DES CARMÉLITES DÉCHAUSSÉES, A. PARIS
MA TRÈS'HÔNORÉK SOEUR EN JESUS-CHRiST,
Vous ne pouviez , pcnl-élic , ni donner une pins grande preuve de votre luimtlité , ni en exiger une plus rigoureuse de mon obéissance , que Tinscription dont vous m'avez commandé absolument de me servir au comme ucemeiU de cette lettre. Je suis presque le plus ancien des serviteurs de votre maison , jmisqu'il y a près de quarante ans que j'eus l'honneur de ren<lre mes premiers servicesàfeu monseigneur le duc d'Epernon , votre aïeul ; aussi y a-t-il peu de personnes qur sachent mieux que moi ce qui est dû à ce grand nom que vous portez , et, si vous souffrez que je le dise, à ces grandes qualités de l'ame que vous avez reçues par la naissance. Mais vous ne me donnez pas seulement la liberté de les exprimer ; et si vous pouviez aussi-bien commander à ma mémoire qu'à" ma plume , vous m'en interdiriez sanidoute le souvenir. Il faudrait que j'eusse pour cela un aussi grand détachement des choses de la terre, que celui que vous avez fait paraître lorsque , connaissant la vanité de tous ces biens , vous les avez généreusement méprisé» pour embrasser , avec la croix , la seule qualité d'épouse do Jésus - Christ. C'est à ses
Vi EPITRE.
p^Ieds que \ou'' avez sacrifié les grantleurs dont vous étiez environnée ; que vous vous êtes enseveiie toute vivante ; et que , vous dépouillant ciitièrenicnt de vous-même , vous ne voulez pas qu'on s'apf^rroive seulement que vous avez été autrefois mademoiselle d'Epernon. Que vous éles heureuse, ma très- honorée sœur en Jésus-Christ , de vous ét^e trouvée en cet état à la nouvelle du déplorable accident qui vient de vous arriver ! Car si vous eussiez été ausâ sensi ble aux biens et aux maux de la terre , que ceux qui vivent dans le monde, comment auriez-vou^ pu supporter la \ioIente attaque qui vous a blessée dans la nieillt.ure parlie de vous-même ? Vous voyez bien que je vous parle de la peitc incomp irable que vous venez de faire de ce généreux prince monseigneur le duc de Candale votre frère , auquel la nature ne vous avait pas unie si étroitement que la tendresse de votre affection. Il vous a été enlevé dans les plr.s beaux jours de sa vie, et lorsque vous deviez 1p moins vous y attendre : au pins lia-U point de sa gloire, et dans un temps ({ue les !!>rniids '^rrvices qu'il avait rendus à la France nous pronieltaieiït en sa faveur tout ce qvîff l'Etat pouvait donner de récompense à un de ses p!us forts et plus fid- !es a] pui . Nous l'av'o.iS vn , à iVigi^ de 24 «'l'is , à la tèîc des arm^'C du roi en GuiiMsne ^ réduire par Fa rare valeur cl son excellente conduite cette province sous l'obéissance !éi4ilinie, Aprè-ila tîu de cette guerre , il avait été fait vice -roi en Catalogne ; et quoique , pour soutenir ce grand emploi^ les forces qu'on lui avait données fussent innnimcnt disproportionnées à celles des ennemis , il en avait néanmoins si bien luénagé la conduite , et son exentple avait ins|îire tant d.; vigueur aux troupes, ([ueduianl trois ans qu'il en a été Icg néral, il a coniballusouvent les ennemis avec avantage , et ne les a jamais vus en campagne sans leur faire souffrir ou ouebpie perte ou (juelque atlVont Lorsqu'il était attendu a la cour pour recevoir les applaudisscmens que méritaient tant de belles actions ; et que vous rendiez peut-être grâces au Ciel de l'avoir retiré des périls de
ÉPITRE Vlj
a îçtietTe pour le faire jouir des fruits du repos et du t aime , un coup imprévu , mais un coup adorable de a Providence divine , est venu renverser toules vos attentes , et a mis en un moment au cercueil ce que tant de vertus n'avaient accompli qu'avec beaucoup de temps et beaucoup de peine. Sivous n'aviezpuisé dans lasonrcemême des consolations celles qui vous êlaient nécessaires dans une si funeste rencontre , je ne sais comment vous auriez pu supporter votre douleur. Quelque jurandes et quelque excelleates que as ent les qualités que monscigLieur votre frère possédait, je sm*s assuré néanmoins que vous lui en souhaitiez encore une par-dessus toutes les autres, qui était ceile seule chose nécessaire de l'Evangile : vous saviez que le fui.d de son ame était rare et enrichi d'une grande grâce ; mais vous eussiez désiré que Jé~ sns-Christ y eût régné avec moins d'opposition que son âge, sa naissance, et le rang qu'il tenait ne lui en causaient malgré lui ; et c'était sans doute par crttc raison que vous m'aviez commandé avec tant d'iîistance de mettre la dernière main à la traduction de ce traité que je vous offre , et que j'avais fait il y .1 déjà quelques années par votre ordre. Je vous avoue aussi qu'en ce travail j'avais jeté les yeux principalement sur hii. Je savais quel fruit avait produit ce beau livre dès le temps qu'il vit le jour pour la première fois , et f ombien il avait acquis de serviteurs à Jésus-Christ : je savais encore qu'il contenait une manière de servir Dieu , non - seulement très -solide , mais très- facile , et très -convenable aux personnes de sa condition ; et je ne doutais point que votre nom, qui devait paraître à la tête du livre , et votre recommandation ne le lui rendissent cher et considérable : ainsi j'espérais que ce sûr Guide serait tout employé pour lui faire chercher le Ciel parmi les plus beaux emplois que donne la teri'C , et qu'il lui ouvrirait les moyens pour passer de la grandeur où il était dans ce royaume , en une plus glorieuse en celui de Dieu. Mais ce grand Dieu , dont les desseins et les secrets sont impénetrablevS , cî ([lâ appciie souvent
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les n( mines dans le plus bel âge de leur vie , Ta tiré à 'ui par des moyens plus courts et plus assurés : il lui a abrégé le chemin de la félicité , où vous le verrez un jour couronné de gloire; mais de cette gloire s(>]ide et éternelle, pour lat[uelle vous méprisez , par une griice si extraordinaire , toute celle de la terre. J:]ncore que votre premier dessein , (jui était celui que je m'étais aussi proposé, n'ait pas eu l'effet que je pensais, il ne faut pas laisser néanmoins de servir le public , parce que cette intention était jointe à Tautre. Sans doule si le même esprit qui anima les j)remières pensées de ce saint auteur que j'ai traduit, anime encore mes paroles , je dois espérer que mon travail ne sera pas inulile. Tout le bien qiiien résultera vous appartient de droit , ma très-honorée sœur en Jésus- ChrisJ : il a été entrepris par votre ordre , et c'est par le même ordre que je l'ai mis en élat de voir le jour ; de sorte que tout ce qu'il a du mien n'étant que l'emploi de quelques heures , je ne puis , sans quelque sorte d'injustice et d'ingratitude , me dispenser de vous dédier cet ouvrage, puisque la part que vous y avez surpasse de beaucoup celle que j'y puis prétendre. Mais quand le droit que j'y ai serait encore plus grand, je vous l'offrirais de bon cœur , aussi -bien que tous les autres services dont je suis capable , comme un témoignage éternel de mon zèle pour votre illustre maison , de la vénération que j'ai pour votre sublime vertu , et du profond respect avec lequel je serai inviolablemeiit toute ma vie ,