CHAPITRE XX
Aristote démontre que les choses physiques en général n'arrivent pas par le hasard, et la démonstration qu'il en donne est celle-ci : les choses du hasard n'arrivent ni continuellement, ni même le plus fréquemment (1): mais toutes ces choses (physiques) arrivent ou continuellement, ou (du moins) très fréquemment. Quant au ciel, avec tout ce qu'il renferme, àl reste continuellement dans certaines sityations, sans subir aucun changement, comme nous l'avons exposé, ni dans son essence même, ni en changeant de place. Mais les choses physiques qui sont au-dessous de la sphère de.la lune ont lieu, les unes continuellement, les autres le plus fréquemment : continuellement, comme, par exemple, le feu qui chauffe et la pierre qui descend vers le bas; le plus fréquemment, comme, par exemple, les figures des individus de chaque espèce et ses actions ®). Tout cela est clair. Or, puisque les choses partielles (du monde) 6) ne sont pas dues au hasard, comment le tout le serait-il ? Il est donc démontré que ces êtres ne sont point l’œuvre du hasard. Voici comment s'exprime Aristote, en réfutant ceux d'entre les anciens qui prétendaient que ce monde est venu du hasard et qu'il est né spontanément, sans cause : « D'autres, dit-il, ont donné pour
(1) Sur le mot Ann, voy. let. I, p. 300, note 2. Il correspond ici aux mots grecs ëri 92%, dont se sert Aristote dans cette démonstration. Voy. Phys., liv. II, au commencement du chap. V.
(2) C'est-à-dire, le plus fréquemment, les individus d’une même espèce ont les mêmes figures et contours, sauf de rares exceptions, et de même il émane de chaque espèce certaines actions qui font rarément défaut.
(3) On ne voit pas à quoi se rapporte le suffixe masculin des mots NN'ats et "93; il faut sous-entendre DONYÔN, du monde.
cause de ce ciel et de tous les mondes la spontanéité (): car, disent ils, c'est spontanément que naît la révolution ainsi que le mouvement qui a tout distingué et constitué dans cet ordre. Mais il y a en cela quelque chose de fort étonnant : ils disent (d’une part), des animaux et des plantes, qu'ils ne sont ni ne naissent par le hasard, mais qu'ils ont pour cause, soit une nature, soit une intelligence, soit quelque autre chose de semblable ; car toute chose quelconque ne naît pas de toute semence ou de tout sperme (quelconque), mais de telle semence il naît . un olivier, et de tel sperme il naît un homme. Et (d'autre part), ils disent du ciel et des corps qui {seuls) parmi tous les corps visibles sont (véritablement) divins ®), qu'ils ne sont nés que
(1) Les mots arabes RADEIN ND5n correspondent, dans le texte grec, à ro aüréuaror, et doivent être considérés, en quelque sorte, comme un substantif composé, dont la traduction littérale serait : le sua sponte, la spontanéité. Cf. ci-dessus, p. 17, à la fin de La XVIIE proposition, où les mots MRPDN 1 correspondent aux mots grecs dy? éœuroÿ. — La traduction arabe de ce passage d’Aristote est presque littérale, sauf quelques légères variantes, que nous retrouvons aussi dans la version arabe-latine. Voy. Phys., liv. IF, chap. 4: E:oi 04 rives où rœi TOÙPavod TOUdE ui TOY HOTIRGY MAVTUY MÉTLDYTUL TO HÜTOUTOV, He Te De
(2) Maïmonide, interrogé par Samuel ibn-Tibbon sur le sens précis de ces paroles d’Aristote, lui donna, dans la lettre déjà citée (ci-dessus, p. 21 et 24), l'explication suivante : Da Don 09m 059 5 up AD2M DA OM PIN UD 717 9) ND DIN NWAI72 DULNDN 252 02 08 052 nn 0251 D\bw7 DA) NOT AM ON DNA DENT NO N0ND 253 DM DEA SN DIN 53527 9) NON 2 0ASRA 02137 DID DIN DIN TP onswnt 90. 0nkn D1pS D ITR AIN NI 9 D ADN AIN « Le sens est: Tous les corps visibles, c’est-à-dire perçus par le sens de la vue, comme, par exemple, la terre, l’eau, l’or, l’argent et d’autres choses semblables, on les appelle seulement visibles, et on y comprend aussi le ciel et les astres; mais ces derniers seuls d’entre tous les * corps visibles, les philosophes les appellent par excellence Les corps divins. Et de même ils appellent la sphère céleste le corps divin, voulant dire par là qu’elle est, selon leur opinion, le corps qui est stable comme Dieu lui-même.
spontanément et qu’ils n’ont absolument aucune cause, comme en ont les animaux et les plantes. » Telles sont ses expressions, elilentre dans de longs détails pour montrer la fausseté de ce qu'ils ont présumé. | | Il est donc clair qu’Aristote croit et démontre que tous ces êtres n’existent pas par le hasard; ce qui réfute (l'opinion qui admet) qu’ils sont l’œuvre du hasard, c’est qu'ils existent essentiellement, c'est-à-dire qu’ils ont (évidemment) une cause qui veut qu'ils soient nécessairement ainsi, et par cette cause ils existent tels qu'ils sont. Voilà ce qui a été démontré et ce que . croit Aristote. Mais (quant à la question de savoir) si, de ce qu'ils ne sont pas nés spontanément, il s’ensuit nécessairement qu'ils sont l’œuvre d’un dessein et d’une volonté libre (), il ne m'est pas prouvé qu’Aristote croie cela; car, réunir ensemble l'existence par nécessité et la naissance par un dessein el une volonté, de manière à en faire une seule et même chose, voilà ce qui me paraît bien près de la réunion de deux choses opposées. En effet, l’idée de la nécessité admise par Aristote est (celle-ci) : que tout ce qui d’entre les êtres n’est pas le produit de l’art a nécessairement une cause qui l’a produit et formé tel qu'il est; cette cause a une deuxième cause, celle-ci une troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on arrive à une Cause premiere de laquelle tout est émané; car on ne saurait admettre un enchainement (de causes) à l'infini. Mais il ne croit pas pour cela que l'existence du monde résulte nécessairement du Créateur, je veux dire de la cause première, comme l’ombre résulte du corps, ou comme la chaleur résulte du feu, où comme la lumière résulte du soleil, comme le soutiennent de lui ceux qui
ne comprennent pas ses paroles. Il croit, au contraire, qu'il en à 2
est de cette nécessité à peu près comme (quand nous disons que) l'intelligible résulte nécessairement de l'intellect, l’intellect étant
(1) Litiéralement : qu'ils sont par le dessein d'un (étre) agissant ae intention et par la volonié d'un voulant. -# 4
DEUXIÈME PARTIE. — CHAP. XX. 167 l'eflicient de l’intelligible en tant qu'intelligible (1); car, même selon lui (Aristote), cette cause première est un intellect au rang le plus élevé et le plus parfait de l'être. Mais, bien qu’il dise que Dieu veut ce qui émane de lui, qu’il en a de la joie et du plaisir @) et qu’il ne pourrait vouloir le contraire, on ne saurait appeler cela dessein &), et il n'y a pas là l’idée du dessein. En effet, l’homme désire avoir deux yeux et deux mains, il en éprouve de la joie et du plaisir, et il ne saurait vouloir le contraire; mais si tel individu a deux yeux et deux mains, ce n'est pas par un dessein (venant de lui), ni parce qu'il veut particulèrement telle figure et telles actions. L'idée du dessein et celle de la détermination ne s'appliquent qu’à une chose qui n'existe pas encore et qui peut exister ou ne pas exister telle qu'on l’a projetée ou déterminée. Je ne sais (du reste) si les modernes (4) ont compris les paroles d’Aristote, disant que les choses ont nécessairement une cause Ô), dans le sens du dessein et de la dé-
(1) Voici le sens de ce passage : Aristote, tout en considérant l’existence du monde comme une chose nécessaire, ne croit pas pour cela que le monde soit l’œuvre d’une fatalité aveugle et qu’il soit issu d’une cause qui agit sans avoir la conscience de son œuvre, comme le corps, qui fait l'ombre; mais il croit, au contraire, que Dieu agit avec pleine conscience et qu’il est l’efficient du monde, comme l’intellect est Pefficient de l’intelligible, lequel, comme intelligible, est nécessairement pensé ct compris par l’intellect.
(2) Cf. Métaph., XIL, 7 : èmei rai à ndova évépyeux Tourov, 7. T. ).
(3) Les éditions de la version d’Ibn-Tibbon ont #15 N° NS nt51 39, ms. 45)90N" N 0. Al Harîzi a mieux rendu ce passage : Y5*5N1 1799 Mb SN NO -…. 10 NN ND FUN NY ‘9 TDNt DN
(4) C'est-à-dire, ceux qui, tout en admettant l'éternité du monde, soutiennent qu’il y a de la part de Dieu dessein et détermination. Voy. à la fin du chapitre précédent.
(5) Ibn-Tibbon et Al-Harïzi ont : 520 NW, deux causes; c’est qu'au lieu des deux mots JN 22D, ils ont lu JN233D, au duel, ce qui d’ailleurs serait une faute, car il faudrait le génitif 3230. Un de nos mss.
a,en effet, cette dernière forme, mais ce n’est là qu’une prétendue cor- rection du copiste. ”-
terminalion ; ou bien, s’ils l'ont contredit sur ce point et si ce sont eux qui ont préféré l'opinion du dessein et de la détermination, croyant qu'elle n'est pas en contradiction avec l'éternité (du monde). — Après cet exposé, j'aborde l'opinion de ces modernes.