‹ Le guide des égarés; (volume 5)Chapitre 30 sur 64 · CHAPITRE XIX W · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX W

Il résulte évidemment du système d'Aristote, comme du système de tous ceux qui professent l'éternité du monde, que selon lui cet univers est émané du Créateur par nécessité, que Dieu est la cause et ce monde l'effet, et que, par conséquent, celui-

(1) Voy. ci-dessus, p. 121.

(2) C'est-à-dire, selon l'opinion qui admet un Dieu créateur.

(3) Littéralement: Ce qui s'attache à son opinion en fait d'absurdités. Le suffixe dans îTfcO (son opinion) se rapporte à Aristotc, ou aux mots précédents : DipbN2 ^Ip-1 "lO * celui qui soutient l'éternité.

(i) L'auteur aborde ici les preuves directes qu'on peut alléguer en faveur de la création ex nihilo; il combat le système d'Aristote, selon

ci est nécessaire W. De môme qu'on ne saurait dire de Dieu pourquoi il existe, ni comment il existe ainsi, je veux dire un et incorporel, de même on ne saurait dire de l'univers dans son ensemble pourquoi il existe ni comment il existe ainsi (que nous le voyons); car il est nécessaire que tout cela existe ainsi, (je veux dire) la cause et son effet; et il est impossible pour tous deux de ne pas exister ou de devenir autres qu'ils ne sont. Il s'ensuit donc de cette opinion que toute chose doit nécessairement conserver toujours la nature qu'elle a, et qu'aucune chose ne peut, en une façon quelconque, changer de nature. Selon cette opinion, le changement de nature d'un être quelconque est chose impossible, et, par conséquent, toutes ces choses n'ont pu naître par le dessein d'un être ayant une intention et qui aurait librement voulu qu'elles fussent ainsi ; car, si elles étaient nées par un tel dessein, elles n'auraient pas existé ainsi avant que le dessein en fut arrêté C2). Mais, selon noire opinion, à nous, il est

lequel tout dans l'univers suivrait une loi éternelle et immuable, et il montre que, notamment dans les mouvements des sphères célestes, on ne saurait méconnaître l'action d'une volonté libre agissant avec intention et non par nécessité. Maïmonicle montre les invraisemblances qui résultent du système d'Aristote, et il insiste notamment sur les difficultés que présentent certains passages du traité du Ciel. Ce chapitre est un des plus importants dans la discussion engagée par Maïmonide contre les péripatéticiens. Moïse de Narbonne ayant répondu à plusieurs objections de l'auteur et ayant affaibli par là, aux yeux de certains contemporains, l'effet que devait produire ce chapitre, Isaac Abravanel l'a expliqué dans un commentaire particulier, accompagné de plusieurs dissertations. Ce commentaire, intitulé D^"in D^OïPj les deux nouveaux, était resté inédit ; il a été publié, pour la première fois, par YVolf Heidenheim, Rôdelheim, 1828, in-4°.

(1) Cf. le t. !, chap. LXIX, p. 313-314.

(2) Littéralement : Avant qu'on se les proposât, ou avant quelles fussent Vobjet du dessein; c'est-à-dire : L'intention qui a voulu que les choses fussent de telle et telle manière, quoiqu'elles pussent être autrement, devait nécessairement précéder ces choses, et par conséquent elles n'auraient pas toujours été telles qu'elles sont.

clair que les choses sont par suite cl un dessein, et non par nécessité. Il se pourrait donc que celui qui a formé le dessein les changeât et formât un autre dessein. Toutefois, ce ne pourrait être, dans un sens absolu, un dessein quelconque; car il y a une nature de l'impossible qui est stable et qui ne saurait être détruite O, comme nous l'exposerons. — J'ai pour but, dans ce chapitre, de te montrer , par des preuves qui approchent de la démonstration, que cet univers nous inclique nécessairement un Créateur agissant avec intention (2), sans que pour cela je veuille prendre a tâche ce qu'ont entrepris les Motécallemîn, en détruisant la nature de l'être et en proclamant l'atome, la perpétuelle création des accidents et tout ce que je t'ai exposé de leurs principes, dont le seul but est d'établir la détermination (3).

(1) C'est-à-dire : Il y a des choses naturellement impossibles et qu'il ne dépend pas de Dieu de changer, parce qu'il est de leur nature même d'être impossibles, comme, par exemple, la réunion des contraires dans le même sujet et au même moment, ou la construction d'un carré dont la diagonale soit égale aux côtés. Voy. la IIIe partie de cet ouvrage, chap. XV, et cf. ci-dessus, p. 108.

(2) Littéralement : Qu'il est (ou quil existe) par le dessein d'un (être) ayant une intention.

(3) Littéralement : de leurs principes qu'ils ne se sont efforcés d'exposer que pour faire trouver la détermination. L'auteur veut dire que toutes les propositions des Motécallemîn ont uniquement pour but d'établir que c'est la volonté divine qui détermine chaque chose dans l'univers. Sur le sens du mot détermination, voy. le t. I, p. 426, note 3. — La version d'Ibn-Tibbon est ici absolument inintelligible; elle porte : Tl^nn^n DJ£N WK "llXOn N^Dnb ly^n1?. Ibn-Falaquéra (More ha-Moré, p. 100) traduit plus exactement: buon n^onb oy^ny i^irwn wk;

de même Al-Harîzi : nbsjnn tf»2Dn^ H2 DJ^nb lbnntrn "IBW. On voit par les notes critiques d' Ibn-Falaquéra (Appcnd., p. loi) que les mss. d'Ibn-Tibbon portaient aussi TlW3ï"N comme plus loin : *\y\y\ "llfrOIin D!"Q ; probablement ce dernier avait dans son texte arabe pi^nb^i au lieu de p^Dn^N- La note d'Ibn-Falaquéra étant très corrampue dans l'édition imprimée, nous la reproduisons ici plus correctement : mpnym iiH^n N^cn1? priyn p^rnbN -in^n1?

Il ne faut pas croire qu'ils aient dit aussi ce que je vais dire ; mais ce qu'on ne saurait mettre en doute, c'est qu'ils ont visé au môme but que moi. Ils parlent donc aussi des choses dont je vais parler, ayant en vue la détermination; mais pour eux, si telle plante est plutôt rouge que blanche, plutôt douce qu'amère, c'est une particularisation au même litre que celle du ciel ayant de préférence cette figure qu'il a, et non pas la figure carrée ou triangulaire (*). Eux, ils ont établi la détermination au moyen de leurs propositions que tu connais déjà C2), tandis que moi, j'établirai la détermination, là où il le faut, au moyen de propositions philosophiques puisées dans la nature de l'clre.

Je vais exposer cette méthode, après avoir d'abord posé en principe ce qui suit : toutes les fois qu'une matière (3) est commune à des choses qui diffèrent entre elles d'une manière quelconque , il a fallu nécessairement, en dehors de cette matière commune, une cause qui ait fait que ces choses eussent, les unes telle qualité, les autres telle autre, ou plutôt (il a fallu) autant de causes qu'il y a de choses différentes. C'est là une pro-

(1) Littéralement : Seulement quant à eux, il n'y a pas de différence pour eux entre la particularisation de cette plante par la couleur rouge, à l'exclusion de la blancheur, ou par la douceur à l'exclusion de l'amertume, et la particularisation du ciel par cette figure qu'il a, à l'exclusion de la figure carrée et triangulaire. En d'autres termes : Ils ne font pas de différence entre les choses sublunaires, soumises à certaines lois physiques qui en expliquent les propriétés particulières, et les corps célestes, dont les particularités ne peuvent pas toutes s'expliquer par une loi naturelle, et où l'on reconnaît la volonté de Dieu, laquelle a librement préféré tel état de choses à tel autre.

(2) C'est-à-dire, par des propositions qui nient toute loi de la nature et toute causalité, et qui attribuent les particularités de toutes les choses, tant sublunaires que célestes, à l'intervention directe et immédiate de la Divinité. Voy. surtout la VIe proposition des Motécallcmîn (t. I , chap. LXXIII, p. 388 et suiv.)

(3) La version d'Ibn-Tibbon porte : lûnntPi et celle d'Al-'Harîzi : nonn "O; de même l'un des mss. ar. de Leyde (n° 18) HINE^N }N- 11 faut lire : >T"1ND ^O ]K, comme l'ont les autres mss.

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position sur laquelle tombent d'accord les partisans de l'éternité (du monde) et ceux de la création. Après avoir posé ce principe, j'aborde l'exposition de ce que j'avais en vue, (en discutant) sous la forme de question et de réponse, sur l'opinion d'Aristote.

Nous posons d'abord à Aristote la question suivante : Tu nous as démontré que toutes les choses sublunaires ont une seule et même matière, commune à toutes; quelle est donc alors la cause de la diversité des espèces qui existent ici-bas, et quelle est la cause de la diversité des individus de chacune de ces espèces? — Là-dessus, il nous répondra : Ge qui cause la diversité, c'est que les choses composées de cette matière diffèrent de mélange. Cette matière commune a reçu d'abord quatre formes, dont chacune est accompagnée de deux qualités 0), et par ces quatre qualités elle devient les éléments de ce qui en est composé (2) ; car ils (ies éléments) s'entremêlent d'abord par suite du mouvement de la sphère céleste, et ensuite, ayant formé un mélange tempéré (3), la diversité survient dans

(1) Ce sont les formes des quatre éléments, dont chacun a deux qualités : le feu est chaud et sec, l'air est chaud et humide, l'eau est froide; et humide, et la terre est froide et sèche. Voy. mes Mélanges de philosophie juive et arabe, p. 88, note 1, et les passages d'Aristote et de Gallieu qui y sont indiqués.

(2) C5 est-à-dire : par les quatre qualités, qui, réunies deux à deux, constituent les quatre formes des éléments, la matière devient un quadruple corps élémentaire pour tout ce qui se compose de cette matière. — Le verbe n~lN!£ et le suffixe dans NH3D se rapportent à îTiNObN -]bn, celte matière. Les deux traducteurs hébreux ont mis le verbe et le suffixe au pluriel; lbn-Tibbon a : DHÛ 33T)nP n£yTVT!iD^ VÎT, Al-'Harîzi : DHD rminir HD *ob milD^ Tir y 3. D'après ces versions, les deux formes féminines se rapporteraient grammaticalement aux quatre formes C"rï2î p21X), ce qui serait peu rationnel ; car ce qui constitue les quatre cléments, ce ne sont pas les formes, mais plutôt la matière universelle, revêtue de la forme élémentaire.

(3) Le verbe k.lx^l signifie s entremêler, c'est-à-dire former un mélange confus ("»?'.-), tandis que, par ^/-^ , on désigne un mélange

les choses mêlées , qui sont composées (des éléments) à des degrés différents de chaud, de froid , d'humide et de sec. Par ces mélanges divers, elle (la matière) acquiert des dispositions diverses pour recevoir des formes diverses, et ces formes, à leur tour , la disposent pour la réception d'autres formes, et ainsi de suile. La matière (substralum) d'une seule forme spécifique possède une grande étendue de quantité et de qualité, et c'est en raison de celte étendue qu'il y a une variété d'individus de la même espèce, comme cela a été exposé dans la science physique. — Tout cela est vrai et évident pour celui qui est équitable envers lui-même et qui ne veut pas s'abuser.

Ensuite, nous adresserons encore à Aristote cette autre question : S'il est vrai que le mélange des éléments est la cause qui dispose les matières à recevoir les formes diverses, qu'est-ce donc alors qui a disposé cette matière première de manière qu'une partie recul la forme de feu, et une autre partie la forme de terre, et que ce qui est entre les deux (devînt apte) à recevoir la forme d'eau et d'air? Puisque le tout a une matière commune, qu'est-ce donc qui a rendu la matière de la terre plus propre à la forme de terre , et la matière du feu plus propre à la forme de feu ? — A cela Aristote fera la réponse suivante : Ce qui a fait cela, c'est la différence des lieux 0) ; car ce sont ceux-ci qui ont produit dans la matière unique des dispositions diverses. La partie qui est plus près de la circonférence a reçu de celle-ci une impression de subtilité et de mouvement rapide et approche de sa nature, de sorte qu'ainsi préparée, elle a reçu la forme de feu ; mais, à mesure que la matière s'éloigne de la circonférence (et qu'elle est) plus près du centre, elle devient plus épaisse, plus consistante et moins lumineuse; elle se fait alors terre, et, par la même raison, eau et air. Il doit nécessairement en être

où les éléments divers sont répartis partout avec une égalité parfaite, un mélange égal et proportionné (*câ?tç).

(1) C'est-à-dire, des différentes régions occupées par les quatre éléments. Voy. le t. I, p. 134-, note 2, et p. 356.

ainsi ; car il serait absurde (de dire) que celle matière n'est point dans un lieu, ou que la circonférence est elle-même le centre, et vice versa. C'est donc là ce qui a fait qu'elle devait se particulariser par des formes diverses, je veux dire ce qui Ta disposée à recevoir des formes diverses.

Enfin nous lui demanderons encore : La matière de la circonférence, c'est-à-dire du ciel, est-elle la même que celle des éléments?— Non, répondra-t-il; mais, au contraire, celle-là est une autre matière, et elle a d'autres formes (0. Si on donne en même temps aux corps d'ici-bas et à ceux-là (d'en haut) le nom de corps, ce n'est que par homonymie, comme l'ont exposé les modernes2). Tout cela a été démontré.

Écoute maintenant, ô lecteur de ce traité ! ce que je dis, moi. — Tu sais qu'il a été démontré par Aristote que de la différence des actions on peut inférer la différence des formes (3). Or, comme les mouvements des quatre éléments sont droits, tandis que le mouvement de la sphère céleste est circulaire, on reconnaît (d'abord) que la matière des uns n'est pas la même que celle de l'autre, ce qui est une vérité résultant de la spéculation

(1) Yoy. le t. I, p. 247, note 3, et ci-dessus, p. 25, note 1.

(2) Selon Abravanel, l'auteur ferait allusion aux commentateurs d'Aristote, et notamment à Themistius. Celui-ci avait fait observer que la définition qu'Aristote donne du corps, à savoir qu'il est ce qui a longueur, largeur et profondeur (traité du Ciel, liv. I, chap. I), ne s'applique pas exactement aux corps célestes ; car, ceux-ci étant d'une simplicité absolue, les dimensions ne s'y déterminent point, comme dans les corps sublunaires, par la forme corporelle survenue à la matière, mais s'y trouvent toujours en acte et sont inhérentes à leur matière. Ce sont donc des dimensions d'une autre nature, formant des corps d'une autre nature, et par conséquent ce n'est que par homonymie que les noms de dimension et de corps sont appliques en même temps au ciel et aux choses sublunaires. Yoy. Abravanel, Schama'un liadaschîm, fol. A.

(3) Ainsi qu'il a été dit plus haut (chap. XII), les corps n'agissent les uns sur les autres que par leur forme ; toutes les fois donc qu'il y a une différence dans l'action respective qu'exercent certains corps, il faut supposer que leurs formes sont différentes.

physique; mais, comme on trouve aussi que ceux là (les éléments), qui ont les mouvements droits, diffèrent de direction, se mouvant les uns vers le haut, les autres vers le bas, et que ceux-là même qui se dirigent du même côté ont le mouvement plus ou moins rapide ou lent, on reconnaît qu'ils diffèrent de formes. C'est ainsi qu'on a reconnu que les éléments sont au nombre de quatre (j). C'est par une argumentation absolument semblable qu'on arrive à conclure que toutes les sphères célestes ont une même matière ; car toutes elles se meuvent circulairement. Mais, en fait de forme, les sphères diffèrent les unes des autres (°2) ; car telle se meut de l'orient à l'occident, et telle autre de l'occident à l'orient (3), et, en outre, les mouvements diffèrent par la rapidité et la lenteur. On doit donc encore lui adresser (c'est-à-dire à Aristote) la question suivante : Puisque toutes les sphères ont une matière commune, et que dans chacune d'elles le substratum a une forme particulière qui n'est pas celle des autres , qui est clone celui qui a particularisé ces

(1) Voy. Aristote, traité du Ciel, liv. IV, chap. A et 5.

(2) Littéralement : Mais la forme de chaque sphère diffère de la forme de Vautre sphère.

(3) Les anciens, croyant la terre immobile et n'admettant pas, en général, sa rotation autour de son axe (Almageste I, 6), durent chercher à expliquer d'une autre manière comment il se fait que le soleil et toutes les planètes accomplissent, en vingt-quatre heures, autour de la terre, un mouvement d'orient en occident, opposé aux mouvements divers qui leur sont propres et qu'ils accomplissent dans des périodes plus ou moins longues, en se transportant d'occident en orient, vers celles des étoiles fixes qui arrivent plus tard au méridien. On croyait donc que la sphère supérieure, appelée la sphère diurne, avait seule un mouvement naturel d'orient en occident, dans lequel elle entraînait avec elle les sphères des sept planètes , ce qui n'empêchait pas ces dernières d'accomplir leur propre mouvement périodique d'occident en orient. Voy. Almagestc, liv. 1, chap. 7, et cf. le t. I de cet ouvrage, p. 357, note 3. Quant à la sphère diurne, il y en a parmi les Arabes qui l'identifient avec celle des étoiles fixes, tandis que d'autres en font une neuvième sphère dénuée d'étoiles. Voy. ci-dessus, p. 57, note 3.

substrat a et qui les a disposés pour recevoir des formes diverses? Y a-t-il, après la sphère, autre chose à quoi on puisse attribuer cette particularisation, si ce n'est Dieu, le très haut ?

Je dois ici appeler ton attention sur la grantle profondeur d'Aristote et sur sa compréhension extraordinaire, et (te faire remarquer) combien, sans doute, cette objection l'a embarrassé, et comment' il s'est efforcé d'en sortir par des moyens où (la nature de) l'être ne lui venait pas en aide. Car, bien qu'il n'ait pas mentionné cette objection, il est pourtant évident, par ses paroles, qu'il désire nous présenter systématiquement l'existence des sphères, comme il a fait pour ce qui est au-dessous de la sphère céleste (*>, de manière que tout ait lieu par une nécessité physique et non par l'intention d'un être qui poursuit le but qu'il veut et qui détermine (les choses) (2), de quelque manière qu'il lui plaise. Mais il n'y a point réussi, et on n'y réussira jamais. Il s'efforce de donner la raison 1° pourquoi le mouvement de la sphère part de l'orient et non de l'occident (3) ; 2° pourquoi (les

(1) Littéralement : Comme il nous a ordonné (ou rangé) l'existence de ce qui est au-dessous de la sphère. Les éditions de la version d'Ibn-Tibbon portent : nTH blbl, la sphère de la lune; mais les mss. portent simplement ^^n, et de môme tous les mss. ar., "^sbtf-

(2) Littéralement : Et par la détermination d'un déterminant. Voy. le t. I, p. 426, note 3.

(3) L'auteur veut parler de la sphère supérieure, qui, comme on Ta vu, se meut d'orient en occident. Il fait évidemment allusion à un passage du traité du Ciel, liv. II, chap 5, où Aristote cherche à indiquer la raison pourquoi le ciel se meut de gauche à droite; de même, dit-il, que dans les mouvements droits (des éléments) celui qui se dirige vers le haut est le plus noble, de môme, dans les mouvements circulaires des sphères célestes, c'est celui qui se dirige en avant ou vers la droite. Il paraîtrait donc qu'Arislote parle ici plutôt du mouvement des planètes que de celui du ciel supérieur; car, en avant {sic tq ttcôtOsv), ou ver* la droite, signifie vers V orient. Cf. ibid., chap. 2 : Se;iov yùp Ixiorou Xtyopsv, Ô9sv ri àpyr)rr]ç xarà tottov XtVifcswg * toO 5 oOsavoO apyr]v xns TZîptfopâç^ ôQsv ui ccv3cto).cu rwv â'crpuv, ware toOt «v z'îri 5-çtôv, o-J S'aî Bûffstff , Rptarcpôv.

Mais l'assertion de Maïmonide est fondée sur la version arabe, qui,

DEUXIÈME PARUE. — CHAP. XIX. 1 o3

sphères) ont le mouvement, les unes rapide, les autres lent, ce qui dépend de l'ordre de leur position vis-à-vis de la sphère supérieure (*); 5° pourquoi chacune des sept planètes a plusieurs sphères, tandis que ce grand nombre (d'étoiles fixes) est dans une seule sphère (2). Il s'efforce d'indiquer les causes de tout cela, afin de nous présenter la chose suivant un ordre physique (existant) par nécessité. Cependant, il n'a réussi à rien de tout cela; car, si tout ce qu'il nous a exposé à l'égard des choses sublunaires est systématique et conforme à ce qui existe (réellement) et dont les causes sont manifestes, et si on peut dire que tout y a lieu par une nécessité (résultant) du mouvement et des forces de la sphère céleste, il n'a pu donner aucune raison évidente pour tout ce qu'il a dit à l'égard de la sphère céleste, et la chose ne se présente pas sous une forme systématique, de ma -

comme on le reconnaît par la version arabe-latine, avait sensiblement altéré le texte grec. La dernière phrase du chap. V (/3i).TicTov yàp ziveîo-Oai

v.tzwv ri -/tv.Qo-tv xaî aTrauo-TOV, y.ocl TaÛTrçv èizi to rtpwTSjsov) est ainsi

paraphrasée dans la version arabe-latine (fol. 55, col. b) : « Melius enim et nobilius est ut cœlum moveatur semper sine cessatione, et quod motus ejus sit ex nobilissimo locorum, quod est dextrum. Manifestum est igitur quare cœlum movetur ex oriente ad occidentem, et non e converso. »

(1) Voy. ibid.i chap. 10, où Aristote dit que, les sphères des planètes ayant un mouvement opposé à celui du ciel supérieur, celle qui est la plus rapprochée de ce dernier a le mouvement le plus lent, celle qui en est la plus éloignée a le mouvement le plus rapide, et de même le mouvement des autres est, en raison de leur dislance respective du ciel supérieur, plus lent OU plus rapide : .... eu^oyov rjSïj to pèv èyyvzàzo) tï;ç olMç v.ui npûxoç Tr-pifopv.; èv tï-àsiotw ^pôvw 8uivcu tÔv avToO xvyAov, to §s tto/Jjow-

ràrw èv èïayiarM, y., t. /. — Ainsi, la révolution périodique de Saturne dure trente ans, celle de Jupiter douze ans, et ainsi de suite jusqu'à la révolution de la lune, qui s'accomplit en moins d'un mois.

(-) Voy. ibid.j chap. 12 : y> y h yv.p npôirn u.ia. ouo-a 7T0U« yuvzï twv crwpaTwv twv 6çîwv, u.1 Se 7ro).).aî oveat sv f^ovov Ixkctvj " twv yv.p 7ï0.avotxî'vwv

ït ôtwGv kïzLovç yipzzou fip<xç , -/. t. ),. Cf. iïlétaph., liv. XII, chap. 8, où Aristote cite les opinions d'Eudoxe et de Callippe sur les différentes sphères qu'il faut supposer à chaque planète pour en expliquer le mouvement.

154 DEUXIÈME PARTIE. — C1IAP. Xl\.

nière qu'on puisse en soutenir la nécessité. En effet, pour ce qui est des sphères, nous voyons que tantôt celles qui ont le mouvement plus rapide sont au-dessus de celles qui ont le mouvement plus lent , tantôt celles qui ont le mouvement plus lent sont au-dessus de celles qui ont le mouvement plus rapide, tantôt enfin elles ont les mouvements égaux, quoiqu'elles soient audessus les unes des autres (j). H y a encore d'autres choses (qui

(1) Isaac Abravanel rapporte sur ce passage, qui est assez obscur, l'interprétation d'un autre auteur, qni me paraît extrêmement forcée (voy. Schamaïm 'hadaschim, fol. 6). Cet auteur croit' que Maïmonide, en disant qu'il y a des sphères plus rapides qui sont au-dessus de celles qui ont le mouvement plus lent, veut parler, d'une part, des mouvements périodiques propres aux sphères respectives de chaque planète, et, d'autre part, des mouvements des apogées des planètes qui lui sont inférieures ; car le mouvement de précession de ces apogées est presque aussi lent que celui de la sphère des étoiles tixes. Or, il est évident que la sphère de Saturne, par exemple, est plus près de la huitième sphère que l'apogée de Jupiter, et à plus forte raison que celui de Mars et des autres planètes ; de même, la sphère de Jupiter est plus élevée que l'apogée de Mars, et ainsi de suite. Si ensuite Maïmonide dit qu'il y a des sphères qui ont les mouvements égaux, quoiqu'elles soient au-dessus les unes des autres, le même auteur pense qu'il veut parler de ces mêmes apogées qui tous, à ce qu'il paraît, ont les mouvements égaux, à l'exception de ceux de Mercure et de la lune; ou bien, des révolutions périodiques du soleil, de Vénus et de Mercure, qu'on croyait être d'une égale durée. — Mais il n'est pas probable que Maïmonide ait comparé entre eux des mouvements d'une nature aussi diverse. Il se peut qu'en disant que certaines sphères qui ont le mouvement plus rapide sont au-dessus de celles qui ont le mouvement plus lent, il veuille parler de la planète de Mercure, qui, selon une opinion qui lui paraît probable (voy. ci-dessus, chap. IX), se trouve au-dessus du soleil, et dont le mouvement périodique vrai est moins long que celui du soleil ; car on lui attribuait une durée de dix mois environ. (Voy. Abravanel, /. c.) Par les planètes aux mouvements égaux et dont le mouvement périodique s'accomplit dans le même espace de temps ou à peu près, Maïmonide entend peut-être Vénus et le soleil. Cependant nous n'osons rien affirmer à cet égard ; car il y a beaucoup de divergence dans les données qu'on trouve chez les astronomes arabes sur les révolutions périodiques

deviennent) 1res difficiles, dès qu'on se place au point de vue de la nécessité '(*) , et je leur consacrerai un chapitre particulier de ce traité Œ.

En somme, Aristote, reconnaissant sans doute la faiblesse de ce qu'il dit pour motiver ces choses et en indiquer les causes, a mis en tête, en abordant ces recherches, des paroles dont voici le texte : « Nous voulons maintenant examiner soigneusement deux questions qu'il est nécessaire d'examiner, et nous en dirons ce que comportent notre intelligence (3), notre science et notre opinion ; mais personne ne doit pour cela nous taxer d'outrecuidance et d'audace. On doit, au contraire, admirer notre passion et notre zèle pour la philosophie ; et quand nous examinons les questions grandes et nobles (4) et que nous parvenons à leur donner une solution tant soit peu solide, l'auditeur doit

de Mercure et de Vénus, et il faudrait savoir quelles étaient les données adoptées par Maïmonide. Cf. Almageste, liv. IX, chap. III et suiv.

(1) Plus littéralement : A t égard de Vopinion (qui admet) que la chose est par nécessité.

(2) Voy. ci-après le chap. XXIV, où l'auteur fait ressortir tout ce que les hypothèses des épicycles et des excentriques ont d invraisemblable et de contraire à la nature.

(3) Tous les mss. ont N^ipy, et la version d'Ibn-Tibbon (édit. princeps) a ir^Oïtf au pluriel, nos intelligences ; mais il faut peut-être considérer ici le mot Jyifc comme un nom d'action.

(4) Les mss. portent généralement : ftôntfi^N ft^îS'^K bWDûbN, et la version d'Ibn-Tibbon a : nm^n m^iyDn m^Nt^n ; mais deux versions arabes-latines du texte d'Aristote ont, Tune quœsliones disputantes, l'autre quœstiones topicas, ce qui fait supposer que leur texte arabe portait : *Jj*xiL J^LamJLî. Il paraît que cette leçon se trouvait aussi dans quelques mss. ar. du Guide, et qu'elle fut plus tard adoptée par Ibn-Tibbon ; car, dans un ms. de la version de ce dernier (ms. hébr. de la Biblioth. imp., n° 238, fol. 185 a), on lit : nvpbnon mbNtrn n*)1233n » et ces mots sont accompagnés de la glose suivante ' "O '*fî

DnnoN ppnV) ion bu n*\bm mt\b rib w m^n npi^ra rû*6o

éprouver un grand plaisir et être dans la joie W. » Tels sont ses propres termes. Il est donc clair qu'il reconnaissait indubitablement la faiblesse de ce qu'il disait à cet égard ; d'autant plus que la science des mathématiques était encore imparfaite de son temps, et qu'on ne savait pas alors ce que nous savons aujourd'hui à l'égard des mouvements de la sphère céleste. Il me semble que, si Aristote dit, dans la Métaphysique, qu'on doit supposer une intelligence séparée pour chaque sphère, c'est égale-

(1) Ce passage est tiré du traité du Ciel, liv. H, chap. 12, où Aristote examine les deux questions suivantes : 1° Pourquoi les mouvements respectifs de chaque planète n'augmentent pas en raison de leur distance de la sphère supérieure, qui n'a qu'un seul mouvement? car nous voyons, au contraire, que le soleil et la lune ont moins de mouvements que les planètes situées au-dessus, quoique celles-ci soient plus éloignées du centre et plus rapprochées de la sphère supérieure. 2° Pourquoi la sphère supérieure a un grand nombre d'étoiles, tandis que chacune des sphères inférieures n'en a qu'une seule ? — La version arabe n'est qu'une paraphrase très libre du texte grec, dont nous nous contentons de citer le commencement : Sjoîv S'aTrooiaiv ova-acv, -nipi w*

th/.bxtùç av ôoTiffoûv ùnopricrziz , 7rstoaT£ov )iyztv rô <paivô i/.evov. Ce qui

veut dire : « Comme il existe deux difficultés qui pourraient à bon droit embarrasser chacun, il faut essayer de dire ce qu'il nous en semble. » On voit que les mots to y Kvôpsvoy, il quod videtur, ont été paraphrasés, en arabe, par ce que comportent notre intelligence, notre science et notre opinion. Maïmonide s'est donc donné une peine inutile, en expliquant plus loin, d'une manière très subtile, ce qu'Aristote a voulu dire par les trois mots intelligence, science et opinion; car pas un seul de ces mots ne se trouve dans le texte grec. — Les deux versions arabes-latines du traité du Ciel n'ont pas le mot intelligence. Celle de Michel Scott (publiée sous le nom de Paul Israélite) porte : « Et volumus modo perscrutari de duabus quaestionibus, de quibus oporlet perscrutatorem perscrutari; et dicemus in eis secundum nostram scientiam et nostram opinionem. » L'autre version, anonyme et inédite (ms. lat. de la Diblioth. imp., fonds de Saint-Victor, n° 872, fol. 14-7), a les termes suivants : « Volo autem nunc inquirere de duabus quaestionibus inquisitione suffîciente; convenit autem ut inquirat de his inquisitor. Dicam crgo in utrisquc secundum summam scicntiœ nostrce et nostrœ sententiœ. »

ment à cause du sujet en question, (c'est à-dire) afin qu'il y ait une chose qui donne un mouvement particulier à chaque sphère (**. Mais nous allons montrer qu'il ne gagne rien par là. Quant à ce qu'il dit, dans le texte que j'ai cité : « ce que comportent notre intelligence, notre science et notre opinion, » je vais t'en expliquer le sens; car je ne l'ai vu (exposé) par aucun des commentateurs. Par les mots notre opinion, il indique le point de vue de la nécessité, c'est-à dire l'opinion de l'éternité du monde. Les mots notre science indiquent cette chose évidente sur laquelle on est d'accord, (à savoir) que chacune de ces choses (célestes) a nécessairement une cause et n'arrive point par un simple hasard. Les mots notre intelligence signifient : notre impuissance à indiquer, d'une manière tout à fait parfaite, les causes de pareilles choses; cependant, il prétend pouvoir en dire quelque peu de chose. Et c'est en effet ce qu'il a fait; car ce qu'il dit de la rapidité du mouvement universel et de la lenteur qu'a la sphère des étoiles fixes, (son mouvement) prenant une direction opposée, est un raisonnement étrange et étonnant (2).

(1) L'auteur veut dire que, les raisons qu'Aristote donne (dans le traité du Ciel) des mouvements divers des planètes ayant paru insuffisantes, c'est sans doute pour cela qu'il suppose à chaque sphère une intelligence séparée, qui concourt à en déterminer le mouvement particulier. Le passage auquel il est fait allusion se trouve au liv. XII de la Mélaphys., chap. VIII.

(2) Voy. ci-dessus p. 153, note 1. Sur la raison pourquoi les sphères ont le mouvement plus lent à mesure qu'elles sont plus rapprochées delà sphère supérieure (diurne), Aristote s'exprime en ces termes {du Ciel, II,

10): rô piv y/p èyyuTaroj uv.htto. •/.pc/-zïrv.r,zb §i Tvoppojxûrcti 7râvTwv r'r/.iTTv.

3tà tïîv «TroaraTcv. Le sens est : que les sphères les plus rapprochées du mouvement diurne, qui va d'orient en occident, subissent le plus l'influence de ce mouvement, de sorte que leur mouvement opposé d'occident en orient est plus faible; et au contraire, celles qui sont le plus éloignées du mouvement diurne sont moins arrêtées dans leur mouvement opposé, qui, par conséquent, est plus fort et plus rapide. — Ce raisonnement, en effet, paraît rationnel (swXoyov), comme dit Aristote. Si Maïmonide le trouve étrange et étonnant, c'est probablement parce que la

De même il dit qu'à mesure qu'une sphère est plus éloignée de la huitième, il faut que son mouvement soit plus rapide ; et pourtant il n'en est pas toujours ainsi, comme je te l'ai exposé C1). Et ce qui est encore plus grave que cela, c'est qu'il y a aussi des sphères au-dessous de la huitième qui se meuvent de l'orient à l'occident; il faudrait donc que celles qui se meuvent de l'orient à l'occident fussent (chacune d'elles) plus rapides que celles qui sont au-dessous, et que (généralement) celles dont le mouvement part de l'orient fussent plus rapides, à mesure qu'elles sont plus près du mouvement (diurne) de la neuvième (2). xMais, comme

lenteur ou la rapidité du mouvement périodique des sphères (d'occident en orient) n'est pas proportionnée à leur distance respective de la sphère supérieure, ou bien parce que, selon lui, il y a telle sphère plus rapide que telle autre, et qui cependant se trouve au-dessus de celte dernière. Le mot nai^nDO, étrange, n'est pas rendu dans la version hébraïque d'Ibn-Tibbon, ni dans celle d'Al-'Harîzi.

(1) Voy. ci-dessus p. 154, et ibid., note 1.

(2) Selon Abravanel (/. c, fol. S a), Maïmonide veut parler du mouvement rétrograde des nœuds des planètes, qui va d'orient en occident. En effet, il n'est guère possible d'expliquer autrement ce passage ; car aucune des sphères des planètes n'a un mouvement naturel d'orient en occident. Comme on imaginait des sphères pour chaque mouvement, on en attribuait aussi au mouvement rélrograde des nœuds. Ainsi les Arabes donnent aux nœuds de la lune une sphère qu'ils appellent y&j*£ ^3 , ce que les auteurs juifs rendent par pjnPI blbl (voy. Yesôd'olâm, liv. III, cliap. VIII). Or, le mouvement des nœuds des planètes qui sont au-dessus de la lune est d'une lenteur extrême et presque insensible, par rapport au mouvement des nœuds de la lune, qui, selon Maïmonide, parcourent en une année 18°, 4i', 42" (voy. Abrégé du Talmud, traité Kiddousch ha-hodesch, phap. XVI, § 2). Mais, selon les principes posés par Aristote, les sphères qui se meuvent d'orient en occident devraient avoir un mouvement pins rapide, à mesure qu'elles sont plus rapprochées de la sphère diurne et qu'elles subissent plus l'influence de celte dernière. Tel paraît être le sens de l'objection de Maïmonide, quelque subtile qu'elle puisse paraître. Sur les nœuds et leurs mouvements, cf. Hiccioli, AUnngestum novitm, t. I, pars I, p. 502.

r.ELXIÎvMi: PARTIE. — CIIAP. xix. 159

je te l'ai déjà fait savoir, la science astronomique n'était pas de son temps ce qu'elle est aujourd'hui.

Sache que, selon notre opinion à nous tous qui professons la nouveauté du monde, tout cela est facile et marche bien (d'accord) avec nos principes ; car nous disons qu'il y a un être déterminant, qui, pour chaque sphère, a déterminé comme il l'a voulu la direction et la rapidité du mouvement, mais que nous ignorons le mode de cette sagesse qui a fait naître telle chose de telle manière. Si Aristole avait été capable de nous donner la raison de la diversité du mouvement des sphères, de manière que tout fût en harmonie avec leur position réciproque, comme il le croyait, c'eût été à merveille ; et alors il en eût été de la cause de ce qu'il y a de particulier (pour chaque sphère) dans cette diversité des mouvements, comme il en est de la cause de la diversité des éléments à l'égard de leur position (respective) entre la circonférence et le centre (de l'univers) (f). Mais la chose n'est pas ainsi réglée, comme je te l'ai exposé.

Ce qui rend encore plus évidente l'existence de la détermination^) dans la sphère céleste, de sorte que personne ne saurait lui trouver d'autre cause déterminante que le dessein d'un être agissant avec intention, c'est la manière d'exister des astres. En effet, la sphère étant toujours en mouvement et l'astre restant toujours fixe (s*f cela prouve que la matière des astres n'est pas la même que celle des sphères. Déjà Abou-Naçr (Al-Farâbi), dans ses gloses sur YAcroasis, s'est exprimé dans les termes suivants : « Entre la sphère et les astres il y a une différence; car la sphère est transparente, tandis que les astres ne le sont pas. La cause en est qu'il y a entre les deux matières et entre les

(1) C'est-à-dire : La diversité qu'on remarque dans le mouvement des sphères aurait pu se ramener à une eausc physique, aussi bien qu'on peut expliquer, au point de vue physique, pourquoi les quatre éléments occupent des positions diverses, les uns vers le centre, les autres vers la circonférence.

(2) Voy. ci-dessus p. 146, note 3.

(3) Voy. ci-dessus chap.VIIl, p. 78, et ibid., note 4.

deux formes une différence, quoique petite. » Telles sont ses expressions. Moi cependant je ne dis pas petite, mais (je dis) qu'elles diffèrent beaucoup; car j'en lire la preuve, non pas de la transparence, mais des mouvements. Il est donc clair pour moi qu'il y a trois matières et trois formes : 1° des corps qui, en eux-mêmes, sont toujours en repos, et ce sont les corps des astres; 2° des corps qui sont toujours en mouvement, et ce sont les corps des sphères; 3° des corps qui tantôt se meuvent, tantôt sont en repos, et ce sont les éléments. Or, je voudrais savoir ce qui a pu réunir ensemble ces deux matières W, — entre lesquelles il y a une différence extrême, comme il me semble, ou (tout au moins) une petite différence W , comme le dit Ahou-Naçr, — et qui est celui qui a préparé cette union ? En somme, deux corps divers, dont l'un est fixé dans l'autre, sans y être mêlé, et se trouvant, au contraire, circonscrit dans un lieu particulier de ce dernier et fortement attaché, (tout cela) sans le dessein d'un être agissant avec intention, ce serait là une chose étonnante ^. Mais, ce qui est encore plus étonnant, ce sont ces étoiles nombreuses qui se trouvent dans la huitième (sphère) , toutes des globes, les unes petites, les autres grandes, ici une étoile, là une autre [en apparence à la distance d'une coudée], ici dix (étoiles) agglomérées ensemble , là une grande bande sans rien. Quelle est donc la cause qui distingue particulièrement celle bande par dix étoiles et celte autre par le manque d'étoiles ? Enfin, le corps de la sphère est un seul corps simple, sans diversité ; par quelle cause donc telle partie de la sphère convient-elle

(1) C'est-à-dire, la matière des astres et celle des sphères.

(2) Ibn-Falaquéra (More ha-Moré, p. 102)- fait observer, avec raison, que xMaïmonide se sert ici improprement du mot G^=*-J (qui signifie diversité ou variété), et qu'il fallait dire ^*j, comme dans le texte d'Abou-Naçr.

(3) L'auteur veut dire qu'il serait bien étonnant que l'astre fût fixé dans sa sphère par suite d'une loi physique et nécessaire, et que cela ne peut s'expliquer que par la volonté du Créateur agissant librement et dans une certaine intention

à l'astre qui s'y trouve, plulôtque telle autre? Tout cela, comme tout ce qui est de la même espèce, serait très invraisemblable, ou plutôt toucherait à l'impossible, si l'on admettait que tout vient de Dieu par nécessité, comme le pense Àrislote. Mais, dès qu'on admet que tout est dû au dessein d'un être agissant avec intention et qui l'a fait ainsi, il ne reste plus rien dont il faille s'étonner^, ni absolument rien d'invraisemblable; et il n'y a plus lieu de scruter, à moins que lu ne demandes : quelle est la cause de ce dessein ?

Tout ce qu'on sait, en somme, c'est que tout cela a lieu pour une raison que nous ne connaissons pas, mais que ce n'est pas cependant une œuvre inutile, ni due au hasard. En effet, tu sais que les veines et les nerfs de l'individu chien ou âne ne sont pas l'œuvre du hasard, ni n'ont fortuitement (elle mesure, et que ce n'est pas non plus par le simple hasard que telle veine est grosse et (elle autre mince, que tel nerf se déploie en beaucoup de branches tandis que tel autre ne se déploie pas ainsi, que l'un descend tout droit tandis qu'un autre se replie sur lui-même ; car rien de tout cela n'a lieu que pour certains avantages dont on connaît la nécessité. Et comment donc un homme intelligent pourrait-il s'imaginer que les positions de ces astres, leurs mesures, leur nombre et les mouvements de leurs sphères diverses soient sans raison, ou l'œuvre du hasard ? 11 n'y a pas de doute que chacune de ces choses ne soit nécessaire par rapport au dessein de celui qui a agi avec intention, et il est très difficile de concevoir que cet ordre des choses vienne d'une (aveugle) nécessité, et non pas d'un dessein.

11 n'y a pas, selon moi, de plus grande preuve du dessein que la variété des mouvements des sphères et les astres fixés dans les sphères; c'est pourquoi tu trouveras que tous les prophètes ont pris les astres et les sphères pour preuve qu'il existe nécessairement un Dieu. Ce que la tradition sur Abraham rapporte de

(l) Littéralement : Aucun êlonnemcnt ri accompagne cette opinion.

son observation des astres est très connu (*). Isaïe dit, pour appeler l'attention sur les preuves qu'on peut en tirer • Elevez vos yeux vers le haut et voije% ; qui a créé ces choses ? etc. (ïs. , XL 26). De même Jérémie dit : Celui qui a fait les cieuxW. Abraham a dit : l'Eternel, Dieu des deux (Genèse, XXIV, 7) , et le prince des prophètes: Celui qui chevauche sur les deux (Deutér. , XXXÏIÏ, 26), ce que nous avons expliqué (3). Et c'est là en effet la véritable preuve, dans laquelle il n'y a rien de douteux. Je m'explique : S'il y a au-dessous de la sphère céleste tant de choses diverses, bien que leur matière soit une, comme nous l'avons exposé, tu peux dire que ce qui les a particularisées, ce sont les forces des sphères et les différentes positions de la matière vis-àvis de la sphère céleste, comme nous l'a enseigné Aristote. Mais, pour ce qui est des diversités qui existent dans les sphères et les astres, qui a pu les particulariser, si ce n'est Dieu? car, si quelqu'un disait (que ce sont) les intelligences séparées, il n'aurait rien gagné par cette assertion. En effet, les intelligences ne sont pas des corps, de sorte qu'ils puissent avoir une position vis-à- „vis de la sphère ; pourquoi donc alors ce mouvement de désir (qui attire chaque sphère) vers son intelligence séparée i*\ telle sphère le ferait-elle vers l'orient et telle autre vers l'occident? Crois-tu que telle intelligence soit du côté de l'occident et telle autre du côté de l'orient? Pourquoi encore telle (sphère) seraitelle plus lente et telle autre plus rapide, sans môme qu'il y eût

(1) Le Talmud rapporte qu'Abraham possédait de grandes connaissances astronomiques, et que tous les rois d'Orient et d'Occident venaient le consulter. Voy. Talmud de Babylone, Baba-Bathra, fol. iGb; Yoma, fol. 28 b ; cf. Josèphe, Antiquités, liv. î, chap. 8, § 2.

(2) L'auteur a fait ici une erreur de mémoire ; les mots D^DOTl îW))J ne se trouvent nulle part dans Jérémie. 11 a pensé probablement à ce passage de Jérémie (XXXII, 17) : 0 Seigneur Éternel! cesl toi qui as fait les deux', etc.; ou à cet autre passage (X, 12; LI, 15): y-))* ÎTBDp '131 11133 > celui qui a fait la terre par sa force, etc.

(3) Voy. le t. I, chap. LXX, p. 324.

(-4) Voy. ci-dessus chap. IV, p. 54-56.

en cela une suite (régulière) en rapport avec leur distance (respective) les unes des autres Cl), comme tu le sais? 11 faudrait donc dire nécessairement que c'est la nature même de telle sphère et sa substance qui ont exigé qu'elle se mût vers tel côté et avec tel degré de vitesse, et que le résultat de son désir fut telle chose (obtenue) de telle manière. Et c'est en effet ce que dit Aristote et ce qu'il proclame clairement (2).

Nous voilà donc revenus à notre point de départ, et nous disons : Puisque toutes (les sphères) ont une seule et môme matière, qu'est-ce donc qui peut faire qu'elles se distinguent les unes des autres par une nature particulière (5), et que les unes aient un certain désir produisant telle espèce de mouvement et opposé au désir des autres produisant telle autre espèce de mouvement ? ne faut-il pas nécessairement quelque chose qui les particularise? — Celte considération nous a conduit à examiner deux questions. L'une (est celle-ci) : peut-on, ou non, conclure de l'existence de celte diversité que tout se fasse nécessairement par le dessein d'un être ayant une intention, et non par nécessité? La deuxième question (est celle ci) : Supposé que tout cela soit dû au dessein d'un être ayant une intention et qui ait ainsi particularisé les choses, peut-on conclure de là que tout ait été créé après ne pas avoir existé? ou bien, doit-on ne pas en tirer celte conclusion et admettre au contraire que cette particularisation a eu lieu de toute éternité (4) ? — car cette opinion (5) a été professée aussi par quelques-uns de ceux qui admettent l'éternité (du monde). Je vais donc, dans les chapitres suivants, aborder ces deux questions et en exposer ce qui est nécessaire.

(1) Cf. ci-dessns, p. 157, note 2.

(2) Voy. ci-dessus p. 152vnote 3, et p. 153, n. 1.

(3) Plus littéralement : Grâce à quoi Vune se dislinguc-t-elle par une (certaine) nature à l'exclusion de la nature de Vautre.

(4) Littéralement : Que celui qui l'a particularisé (ou déterminé) n'a jamais cessé (d'agir) ainsi.

(5) C'est-à-dire, l'opinion qui attribue tout à un être agissant avec intention et volonté, et non à une aveugle nécessité.

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