‹ Le guide des égarés; (volume 5)Chapitre 50 sur 64 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Après avoir parlé de l'essence de la prophétie, que nous avons fait connaître dans toute sa réalité, et après avoir exposé que la prophétie de Moïse, notre maître, se distingue de celle des autres, nous dirons que c'est cette perception seule (de Moïse) qui a eu pour conséquence nécessaire de nous appeler à la loi. En effet, un appel semblable à celui que nous fit Moïse n'avait jamais été fait par aucun de ceux que nous connaissons (*), depuis Adam jusqu'à lui, et il n'a pas été fait non plus d'appel semblable après lui, par aucun de nos prophètes. De même, c'est un principe fondamental de notre loi qu'il n'y en aura jamais d'autre; c'est pourquoi, selon notre opinion , il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais qu'une seule Loi, celle de Moïse, notre maître. En voici une (plus ample) explication, d'après ce qui a été dit expressément dans les livres prophétiques et ce qui se trouve dans les traditions. C'est que, de tous les prophètes qui précédèrent Moïse, notre maître, tels que les patriarches, Sem, Eber, Noé, Méthusélah et Hénoch, aucun n'a jamais dit à une classe d'hommes : « Dieu (2) m'a envoyé vers vous et m'a ordonné de vous dire telle et telle chose; il vous défend der faire telle chose et vous ordonne de faire telle autre. » C'est là une chose qui n'est attestée par aucun texte du Pentaleuque et qu'aucune tradition vraie ne rapporte. Ceux-là , au contraire , n'eurent de révéla-

(1) Au lieu de HNJE^y ]OD , le ms. de Leyde, n° 18, porte Dlpn ])DDi de ceux qui ont précédé. Cette leçon a été suivie par les deux traducteurs hébreux; Ibn-Tibbon a DIptT NOO, et Al-'Harîzi,

twrrpn p.

(2) Le texte dit : nb^N (N i QUF Dieu. On sait que la conjonction jn sert quelquefois à introduire le discours direct ; cf. le t. I de cet ouvrage, p. 283, note A.

lionO divine que dans le sens que nous avons déjà exposé (2); et si quelqu'un d'entre eux était plus fortement inspiré, comme, par exemple, Abraham, il rassemblait les hommes et les appelait, par la voie de l'enseignement et de la direction, à la vérité qu'il avait perçue lui-même. C'est ainsi qu'Abraham instruisait les hommes, leur montrant, par des preuves spéculalives, que l'univers n'avait qu'un seul Dieu, que c'était lui qui avait créé tout ce qui est en dehors de lui, et qu'il ne fallait point adorer ces figures (des astres), ni aucune des choses créées. C'est là ce qu'il inculquait aux hommes, les attirant par de beaux discours et par la bienveillance -, mais jamais il ne leur disait : « Dieu m'a envoyé vers vous et m'a ordonné ou défendu (telle ou telle chose). » Cela est si vrai que, lorsque la circoncision lui fut ordonnée, pour lui, ses enfants et ceux qui lui appartenaient, il les circoncit, mais n'invila point les (autres) hommes, par un appel prophétique, à en faire autant. Ne vois- tu pas que le texte de l'Écriture dit à son égard : Car je Val distingué, etc. (Genèse, XVIII, 19)? d'où, il résulte clairement qu'il procédait seulement par voie de prescription^ ; et c'est sous la même forme qu'Isaac, Jacob, Lévi, Kehath et Amram adressaient leurs appels aux hommes. Tu trouves de même que les docteurs, en parlant des prophètes antérieurs (à Moïse), disent: Le tribunal d'Eber. le tribunal de Méthusélak , l'école de MéthusélahW; car tous ces

(1) Un seul de nos mss., le n° 18 de Leyde, porte irv6N> avec l'article, de môme les deux versions hébraïques nfrO^n.

(2) Voy. la Ire partie, eh. LXIII, p. i>81-282.

(3) L'auteur a en vue ces mots du même verset : afin quil prescrive à ses fils et à sa maison après lui d'observer la voie de l'Éternel, etc., où il est dit clairement qu'il se bornait à instruire les siens de ce qu'ils devaient l'aire pour plaire à Dieu, sans dire que Dieu l'avait envoyé pour proclamer tel et tel commandement.

(4) Voy., par exemple, Beréschtth rabba, sect. 43 (fol. 55, col. 2, et 56, col. 1), où il est question de l'école de Sem et d'Éber. Je ne saurais dire si, dans nos Midraschhn, on parle d'un tribunal ou d'une école de Méthusélah; mais çà et là il est question de la grande piété de ce pa-

prophètes ne faisaient qu'instruire les hommes, en guise de précepteurs, d'instituteurs et de guides, mais ne disaient jamais : i Éternel m'a dit : Parle aux fils d'un tel^l

Voilà comment la chose se passa avant Moïse, notre maître. Quant à Moïse, tu sais ce qui lui fut dit et ce qu'il a dit, et (tu connais) cette parole que lui adressa tout le peuple : Aujourd'hui nous avons vu que Dieu parle à un homme etc. (Dent., V, 21). Quant à tous ceux de nos prophètes qui vinrent après Moïse, notre maître, tu sais de quelle manière ils s'expriment dans toutes leurs relations et qu'ils se présentent comme des prédicateurs qui invitent les hommes à suivre la loi de Moïse, menaçant ceux qui s'y montreraient rebelles et faisant des promesses à ceux qui s'efforceraient delà suivre W. Et nous croyons de même qu'il en sera toujours ainsi (3), comme il a été dit : Elle n'est pas dans le ciel etc. (ibid., XXX, 12); pour nous et pour nos enfants à jamais (ibid., XXIX, 28). Et cela doit être, en effet; car, dès qu'une chose est la plus parfaite possible de son espèce, toule autre chose de la môme espèce ne peut pas ne pas être d'une perfection moindre, soit en dépassant la juste mesure, soit en restant au-dessous. Si, par exemple, une complexion égale est ce qu'il y a de plus égal possible dans une espèce, toute complexion qui serait en dehors de celte égalité pécherait par la défectuosité, ou par l'excès. Il en est de même de cette loi, qu'on

triarche et de sa profonde science. Voy. p. ex. le Midrnsch Abkhir, cilé dans le Yalkout, t. I,.n° 42.

(1) C'est-à-dire : aux descendants d'un tel, à telle tribu, ou à tel peuple.

(2) Littéralement : qui se tiennent droit (ou debout) pour la suivre, ce qulbn-ïibbon a rendu par mnfc* *]TOnb "Itt^nntP Vu- Al-'Harîzi traduit plus librement: îTirrQ *|V)m mriN *pï"in *0 irPÉD2vl.

(3) C'est-à-dire : que cette loi devra toujours être suivie, et qu'elle ne sera jamais remplacée par une autre ; car, comme dit l'Écriture, elle n'a pas besoin d'être cherchée dans le ciel, ni au delà des mers ; elle est dans notre bouche, dans notre cœur, et s'adapte parfaitement à la nature humaine.

a déclarée être égale (c.-à-d. équitable ou juste), en disant : des statuts et des ordonnances jistes D'pniJ (ibid., IV, 8); car tu sais que D^ltt (justes) signifie égaux (ou équitables) W. En effet, ce sont des pratiques religieuses dans lesque.les il n'y a ni fardeau, ni excès, comme (il y en a) dans le monachisme, daus la vie de pèlerine, etc., ni défectuosité (vice) qui conduise à la gloutonnerie et à la débauche, de manière à diminuer la perfection de l'homme, relativement aux meurs et à l'étude, comme (le font) toutes les lois (religieuses) des peuples anciens (3). Quand nous parlerons, dans ce traité, des motifs qu'on peut alléguer pour les lois (de Moïse (4)), tu auras tous les éclaircisse-

(1) L'auteur joue ici sur le double sens du mot arabe J*XJùw, qui désigne ce qui est égal, en équilibre, bien proportionné, et au figuré, ce qui est équitable ou juste; il correspond aux mots latins œquus et œqualis, qui s'emploient également au propre et au figuré, tandis que le mot hébreu pHSÊ n'est usité que dans le sens figuré. Le jeu de mots dont il s'agit ici ne peut guère se rendre en français; mais les mots égal et équitable ont la même étymologie.

(2) Le mot iôôLif^Ji, qui signifie la vie d'anachorète, est rendu dans la version d'Ibn-Tibbon par cette périphrase : D'nm "TrûnEn nTûy rpjn ^-13ÊD Ml Dn:m pm W3n JO lOîiy tniBn , le culte de celui qui vit solitairement sur les montagnes, et qui s'abstient de viande, de vin et de beaucoup d'autres choses nécessaires au corps; le mot *>.lju«Ji est rendu par miDyb bVûbtë y vit errante qui a pour objet le culte. La version d'Al- 'Harîzi ne rend pas ces deux mots. — Au lieu de fl'JfeCm^lt) le ms. de Leyde, n° 18, a ftDnWOtai le brahmanisme. Un ms. de la version d'Ibn-Tibbon (Biblioth. impér., anc. fonds, n° 238, fol. 235 b) a la singulière leçon rYPHElDS , qui ferait supposer qu'on a lu dans le texte arabe fraRÎTO^W (au lieu de JTjfcOm^N), leǰn qui n'offre ici aucun sens.

(3) Au lieu de ns^NDbN, le ms. de Leyde, n° 18, a n^nN^N ; de môme, lbn-Tibbon, fTP^Dn, et Al-'Harîzi, nïtODH, ce qu'on doit entendre ici dans le sens de païens. Cf. ci-dessus, p 260, noie 2.

(4) Voy. la IIIe partie de cet ouvrage, ch. XXXI et suivants. — Dans la version d'Ihn-Tibbon les mots ""D^D r\b]) sont une double traduction du mot ytyn ; Al-llarîzi a : miÉOn '•CyM-

mente nécessaires sur leur égalité M et leur sagesse ; c'est pourquoi on en a dit : La loi de V Éternel est parfaite (Ps. XIX, 8). Quand on prétend qu'elles imposent de grands et lourds fardeaux et qu'elles causent des tourments, c'est là une erreur du jugement. Je montrerai que, pour les hommes parfaits, elles sont faciles; c'est pourquoi on a dit: Qu'est-ce que V Éternel, ton Dieu, te demande? etc. (Deutér., X, 12); et encore : Ai je été un désert pour Israël, etc. (Jér. , II, 31) (2)? Tout cela, certainement, (a été dit) par rapport aux hommes vertueux. Quant aux hommes impies, violents et despotes, ils considèrent, comme la chose la plus nuisible et la plus dure, qu'il y ait un juge qui empêche le despotisme; et de même, pour les hommes à passions ignobles, c'est la chose la plus dure que d'être empêchés de s'abandonner librement à la débauche et d'encourir le châtiment pour s'y être livrés (3). Et c'est ainsi que tout homme vicieux considère comme un lourd fardeau l'empêchement du mal qu'il aime à faire par suite de sa corruption morale (4). Il ne faut donc pas mesurer la facilité et la difficulté de la loi selon la passion de tout homme méchant, vil et de mœurs dépravées; mais il faut considérer cette loi au point de vue de l'homme parfait

(1) C'est-à-dire, sur leur juste proportion tenant le milieu entre le trop et le trop peu. Cf. ci-dessus, p. 285, note 1. — Le suffixe, dans NiinD^m Nn^frnnyN , se rapporte évidemment au pluriel ^Nltt^N (hébr. ni^on), et Ibn-Tibbon a eu tort de mettre le suffixe au singulier :

nnDarn nw.

(2) Ces paroles signifieraient, selon l'auteur : ai -je été dur pour Israël, par mes commandements, comme un désert et une terre de profondes ténèbres, où le voyageur rencontre des difficultés à chaque pas ? Cf. le commentaire d'Abravanel sur ce verset de Jérémie : v"i -\yi INI

minn ^byib miûi dojjd oro w dn vnmm tcyijêû ïco^h , « voyez la

parole de l'Éternel, c'est-à-dire voyez s'il y a dans ses commandements et dans ses lois un fardeau et une fatigue pour ceux qui possèdent la loi. »

(3) Littéralement : et que le châtiment frappe celui qui l'exerce.

(4) Dans la version d'Ibn-Tibbon les mots j;\i ni2^ sont une double traduction du mot arabe H^T). Al-'Harîzi a : vrvrïD mb^J '■ÉD-

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qu'elle veut donner pour modèle à tous les hommes M. Cette loi seule, nous l'appelons Loi divine; mais tout ce qu'il y a en dehors d'elle en fait de régimes politiques, comme les lois des Grecs et les folies des Sabiens et d'autres (peuples), est l'œuvre d'hommes politiques et non pas de prophètes , comme je l'ai exposé plusieurs fois.

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