CHAPITRE XIV
Le séminariste intempérant, ou prédisposé à l'intempérance.
Le titre seul de ce chapitre révoltera sans doute nos jeunes lecteurs; mais quand ils en auront parcouru les détails, ils verront si l'omission du vice de l'intempérance n'eût pas fait dans cet ouvrage une regrettable lacune.
Généralement parlant, on peut dire que l'intempérance est plutôt le vice des hommes faits que des jeunes gens. Il faut à ceux-ci des plaisirs passionnés, comme l'impureté; bruyants, comme le jeu; actifs, comme les courses et les voyages; et ce n'est guère que quand le besoin du repos se fait sentir, qu'ils se satisfont en s'installant gravement pendant des heures entières autour d'une table, itite)^ pocula et scyphos. Les séminaristes sont donc, pour l'ordinaire, préservés de ce vice; cependant comme nous portons tous, dès le jeune a^e, le principe des défauts qui
plus tard se développent en nous, et comme plusieurs prêtres, intempérants aujourd'hui, ne Tétaient pas au début de leur carrière , il est bon de voir si , en examinant les choses à fond, nous ne trouverons pas, chez quelques élèves de nos séminaires , le mauvais germe du vice que nous allons combattre.
Le séminariste intempérant a quelquefois fait des excès dans le boire ou dans le manger avant d'entrer au séminaire. Il aimait déjà les festins, et s'y distinguait par un goût assez prononcé pour ce qui flattait sa sensualité, notamment par un attrait particulier pour les liqueurs enivrantes.
Il s'est quelquefois fait remarquer par des ivresses qui scandalisaient ceux qui en étaient témoins et qui les afi'ectaient d'autant plus péniblement, qu'elles n'étaient pas de son âge et qu'elles dénotaient déjà une disposition prochaine à l'habitude de l'intempérance.
Les âmes pieuses qui connaissaient les premiers excès de ce jeune homme , l'ont vu avec peine embrasser l'état ecclésiastique, et ont tremblé dans le secret de leur âme qu'il ne donnât plus tard des scandales en ce point.
Au séminaire, ce vice, comme plusieurs autres, s'assoupit ordinairement faute d'occasions; cependant, en ce lieulà même, le séminariste qui a le germe de l'intempérance , le laisse encore percer par quelques traits , assez faibles peut-être, mais très-significatifs pourtant quand on les considère au flambeau de l'expérience.
Ainsi, par exemple, l'article de la nourriture est pour lui im article capital. Le séminariste pieux et mortifié ne s'en inquiète guère; il a des pensées et des préoccupations d'une bien autre importance que celles de la table et des aliments. Mais le séminariste sensuel s'occupe presque autant de son palais que de sa conscience. Il savoure
joyeusement les mets quand ils sont de son goût , et il en fait une critique sévère quand ils lui déplaisent.
Il est toujours, à cet égard, le premier à se plaindre du régime du séminaire, quoique souvent ce régime soit préférable à celui de la maison de son père. En ces circonstances , les supérieurs tombent sous les traits de sa censure, et réconome surtout est son point de mire.
Quand l'heure d'un repas approche , il y pense volontiers, moins par le sentiment du besoin, que par celui de la satisfaction grossière qu'il se promet; et quoique cette pensée ne lui procure qu'un plaisir en perspective, il la fixe dans son esprit , il la rappelle si elle s'éloigne , il l'excite si elle s'émousse; bref, il s'en fait une espèce d'occupation intérieure au sein de laquelle il se complaît.
Prendre quelque chose entre ses repas est pour lui une bagatelle. Les saints ne s'accordaient jamais cette licence; mais les saints ne sont guère ses modèles. A quelque moment que l'occasion s'en présente, tout ce qui délecte son palais, sa sensualité l'accueille avec empressement et bonheur.
Il fait, comme les gens du monde, une longue énumération des ahments qui sont de son goût, et, à la manière dont il en parle, on voit quil doit éprouver une vive jouissance , quand les mets qu'il aime lui sont présentés.
On en voit qui se prononcent comme des gourmets déjà exercés sur le mérite des vins, et qui les savourent en connaisseurs, ce qui fait sourire les uns et gémir les autres.
Quelquefois notre jeune séminariste ne se fait pas scrupule de violer la règle, en se procurant des aliments solides et liquides qu'il cache soigneusement dans sa cellule comme des articles de contrebande.
Parfois aussi il dépouille les jardins des fruits qui les
dtVcorent, ajoutant la laute du larcin à celle de l'intempérance.
Est- il sans exemple (cela nous répugne à dire) que le séminariste qui se permet ce qui précède, se fasse un jeu, quand il est employé comme servant au réfectoire, de prendre en cachette une partie des mets qu'il remporte de la table des directeurs?
Nous savons qu'on n'attache à tout cela presque aucune importance, qu'on se vante même de ces tours d'adresse et qu'on en fait la matière de joyeux récits à des condisciples qui en rient peut-être, par respect humain, mais qui en gémissent en secret et qui, pour rien au monde, ne voudraient se les permettre. Sans examiner ces fautes sous tous les mauvais aspects qu'elles présentent, nous prierons seulement ceux qui les commettent de nous dire si, en sondant leurs dispositions intimes, ils ne sont pas forcés de reconnaître que tout cela procède d'un fonds dimmortification et de sensualité. Pour nous, nous n'avons pas, à cet égard, le plus léger doute, et nous craignons bien qu'un séminariste de cette trempe ne soit plus tard un prêtre fort peu sobre.
« J'ai toujours vu, nous disait un jour un digne et saint confrère , que ceux de mes anciens condisciples qui sont devenus plus tard des prêtres intempérants, se distinguaient au séminaire par de légers actes de sensualité. » Mais que dirons-nous de notre jeune élève pendant les vacances? Au lieu de restreindre le nombre de ses visites , il les multiplie outre mesure, et s'attire par là des invitations fréquentes à des festins prolongés, invitations qui lui sont trop agréables pour qu'il y réponde jamais par un refus. Dansées festins son iiumortitication triomphe; il n'a pas même la pensée de s'imposer une seule de ces privations si familières aux saints , et déjà , en fait de liqueurs
fortes , il tient tête aux plus intrépides. Son attitude , son air de satisfaction et quelquefois les paroles vivement accentuées qu'il emploie pour faire l'éloge des mets qui lui plaisent; tout annonce qu'il est là dans son élément et que la sensualité est un de ses défauts. Dieu veuille même que ses anciens excès ne se reproduisent pas , et qu'en quittant la table sa raison soit toujours aussi saine qu'elle Tétait en y prenant place !
Les parents de ce jeune ordinand s'aperçoivent euxmêmes de sa délicatesse excessive en fait d'aliments. Se trouvant plus libre au milieu de sa famille, il manifeste aussi plus librement ses goûts et ses répugnances à l'égard des mets qu'on lui sert. Au lieu de donner l'exemple delà mortification, il se fait remarquer par les minutieuses recherches de sa sensualité.
Que de prêtres, hélas! aujourd'hui peu tempérants, l'étaient plus que le séminariste que nous venons de dépeindre, quand ils étaient séminaristes eux-mêmes! Combien donc, mon enfant, ne devez-vous pas craindre d'être plus tard ce que déjà peut-être vous commencez à être aujourd'hui! Si ce malheur arrive, voyons ce que vous serez dans un avenir prochain.
Devenu prêtre .. vous aimerez la bonne chère, et soit chez vous, soit chez les autres, vous accueillerez un grand repas comme une bonne fortune.
Vous y assisterez avec un air d'enjouement et de satisfaction , qui manifestera votre goût dominant pour le grossier plaisir de la sensuahté satisfaite.
Vous étalerez un luxe de table fort peu séant chez un ecclésiastique, et vous forcerez vos confrères à user de représailles à votre égard , quand ils vous traiteront à leur tour.
Vous ferez un usage immodéré des aliments et surtout des liqueurs fortes, dont vous contracterez bientôt la dangereuse habitude.
Vous négligerez les pauvres pour satisfaire votre intempérance, et vous engloutirez dans votre caveau des sommes considérables qui soulageraient leurs misères.
Vous scandaliserez les peuples par votre assiduité bien connue à des festins perpétuels , dont ils font si souvent la matière de leurs censures.
Vous sensualiserez votre âme en donnant à votre corps une abondance dont il souffrira lui-même, et vous prendrez place parmi ceux qui faisaient gémir le grand Apôtre quand il disait en pleurant: Multi ambulant, quos sœpè dicebam vobis (nunc autem et flens dico) inimicos crucis Christi : quoimm finis intoritus : quorum Deus venter est ; et gloria in confusione ipsorum, qui terrena sapiunt.
Vous perdrez peu à peu et peut-être bien vite le goût de l'étude , de la piété et des choses de Dieu , n'ayant d'attrait que pour la vie des sens et vérifiant en votre personne cette sentence de saint Paul : Animalis homo non percipit ea quœ sunt Dei.
Les œuvres de zèle ne seront plus rien pour vous ; l'esprit de dévouement et de sacrifice vous sera inconnu, et 1 ensemble de votre ministère sera déplorable.
Vous serez peut-être par vos ivresses la risée des peuples : en apprenant vos désordres, les méchants triompheront, les bons gémiront, et vous tomberez dans le mépris universel , triste et inévitable partage du prêtre intempérant.
Vous allumerez le feu de la volupté dans la région des passions, et vous couvrirez lÉglise de deuil et de confusion par des chutes honteuses.
L'âge, qui amortit quelquefois certains vices, fortifiera
chez vous celui de rintempérance , et , vous aveuglant de plus en plus sur les péchés qu'elle vous fera commettre, vous arriverez jusqu'au moment de la mort avec une conscience assoupie qui ne se réveillera qu'aux pieds de votre juge dans l'éternité.
Et ne dites point que vous n'irez pas jusque-là, qu'un sentiment de pudeur saura bien vous retenir, et que vous éviterez certainement des abîmes dont la seule pensée vous pénètre aujourd'hui d'horreur et de dégoût. Que de prêtres intempérants ont tenu ce langage, et sont aujourd'hui ce qu'ils se promettaient de n'être jamais !
Cependant, direz-vous, plusieurs ne vont pas jusqu'au terme que vous venez d'assigner : s'ils ne sont pas aussi sobres qu'ils le devraient être , ils ne sont pas pour cela intempérants jusqu'au scandale. — Plusieurs ne vont pas jusqu'au dernier terme , cela est vrai ; mais quelques-uns y vont , comme l'expérience l'atteste ; et qui vous a dit que vous n'imiterez pas ceux-ci et que vous vous contenterez d'imiter ceux-là? D'ailleurs, est-il donc besoin d'aller, sur ce point , jusqu'aux derniers excès pour offenser Dieu ? L'amour de la bonne chère , les festins fréquents , les copieuses libations, la perte du temps, le dégoût de la piété, le renoncement au travail, les négligences dans le saint ministère, effets ordinaires d'une vie sensuelle, ne suffisent-ils pas pour éteindre l'esprit ecclésiastique, scandaliser les fidèles et perdre les âmes dont le prêtre est, par état, le second rédempteur?
Ne vous aveuglez pas, mon enfant, et au heu de pallier le vice de l'intempérance, hâtez-vous plutôt de prévenir ses excès par l'emploi des remèdes qui vont vous être proposés.
— Un point essentiel et auquel on ne pense guère, c'est
qiio la nii)itilicalii)n (In f:ofit est absoliiiiient nécessaiie pour quiconque ontroprend de mener une vie sainte. Le séminariste , qui n'aspire à rien moins qu'à la sainteté sacerdotale, doit donc, d'abord , se bi( n pénétrer de la nécessité de mortifier son goût , se disant à lui-même : Je ne serai jamais ce que Dieu veut que je sois, si je ne suis pas mortitié sur le point de la sensualité.
— Pour vous exciter à combattre votre excessive délicatesse à cet égard , vous ferez bien de vous appesantir sur cette considération, que tous les saints se sont appliqués sans relâche à mortilier leur goût, et qu'ils en venaient , avec le secours de Dieu , jusqu'à trouver un vrai sentiment de bonheur dans cette mortification. — Mon en font , disait un jour saint Philippe de Néri à un de ses pénitents qui s'épargnait un peu trop sous ce rapport, si vous neiuortifiez pas votre goût , vous ne serez jamais saint.
— Quand vous serez convaincu de ces vérités, vous devrez rentrer en vous-même et voir, par ce que nous avons dit des caractères de l'intempérance, s'il n'y en a pas quelques-uns qui vous sont applicables. Si, malheureusement, vous avez fait autrefois certains excès à cet égard; si surtout ils ont été un peu fréquents, ou si , à plus forte raison, vous en aviez contracté l'habitude, vous devez en donner connaissance à votre confesseur du séminaire, suivre exactement les avis qu'il vous donnera , et renoncer sans balancer à l'état ecclésiastique s'il vous l'ordonne, ou si seulement il vous le conseille.
— Si, sans avoir jamais fait d'excès notables en cette matière, vous remarquez cependant un goût prononcé pour la bonne chère : si vous aimez les festins, si vous êtes sensible à la délicatesse des mets, si vous les savourez avec un vif plaisir, soyez persuadé que vous avez un germe d'inlempérance , et que si vous ne travaillez pas sérieusement
à l'étouffer pendant que vous êtes séminariste ;, il se développera de plus en plus lorsque vous serez prêtre.
— En vous rendant au réfectoire , rappelez-vous la présence de Dieu^ dirigez et purifiez votre intention, récitez très-attenlivement le Benedicite , et immédiatement avant de commencer votre repas, rectifiez de nouveau votre intention et renoncez au plaisir sensuel que vous allez éprouver. Il est rare, disent les saints, qu'on prenne un repas sans y commettre plusieurs péchés véniels.
— Adoptez l'habitude de vous imposer quelques privations dans chacun de vos repas; faites-y toujours la part de la mortification , et tâchez de vous distraire de la satisfaction que les aliments vous procurent , par quelques pensées pieuses, par quelques élévations de votre cœur vers Dieu , et par une attention toute particulière à la lecture du rétéctoire.
— Ne manifestez jamais de mécontentement à Tégard des mets qui vous seront présentés, et n'en faites pas de pompeux éloges quand ils seront de votre goût. Tout cela n'est rien moins qu'édifiant, et annonce clairement que, chez vous, la sensualité domine au lieu d'être dominée.
— Ne contractez pas l'habitude du café, des liqueurs fortes , etc. Cela ne vous sera pas très-pénible à l'âge où vous êtes , et surtout après trois années de séminaire ou ces choses sont interdites; tandis que, plus tard, si vous en faisiez usage de bonne heure, vous n'auriez plus le courage de vous en passer. Les pieux séminaristes craignant excessivement cette habitude , se privent absolument de ce qui vient d'être dit, et leur santé, aussi bien que leur âme , se trouve parfaitement de cette privation.
— Ne quittez point le séminaire sans avoir consulté tout spécialement votre directeur sur l'article si grave des festins. Priez-le de vous tracer lui-même votre conduite à cet égard.
et tenez ferme aux saintes règles que son expérience et son zèle lui auront inspiré de vous prescrire.
— Habituez-vous à traiter un peu sévèrement votre corps. Vous ne ferez jamais aucun progrès marqué dans la piété, si la mortification corporelle est pour vous une vertu purement idéale et théorique. L'habitude de la mortification en général vous rendra la pratique de la sobriété beaucoup plus facile, et , pensez-y , jamais vous n'arriverez à la perfection si vous êtes sensuel. « Tous les saints, dit saint Léon , ont débuté dans la carrière de la sainteté par la mortification du goût. »
— Soyez sur vos gardes pendant les vacances. Elles sont, pour le séminariste, le reflet anticipé de sa vie sacerdotale. Si, par malheur, vous faisiez, pendant ce temps, quelque nouvel excès en fait d'intempérance , ne manquez pas d'en instruire votre confesseur du séminaire, qui doit prononcer bientôt sur le point si important de votre vocation. Ceci n'est pas un simple conseil , c'est une obligation rigoureuse à laquelle on croit quelquefois pouvoir se soustraire quand on s'est confessé de sa faute à son confesseur du monde. Il peut se faire, sans doute, que cette faute ait été remise par l'absolution que. vous en avez reçue pendant les vacances; mais votre confesseur du séminaire, avant de vous admettre aux saints ordres, a besoin de savoir s'il n'y a pas eu de votre part quelque rechute , à l'occasion d'un péché qui peut-être lui a déjà donné de sérieuses inquiétudes sur votre vocation.
— Pendant les vacances encore, fuyez les grands repas au lieu de les rechercher. Ne faites pas brèche au règlement que vous avez adopté; et quand vous croirez pouvoir, sans l'enfreindre, assister à quelque dîner de cérémonie, édifiez par votre tempérance, imposez-vous quelque privation , et ne vous laissez pas entraîner par l'exemple de
ceux qui se permettent ce que vous avez promis à Dieu de vous interdire.
— Enfin^ si votre directeur n'y voit pas d'inconvénient, observez un jour de jeûne par semaine, le vendredi, par exemple, en mémoire de la passion du divin Sauveur.
Avec ces précautions, mon cher enfant, vous conserverez intacte la vertu de tempérance, vous tiendrez vos passions en bride , et vous édifierez les peuples par la sobriété dont vous leur donnerez le salutaire exemple.
(Voyez le Saint Frétre, deuxième partie, ch. IX.)