CHAPITRE XI
Sache que, si un simple mathématicien lit et comprend ces sujets astronomiques dont il a été parlé, il peut croire qu'il s'agit là d'une preuve décisive (pour démontrer) que tels sont la forme et le nombre des sphères. Cependant il n'en est pas ainsi, et ce n'est pas là ce que cherche la science astronomique (4). A la vérité, il y en a de ces sujets qui sont susceptibles d'une démonstration (5) : c'est ainsi par exemple qu'il est démontré que l'orbite du soleil décline de l'équateur, et il n'y a pas de doute là-dessus.
(1) Dans les éditions de la version d'Ibn-Tibbon, le mot nbyftb est de trop ; il ne se trouve pas dans les mss.
(2) Par ces mots, que l'original arabe donne en hébreu, l'auteur a voulu sans doute faire allusion à un passage du Deutéronome , chap. XXVI II , v. 43.
(3) Le verbe ^5n'1 manque dans quelques manuscrits, et il n'est pas exprimé dans la traduction d'Al-'Harizi , qui porte y^Tlb TUMP #b rnj'Dn D11P2 )ïb nVi ISU , il n'aura besoin d'agiter ni son corps ni son cœur par aucun mouvement. Le texte arabe laisse un peu d'incertitude; les mots rûbp nb) pourraient aussi se lier à ce qui précède, et dans ce
cas il faudrait traduire « il n'aura pas besoin de fatiguer son corps
ni son cœur; il sera libre d'agitation, mais il descendra naturellement au plus bas degré. »
(4) C'est-à-dire : elle ne cherche pas à donner des démonstrations rigoureuses pour tous ses théorèmes ; car elle se contente quelquefois de certaines hypothèses propres à expliquer les phénomènes, comme le sont, par exemple, les hypothèses des épicycles et des excentriques.
(5) Littéralement : il y en a qui sont des sujets démontrables (c.-à-d. dont on peut démontrer) ou'ils sont ainsi.
Mais qu'il a une sphère excentrique, ou un épicycle (0, c'est ce qui n'a pas été démontré, et l'astronome ne se préoccupe pas de cela ; car le but de celle science est de poser un système avec lequel le mouvement de l'astre puisse être uniforme, circulaire, sans être jamais hâté, ni retardé, ni changé, et dont le résultat soit d'accord avec ce qui se voit (2). Avec cela, on a pour but(3) de diminuer les mouvements et le nombre des sphères autant que possible ; car, si par exemple nous pouvons poser un système au moyen duquel les mouvements visibles de tel astre peuvent se justifier par (l'hypothèse de) trois sphères, et un autre système au moyen duquel la même chose peut se justifier par quatre sphères, le mieux est de s'en tenir au système dans lequel le nombre des mouvements est moindre. C'est pourquoi nous préférons, pour le soleil, l'excentricité à l'épicycle, comme l'a dit Ptolémée (4). — Dans celte vue donc, puisque nous percevons les mouvements de toutes les étoiles fixes comme un seul mouvement invariable , et qu'elles ne changent pas de position les unes à l'égard des autres, nous soutenons (5) qu'elles sont toutes dans une
(1) Littéralement : une sphère de circonvolution. Voy. sur ce terme le t. I,pag. 358, n. 2.
(2) En d'autres termes : l'astronome fait des suppositions indémontrables en elles-mêmes, dans le but de justifier les anomalies qu'on observe dans le mouvement des astres et de faire voir qu'au fond ce mouvement reste circulaire et toujours égal ; tout ce qu'il lai faut, c'est que ses suppositions satisfassent aux observations.
(3) Le texte dit : IL se propose; le sujet du verbe est n^>n^X 2!"IN3£ , Vastronome.
(4) Voy. Almagesle, liv. NI , chap. 3 et 4. Ptolémée montre que l'anomalie apparente du soleil peut s'expliquer aussi bien par l'hypothèse d'un épicycle que par celle d'un cercle excentrique ; mais il trouve plus raisonnable de s'attacher à l'hypothèse de l'excentrique , parce qu'elle est plus simple, et qu'elle ne suppose qu'un seul , et non deux mouvements.
(5) Au lieu de NiSiy (proprement : nous nous fions à, nous sommes certains), plusieurs mss. ont Ni^fty ou N3D^y , leçons qui n'offrent pas ici de sens convenable. D'ailleurs, la préposition ^y , qui suit le verbe, parle aussi en faveur delà leçon que nous avons adoptée.
seule sphère ; mais il ne serait pas impossible que chacune de ces étoiles fût dans une sphère (particulière) , de manière qu'elles eussent toutes un mouvement uniforme et que toutes ces sphères (tournassent) sur les mêmes pôles. Il y aurait alors des Intelligences selon le nombre des sphères, comme il est dit : Ses légions peuvent-elles se compter (Job , xxv, 3) ? c'est-à-dire, à cause de leur grand nombre; car les Intelligences, les corps célestes et toutes les forces, tout cela ensemble forme ses légions, et leurs espèces doivent nécessairement être limitées par un certain nombre. Mais, dût-il en être ainsi, cela ne ferait aucun tort à notre classification (f), en ce que nous avons compté pour une seule la sphère des étoiles fixes, de même que nous avons compté pour une seule les cinq sphères des planètes avec les nombreuses sphères qu'elles renferment; car tu as bien compris que nous n'avons eu d'autre but que de compter (comme une seule) la totalité de chaque force que nous percevons dans la nature comme un seul ensemble^), sans nous préoccuper de rendre un compte exact du véritable état des intelligences et des sphères (3).
(1) C'est-à-dire : dùt-on admettre que chacune des étoiles fixes se trouve dans une sphère particulière, cela ne dérangerait en rien la classification que nous avons adoptée, en divisant toutes les sphères célestes en quatre groupes, par rapport aux quatre espèces de forces émanées d'elles.
(2) C'est-à-dire, de nous rendre compte de l'ensemble des forces émanées des sphères célestes, et dans lesquelles on peut distinguer quatre espèces, dont chacune présente un ensemble de forces particulières homogènes.— Au lieu de «Tlp^N au singulier, leçon qu'a reproduite Ibnïibbon (t m 3 Jim WN n 3 b3), les deuxmss. de Leyde ont YSphH a« pluriel; de même Al-'Harizi : DVtyj YtfN mmn ^30- D'après cette leçon, il faudrait traduire : de rendre compte de t ensemble des forces que nous percevons généralement dans la nature.
(3) C'est-à-dire , d'en fixer exactement le nombre. — Au lieu de Yinn (aveeme/t), quelques mss. ontYHnn (avec daleth). Cette dernière leçon, qui signifie limiter, a élé suivie par les deux traducteurs hébreux; Ibn-Tibbon a le b)2)b , et Al-'Harizi nban^. ba leçon que
Mais notre intention, en somme, est (de montrer) : 1° Que tous les êtres en dehors du Créateur se divisent en trois classes : la première ("comprend) les intelligences séparées; la deuxième, les corps des sphères célestes, qui sont des substrata pour des formes stables et dans lesquelles la forme ne se transporte pas d'un subslratum à l'autre, ni le subsiratum lui-même n'est sujet au changement ; la troisième, ces corps qui naissent et périssent et qu'embrasse une seule matière. 2° Que le régime descend (0 de Dieu sur les intelligences , selon leur ordre (successif), que les Intelligences, de ce qu'elles ont reçu elles-mêmes, épanchent des bienfaits et des lumières sur les corps des sphères célestes, et que les sphères enfin épanchent des forces et des bienfaits sur ce (bas) corps qui naît et périt, (en lui communiquant) ce qu'elles ont reçu de plus fort de leurs principes (-).
Jl faut savoir que tout ce qui, dans cette classification, communique un bien quelconque, n'a pas uniquement pour but final de son existence, tout donneur qu'il est (3), de donner à celui qui reçoit; car (s'il en était ainsi), il s'ensuivrait de là une pure absurdité. En effet, la fin est plus noble que les choses qui existent pour cette fin ; or , il s'ensuivrait (de ladite supposition) que ce qui est plus élevé, plus parfait et plus noble existe en faveur de ce qui lui est inférieur, chose qu'un homme intelligent ne saurait s'imaginer. Mais il en est comme je vais le dire : Quand une chose possède un certain genre de perfection, tantôt cette perfection y occupe une étendue (suffisante) pour que la
nous avons adoptée est préférée par Ibn-Falaquéra ; Voy. More ha-Moré, appendice, p. 154.
(1) Le verbe y^ (u&a*) , que nous sommes obligé de rendre de différentes manières, signifie proprement : s'épancher, se verser, découler, émaner. Voyez sur cette expression le chap. suivant , et le t. I , pag. 244,n. 1.
(2) Par les principes ou origines des sphères célestes, il faut entendre les intelligences.
(3) Littéralement : V existence, le but et la fin de ce donneur ne sont pas uniquement, etc.
chose elle-même soit parfaite, sans qu'il s'en communique une perfection à une autre chose; tantôt la perfection a une étendue telle qu'il y en a de reste pour perfectionner autre chose. Ainsi, pour citer un exemple, tu dirais qu'il y a tel homme qui possède une fortune suffisante seulement pour ses besoins et qu'il n'en reste rien de trop dont un autre puisse tirer profit, et tel autre qui possède une fortune dont il lui reste en surplus (0 de quoi enrichir beaucoup de monde, de sorte qu'il puisse en donner à une autre personne suffisamment pour que cette personne soit également riche et en ait assez de reste pour enrichir une troisième personne. 11 en est de même dans l'univers : Yépanchement, qui vient de Dieu pour produire des Intelligences séparées, se communique aussi de ces intelligences pour qu'elles se produisent les unes les autres, jusqu'à l'intellect actif avec lequel cesse la production des (intelligences) séparées. De chaque (intelligence) séparée, il émane également une autre production^), jusqu'à ce que les sphères aboutissent à celle de la lune. Après cette dernière vient ce (bas) corps qui naît et périt, je veux dire la matière première et ce qui en est composé. De chaque sphère il vient des forces (qui se communiquent) aux éléments, jusqu'à ce que leur épancliement s'arrête au terme (du monde) de la naissance et de la corruption.
Nous avons déjà exposé que toutes ces choses ne renversent rien de ce qu'ont dit nos prophètes et les soutiens de notre Loi^; car notre nation était une nation savante et parfaite, comme Dieu l'a proclamé par l'intermédiaire du Maître qui nous a perfectionnés, en disant : Cette grande nation seule est un peuple
(1) Des deux mots niO HJy, qui se trouvent dans tous les mss., le premier se rapporte à la fortune (^NE^N), elle second à la personne ("ON) , littéralement : dont il reste de sa part.
(2) C'est-à-dire, chaque intelligence séparée, en produisant l'intelligence qui est au-dessous d'elle, fait émaner d'elle une autre production, qui est une des sphères célestes.
(3) C'est-à-dire, les docteurs, qui portent et propagent la tradition. Cf. ci-dessus, page Go, n. 3.
sage et intelligent (Deut. IV, 6). Mais lorsque les méchants d'entre les nations ignorantes eurent anéanti nos belles qualités, détruit nos sciences C1) et nos livres et massacré nos savants, — de sorte que nous devînmes ignorants, ainsi qu'on nous en avait menacés à cause de nos péchés, en disant : Et la sagesse de ses sages périra, et l'intelligence de ses hommes intelligents disparaîtra (Isaïe, XXIX, 14), — nous nous mêlâmes à ces nations (2), et leurs opinions passèrent à nous, ainsi que leurs mœurs et leurs actions. De même qu'on a dit, au sujet de l'assimilation des actions : Ils se sont mêlés aux nations et ont appris leurs actions (Ps. CVI, 35), de même on a dit, au sujet des opinions des nations ignorantes transmises à nous : Et ils se contentent des enfants des étrangers (Isaïe, II, G) (3), ce que Jonathan ben-Uziel traduit : Et ils suivent les lois des nations. Lors donc que nous eûmes été élevés dans l'habitude des opinions des peuples ignorants, ces sujets philosophiques parurent être aussi étrangers à notre Loi qu'ils l'étaient aux opinions des peuples ignorants, bien qu'il n'en soit pas ainsi.
Puisque, dans notre discours, il a été question à plusieurs reprises de Y épanchement (venant) de Dieu et des intelligences,
(1) La plupart des mss. , et les meilleurs, portent &U)û2n , et il faut prononcer Uj£=*. (plur. de &£>-). Les deux versions hébraïques ont^nD^n, au sing., et de même un seul de nos mss. arabes porte fcUrUD^n- Quelques autres mss. ont N3NE3H , nos sages , et même quelques mss. de la version d'Ibn-Tibbon ont ïyjû^n ; mais cette dernière teçon est inadmissible; car les mots suivants, NJNIûbjJ N'ûbn&O , seraient une répétition inutile.
(2) Pour être plus exact, il faudrait traduire : et que nous nous mêlâmes à eux,- car le complément de la phrase, dans le texte arabe, ne commence qu'au verbe n*iynfî« Nous avons un peu modifié la construction de la phrase pour la rendre moins embarrassée.
(3) Nous avons dû adopter, pour le mot ip^fîiy» , la traduction que l'auteur en donne lui-même au chap. VII de la Ire partie. Dans la version de Jonathan, tous les mss. ont ici le verbe ]}2T\*, tandis que dans la Ire partie, on lit j^f^ , comme dans nos éditions de la paraphrase chaldaïque.
il faut que nous t'en exposions le véritable sens, je veux dire l'idée qu'on désigne par le mot épanchement. Après cela, je commencerai à parler de la nouveauté du inonde,