CHAPITRE XXXV
J'ai déjà exposé à tout le monde (1), dans le Commentaire sur la Mischnä et dans le Mischné Térä, les quatre différences par lesquelles la prophétie de Moïse, notre maitre, se distinguait de celle des autres prophètes; et j’en ai donné les preuves et montré l’évidence ©). Il n'est done pas besoin de répéter cela, et c'est aussi en dehors du but de ce traité.
Je dois te faire savoir que tout ce que je dis sur la prophétie, dans les chapitres de ce traité, ne se’rapporte qu’à la qualité prophétique de tous les prophètes qui furent avant Moïse et de ceux qui devaient venir après lui; mais, pour ce qui est de la prophétie de Moïse, nôtre maître, je ne l’aborderai pas, dans
(1) C'est-à-dire, dans un langage populaire, accessible à tout le monde, comme l’est celui des ouvrages talmudiques de notre auteur.
(2) Voy. le Comment. sur la Mischnä, Introduction au X° (XI°) chap. du traité Synhédrin, septième article de foi (Pococke, Porta Mosis, p. 169-173); Mischné Tôrà ou Abrégé du Talmud, traité Yesôdé ha-Tôrà , chap. VII, $ 6. L'auteur y signale les diflérences suivantes : 1° Dieu ne parlait à tous les prophètes en général que par un intermédiaire, tandis qu’il parlait à Moïse sans intermédiaire. 2° Tous les prophètes n'avaient leurs révélations divines que dans des songes ou des visions nocturnes, ou dans un état d’assoupissement, dans lequel les sens cessaient de fonctionner ; mais Moïse avait ses inspirations dans l’état de veille et en pleine possession de toutes ses facultés. 3° Tous les prophètes éprouvaient, pendant leur vision, un tremblement convulsif et un trouble extrême; Moïse était toujours dans un caline parfait. 4° Tous les prophètes, quoique parfaitement préparés pour l’inspiration divine, n'étaient inspirés qu’à certaines époques, par une grâce parlculière de la volonté divine; Moïse avait le privilége de pouvoir spontanément et à toute heure appeler l'inspiration divine.
ces chapitres, même par un seul mot, ni expressément, ni par. allusion. En effet, selon moi, ce n’est que par amphibologie (), que le nom de prophète s'applique à la fois à Moïse et aux autres; et il en est de même, selon moi, de ses miracles et de ceux des . autres, car ses miracles ne sont pas de la même catégorie que ceux des autres prophètes. La preuve tirée de la loi, (pour établir) que sa prophétie était distincte de celle de tous ses prédécesseurs, est dans ces mots : J’apparus à Abraham, elc., mais je ne me suis pas fait connaître à eux par mon nom d'Érernez (Exode, VI, 3); car on nous a fait savoir par là que sa perception n’était point semblable à celle des patriarches, mais plus grande, ni, à plus forte raison, (semblable) à celles des autres (prophètes) antérieurs @). Mais, que sa prophétie était distincte aussi de celle de tous ses successeurs, c’est ce qui à été dit, sous forme de simple énoncé (3): Et il ne s’est plus levé, dans Israël, de prophète comme Moïse, que Dieu ait connu face à face (Deut., XXXIV, 10): on a donc dit clairement que sa perception était distincte de la perception de tous ceux qui devaient lui succéder parmi les Israélites, — lesquels (pourtant) furent un royaume de prêtres et un peuple saint (Exode, XIX, 6), et au milieu desquels était l’Éternel (Nombres, XVI, 3), — et, à plus forte raison, parmi les au— tres nations (#). Ce qui distingue généralement ses miracles de
(1) À un point de vue, on peut considérer le nom de prophète comme un nom commun, convenant à Moïse comme à tous les autres prophètes : mais, à un autre point de vue, on peut le considérer comme nom homonyme, puisqu'il y a une différence essentielle et bien tranchée entre Moïse et les autres prophètes. C’est donc ce qu’on appelle un nom ambigu ou amphibologique. Voy. le t. I de cet ouvrage, p. 6, note 3, et p. 229.
(2) Comme par exemple, Noé, Sem et Eber.
(3) L'auteur veut dire que, dans le passage qu’il va citer, la chose est simplement énoncée comme un fait, et non pas exposée sous forme de théorie.
(à) C'est-à-dire : et à plus forte raison la perception de Moïse devaitelle essentiellement différer de la perception de ceux qui, parmi les nations paiennes, passaient pour prophètes, comme par exemple Bileam.
ceux de tout autre prophète en général, c’est que tous les miracles que faisaient les prophètes, ou qui étaient faits en leur faveur, n'étaient connus que de quelques personnes, comme par exemple les miracles d'Élie et d’Élisée ; ne vois-tu pas que le roi d'Israël s’en informe (t), et demande à Guéhazi de les lui faire connaître, comme il est dit : Raconte-moi donc toutes les grandes choses qu’ Élisée a faites ; et il raconta etc. Et Guéhaxi dit: Mon Seigneur, le Roi, voici celte femme et voici son fils qu'Élisée a rappelé à la vie ( Rois, VII, 4 et 5). Il en est ainsi des miracles de tout prophète, à l'exception de Moïse, notre maitre; c’est pourquoi l’Écriture déclare au sujet de ce dernier, également sous forme d’énoncé 2), qu’il ne s’élèvera jamais de prophète qui fera des miracles publiquement, devant l'ami et l'adversaire (3), comme a fait Moïse. C'est là ce qui est dit: Et il ne s’est plus levé de prophète etc., à l’égard de tous les signes et miracles etc., aux yeux de tout Israël (Deut., XXXIV, 10-12); on a donc ici lié ensemble et réuni à la fois (4) les deux choses : qu'il ne se lèvera plus (de prophète) qui aura la même percepion que lui, ni qui fera ce qu'il a fait. Ensuite on déclare que ces miracles furent faits devant Pharaon, tous ses serviteurs et tout son pays, ses adversaires, comme aussi en présence de tous les Israélites, ses partisans: aux yeux de tout Israël ; c’est là
(4) La version d’'Ibn-Tibbon porte : 5m Htn, ou, selon quelques | mss., 07 nn", s’en élonnait; cette traduction est inexacte, comme l’a déjà fait observer Ibn-Falaquéra. Voy. Append. du Moré ha-Moré, p. 155 :
YANN ONPYT WD21 INPNUM 079 ADN NPA NY DAEND\ -09)2 2NU Dnpn
(2) Dans les éditions de la version d’Ibn-Tibbon, il manque les mots 79 Ù by, qui se trouvent dans quelques mss.
(3) La version d’Ibn-Tibbon porte : porn 5 MINIA NOM 2 Vôy; c’est une double traduction des mots arabes #b non bR moy noNSDONT.
(4) 1bn-Tibbon et Al-Harizi n’ont rendu que l’un des deux verbes synonymes : fn OL JW nn DD 3.
une chose qui n’avait eu lieu chez aucun prophète avant lui), et sa prédiction véridique a annoncé d'avance que cela n'aurait lieu chez aucun autre.
Ne te laisse pas induire en erreur par ce qu'on a dit au sujet de la lumière du soleil, qui s'arrêta pour Josué pendant des | heures : Et il dit en présence d'Israël (Jos., X, 12); car on n’a pas dit de Tout Israël, comme on l'a fait au sujet de Moïse. De même Élie, sur le mont Carmel, n’agit que devant un petit nombre d'hommes ®/. Si je dis pendant des heures, c’est qu’il me semble que les mots bn by (environ un jour entier, Josué, X, 15) signifient comme le plus long jour qui soit; car bn signifie complet. C’est donc comme si on avait dit que cette journée de Gabaon fut pour eux comme le plus long des jours d’été dans ces contrées (3),
Après que tu m’auras mis à part, dans ton esprit, la prophétie de Moïse et ses miracles, — car il s’agit [à d’une perception et
(1) Le ms. de Leyde, n° 18, porte My, après lui; de même Al- ? Harïizi, YANN:
(2) Voy. I Rois, chap. XVIII, versets 19-39.
(3) L'auteur n’exprime pas clairement toute sa pensée. Selon les commentateurs, il indique par les mots D7"3Y, pour eux, et SR3n, là (c’est-à-dire, dans ces contrées), que le miracle était purement local et qu'il ne faut point penser à un véritable ralentissement dans le mouvement de la sphère du soleil; car un tel miracle aurait causé une. catastrophe universelle. En effet, comme l’auteur le dit expressément ailleurs (fre partie, chap. LXXII, p. 362) : « De même que, lorsque le cœur s'arrête un seul instant, l’individu meurt, et ses mouvements et ses facultés cessent, de même, si les sphères célestes s’arrétaient, ce serait la mort de l’univers entier et l’anéantissement de tout ce qui s’y trouve. » — Maïmonide paraît donc insinuer ici que, lors du combat de Gabaon, le jour avait paru aux Israélites se prolonger au delà de ses limites ordinaires, à cause des grandes choses qui s'étaient accomplies ; ou bien que, par un miracle, Dieu avait fait paraître une lumière indépéndante de celle du soleil, de sorte qu'on aurait dit que le soleil luimême s’élait arrêté.
d’actes également extraordinaires (4),—et que tu seras convaincu que c’est là un degré que nous sommes incapables de comprendre dans toute sa réalité, tu entendras ce que je dirai, dans tous ces chapitres (suivants), sur la prophétie et sur les différents degrés qu'y occupent les prophètes, abstraction faite de ce premier degré (de Moïse) ®), Voilà ce que j'avais à dire dans ce chapitre. |