‹ Le guide diplomatique (volume 3)Chapitre 52 sur 98 · CHAP. III. PLEINS-POUVOIRS · texte numérisé non relu

CHAP. III. PLEINS-POUVOIRS

propres à affermir la paix qui sera rétablie entre la Russie et la France, comme à la préparer entre les autres puissances belligérantes de l'Europe.

Promettons, sur notre parole impériale, d'avoir pour bon, et d'exécuter fidèlement, tout ce qui aura été arrêté et signé par notredit plénipotentiaire , de même de donner notre ratification impériale dans le terme auquel elle aura été promise.

En foi de quoi nous avons signé ce plein-pouvoir et y avons fait apposer le sceau de notre empire.

Donné à Saint-Pétersbourg, le 30 avril 1806, et de notre règne la sixième année.

Alexandre.

Prince Adam Czar tory ski.

Pleins-pouvoirs donnés par le président des États-Unis d' Amérique à MM. Prinkney , Marshall et Gerry . Envoyés extraordinaires et ministres plénipotentiaires accrédités auprès du Directoire de la Répu- Mique française. (1797.)

John Adams, président des États-Unis d'Amérique, à tous ceux que ces présentes intéresseront, salut.

Savoir faisons , qu'afin de terminer tous différends entre h s États-Unis d'Amérique et la République française, de rétablir une harmonie parfaite et une bonne intelligence , ainsi que les relations de commerce et d'amitié entre les deux pays; ayant une confiance particuUère en l'intégrité , la prudence et les talents de Charles Colerworth Prinkney, John Marshall et Elbridge Gerry, citoyens desdits États-Unis, j'ai nommé, et de l'avis et du consentement du sénat , commissionné lesdits {suit la répétition des noms et prénoms ci-dessus), conjointement et séparément, Envoyés extraordinaires et minisires plénipotentiaires des États- Unis d'Amérique auprès de la Piépublique française; donnant et accordant par les présentes à eux et à chacun d'eux plein-pouvoir et autorité, et aussi commandement général et spécial, pour, et au

nom des Klats-Unis, conférer avec les ministres, commissaires ou députés de la République française, munis des mêmes pleins-pouvoirs, soit séparément, soit conjointement, et de traiter , consulter et négocier avec eux au sujet de toutes les réclamations et de tous les objets et causes de différends qui subsistent entre les États-Unis et la République française, aûn d'y satisfaire et y mettre fin d'une manière juste et équitable , et de même touchant le commerce général entre les États-Unis et la France et tous autres domaines de la République française, ainsi que de conclure et de signer tout traité ou traités, convention ou conventions sur ce qui est expliqué ci-dessus, en les transmettant au président des États-Unis d'Amérique pour sa ratification finale, de l'avis et consentement des Élas-Unis, si ce consentement est accordé.

En foi de quoi j'ai fait apposer aux présentes le sceau des États-Unis.

Fait de ma main dans la ville de Philadelphie , le 22' jour de juin de l'année de notre Seigneur 1797, et de l'indépendance des États-Unis la vingt et unième.

John A dams.

Par le président des États-Unis :

Timothy Prikerins , secrétaire d'État.

Instructions (').

Avant que le ministre public aille prendre possession (lu poste qui lui est confié, il reçoit du département des affaires étrangères des instructions écrites et verbales qui lui tracent l'ensemble de ses devoirs et doivent lui servir de guide dans sa conduite.

Ces instructions embrassent, plus ou moins sommairement, l'état actuel des rapports qui existent entre les

(1) Voy. T. I, § 20.

24G CIIAP. m. I^ÎSTRUCTIONS.

deux gouvernements, les vues et les tendances politiques de celui dont il devient l'organe; elles indiquent les intérêts permanents ou temporaires dont la sauvegarde est confiée à son zèle et à ses lumières.

L'historique des négociations entamées et pendantes , l'exposé des affaires courantes ou récemment terminées, la marche à suivre dans Tordre régulier des relations, ainsi que dans les éventualités prévues ou imprévues , font nécessairement partie de ces instructions. On y joint d'ordinaire des renseignements utiles sur le personnel de la cour et les ministres, sur les influences occultes de l'entourage du prince ou celles des membres du corps diplomatique qui réside auprès de lui, et dont il importe de surveiller les rivalités et les intrigues.

Plus les instructions sont générales, plus l'agent qui les reçoit court le risque de devenir responsable des événements qu'il pourrait être appelé à interpréter et des questions qu'il prendrait sur lui de résoudre. 11 est donc pour lui d'un intérêt puissant d'obtenir que les règles de conduite qui lui sont tracées soient sufiisamment détaillées et le plus possible précises, afin de s'aCFranchir des hésitations qui l'empêcheraient, le cas échéant , de prendre en temps opportun une résolution décisive de peur d'outre-passer ses pouvoirs.

Ajoutons que dans ces directions données au ministre les intérêts commerciaux du pays qui l'envoie sont l'objet d'une recommandation particulière. Sur tout le territoire où s'étendent ses pouvoirs diplomatiques, il doit à ses nationaux, passagers ou sédentaires, protection et bienveillance.

Le gouvernement qui l'accrédite exige de son agent des comptes-rendus fréquents et fidèles qui l'instruisent de tout ce qu'il est intéressé à connaîlre. En général, l'Envoyé doit se souvenir que tout ce qui , de près ou de loin, dans le poste éminent qu'il occupe, touche à l'honneur et aux intérêts de son pays est de sa compétence directe et obligée, et qu'il ne saurait dès lors avec trop de zèle s'en montrer le gardien jaloux et vigilant.

Les instructions que reçoit le ministre à son départ peuvent être modifiées par la face mobile des affaires et la marche des événements : ces modifications deviennent alors l'objet de nouvelles prescriptions que le département des affaires étrangères transmet à son agent, et sur lesquelles celui-ci règle sa conduite autant que les incidents qui surgissent lui permettent de s'y conformer strictement.

Instructions envoyées par ie duc de Choiseul , ministre des affaires étrangères de France , au baron de Brcteuii, anihassadeur du roi à Stockholm (^). (1766.)

J'ai cru devoir, monsieur, vous dépêcher un courrier pour vous informer avec précision du système politique du roi relativement à la Suède , aûn que vous dirigiez, invariablement votre conduite d'après les instructions de S. M. , et pour le plus grand avantage de son service.

Le roi désapprouverait , monsieur, que vous conGassiez à au-

(') La cour de Versailles n'ayant pu parvenir, lors Je la diète de 1760, à obtenir la prépondérance sur le parti de h Rnsne et de l'Angleterre, le duc de Choiseul, abandonnant le système suivi jusque-là envers la Suède, expédia par courrier, au baron de Breteuii, l'instruction ci-dessus.

cuu de nos amis, même au comte de Fcrsen et à M. de Sclieffer, les vues que S. 31. peut avoir relativement à la Suède; il faut marquer la plus grande confiance aux patriotes pour tout ce qui peut intéresser leur personnel, et témoigner la protection décidée que S. M. leur accorde à tous en général et à chacun en particulier, mais il faut se garantir peu à peu de Tabus qui s'est introduit à Stockliolm de confier nos vues politiques à nos amis. Outre qu'un secret partagé est toujours fort mal gardé, il n'est pas invraisemblable que, dans un pays divisé par différents partis et par des factions opposées, on ne combine et même on ne confonde souvent les intérêts des puissances avec l'intérêt des particuliers, ce qui produit, pour le moins, par rapport aux projets qu'une puissance peut former et à la situation qu'elle veut prendre, des commentaires toujours inutiles, et ordinairement nuisibles à cette puissance.

La France , en se laissant aller aux circonstances du moment, a fait la faute d'exciter et de soutenir le parti qu'on appelle patriotUjue, pour enchaîner la puissance royale en Suède, établir dans ce royaume une administration métaphysique , et qui ne serait soutenable et possible qu'autant que tous les Suédois seraient aussi sages d'esprit que de mœurs ; et l'on peut même avancer qu'avec cette sagesse les forces réelles de la Suède ne pourraient pas se soutenir sur un pied qui pût être utile aux alliés de cette couronne.

Le feu roi de Suède n'aimait pas la France d'inclination. Au lieu d'attendre patiemment sa mort, l'on a suivi et outré, pour détruire son pouvoir, les principes qu'on avait adoptés depuis la mort de Charles XIL Dès lors, le roi n'a plus eu la Suède pour alliée de sa couronne, mais uniquement le parti que l'on appelle 'patriotique. Qu'est-d arrivé? c'est que la guerre de la Suède contre la Russie, entreprise par l'influence de la France, a été le premier pas de la décadence suédoise. Depuis ce temps-là, on ne s'est occupé à Stockholm qu'à combattre les sentiments du roi de Suède, et, en les combattant, à détruire les intérêts du royaume. Lorsque le prince actuellement régnant est monté sur le trône de Suède il était naturellement disposé en faveur de la France; il avait éj)ousé une princesse sœur du roi de Prusse, alors notre

ami intime. Le roi de Prusse, qui avait du crédit sur sa sœur, ne devait songer qu'à se servir, ainsi que nous , des forces suédoises contre la Russie et l'Autriciie, qui étaient nos ennemies; mais loin de suivre cette route favorable nous n'étions pas liés avec la couronne de Suède, et nos amis patriotiques, par des sentiments personnels, nommément le comte de Tessin, voulurent donner des dégoûts à la reine de Suède ; aussi, ce qui était inévitable, cette princesse hautaine et ambitieuse s'occupant du soin de sa gloire et de son pouvoir, le parti patriotique ne s'occupa que de celui de la réprimer. Il y eut deux factions dans le royaume; et la France s'embarrassa dans ces deux partis, y dépensa beaucoup d'argent , sans songer que c'étaient les troupes, les vaisseaux et le commerce de la Suède qu'il lui fallait, et non pas que le parti patriotique ou celui de la reine eût le dessus.

Dans la dernière guerre, on a cherché à tirer quelque avantage de notre alliance avec la Suède. On forma un projet dont on convint avec elle, et dont l'exécution aurait été très -avantageuse à l'alliance et principalement à la France si les Suédois avaient pu conquérir la Poméranie prussienne. La Suède se serait trouvée une puissance redoutable sur les derrières de l'Empire, et dans la même position où était Gustave. Le roi de Prusse, attaqué par l'Autriche, la Russie et la France, ne devait vraisemblablement pas pouvoir faire tête à une armée de Suédois ; jamais projet ne fut combiné avec une plus grande apparence de succès, et il échoua , non par les forces du roi de Prusse , mais par les intrigues de Stockholm. Vous êtes à portée, monsieur, d'être instruit des manœuvres qui ont arrêté, aux yeux de toute l'Europe , le militaire suédois dans celte guerre.

Je conclus de l'expérience que les faits nous ont procurée qu'une Suède aristocratique, démocratique ou utopiquc, ne serait jamais une alliée utile; et que, s'il est de l'intérêt de la France de conserver ses liaisons et son intimité avec cette couronne , il faut augmenter le pouvoir monarchique en Suède, de manière que le roi ait la principale influence sur les alliances étrangères, ou bien assurer l'état des sénateurs, de manière que dans aucune circonstance ils ne puissent être déplacés, qu'ils partagent, comme conseil, la puissance souveraine avec le roi, et que ces états ne

soient assemblés qu'en vue seulement de In quolilé et de la distribution des contributions à fournir au trésor royal, et pour les représentations sur les améliorations de l'intériem' du pays.

Dans l'alternative de ces deux situations, la Suède ne sera pas toujours sans doute bien disposée pour la France; mais celte puissance ne nous sera pas contraire, et l'argent que le roi dépensera pour les Suédois aura un usage profitable pour le service de Sa Majesté ; au lieu qu'à présent il est impossible de lui présenter une utilité dans son alliance avec la Suède , tandis qu'on ne lui offre chaque jour qu'une augmentation de dépense énorme pour des intérêts particuliers, lesquels, même en réussissant, ne produisent aucun effet politique, et ne nous garantissent pas d'avoir peu d'années après les mêmes dépenses à faire, avec l'incertitude du succès.

Le roi, après une mûre réflexion sur sou système politique en Suède, a jugé que le bien de son service était de revenir sur les préjugés qui, jusqu'à présent , avaient obscurci les vrais intérêts de la France en Suède. S. M. a cru qu'il ne lui convenait pas d'être liée , dans ce royaume , avec un parti qui , d'après l'expérience, ne se trouve pas et ne peut se trouver toujours le plus fort. Elle veut donc diriger toutes ses démarches à Stockholm sur un plan solide , et le roi a pensé que le meilleur serait de profiter de la circonstance des troubles actuels pour rendre au roi de Suède l'autorité que les précédentes diètes lui ont enlevée. 11 serait donc à propos d'engager nos amis, et ceux qui sont désignés sous le nom de chapeaux , à concourir à nos vues; mais ils y seront aussi opposés que le sont réellement les partisans de la Russie, qui certainement n'ont pas le projet de donner de l'autorité au roi de Suède : tar, sur ce- point, il n'y a pas de division dans les deux partis.

Nos amis vous diront, monsieur, qu'il faut attendre la fin de cette diète, et ensuite travailler à en assembler une autre dans laquelle, nos projets étant mieux préparés, nos amis auront un avantage marqué sur leurs adversaires. Je ne suis pas étonné que l'ambassadeur du roi sur les lieux, travaillant depuis si longtemps l'esprit du parti auquel il s'est attaché, ne s'échauffe pas des mêmes idées contre la faction qu'il a à combattre, et qui pré-

sentent une perspective vraisemblable d'uliliié; mais observez que quami les patriotes vous diront que, dans une nouvelle diète, ils auront la supériorité d'influence dans les délibérations et les résolutions des états, c'est comme s'ils nous disaient : Dépensez deux millions pour nous dans deux ans, et les Suédois qui veulent le maintien du gouvernement actuel , étant amis df la France, et se trouvant alors à la tète de l'administration , prévaudront sur les Suédois qui, ayant les mêmes principes par rapport au soutien du gouvernement, et les mêmes vues d'ambition, sont les ennemis déclarés de la France.

Considérez attentivement deux choses, monsieur (je ne pui^ trop le répéter) : 1'' quelle utilité réelle peut résulter pour la France et pour le commerce de cette supériorité de nos amis ? aucune : car il en arrivera certainement un accroissement de faiblesse; et plus la Suède devient fail)le (ce qui se démontre à chaque diète:, plus elle est inutile; 2° quand bien même l'on pourrait articuler quelques petits avantages à retirer de la supériorité de nos amis dans la diète prochaine , leurs antagonistes feront ce qu'ils ont fait depuis la diète passée, et suivront la même marche que nos amis suivent actuellement : ils nécessiteront la convocation d'une nouvelle diète; alors nouvelles dépenses de la part de la France , moins de succès , et accumulation d'anarchie en Suède et d'inutilité [raur le roi. Dans cet état de choses, il faut se déterminer positivement ou à être l'allié d'une puissance qui ait une consistance solide , ou à l'abandonner à son malheureux sort ; ce qu'il y a de pis c'est d'alimenter sans fruit les artisans de sa faiblesse.

D'après tout ce que je Vfiens de vous exposer, monsieur, le roi vous ordonne de faire usage de vos connaissances et de vos talents afin de vous former un projet de conduite qui tende :

1° A rétablir le pouvoir monarchique en Suède par l'influence de la France , et assez solidement pour que le roi , uni au roi de Suède, dirige ses efforts dans ce royaume vers l'objet unique du maintien du pouvoir monarchique que celte influence aura rétabli. Sor ce point je ne présume pas qu'il vous soit difficile de concerter un plan avec le roi et la reine de Suède et leurs confidents ;

2° A engager nos amis à adopter ce parti , et à y concourir

loyalement ; leur présenter l'idée de cette révolution comme le moyen le plus certain de culbuter le parti dominant , qui en tous les temps , s'il n'est contenu , ruinera la Suède ; leur faire sentir que leur intérêt particulier concourt dans ce momentci avec celui de la France au succès de ce projet; les pressentir sur l'impossibilité où se trouve le roi de soutenir vainement en Suède un parti qui n'y est pas le plus fort ; enfin leur marquer le désir qu'a le roi que la reconnaissance qu'il a droit d'attendre des anciens patriotes se manifeste par leur concours au nouveau système, qui paraît seul avantageux aux deux couronnes, etc.

Instructions données par Louis XV au haron de Breteuit, lors de Vovénement de Catherine II au trône de Russie.

Monsieur de Breteuil, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite de Vienne le 7 août dernier, n° 25. Si vous ne pensiez pas vous trouver sitôt dans cette ville je ne devais pas non plus m'y attendre. Mon ministre des affaires étrangères vous a mandé ce que j'ai jugé de votre départ de Pétersbourg dans un moment si intéressant , ainsi que de votre précipitation à vous éloigner de plus en plus de la Russie. Si vous partiez malgré ce que vous saviez d'une révolution prochaine dont vous avez appris l'issue à Varsovie, il était naturel d'y attendre , sous quelque prétexte, les ordres que vous demandiez et que je vous y aurais fait adresser, au lieu de vous mettre dans le cas de différer à les exécuter en vous rapprochant de la France. Quoi qu'il en soit, l'aveu que vous faites à mon ministre de votre tort dans cette occasion me fait juger que vous redoublerez de zèle pour mon service , et pour réparer tout

ce que votre conduite a pu y porter de préjudice La conduite,

les procédés et les actions de Pierre III , ainsi que le silence et la patience affectée de l'impératrice , annonçaient également que ce prince ne resterait pas longtemps sur le trône ; mais on ne prévoyait pas que l'événement dût êire si prochain. Le changement de gouvernement en Russie change aussi la conduite de toutes les

puissances élrangères avec cet empire. Deux objets doivent aujourd'iiui exciter votre vigilance : ce sera 1" l'intérieur de la Russie, et 2° les principes que la nouvelle impératrice se formera par rapport aux puissances alliées ou ennemies de l'impératrice Elisabeth.

La dissimulation de l'impératrice régnante , et son courage au moment de l'exécution de son projet , indiquent une princesse capable de concevoir et d'exécuter de grandes choses.

Il n'est pas douteux que la mémoire de Pierre III a peu de partisans ; ainsi l'on ne doit point prévoir de troubles fomentés par le désir de la vengeance. Mais l'impératrice , étrangère par sa naissance, qui ne tient en aucune manière à la Russie , et nièce du roi de Suède , a besoin d'une force inébranlable pour se conserver sur un trône qu'elle ne doit ni à l'amour de ses sujets , ni à leur respect pour la mémoire de son père , comme on le vit.lors de la révolution qui y plaça l'impératrice défunte. Quelque attention qu'elle apporte , il y aura des mécontents. Si cette princesse a l'âme haute, elle a le cœur sensible. Elle aura un favori, une confidente ; le choix qu'elle fera nous importe peu. Il ne s'agit que de connaître ceux qui auront la principale part à sa confiance, et de chercher à se les concilier.

La princesse d'Askow doit certainement être bien avant dans ses bonnes grâces ; mais peut-on répondre qu'une entreprise secondée par une personne si jeune n'ait eu d'autre motif que le bien de l'État ou l'attachement à sa souveraine ? La passion du tzar pour mademoiselle de \N oronzow a pu exciter sa jalousie. Si cette raison n'existe plus par la mort de ce prince, la princesse d'Askow, romanesque et encouragée par le succès , peut ne se pas trouver assez récompensée , et croire qu'on ne lui marque pas assez de confiance; enfin, pour quelque motif que ce soit, ne fût-ce que pour le désir d'intriguer, elle peut checher à remuer de nouveau. L'impératrice , si elle en découvre quelque chose , peut l'en punir, ce qui changerait encore la face de cette cour. On doit s'attendre à voir bien des factions.

Elles sont encore plus certaines si cette princesse a un favori. En choisissaot un Russe , le crédit cju'il aura excitera sans doute la haine des autres ; si elle choisit un Allemand , tous les Russes en

seront peines , surtout s'ii profite de sa faveur pour distribuer les grâces à ses compatriotes. Enfin si M. Poniatowski retourne à Pélersbourg , l'éclat que ce voyage fera ne peut manquer de préjudicier à la gloire de l'impératrice , et par conséquent d'affaiblir son gouvernement , en aliénant d'elle le cœur de ses sujets. Votre |)rincipal soin, dans ces premiers moments, doit être d'examiner avec attention la conduite de celle princesse, de voir quels seront ceux qu'elle rendra l'objet de ses bonnes grâces particulières; de chercher à vous assurer de leur amitié , pour tourner les résolutions de la cour de Russie d'un côté favorable à mesafl'aires. Vous me marquerez exactement ce que vous découvrirez sur ce point , et les moyens que vous croirez propres à vous concilier ces favoris, afin que sur vos relations je vous donne mes ordres.

Je suis persuadé de l'empressement que non-seulement les courtisans, mais même les étrangers et tous les ministres qui résident auprès de cette princesse auront à lui marquer leurs respects, et même à chercher à se faire remarquer d'une manière particulière, pour attacher plus intimement la Russie aux intérêts de leurs maîtres. C'est ce respect dû aux têtes couronnées qui doit faire ta base de votre conduite et de vos discours avec l'impératrice, que vous assurerez, dans toutes les occasions, de mes dispositions favorables pour tout ce qui peut l'intéresser. Tout autre principe serait peu convenable à ma dignité et à ma manière de penser, et je n'y fonderai jamais ma politique ; mais comme le cœur d'une princesse telle que l'impératrice entre toujours pour beaucoup dans ses résolutions, soit qu'il s'accorde avec ses intérêts , soit qu'jl s'y trouve opposé , je suis persuadé que vous me rendrez à cet égard le compte le plus exact et le plus fidèle

La conduite du tzar défunt et son attachement à nos ennemis, lequel était aussi outré que dépourvu de vues et de prudence , pouvaient n'avoir rien de dangereux pour mes intérêts. Peut-être même n'y était-il pas contraire , puisqu'il faisait cesser l'union entre les deux cours impériales. Cette union , nécessaire contre j'enuemi commun , avait été interrompue depuis six mois. Aujour d'hui , il est à craindre que la cour de Vienne ne cherche à reprendre son ancien crédit à Pétersbourg , et à renouveler l'ancien

OSTRUCTIONS. 255

système. Le comte de Mercy aura sans doute profité des premiers momenls du nouveau règue et de votre absence pour ranimer cette union. L'impérairice-reine lui en aura fourni les moyens, tant en lettres qu'en présents ; et je ne doute pas que ce ministre n'ait gagné bien du terrain avant votre arrivée. Vous devez donc vous altendi-e à ne plus trouver dans l'ambassadeur de Vienne auprès de l'impératrice Catherine celui que vous avez laissé auprès de Pierre III. Cette différence exige beaucoup de circonspection dans votre conduite avec cet anihassadeur, de qui il convient que vous vous défiiez, en conservant cependant le même extérieur avec lui, d'autant plus qu'il est capable et bien dirigé.

Vous ne devez pas négliger non plus d'observer la conduite que la cour de Pétersbourg va tenir avec celles de Londres et de Berlin. Il est vraisemblable que les liaisons de l'Angleterre avec la Russie vont reprendre une nouvelle force. Si l'intimité de M. Keith avec l'empereur défunt a pu rendre ce ministre désagréable à l'impératrice, le roi d'Angleterre y a pourvu en lui donnant le comte de

Buckiugham pour successeur Le roi de Prusse, quoique la

Russie lui ait rendu toutes ses.conquêtes , ne paraît devoir désirer que l'inaction de cette puissance. Peut-être même que ce prince , en consultant ses vrais intérêts, peut sans se concerter avec nous tendre au même but. Vous savez déjà , et je le répéterai ici bien clairement , que l'objet de ma politique avec la Russie est de l'éloigner autant qu'il sera possible des affaires de l'Europe. Sans rien faire personnellement qui puisse donner lieu à se plaindre de vous, l'objet de votre attention doit être de donner de la consistance à tous les partis qui se formeront immanquablement dans celle cour. C'est par la dissension qui y régnera qu'elle sera moins en état de se livrer aux vues que d'autres cabinets pourraient lui suggérer. Vous devez chercher à gagner l'amitié et la confiance des personnes puissantes dans cette cour et de celles qui peuvent le devenir.

Le crédit du moment sera utile pour donner une tournure favorable à toutes les affaires de la Pologne , et pour changer le ton de la cour de Pétersbourg avec cette répubhque. Votre crédit futur doit porter sur les moyens d'empêcher la Russie de prendre part à une guerre contre moi , contre mes alliés , et principalement

256 CHAP. Iir. INSTRUCTIONS.

contre mes vues dans le cas d'une élection en Pologne. Tout ce qui pourra contribuer à remplir cet objet sera toujours avantageux. C'est à vous à indiquer les moyens d'y parvenir, aQn qu'on puisse vous autoriser à les employer

La révolution a sans doute ranimé le comte de Brûhl (premier ministre en Pologne), qui, toujours fondé principalement sur la Russie , va se donner de nouveaux mouvements pour former des intrigues à cette cour. Le sieur Pruss, son confident, sait tous les détours de ce labyrinthe. Il trouvera bien des facilités si l'ancien chancelier Bestuchefî rentre dans les affaires. Vous ne pouvez veiller de trop près à leurs démarches , ainsi qu'à celles du comte Poniatowski , que l'on dit avoir reçu un exprès de cette princesse pour l'engager à retourner à sa cour. Si ce qu'il vous a dit est vrai , qu'il sera toujours bon Polonais préférablement à tout, il ne se trouvera jamais en opposition avec mes vues , puisqu'il ne désire que le bien de sa patrie; mais il est à craindre que dans les autres affaires sa prévention pour l'Angleterre ne lui inspire des sentiments différents.

De plus, malgré les assurances que l'impératrice vous a données qu'il ne la gouvernerait jamais , il sera difficile qu'il n'ait au moins un grand crédit. Ce sera à vous à l'observer et à voir quel parti vous en pouvez tirer. Vous savez que la Pologne est le principal objet de la correspondance secrète, et que par conséquent ce qui concerne ce pays doit l'être de même de votre attention. Il est nécessaire que vous entreteniez une correspondance avec M>L d'Havrincourt, de Paulmy et de Vergennes. Vous ne devez leur laisser rien ignorer de ce qui regarde la Pologne, et vous apprendrez par eux , mieux et plus tôt , ce qu'il conviendra que vous fassiez à Pétcrsbourg , que par les ordres de mon ministre , qui , vu l'éloignement, ne peuvent être que tardifs.

Je laisse à votre prudence et à la connaissance que vous avez de mes intérêts et de mes intentions à régler vos démarches lorsque vous ne croirez pas avoir le temps de demander directement des

ordres Il ne doit pas être question de ma part de former des

liaisons intimes avec la Russie. Il suffira d'entretenir celles qui sont de bienséance el de détourner adroitement les engagements qu'on pourrait prendre contre mes vues Je ne pense pas que le

chancelier "W'oronzow craigne aujourd'hui autant qu'il le craignait sous le règne précédent de brûler toute ma correspondance secrète avec la feue impératrice; ainsi vous devez insister auprès de lui, en mon nom , pour qu'il vous remette toutes les pièces ou qu'il les brûle en votre présence , et pour qu'il n'en reste aucune trace, etc.

Mémoire pour servir d'instructions à M. de Moustier, Envoyé du roi de France à la cour de Berlin. (1790.)

Le système politique que la cour de Berlin a développé depuis la mort de Frédéric II a causé dans toute l'Europe une agitation dont il est impossible de prévoir l'issue. Frédéric-Guillaume, égaré dès le commencement de son règne par la fausse politique de son ministre influent , s'est laissé séduire par les cajoleries de la cour de Londres, et, s'exagérant sa puissance, ce prince s'est persuadé qu'il allait être en mesure de diriger à son gré tous les cabinets. Cette erreur l'a conduit à se brouiller avec la France à l'occasion des affaires de la Hollande ; mais il n'a pas tardé à entrevoir qu'il courait le risque d'être isolé, et que son impuissance et son erreur seraient bientôt à découvert : c'est là le premier motif de l'alliance que S. M. Prussienne a conclue avec la cour de Londres ; un second motif a contribué à cet événement, c'est le désir de maintenir les usurpations du Stadhouder des Provinces-Dnies, et la crainte que la France ne les détruisît. Frédéric-Guillaume, enivré de ses succès contre la province de Hollande, qui était trahie et sans défense , croyait avoir acquis une influence irrésistible dans les Provinces-Unies, et il se flattait que ce ne serait que sous son égide que la Grande-Bretagne aurait du crédit sur les États-Généraux ; son opinion favorite était qu'il tiendrait la balance entre la France et l'Angleterre, non-seulement en Hollande mais aussi dans toute l'Europe, et que par là il deviendrait l'arbitre du continent.

C'est par suite d'une idée aussi fausse que le cabinet de Berlin a entrepris de donner la loi dans le Nord ; qu'il a pris n. 17

UQ ton impérieux avec les cours de Vienne et de Saint-Pétersbourg; qu'il a soulevé les Polonais conlre ces deux cours; qu'il a fomenté le soulèvement de Liège et excité celui des Pays-Bas ; qu'il a pratiqué les intrigues les plus révoltantes à Constanlinople pour éloigner les Turcs de toute idée pacifique et pour détruire la confiance qu'ils montraient dans la justice et dans l'amitié de S. M. Toutes ces menées ont eu pour résultat public deux traités d'alliance, l'un avec la Porte, l'autre avec la nation polonaise: on a promis aux Turcs l'assistance la plus efficace pour le recouvrement de la Crimée , et l'on a stipulé avec les Polonais la garantie de toutes leurs possessions , tandis que l'objet secret des deux alliances était l'acquisition de Dautzig , de Thorn et d'une portion quelconque de la grande Pologne.

Le sieur de Moustier sait , par les correspondances qui lui ont été communiquées, qu'à la suite des deux traités dont il s'agit la Prusse a proposé aux parties belligérantes sa médiation jointe à celle de l'Angleterre et des Provinces-Unies ; que, pour appuyer efficacement cette proposition, accompagnée et suivie de plusieurs plans de pacification , elle a rassemblé une armée nombreuse en Silésie, et qu'après beaucoup de variations tout cet appareil hostile s'est terminé par la convention préparatoire signée h Reichenbach et par un armistice de neuf mois entre la Porte et la cour de Vienne ; qu'il s'agit d'un congrès dont le lieu n'est pas encore désigné ; que l'impératrice de Russie, invitée à y prendre part, a déclaré qu'elle entendait faire sa paix directement et sans aucune intervention étrangère , et que le roi de Prusse , après avoir menacé Catherine II , semble reculer malgré la réponse équivoque qu'il doit avoir reçue de Léopold.

La tournure qu'ont prise les affaires du Nord n'a point répondu à l'attente du roi de Prusse: Gustave III, convaincu, quoique tardivement , qu'il n'était qu'un instrument de la politique des cabinets de Londres et de Berlin , s'est hâté de mettre à l'écart toute intervention et de proposer directement la paix à Catherine II. Celte princesse, vivement blessée des procédés qu'elle éprouvait de la part de l'Angleterre et de la Prusse, s'est prêtée avec empressement à la demande de S. M. Suédoise. Cet événement inattendu el invraisendilable a causé à Berlin la son-

saiion la plus vive et la plus désagréable , parce qu'il a fait cesser une diversion qui entrait essentiellement dans les calculs du ministère prussien.

Quant aux Polonais, il paraît que leur illusion est entièrement dissipée, et il y a lieu de présumer que, convaincus de la politique insidieuse du cabinet de Berlin à leur égard, ils désirent secrètement de réparer les torts que les deux cours impériales ont h leur reprocher. Le développement de ce sentiment semble dépendre , d'un côté , de la conduite que la cour de Berlin tiendra avec la Russie; de l'autre, de la suite que cette cour voudra donner à ses vues sur la ville de Danzig.

11 est deux autres objets qui doivent causer de l'embarras au ministère prussien : ce sont les troubles de Liège et ceux des Pays-Bas. La cour de Berlin a protégé les premiers et provoqué les derniers : si elle veut soutenir ceux-là , elle se compromet avec le corps germanique , et en soutenant les seconds elle se compromet avec l'empereur ; en les abandonnant elle perd toute considération, et elle ne pourra plus inspirer la moindre confiance soit dans ses principes , soit dans son langage.

Du tableau abrégé qui vient d'être fait il résulte que la Prusse, pour avoir adopté un système vicieux dans son principe , s'est séparée de la France contre son intérêt fondamental ; qu'elle s'est alliée, sans utilité pour elle , avec les Provinces-Unies; qu'elle s'est mise dans la dépendance de la Grande-Bretagne en croyant la gouverner; qu'elle s'est brouillée avec la Russie, dont elle aurait dû rechercher l'alliance; qu'elle a trompé les Liégeois, les Belges et les Polonais; qu'elle a éloigné d'elle la Suède et le Danemark, et que, probablement, le fruit de ses intrigues à Constanlinoplc sera une brouillerie ouverte avec la Porte Ottomane.

Pour achever ce tableau, il est nécessaire de faire connaître au sieur de Moustier les procédés de la cour de Berlin à l'égard de la France et la position actuelle des choses entre S. iM. et S. M. Prussienne. On ne remontera pas au delà de l'année 1788, parce que tous les détails nécessaires pour l'instruction du ministre du roi, jusqu'à cette époque , sont consignés dans les différentes instructions fournies tant à son prédécesseur qu'au baron de

Groschlag : ces instructions sont jointes à la correspondance du sieur d'Esterno , que le sieur de Moustier trouvera à Berlin.

Le roi de Prusse, malgré son alliance avec la Grande-Bretagne elles Provinces-Unies, craignait les effets de celle qu'il supposait que le roi allait conclure avec l'impératrice de Russie ; il s'agita en tous sens pour découvrir la réalité de cette alliance ; c'est principalement à Madrid qu'il a cherché à acquérir des lumières et à faire échouer les vues présumées de S. M. C'est d'après la supposition dont il s'agit, c'est-à-dire en haine de la France, que Frédéric-Guillaume a intrigué à la Porte , en Pologne et en Suède : ces trois puissances, ainsi qu'il a été observé plus haut , ont eu la faiblesse de céder à ces insinuations. Le roi de Suède a fait, sans motif et même sans prétexte, une levée de boucliers contre la Russie, et il a décliné les bons offices comme les conseils de S. M. ; les Turcs et les Polonais se sont liés par des traités.

Non content d'avoir séparé la Suède de son plus ancien allié , Frédéric-Guillaume s'est attaché à mortifier le roi en cherchant à lui faire retirer la médiation entre les trois puissances belligérantes, médiation qu'il exerçait de fait à Constaniinople. Le Divan a consacré cette exclusion dans son traité d'alliance , et l'empereur défunt y a adhéré par une déclaration remise à la cour de Berlin. Depuis cette époque, les affaires, tant du Nord que du Levant, ont été traitées sans la participation de S. M.

La cour de Berlin n'a pas borné aux faits qui viennent d'être indiqués sa malveillance à notre égard : elle a supposé à la France des adhérents en Allemagne ; elle s'est occupée à les séduire , et elle y a réussi. Elle a dû ses succès , d'abord à notre versatilité dans les affaires de Hollande , et surtout à nos agitations intérieures; et ce sont ces agitations, par les entraves qu'elles ont mises à notre conduite extérieure, qui ont porté le cabinet prussien à ne plus garder de mesure à l'égard de la France.

Le sieur de Moustier concevra facilement , d'après tous ces faits, qu'il n'existe dans le moment actuel aucuns rapports bienveillants entre le roi et la cour de Berlin ; il concevra également, d'après les engagements que celte cour a pris de toutes parts, que ce défaut de concert s'est de jour en jour agrandi , et qu'il sera aussi long que difficile d'y remédier.

l.NSTRUCTIO.NS. 2f.l

Cependant le roi en a le désir, parce qu'il n'a en vue que i'iulérèt i)olitique de son royaume et ne compte pour rien son ressentiment personnel , quelque bien fondé qu'il soit. C'est là la tâche que le sieur de Moustieraura à remplir; et S. M. se persuade d'autant plus qu'il y réussira qu'elle connaît son zèle , sa dextérité et sa prudence. Cependant elle ne se dissimule pas les obstacles nombreux qu'il aura à surmonter; elle sent qu'il aura bien des préjugés à vaincre, et que ses succès ne pourront être que le fruit du temps, des circonstances et d'une patience h toute épreuve. Au reste , le sieur de Moustier sentira de lui-même que le but que le roi lui prescrit doit être atteint de manière que le ministère prussien ne croie pas que S. M. attache une importance majeure au rapprochement qu'il s'agit d'opérer ; il conviendra sans doute qu'il entrevoie notre désir, mais il conviendra surtout qu'il le partage, et qu'il sente que ses rapports avec nous sont d'un avantage plus réel pour la monarchie prussienne que pour la France.

Le succès du sieur de Moustier sera d'autant plus agréable au roi qu'il devra influer sur une affaire qui tient inGniment à cœur à S. M. : il s'agit des réclamations que font les princes de l'empire qui ont des possessions en Alsace.

L'Assemblée nationale a rendu plusieurs décrets concernant les droits féodaux : une partie a été abolie sans indemnité, une autre partie a été déclarée rachetable Les princes possessionnés en Alsace ont réclamé contre ces dispositions; ils se sont étayés de plusieurs traités , particulièrement de ceux de "Westphalie ; ils ont intéressé à leur cause le corps germanique; le collège électoral a adressé en leur faveur une lettre assez pressante au nouvel empereur; plusieurs mémoires ont été soumis à la diète générale de l'empire , et il y a tout lieu de penser que le roi de Prusse a excité secrètement toutes ces démarches et que son intention est de les appuyer avec énergie.

Quelque fondée que l'on puisse supposer la cause des princes, il importe au roi de faire cesser la fermentation qu'elle a occasionnée et d'amener les choses aux termes de conciliation décrétés par l'Assemblée nationale et sanctionnés par S. M. Le principe d'uniformité est la base de toutes les décisions de l'Assemblée;

2«2 CUAP. m. liNSTRLCTlO.NS.

file l'a particulièrement appliqué à l'ancien système féodal , et il faut convenir qu'une exception à l'égaid de l'Alsace formerait une bigarrure qui aurait des inconvénients tant pour l'administration que pour l'intérêt particulier des possesseurs. Cependant cet intérêt a été pris en considération, et il a dicté à l'Assemblée lo décret dont la copie est ci-jointe. Ce décret établit 1" qu'il est dû une indemnité aux princes pour les droits abolis sans indemnité dans le reste du royaume; 2° que l'Assemblée nationale, si cela devient nécessaire, est disposée à acquérir la totalité des droits et même des possessions que les princes ont en Alsace. C'est d'après ces deux bases que le roi va entamer des négociations avec eux.

Il ne faut point se le dissimuler, les parties intéressées adopteront avec une grande répugnance les deux bases qui viennent d'être indiquées , et elles chercheront conseil et appui à Berlin. D'après cela , il nous importerait infiniment d'être en mesure d'influer sur le langage et sur la conduite du roi de Prusse; mais il y a entre ce prince et nous une si grande distance que l'on ne saurait entrevoir les moyens de l'aborder. Ce sera au ministre du roi à juger, lorsqu'il aura reconnu les dispositions de la cour de Berlin , si les obstacles que nous voyons peuvent être franchis ou non : dans ce dernier cas , il faudra bien se résoudre à abandonner les événements à leur cours naturel; mais dans le premier cas, le sieur de Moustier s'attachera à faire adopter nos principes au ministère prussien , ou au moins à l'engager à ne point soutenir les princes dans la résolution où ils pourraient être de les rejeter.

Mais le sieur de iMoustier sentira de lui-même avec quelle circonspection il conviendra de remplir la tâche qui lui est confiée; il sentira qu'il aura à ménager la dignité du roi et de la nation , et qu'il devra éviter soigneusement tout ce qui pourrait autoriser le ministère de Berlin à croire que nous craignons la puissance de la Prusse , et que nous recourrons à son appui comme à un port de salut : ce sera à la dextérité et à la sagesse du ministre du roi à éviter ces différents écueils. Au reste , s'il parvient à entrer en discussion avec les ministres prussiens sur l'objet dont il est question , il aura l'attention la plus scrupuleuse de ne pas

s'écarter du texte et de l'esprit du décret de l'Assemblée nationale; et dans le cas où on lui suggérerait quelque idée de conciliation il se contentera de la prendre ad référendum.

Pour ne rien laisser ignorer au ministre du roi de ce qui peut contribuer à son instruction sur l'objet dont il est question , on croit nécessaire de joindre à ce mémoire copie des instructions fournies au sieur de Ternant, ainsi que du rapport fait par cet officier : le roi , par une attention particulière, l'avait envoyé auprès des princes possessionnés en Alsace, pour les engager à adopter le principe d'indemnité qu'il s'agit aujourd'hui de mettre à exécution. Tous ces princes ont pris des prétextes pour éluder la question , ils n'ont ni accepté ni refusé ; et telle est notre position actuelle à leur égard : c'est cette position qu'il s'agit de changer, en conformité du décret de l'Assemblée nationale.

Il est à présumer que les ministres prussiens éviteront d'entretenir le sieur de Moustier sur les affaires générales de l'Europe , parce que , d'un côté , ils affectent de croire que nos embarras intérieurs nous les rendent forcément étrangères; de l'autre, parce que leur amour-propre leur persuade que le sentiment de la France ne doit rien être pour eux , parce qu'il est , dans leur opinion , sans efficacité : à ce double motif se joindra peut-être un peu de honte de leur conduite passée, et la crainte d'avoir l'air de revenir sur leurs pas. Quoi qu'il en soit, le ministre du roi , sans les provoquer directement , cherchera , sans affectation, à les mettre sur la voie, et il s'expliquera avec eux selon la mesure qu'ils jugeront à propos de prendre. S'il trouve l'occasion d'exprimer une opinion sans inconvénient et sans s'exposer à se voir repoussé, il établira, comme principe fondamental de notre politique, que nous désirons le rétablissement et le maintien de la paix générale comme de la paix particulière de toutes les nations de l'Europe ; que, par une conséquence de ce principe, nous avons vu avec satisfaction et la pacification du Nord et les bases de celle du Levant établies à Reichenbach , et que nous souhaitons que la cour de Pétersbourg imite l'exemple de Léopold II. Si, contre toute attente, on fait mention des affaires de Hollande, le sieur de Moustier observera que le roi pense qu'elles doivent être ensevelies dans l'oubli, et que la seule chose qui

importe à S. M. est que l'on soit bien convaincu à Berlin que jamais elle n'a eu d'intentions nuisibles au Stadhouder; et que jamais sa politique ne lui fera adopter les idées de rancune et de vengeance qu'elle sait qu'on lui suppose , et que S. M. regarde comme indignes d'elle.

La vigilance journalière du sieur de Moustier se portera essentiellement sur les points suivants : 1° sur le système de la cour de Berlin à l'égard des affaires de Liège et de celles des Pays-Bas; 2° sur les variations que pourra éprouver l'intimité qui règne actuellement entre cette cour et celle de Londres; 3° sur les dispositions actuelles du cabinet prussien à l'égard de la Pologne ; t\° sur l'intention plus ou moins prononcée du roi de Prusse d'imposer sa politique à l'impératrice de Russie, si celte princesse ne fait pas sa paix avec les Turcs dans le cours de cet hiver ; 5° sur les dispositions secrètes de Frédéric-Guillaume à l'égard de la cour de Vienne; 6° sur l'état actuel des finances prussiennes et sur leur administration; enfin, 7° (et c'est le point le plus important) sur les sentiments secrets de la cour de Berlin à l'égard de la France et sur les moyens d'influer sur ces dispositions.

Le sieur de Moustier n'entretiendra aucune correspondance politique avec les ambassadeurs et ministres du roi dans les autres cours : ces correspondances ont généralement beaucoup d'inconvénients, nommément celui de compromettre le secret des affaires; c'est par cette raison qu'on ne lui remet pas un chiffre général. Quant à celui de la correspondance ordinaire, il le trouvera à Berlin, ainsi que l'instruction sur la manière de s'en servir.

Le sieur de Moustier fera sa cour au prince Henri de Prusse , mais il mettra de la réserve dans son langage vis-à-vis de ce prince, selon qu'il le jugera bien ou mal avec le roi son neveu. Le prince Henri est très-affectionné à la France, et il mérite certainetuent de la confiance de notre part; mais il ne nous convient de donner de l'ombrage ni au roi ni à son ministère, parce qu'il en résulterait nécessairement de la réserve et de la gène, peut-être même de la mauvaise volonté envers le sieur de Moustier, ce qui entraverait le succès de sa mission. Sa sagesse et la connaissance qu'il a des hommes et des affaires dirigeront sa conduite.

Le roi de Prusse est pressé entre deux partis très-opposés , et dont l'influence est très-alternante : l'un est le parli ministériel , et l'aulre celui des favoris, à la tète desquels esi le sieur Bischoffswerder , gentilhomme saxon. On prétend que ce dernier parli fonde son ascendant sur les prétendus mystères de la secte dite des itlumints. Le sieur de Mousiier cherchera à démêler la situation actuelle des deux partis, et surtout le plus ou moins de goût que S. M. Prussienne peut encore avoir pour la mysticité. On a cru un instant le comte de Hertzberg en défaveur à cause des embarras qui ont résulté de sa politique tracassière ; mais il semble que l'orage s'est calmé : il serait important de savoir s'il est entièrement dissipé , et si M. de Hertzberg se maintiendra au timon des affaires. Il serait sans doute à désirer que ce ministre payât par sa disgrâce tout le tourment qu'il a causé à l'Europe depuis qu'il dirige le cabinet prussien.

Le sieur de Mousiier fera, à la fm de chaque année, le résumé de sa correspondance et de ses observations, et l'adressera au ministre des affaires étrangères , avec lequel seul il correspondra sur tous les objets relatifs à sa rtission. Lorsqu'elle sera terminée, il lui remettra un mémoire général. Quant à sa correspondance, il la laissera à son successeur.

Berlin est la ville d'Europe où il se présente le plus de Français : les uns s'y rendent par curiosité , les autres pour leur instruction. Le sieur de Mousiier ne présentera à la cour que ceux qui seront munis de lettres de recommandation de la part du ministre secrétaire d'État des affaires étrangères, et ayant les qualités requises selon les règles suivies à la cour de Berlin pour jouir de cet avantage. Quant aux autres Français qui lui prouveront qu'ils sont des citoyens honnêtes, il leur accordera la protection la plus efficace dans tous les cas où ils en auront besoin ; aux gens sans aveu et qui ne pourront justifier de leur qualité de citoyens français il ne devra ni protection ni appui.

%ê6 CHAP. IV. CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE.

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