminution | et arrive petit à petit, Landis qu'il n’en est pas ainsi des formes ; car celles-ci n'arrivent pas petit à petit, et à cause de cela elles n’ont pas de mouvement, et elles surviennent et disparaissent en un rien de temps &). Elles ne sont donc pas l’effet du mélange ; mais le mélange ne fait que disposer la matière à recevoir la forme. L’efficient de la forme est une chose non susceptible de division, car son action est de la même espèce que lui (@); il est donc évident que l’efficient de la forme, je veux dire ce qui la donne, est nécessairement une forme, et celle-ci est une (forme) séparée ®). Xl est inadmissible que cet efficient, qui est incorporel, produise son impression par suite d’un certain rapport. En effet, n'étant point un corps, il ne saurait ni s'approcher ni s'éloigner, ni aucun corps ne saurait s'approcher ou s'éloigner de lui ; car il n'existe pas de rapport de distance entre le corporel et l’incorporel. Il s'ensuit nécessairement de là que l'absence de cette action (6) a pour cause le manque de disposition de Fe matière pour recevoir l’action de l’étre séparé. #

qui ne suivent point un mélange , c’est-à-dire dont la naissance ne saurait s'expliquer par le seul mélange des éléments.

(1) Littéralement : dans ses endroits; c’est-à-dire, dans les endroits de la Physique et de la Métaphysique qui traitent de ce sujet. x

(2) L'auteur veut parler sans doute de ce qu’il a dit, au chap. IV, de la production des formes par l’intellect actif. Voy. ci-dessus, pag. 57-59

(3) Cf. ci-dessus, pag. 6, n. 2, et pag. 7, n. 2.

(4) L'action de cet efficient, ou la forme, étant incorporelle et indivisible , l'efficient doit Fêtre a CE. ci- dessus , P. 8 et 2, RWEES proposition et les notes que jy ai jointes.

(5) Voy. ci-dessus, p. 31, n. 2.

(6) C'est-à-dire, de celle qui vient de l’étre séparé, donnant la forme.

Il est donc clair que l’action que les corps ( élémentaires), en vertu de leurs formes (particulières), exercent les uns sur les autres a pour résultat de disposer les (différentes) matières à recevoir l’action de ce qui est incorporel, c’est-à-dire les actions qui sont lesformes®). Or, comme les impressions de l'intelligence séparée®) sont manifestes et évidentes dans ce monde, — je veux parler de toutes ces nouveautés {de la.nature) qui ne naïssent pas du seul mélange en lui-même, — on reconnaîtra nécessairement que cet efficient n’agit pas par contact, ni à une distance déterminée, puisqu'il est incorporel. Cette action de l'intelligence séparée est toujours désignée par le mot épanchement (réDH), par comparaison avec la source d’eau qui s’épanche de lous côtés et qui n’a pas de côtés déterminés, ni d’où elle proflue, ni par où elle se répande ailleurs, mäs qui jaillit de partout et qui arrose continuellement tous les côtés (à.l’entour), ce qui est près et ce qui est loin. Car il en est de même de cette intelligence : aucune force ne lui arrive d’un certain côté ni d’une certaine distance, et sa force n’arrive pas non plus ailleurs par un côté déterminé, ni à une distance déterminée, ni dans un temps plutôt que dans un autre temps; au contraire, son action est perpétuelle, et toutes les fois qu’une chose a été disposée 5), elle reçoit cette action toujours existante qu’on à désignée par le mot épanchement. De même encore, comme ofa démontré l’incorporalité du Créateur et établi que l'univers est son œuvre et qu'il en est, lui, la cause efficiente, — ainsi que nous l’avons exposé et que nous l’expo-

(1) Littéralement : lesquelles actions sont les formes ; le pronom relatit lesquelles se rapporte irrégulièrement au mot 5y5, action, qui estau sing. Le sens est : que c’est de l’être incorporel ou séparé qu’émanent les véritables formes constituant l’essence des choses. ë

(2) C'est-à-dire, la dernière des intelligences séparées, qui est l’intellect actif. |

(3) Ibn-Tibbon traduit : 423 tt nwn bs: cette version est critiquée par Ibn-Falaquéra (Moré ha-Moré, appendice, p. 154), qui préfère traduire : 1939 NME 797 bs. La version d’Al-Harizi porte : 129 927 J99mw 1p2, loules les fois qu’il se rencontre une chose disposée.

serons encore, — On a dit que le monde vient de l’épanchement de Dieu et que Dieu a épanché sur lui tout ce qui y survient (1), De même encore on a dit que Dieu a épanché sa science sur les pro phètes. Tout cela signifie que ces actions sont l’œuvre d’un être incorporel ; et c’est l’action d’un tel être qu’on appelle épanchement. La langue hébraïque aussi a employé ce mot, je veux dire (le mot) épanchement, en parlant de Dieu par comparaison avec la source d’eau qui s’épanche ®), ainsi que nous l'avons dit. En effet, on n’aurait pu trouver d'expression meilleure que celle-là, je veux dire féidh (épanchement), pour désigner par comparaison l’action de l'être séparé; car nous ne saurions trouver un mot réellement correspondant à la véritable idée, la conception de l’action de l'être séparé étant chose très difficile, aussi difficile que la conception de l’existence même de l'être séparé. De même que l'imagination ne saurait concevoir un être que comme corps ou comme force dans un corps, de même elle ne saurait concevoir qu’une action puisse s'exercer autrement que par le contact d’un agent, ou du moins à une certaine distance (limitée) et d’un côté déterminé. Or, comme pour certains hommes, même du vulgaire, c’est une chose établie que Dieu est incorporel, ou même qu’il n'approche pas de la chose qu'il fait, ils se sont imaginé qu'il donne ses ordres aux anges et que ceux-ci exécutent les actions par contact et par un approche corporel, comme nous agissons

(4) Cf. Ibn-Gebirol, La Source de vie, liv. V, $ 64 (Mélanges de philosophie juive et arabe, pag. 138).

(2) Pour être plus exact, l’auteur aurait dû dire que la langue hébraïque emploie une image analogue, en appelant Dieu une source d’eau vive (Jérémie, 11, 13); car la langue biblique, comme on le pense bien, n'offre aucun mot qui exprime l’idée philosophique que désigne le mot arabe V24$ (épanchement), et les rabbins du moyen âge ont employé dans ce sens la racine y5w, qui, dans les dialectes araméens, signifie affluer, profluer, abonder, et qui ne se trouve qu’une seule fois dans l’hébreu biblique, comme substantif, dans le sens d’affluence, abondance (Deutéron. XXXIIT, 19). Mais on verra, à la fin de ce chapitre, que l’auteur interprète dans le sens philosophique le mot 29, source.

nous-mêmes sur ce que nous faisons ; ils se sont donc imaginé que les anges aussi sont des corps. Il y en a qui croient que Dieu ordonne la chose en parlant comme nous parlons, je veux dire par des lettres et des sons, et qu’alors la chose se fait (1), Tout cela, c'est suivre l'imagination, qui est aussi, en réalité, le yécer ha-rw (la fantaisie mauvaise) @) ; car tout vice rationnel ou moral est l’œuvre de l’imagination ou la conséquence de son action. Mais ce n’est pas là le but de ce chapitre. Nous avons plutôt l’intention de faire comprendre ce qu’on entend par l’épanchement, en parlant soit de Dieu, soit des Intelligences ou des anges, qui sont incorporels G). On dit aussi des forces des sphères célestes qu’elles s’épanchent sur le (bas) monde, et on dit : « l’épanchement de la sphère céleste, » quoique les effets produits par celleci viennent d’un corps et qu’à cause de cela les astres agissent à une distance déterminée, je veux dire suivant qu’ils sont près ou loin du centre (du monde) et selon leur rapport mutuel (4). C’est ici le premier point de départ de l'astrologie judiciaire 6).

(1) Au lieu de 151, qu'ont généralement les éditions de la version d’Ibn-Tibbon, il faut lire 57, comme l’a l'édition princeps ; le verbe 5yo est au passif ( ponctuez : Sp). Al-"Harizi traduit : 95 99" by); Ibn-Falaquéra (Moré ha-Moré, p. 94) 27 \NIN yon.

(2) Le mot.nt (formation , création) désigne, au figuré , le penchant naturel (Genèse. VI, 5; VIII, 21), et les rabbins désignent par st yn toute espèce de dégénération morale, le mauvais penchant, la passion , ou le dérèglement de l'imagination.

(3) Littéralement : L’intention est plutôt la compréhension du sens de l'épanchement qui se dit à l’égard de Dieu et à l'égard des intelligences, je veux dire des anges, parce qu'ils sont incorporels.

(4) C'est-à-dire, selon leur position respective les uns à l’égard des autres.

(5) Littéralement : C'est par ici qu'on estentré dans les jugements des astres ou dans l'astrologie. L’auteur, comme on le pense bien, rejetait cette science chimérique, qui avait séduit même quelques esprits élevés parmi les juifs, comme par exemple le célèbre Ibn-Ezra. Maïimonide s’est prononcé contre cette science, dans les termes les plus énergiques. Voyez surtout sa Leltre aux docteurs de Marseille.

Quant à ce que se avons dit que les prophètes aussi ont présenté métaphoriquement l'action de Dieu par l'idée de l’épanchement, c'est, par exemple, dans ce passage : ls m'ont abandonné, moi, source d'eau vive (Jérémie, Il, 13), ce qui signifie épanchement de la vie, c'est-à-dire de l'existence, qui, mdubitablement, est la vie. De même on a dit : Car auprès de toi est la source de la vie (Ps. XXXVI, 10), ce qui veut dire l’épanchement de l’existence ; et c’est encore la même idée qui'est exprimée à la fin de ce passage par les mots : dans ta lumière nous voyons la lumiére (ce qui veut dire) que, grâce à l’épanchement de l’intellect (actif) qui est émané de toi, nous pensons, et par là nous sommes dirigés et guidés () et nous percevons l’intellect (actif). Il faut te bien pénétrer de cela.

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