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IV. Les trois cours ont-elles le droit exclusif de régler à elles seules, sans l'intervention d'aucune puissance, le sort futur de la ville et du territoire de Cracovie ?
Pour avoir réponse à ces questions, les trois cabinets prirent la résolution de se réunir en conférence à Vienne; ils se sont trouvés, dès leur première séance, naturellement reportés à l'époque de l'année 1815, qui avait donné naissance à l'État de Cracovie et qui l'avait placé sous leur protection particulière et spéciale. Ils ont eu alors à examiner :
1° Les principes qui avaient servi de base à cette création;
2° L'usage qu'avait fait Cracovie de sa liberté pendant le cours de son existence politique, depuis l'année 1815 jusqu'au mois de février 1819;
3° Les circonstances qui ont amené sa désorganisation et accompagné sa destruction.
L'exposé qui va suivre, sous forme de récit historique , développera les faits et les motifs qui ont dicté à la conférence les résolutions qu'elle a prises.
Lors de la dissolution de l'ancien royaume de Pologne, la ville de Cracovie et le territoire qui lui fut donné avaient été, en vertu de la convention conclue à Saint-Pétersbourg le 2U octobre 1795, remis à l'Autriche. Les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique en prirent possession le 5 janvier 1796.
Cet événement s'est accompli par l'accord établi entre les trois cours, sans l'intervention d'aucune autre puissance étrangère.
Pendant quatorze ans, Cracovie et son territoire sont restés paisiblement sous la domination de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique.
Le traité de Vienne du 1/i octobre 1809 détacha Cracovie de l'Autriche , pour la donner au duché de Varsovie , appartenant alors au roi de Saxe.
Les guerres napoléoniennes en Pologne avaient amené la formation du duché de Varsovie : ce duché ne fut autre chose qu'un quatrième partage en faveur d'un quatrième occupant.
L'issue de la campagne de 1812 mit l'empereur Alexandre en possession des diverses parties du territoire qui avaient servi par leur réunion à former le duché de Varsovie.
Tous les cabinets savent comment celte occupation militaire amena la formation d'un royaume de Pologne, et comment et sous quelles conditions la ville de Cracovie fut appeh'e à l'existence d'un État libre et indépendant.
Après que les trois cours eurent arrêté celte détermination , consignée dans les traités du 21 avril (3 mai) 1815, les autres puissances signataires du traité de Vienne acceptèrent celte combinaison comme le résultat des négociations directes entre les trois cours, sans intervenir dans cet arrangement territorial qui leur était étranger.
Quoique les derniers événements de l'année 18^6 soient suflQsants pour montrer l'esprit qui domine la population de Cracovie, cet esprit sera prouvé d'ailleurs, d'une manière irrécusable, par l'examen de ce qui s'est passé dans cette ville depuis 1830. Il y avait, avant l'époque de l'insurrection du royaume de Pologne en 1830, des symptômes de fermentation dans l'État de Cracovie; l'autorité s'y montrait faible et de conduite équivoque en face de l'agitation des esprits qu'elle aurait eu le devoir d'apaiser.
Les puissances protectrices, inquiètes de cette situation, avaient pris la résolution de renforcer les troupes d'observation qu'elles avaient sur les frontières de cet Éiat, pour être en mesure d'étouffer une explosion, si elle devait avoir lieu, et de rétablir l'ordre.
Sur ces entrefaites, vint à éclater l'insurrection de Varsovie en 1830. La disposition des esprits en fit accueillir la nouvelle avec l'enthousiasme le plus prononcé : chaque fait d'armes favorable à l'armée révolutionnaire y fut célébré par des cérémonies religieuses dans les églises et par l'illuminalion de la ville. Mais la population de Cracovie ne se borna pas à ces démonstrations. La guerre contre la Russie y fut proclamée guerre sainte par tous ceux qui avaient droit et mission de parler au peuple. Une légion d'étudiants y fut armée et équipée pour faire cette guerre.
On prit un soin particulier pour fournir à l'armée révolutionnaire tout ce dont elle avait besoin : des fabriques d'armes et de poudre furent établies, et ce que la fabrication ne pouvait pas donner fut acheté en pays étranger. Les négociants de Cracovie se chargèrent de fournir les principaux objets d'équipement pour hommes et chevaux.
Le comte Stanislas Wodzicki , alors président du sénat, ayant essayé de mettre des bornes à cette infraction manifeste des traités , une émeute populaire fut organisée contre lui : menacé de mort, il fut forcé de résigner sa place, et les mutins le chassèrent hors du territoire.
Pendant tout le temps que dura celte guerre la ligne de douanes entre l'État de Cracovie et le royaume de Pologne fut considérée comme non existante. Les commerçants de Cracovie usèrent de la circonstance pour faire des profits illicites.
Après la destruction de l'armée révolutionnaire et la soumission forcée du royaume , l'État de Cracovie fut occupé par une division de l'armée russe , pour y poursuivre et désarmer les débris de l'armée polonaise qui s'y étaient réfugiés. Cette guerre terminée , les trois puissances protectrices s'occupèrent des moyens d'y rétablir l'ordre ; faisant la part des circonstances difficiles du moment, et continuant à agir dans l'esprit d'une généreuse protection, qui les avait toujours animées en faveur de cet État, leur création, ce fut en leur nom qu'une amnistie générale, sans aucune restriction, fut proclamée à Cracovie, de sorte que les habitants de cette ville ne conservèrent de cette époque d'autre souvenir que celui des avantages pécuniaires qu'ils en avaient retirés. Cette circonstance est une des raisons principales qui ont rendu, depuis lors, la population cracovienne si accessible à toutes les tentatives de révolution. Le retour des troubles dans les provinces limitrophes leur promettait l'espoir d'y retrouver tous les bénéfices doRt ils gardaient le souvenir. Le bienfait de l'amnistie, loin de calmer les esprits , ne fit que faire naître un sentiment d'ingratitude, qui devint d'autant plus actif qu'il était une spéculation.
En opposition explicite aux traités, ceux des Polonais sujets des trois puissances, compromis dans la révolution du royaume de Pologne, qui voulurent chercher un asile sur le territoire de Cracovie y furent reçus, toutes leUrs machinations protégées et soutenues. Les émissaires les plus marquants qui se firent voir depuis dans toutes les provinces de l'ancienne Pologne , tels que Zalewsky, Koharski, etc., sont tous partis de Cracovie, où ils s'étaient pendant plusieurs mois préparés à leur voyage de propa-
MEMOIRKS. 27 7
gande. Ce sont deux frères négociants qui s'étaient chargés du soin d'organiser leur marc'ne, ainsi que de celui de l'envoi clandestin , dans les États voisins , des nombreux pamphlets incendiaires que les foyers principaux de cette propagande leur faisaient parvenir.
C'est pendant cette époque que s'organisèrent dans l'État de Cracovie et se répandirent dans les provinces voisines les sociétés démagogiques connues sous le nom de Confédération générale de ta nation -polonaise , de Réunion du peuple polonais et de Société anonyme.
Les effets d'un pareil état de choses ne tardèrent pas à se manifester dans toute l'étendue des anciens territoires polonais : en le comparant avec la situation précédente, il n'était pas difficile de comprendre comment des idées d'insurrection générale commençaient à se manifester au grand jour.
Le sénat de Cracovie fut le premier à reconnaître l'impossibilité dans laquelle il était de faire cesser un pareil état de choses, incompatible avec les traités qui formaient la base de l'existence de l'État libre de Cracovie, et devant finir par compromettre ses rapports avec les-trois cours protectrices.
Ce fut donc après six ans de longanimité que les trois puissances protectrices, prenant en considération la déclaration que le sénat de Cracovie fit de son impuissance, résolurent, comme mesure strictement défensive et pour leur propre sûreté, d'occuper militairement l'Étal de Cracovie, afin d'en éloigner tous les réfugiés qui l'agitaient et d'y rétablir l'ordre.
Au mois de février 1836 eut lieu l'occupation de ce territoire par les troupes combinées des trois puissances. On y trouva près de 2,000 réfugiés politiques qui s'y étaient établis sous de faux noms et se donnant des occupations fictives.
La population de Cracovie apporta toutes les difficultés possibles à l'éloignement de ces individus étrangers à son territoire. Les autorités chargées de vérifier l'identité des personnes eurent à combattre toutes les intrigues d'une coupable complicité; on ne cessait de produire de faux certificats.
Presque tous les registres des paroisses du territoire furent falsifiés, et dans la seule paroisse de Sainte-Marie de la ville de Cra-
covie plus de deux cent trente actes de naissance furent juridiquement constatés avoir été faussés.
Après l'expulsion des réfugiés polonais et d'autres transfuges de loiis pays, on crut trouver dans la révision de la constitution de Cracovie, qui avait eu lieu en 183,'), les moyens d'établir l'ordre public sur une base plus solide.
Afin de rendre cette occupation aussi peu dispendieuse que possible pour l'État de Cracovie , le nombre des troupes d'occupation fut diminué ; et il ne resta à Cracovie qu'un faible bataillon de troupes autrichiennes et un détachement de cavalerie.
Cependant , malgré la confiance qu'on avait cru devoir accorder à la durée du rétablissement de l'ordre et au sentiment que la population de Cracovie devait enfin avoir des conditions nécessaires à son propre bien-être , la police ne tarda pas à acquérir des preuves nombreuses de nouvelles machinations révolutionnaires. Les autorités et les tribunaux, intimidés par des menaces secrètes, ne remplissaient plus ou ne remplissaient que faiblement les devoirs de leur charge. L'on reconnut enfin, en 1838, la nécessité de renforcer encore une fois le corps d'occupation autrichien par un second détachement de troupes de cette puissance. Ce ne fut qu'après une nouvelle épuration et une nouvelle organisation de la police et de la milice cracovienne, et après révision et modification des règlements de police correctionnelle et des lois criminelles , que l'on crut possible de rendre, au commencement de l'année 18^1, la ville de Cracovie à elle-même, et d'en retirer les troupes d'occupation. Cependant, ni les soins qu'on avait pris d'éloigner tous les réfugiés polonais étrangers au territoire, ni les modifications organiques qui avaient eu pour objet de donner plus de force aux autorités constituées de la république, rien ne put suffire au maintien de l'ordre; le germe du mal n'était pas seulement étranger , il existait dans la population de Cracovie elle-même. Aussi, dès que l'occupation militaire vint à cesser, toutes les machinations révolutionnaires furent reprise» avec une nouvelle ardeur et par les mêmes moyens.
Des faits nombreux , constatés comme positifs par la publicité la plus entière , et qui ne peuvent être niés que par des hommes qui, sans scrupule, sont toujours prêts à nier la Vérité, fournis-
sent ainsi la preuve la plus évidente que la ville libre de Cracovie, avec tout son territoire, a été, depuis l'année 1830 jusqu'à l'année 18Z»6 , en état de conspiration permanente contre les cours qui l'avaient appelée à la vie. Comme dernière preuve à l'appui, nous citerons encore ce fait que , dans l'espace des dix dernières années, huit assassinats politiques ont été commis dans les rues de Cracovie. Cinq de ces crimes ont été suivis d'une mort instantanée, et les trois individus laissés comme morts sur la place ne furent rappelés à la vie que par des secours fortuits qui leur furent apportés. Les noms de ces individus sont : pour les morts , Pawlowsky, Cellak, Komar, le commissaire de poiice Weinberger et le gendarme Matevko; pour les autres, le commissaire de disdistrict Luszczynsky, l'employé de chancellerie Homalka et l'employé du chemin de fer Lukiesch.
L'occupation militaire avait duré jusqu'à l'année 18i'4l. Le temps avait été mis à profit par les puissances protectrices pour aider, par des lois plus sévères , le gouvernement de Cracovie à rétablir l'ordre chez lui.
Le travail qui fut fait alors fotirnit la preuve la plus évidente combien les trois cabinets avaient à cœur d'empêcher le renouvellement de circonstances qui auraient nécessité une nouvelle intervention de leur part.
Toutes les mesures prises pour rétablir un ordre de choses qui pût offrir en lui-même une garantie de durée se montrèrent encore une fois insuffisantes contre les efforts de la propagande révolutionnaire polonaise, qui tendait à conserver dans la ville de Cracovie le foyer principal de son activité ; la force politique d'un aussi petit État était trop faible pour résister à la fois aux menées de la propagande et à la complicité d'une grande partie de ses habitants. Une conspiration qui embrassait dans ses combinaisons la totalité des territoires polonais finit par éclater au mois de février 18/i6 sur les points où elle croyait trouver le plus de facilité. Cracovie, indépendante, plus libre dans ses mouvements, devint le centre de l'action. Tous les genres d'agression organisés d'avance reçurent un surcroît d'activité par des écrits incendiaires , par des proclamations , par l'introduction d'armes , de munitions et d'effets de guerre de toute espèce, par des légions
d'émissaires, par l'élablissement d'un gouvernement qui s'intilula révolutionnaire , qui se chargea de diriger tous les mouvements des provinces appelées à la révolte et de gouverner celles qui réussiraient à s'affranchir.
Ces événements sont connus de toute l'Europe. Si tous les cabinets ont condamné les actes de violence commis par les auteurs de cette révolte autant qu'ils ont déploré les sanglants désastres qui en ont été le résultat, les trois puissances avaient des devoirs plus difficiles à remplir : car elles avaient à la fois à chercher les moyens de reconstituer un ordre quelconque à Cracovie, et à garantir leurs territoires contre le retour d'événements pareils à ceux qui venaient d'y porter tous les genres de dévastation et de désordres dont Cracovie s'était constitué le centre et le foyer. Dans une situation si grave, les trois cours n'ont pas été libres de consulter le désir qu'elles auraient éprouvé de se montrer une fois de plus indulgentes; elles ont dû se demander si la mesure de l'indulgence n'était pas épuisée , si elles pouvaient rendre à la république de Cracovie les mêmes armes dont cette république venait de se servir d'une manière si déloyale et si persévérante, pour porter la désolation dans les provinces voisines. De quel droit, en effet, et à quel titre la ville libre oserait-elle revendiquer les franchises dont elle venait de faire un si funeste usage?
Sans recourir aux nombreuses preuves que les commissaires de l'enquête ont entre les mains, et qui seront connues quand le cours régulier de la justice en aura permis la publication , l'identité de caractère et la simultanéité des causes qui ont produit les événements du grand-duché de Posen, de Cracovie et de Gallicie, qui sont de notoriété publique, prouvent, sans qu'il soit possible à personne de le nier, l'existence d'un plan combiné fortement, organisé à l'avance, à l'aide d'une nombreuse complicité; la prise d'armes, les hostilités commises, les proclamations qui les ont excitées, toutes ces circonstances réunies ont constitué un véritable état de guerre, auquel il n'a manqué que le succès pour être admiré par ceux qui ont protégé cette cause. Les trois puissances réunies, et plus particulièrement l'Autriche, qui a été la plus vivement attaquée , seraient donc autorisées à faire usage de tous les droits que donne la guerre ; elles seraient, de ce chef seul, en
pleine liberté d'aciion contre un ennemi qui a su montrer, il est
vrai, jusqu'où pouvaient aller la courageuse démence de sa volonté et la témérité de ses entreprises.
Mais il ne s'agit pas de faire subir à la ville de Cracovie la loi du plus fort ; cette loi ne peut trouver son application quand il y a pareille disproportion de puissance : il ne s'agit, pour les trois cours, dans cette question, que de rétablir l'ordre et de couserver la paix de leurs propres territoires, en assurant ces mêmes avantages au territoire de Cracovie. Pourraient-elles continuer à couvrir de leur protection cette ville libre, qui a cessé d'être indépendante et neutre , comme le traité de Vienne avait voulu la faire, depuis qu'elle est tombée sous la domination des conspirateurs qui se trouvent loin d'elle ou dans son propre sein, el qui la tiennent asservie ?
En effet, que s'est-il passé? Va des résultats de la révolte de Varsovie fut de faire sortir de royaume de Pologne un nombre considérable de ceux qui en avaient été les fauteurs les plus ardents ou qui l'avaient servie les armes à la main.
L'émigration polonaise trouva", dans les secours matériels que la charité publique vint lui donner, le loisir de se donner une organisation régulière et compacte ; elle se constitua en gouvernement de toute l'ancienne Pologne, prenant pour but de son activité d'employer tous les moyens pour soustraire les débris séparés de son ancienne patrie à l'autorité des gouvernements qui les régissent; elle proclama ouvertement que l'objet de ses efforts était de restaurer l'existence de l'ancienne Pologne ; elle déclara vouloir anéantir les stipulations du traité de Vienne, qui avait confirmé une fois de plus, et d'une manière plus solennelle qu'aucun des traités antérieurs ne l'avait fait , tous les arrangements territoriaux résultant du partage de ce corps politique dissous depuis longtemps.
Les efforts que tentèrent les comités polonais pour amener la révolte des provinces soumises à la domination des trois puissances sont de notoriété publique; ils n'ont pas cessé : ces comités adressent des pétitions à des corps constitués ; ils impriment des proclamations; ils répandent des instructions secrètes; ils s'emparent de la direction des esprits ; ils lèvent des contri-
butions dans-tous les territoires de l'ancienne Pologne; ils organisent un système de contrainte morale qui en assure le recouvrement; ils font des quêtes qui ont pour destination patente de venir au secours des émigrés dans le besoin, tandis qu'ils emploient les moyens pécuniaires dont ils disposent ainsi pour organiser des dépôts d'armes et de munitions , pour solder des émissaires et subvenir aux frais de leurs voyages. C'est en pleine paix qu'ils organisent la rébellion et préparent la guerre; ils se sont, en toute réalité , constitués en une sorte de gouvernement nomade dont la mission ne saurait être celle de gouverner un État qui n'existe pas, mais bien celle de rappeler à la vie, par l'emploi des moyens les plus coupables, un corps politique qui n'existe plus depuis longtemps. Et tout cela se fait impunément, librement, ouvertement, sans que les gouvernements des pays où l'émigration polonaise a trouvé refuge, et où elle a établi le centre et le point de départ de ces menées subversives, aient trouvé moyen de réprimer une force d'action dirigée contre l'ordre et la paix intérieure des domaines des trois puissances. L'histoire des quinze dernières années, ayant prouvé combien les entreprises de l'émigration polonaise vont chaque jour en grandissant, impose aux trois puissances l'obligation absolue de faire cesser un état de choses incompatible avec la sécurité intérieure qu'elles ont le devoir d'assurer à leurs peuples.
L'État de Cracovie a été , par sa position de plus grande indépendance envers les trois puissances, plus facilement entraîné et soumis au comité directeur révolutionnaire en pays étranger. Prétendre aujourd'hui , après de pareils faits, que Cracovie subsiste, pour rester à perpétuité un foyer permanent d'insurrection au centre des États dont les gouvernements s'étaient imposé la difficile mission de le protéger; exiger que ces États continuent à garantir l'existence d'une république qui ne se sert de cette indépendance que pour conspirer contrôleur repos, ce serait vouloir l'impossible et demander l'absurde.
Dans la pensée de tous les cabinets, le traité de Vienne a été un gage de paix et non une œuvre de trouble. Or les réfugiés polonais ont faussé l'institution de la république de Cracovie, en sens inverse du caractère de paix que les conditions du traité du
21 avril (3 mai) 1815 avaient eu pour objet de lui imprimer. Ils n'ont point permis qu'elle restât indépendante et neutre, comme le traité l'avait constituée. Ils ont voulu qu'elle devînt factieuse et agressive. Dès lors, ils ont délruil, de leurs propres mains, l'ouvrage que les Irois puissances créatrices et protectrices de Cracovie avaient fondé. En présence de ces faits, les cours d'Autriche, de Prusse et de Russie , ayant à délibérer sur le parti qu'elles avaient à prendre pour empêcher le retour d'événements pareils à ceux qui venaient de se passer, ont été unanimement d'avis que l'œuvre politique créée en 1815, détruite aujourd'hui par la révolte elle-même, avait produit un résultat trop fatal au maintien de la paix, qu'elle s'était montrée trop incompatible avec les conditioiis de repos intérieur de leurs propres États et avec le maintien des principes de la paix générale, pour qu'il leur fût possible de la reconstruire sans assumer , aux yeux de leurs peuples et de l'Europe, la responsabilité d'une coupable imprévoyance, (lomme il est impossible aux trois puissances de combattre le mal là où il organise ses moyens d'action , et qu'elles ne peuvent l'atteindre que sur le théâtre de son activité matérielle, elles se sont senties placées dans la nécessité de détruire le foyer principal de cette activité , allumé dans le centre de leurs Étals. La seule détermination qu'il leur fût possible de prendre était donc d'annuler les dispositions du traité triple du 21 avril (3 mai) 1815, et de rétablir l'ordre de possession antérieur à l'année 1809.
Les conditions de l'existence de Cracovie une fois viciées dans leur essence, ses institutions anéanties, l'obligation de sa neutralité violée, son administration désorganisée, il n'est pas dans l'ordre des choses possibles de rétablir ce qui a cessé d'exister. Cette existence reposait sur un principe de neutralité pacifique, et Cracovie n'a voulu que la guerre. Cette guerre , Cracovie l'a faite pendant quinze ans de machinations, tantôt sourdes, tantôt ouvertes, et l'a soutenue jusqu'au moment où la prise d'armes devait devenir générale.
Par une conséquence forcée de cette situation , la ville et son territoire feront retour à celle des puissances à laquelle ils avaient appartenu autrefois. Cette réunion est motivée pour les trois cours par une conviction qui porte, à leurs yeux, le caractère
284 CIFAP. IV. MEMOIRES.
d'une nécessité absolue , et dont elles n'hésitent pas à consigner ici la déclaration.
Réponse du gouvernement français au mémoire qui précède, à l'effet de protester contre V incorporation de la ville et du territoire de Cracovie à l'empire d'Jutriche (*).
Paris, le 3 décembre 1846.
Monsieur le comte ,
M. le Chargé d'affaires d'Aulriche est venu, le 18 du mois dernier, me communiquer des dépêches de M. le prince de iMetternich , en date du 6 , annonçant au gouvernement du roi que l'incorporation à l'empire d'Aulriche de la ville et du territoire de Cracovie a été résolue par les cours de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg, et expliquant les motifs de cette résolution. Je vous en transmets ci-joint copie. Le 20 , M. le ministre de Prusse et M. le Chargé d'affaires de Russie m'ont fait une communication exactement semblable. J'en ai rendu compte au roi dans son conseil. Le gouvernement du roi en a ressenti une profonde et douloureuse surprise. Nous avons reçu en février et mars dernier, comme en 1836 et en 1838 , l'assurance que l'occupation de Cracovie par les troupes des trois puissances était une mesure purement militaire, et non politique, commandée par la nécessité, et qui cesserait avec la nécessité. On dit maintenant qu'une occupation temporaire ne sufTit point , et que la mesure adoptée par les trois cours est indispensable pour garantir définitivement dans leurs États l'ordre et la paix incessamment troublés par les conspirations et les insurrections dont Cracovie est devenu le foyer permanent. Mais, pour que la suppression du petit État de Cracovie mît effectivement un terme à ces désordres, il faudrait que son existence indépendante en fût l'unique ou du moins la principale cause. Cette supposition n'est pas admissible. La fermenta-
(') Bien que cette pièce dût trouver plus naturellement sa place parmi les lettres diplomatiques , nous avons cru préférable de ne pas la séparer du document qui précède.
tion, si souvent renaissante, des anciennes provinces polonaises provient d'une cause plus générale et plus puissante : ce sont les membres épars d'un grand État violemment détruit qui s'agitent et se soulèvent encore. Les traités qui reconnaissent de tels faits ne font point tout à coup disparaître les angoisses et les plaies sociales qui en résultent. Le temps , l'équité , une bienveillance constamment active , un bon gouvernement prolongé peuvent seuls y réussir; car ce sont les seuls moyens que la civilisation de l'Europe rende aujourd'hui possibles et pratiques. Les souverains et les hommes d'État réunis au congrès de Vienne en avaient jugé ainsi. Ils avaient voulu, au moment même où l'Europe réunie consacrait le partage de la Pologne , donner à la nation polonaise et à la conscience de l'Europe, troublée par ce partage, une certaine satisfaction morale. Des troubles graves peuvent interrompre le cours de cette politique à la fois sage et généreuse, mais^ non la faire entièrement abandonner et abolir. Rien ne compromet davantage le pouvoir que de se déclarer hors d'état d'accoraphr, même lentement et avec le temps , ses propres promi.'sses et les espérances qu'il a lui-même données. La destruction du petit État de Cracovie peut enlever à l'esprit de conspiration et d'insurrection polonaise quelques moyens d'action , mais elle peut aussi entretenir et même irriter les sentiments qui font naître et renaître si obstinément ces déplorables entreprises , et eu même temps elle fait perdre aux influences qui pourraient les prévenir une grande partie de leur autorité. Elle affaibUt partout en Europe, dans cette question douloureuse , les principes d'ordre et de conservation , au profit des passions aveugles et des desseins violents.
L'article 9 du traité de Vienne imposait à la république de CracoTie l'obligation d'éloigner de son territoire les perturbateurs, et les trois puissances protectrices avaient, sans nul doute, le droit d'exiger que cette obligation fût remplie. Mais n'y avait-il , pour atteindre ce but, point d'autre moyen que d'abolir l'indépendance de ce petit État et de le supprimer lui-même ? Les limites si étroites de la république, l'immense force des trois puissances dans les États desquelles elle est enclavée , les droits de protection conférés à ces mêmes puissances par l'article 6 du traité , tout |K)rte à croire que des mesures combinées avec soin et surveillées avec vigilance
dans leur exécution auraient pu suffire à combattre efficacement le mal sans recourir à ces moyens extrêmes qui en supprimant quelques périls en créent bien souvent de nouveaux, et quelquefois plus graves.
C'était, en tout cas, le droit incontestable de toutes les puissances qui ont concouru au traité de Vienne d'intervenir dans les délibérations et les décisions dont la république de Cracovie pouvait être l'objet. M. le prince de Metternich dit , dans sa dépêche du 6 novembre , que les trois cours avaient créé à elles seules , le 3 mai 1815 , le petit État de Cracovie , et qu'elles avaient ensuite « présenté au congrès de Vienne , pour enregistrement , la convention passée entre elles. » Le gouvernement du roi ne saurait admettre une assertion si étrangère aux principes et même au langage des grandes transactions qui constituent le droit public européen. Des puissances indépendantes qui traitent sur un pied de parfaite égalité et délibèrent sur des intérêts communs ne sont jamais appelées à enregistrer des déterminations et des actes adoptés sans participation. En ce qui touche Cracovie et la Pologne , les souvenirs et les documents publics attestent que des incertitudes prolongées, de longues discussions entre les représentants de toutes les puissances au congrès de Vienne , ont précédé la conclusion de ce traité du 3 mai , qui a réglé , dit-on aujourd'hui , les intérêts des trois puissances copartageantes de la Pologne sans aucun concours des autres puissances de l'Europe. Le texte même du traité de Vienne démontre que le sort de la Pologne a été réglé par une délibération européenne. C'est de la Pologne que ce traité s'occupe d'abord comme de la plus importante des questions générales sur lesquelles il doit statuer. Les articles 1, 2, S, 4 et 5 déterminent la part de chacune des trois puissances copartageantes dans le territoire du grand-duché de Varsovie. Les articles 6 , 7, 8 et 9 instituent la république de Cracovie. Il n'y a pas la moindre différence entre ces articles et ceux qui donnent à la Prusse une partie des Étals du roi de Saxe. La fondation de la république de Cra^ covie est placée au même rang que les stipulations qui ont formé d'autres États, institué des royaumes, reconnu les villes libres de l'Allemagne, créé la Confédération germanique. Deux articles seulement (10 et 118) du traité général du 9 juin font mention du
traité spécial conclu le 3 mai entre les trois puissances, et ils déclarent que (' les dispositions contenues dans ce traité auront la même force et valeur que si elles étaient textuellement insérées dans l'acte général, » A coup sûr, bien loin de rendre l'existence de la république de Cracovie plus précaire, ces paroles, adoptées et signées par toute l'Europe, ont eu pour objet de lui donner de plus fortes et plus authentiques garanties.
Le gouvernement du roi ne fait donc qu'user d'un droit évident, et en même temps il accomplit un devoir impérieux, en protestant solennellement contre la suppression de la république de Cracovie, acte positivement contraire à la lettre comme au sens du traité de Vienne du 9 juin 1815. Après les longues et redoutables agitations qui ont si profondément ébranlé l'Europe , c'est par le respect des traités et de tous les droits qu'ils consacrent que l'ordre européen s'est fondé et se maintient. Aucune puissance ne peut s'en affranchir sans en affranchir en même temps les autres. La France n'a point oublié quels douloureux sacrifices lui rnt imposés les traités de 1815 , elle pourrait se réjouir d'un acte qui l'autoriserait, par une juste réciprocité , à ne consulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts , et c'est elle qui rappelle à l'observation fidèle de ces traités les puissances qui en ont recueilli les principaux avantages ; c'est elle qui se préoccupe surtout du maintien des droits acquis et du respect de l'indépendance des États.
Je vous charge de donner à M. le prince de Metternich communication de celte dépêche , et de lui en remettre copie.
Guizot.
Mémorandum adressé par te gouvernement de ia Grèce aux représentants des cinq grandes puissances. (18A7.)
Voulant justifier sa conduite dans l'affaire qui suspend en ce moment ses rapports avec la Grèce, la Sublime Porte a remis un mémorandum aux représentants des cinq cours. Il est du droit et du devoir du gouvernement de S. M. Hellénique de s'explipliquer à son tour. En gardant d'abord le silence, aussi bien qu'en parlant aujourd'hui, il n'a eu et n'a d'autre but que de fa-
cililer l'arrangement d'un différend regrettable et qui occupe péniblement les puissances.
Pour qu'un jugement équitable ressorte des explications données de part et d'autre, les faits seuls ont de la valeur. Le gouvernement du roi se bornera donc à exposer et l'incident qui a amené le différend et la conduite qui a été tenue pour en amener l'aplanissement. Celte simple exposition des faits sera appuyée des pièces officielles. Toute interprétation, tout commentaire pourrait , même involontairement, aller contre le but : la conciliation.
Le gouvernement de S. M. Hellénique a toujours été profondément convaincu que les rapports de bon voisinage , tels que les ont toujours voulus les puissances, entre la Grèce et l'empire ottoman, étaient impérieusement réclamés par les vrais intérêts du royaume. Pour rétablir ces rapports, l'entente la plus loyale était seule efficace pour les consolider ; les deux gouvernements avaient à surmonter des difficultés indépendantes de leur volonté; ils devaient pour cela se tenir en dehors et au-dessus des passions intéressées à entretenir des irritations impolitiques et dangereuses.
Pénétré de cette idée, le gouvernement du roi considérait le ministre ottoman à Athènes comme le représentant de cette pensée partagée par le gouvernement de S. H. le sultan ; il aimait à voir dans ce ministre l'agent destiné à travailler, de concert avec lui, à l'apaisement des préjugés et des haines, à former entre les populations les liens , la communauté d'intérêts,- qui unissaient déjà les deux gouvernements.
Pendant les premières années du séjour de M. Musurus h Athènes, le gouvernement du roi se plut à croire qu'il comprenait le caractère et la hauteur de sa mission. Plus tard, lorsque des motifs étrangers aux devoirs de sa position commençaient à faire abandonner à }l. Musurus la tâche officiellement et, sans aucun doute, sincèrement indiquée comme le but de sa mission; lorsque déjà les bonnes relations entre les deux pays couraient risque de s'en ressentir, le gouvernement du roi en avertit la Sublime Porte, persuadé que, dans son équité, et par une exacte appréciation de tous les intérêts , elle ne tarderait pas à y porter remède.
Rappeler ce fait était indispensable pour que l'incident dont il s'agit aujourd'hui soit apprécié à sa juste valeur.
Dans le courant de janvier dernier, le lieutenant-colonel Karatassos, nommé aide de camp du roi sous le ministère de M. Mavrocordato, en avril 1844, six jours après la formation du cabinet, vint demander à S. M. un congé de quelques semaines pour aller à Consiantinople. Le lieutenant-colonel Karalassos alléguait des affaires de famille, et appuyait sa demande d'une lettre d'un homme de sa connaissance, médecin au service du grand-vizir Réchid-Pacha , qui lui conseillait de venir à Constaniinople , et lui promettait que les dispositions bienveillantes qu'il y rencontrerait l'aideraient à rentrer en possession de certaines terres en Macédoine appartenant autrefois à sa famille.
Le lieulenant-colond Karatassos avait été, en 1841, impliqué dans les troubles qui éclatèrent sur les frontières de Thessa lie; il fut préventivement arrêté : mais, depuis cette époque, sa conduite avait été en tout point honorable et régulière ; elle ne donnait aucun motif de refuser un congé dont la demande était motivée par des intérêts sérieux , on pourrait dire justifiée par la garantie d'un homme connu pour jouir de la bienveillance du premier fonctionnaire de l'empire. Il est bon de ne pas omettre que les relations tranquilles mais constantes du lieutenant-colonel Karatassos n'étaient pas en Grèce avec les hommes que la Sublime Porte et son ministre à Athènes considéraient comme les fauteurs d'intrigues dont quelquefois ils semblaient s'inquiéter. Ajoutons enfin que l'entrée du territoire ottoman n'avait jamais été refusée aux gens compromis en 1841, que M. 3Iusurus venait même de viser le passe-port de plusieurs individus compris dans cette catégorie, et particulièrement celui d'un homme allant en Macédoine , qu'il savait être signalé par un grand cabinet comme chef de l'hétérie macédonienne. Évidemment le gouvernement du roi n'avait aucune raison de soupçonner l'existence d'instructions de la Porte interdisant le visa pour telle ou telle classe d'individus, ni officiellement, ni confidentiellement; de telles instructions ne lui avaient pas été communiquées, et depuis il a été prouvé que, ni de la mission à Athènes , ni de Conslann. 19
tinople, les agents consulaires ottomans n'avaient reçu des ordres conformes à de telles instructions.
Le roi trouva donc convenable d'accorder ce congé; un passeport fut délivré par l'autorité compétente , et dans la matinée du 2^ janvier, jour du départ d'un paquebot pour Conslaniinople , le lieutenant-colonel Karatassos se présenta à la chancellerie ottomane pour en obtenir le visa. Un refus fut signifié par un des employés de la mission , qui avait pris les ordres de son chef. Le roi, informé, mais sans soupçons, attendit un éclaircissement. Le soir, un secrétaire de la légation se présenta chez M. le président du conseil pour lui dire que, M. Musurus ayant autrefois écrit contre M, Karatassos, il ne pouvait viser son passe-port pour la Turquie. 3L Coletlis répondit que la position du lieutenantcolonel auprès du roi était le gage de sa conduite; que cette garantie devait lever les obstacles, et que, si M. Musurus motivait ainsi le visa à accorder, il serait certainement désapprouvé par son gouvernement , qui ne manquerait pas de prendre en considération les égards dus au souverain.
Le secrétaire ottoman se relira en promettant d'apporter le lendemain la réponse de .^1. Wusurus; le 55 janvier se passa sans que cette réponse fût donnée : elle valait certainement la peine que M. Musurus tînt à voir M. le président du conseil ; il devait d'autant plus y tenir, qu'un bal auquel il était invité devait avoir lieu le soir à la cour. Le roi, avant d'entrer, s'informa où en était l'affaire qui commençait à préoccuper les esprits. Le président du conseil en rendit compte h S. 3L , qui , trouvant les procédés peu convenables, dit à M. Musurus en l'abordant : « Je croyais, monsieur, que le roi et ses garanties auraient mérité plus de respect que nous n'en avez montré, » Paroles qui , nous tenons à le dire, n'ont nullement le caractère d'une offense, mais uniquement celui d'un regret. M. Musurus ne répondit rien , resta au bal à peu près deux heures, s'entretint avec plusieurs personnes connues pour la violence de leur opposition, et ne sortit qu'après avoir eu avec M. le président du conseil une explication où, pour la première fois, il parla de l'ordre qu'il avait reçu de son gouvernement de refuser le visa aux gens compromis en 18H.
Par le premier paquebot parlant pour Constantinople, M. le pjx'sideiit du conseil s'empressa, eu racontant les faits, de fournir à la Porte, par reetreraise de M. le Chargé d'affaire de Grèce à Constantinople, les explications propres à l'éclairer sur la conduite de M. Muburus, et de donner, en la justifiant sur ce qui s'était passé , l'assurance que les intentions du roi et de son gouvernement n'étaient pas de nature à éveiller les soupçons ni les susceptibilités. Par la même occasion, M. Musurus transmit à son gouvernement une note adressée à M. Colettis, où l'incident était représenté sous les couleurs les plus sombres, où le manque de procédés était atténué par l'assertion qu'une démarche avait eu lieu de sa part le 2k. Cette note contenait la première mention officielle des instructions dont M. Musurus , en quittant le bal , wah argué pour la première fois.
W. Musurus ayant donc parlé d'une visite au président du conseil , dans la matinée du 24, le fait dut être vérifié, et nous sommes obligé de dire que M. Colettis, qui avait passé la plus grande partie de la journée chez lui , qui avait reçu de nombreuses visites, celles de plusieurs ministres étrangers, n'avait pas reçu la visite de M. Musurus, et que, quand il avait été absent, aucun des hommes de service à sa porte n'avait vu M. le ministre de Turquie, aucune carte n'avait été laissée, aucune lettre n'avait été adressée pour demander une entrevue. Enfin le secrétaire, qui, le 2U au soir, avait vu M. Colettis, n'avait dit aucun mot de cette visite, à laquelle, au dire de la note, ce secrétaire avait pris part.
La Sublime Porte , ne tenant aucun compte de la conduite antérieure de M. Musurus et des représentations qu'elle avait motivées , supposant le gouvernement grec informé des instructions relatives au visa, tenant les égards dus à un souverain et à son gouvernement pour exactement observés, induite en erreur sur l'origine et l'époque de la nomination du lieutenant-colonel Karatassos aux fonctions d'aide de camp du roi, aussi bien que sur plusieurs circonstances secondaires ; la Sublime Porte, disoasnous , sans s'enquérir de la valeur d'une accusation portée par son représentant contre le souverain et le gouvernement auprès desquels il était accrédité, déclara le sultan offensé dans la péris.
292 t'HAP. IV. MÉMOIUES.
souue de M. ^Alusurus, demanda une réparation dans un délai de trois jours, fixa les termes de celte réparation , et si elle était refusée ordonna à son ministre de quitter la Grèce.
Une résolution si précipitée causa au roi une douloureuse impression ; cependant, ne perdant pas de vue le grand intérêt des bonnes relations entre les deux pays, voyant que les déclarations de la Porte élevaient l'incident jusqu'à la hauteur des deux couronnes, S. IM. adressa, en date du 13 février, une lettre autographe à S. M. le Sultan, lettre conçue dans les termes les plus propres à expliquer les paroles adressées à un agent qui semblait avoir oublié le but élevé de son mandat.
Cette lettre, tout le monde en conviendra, contient le désaveu le plus formel de toute intention blessante, et l'expression la plus franche du désir de maintenir les meilleures relations. Le président du conseil écrivit le même jour à A'ali-éfendi une lettre dont personne ne peut nier la parfaite convenance , et qui fut communiquée à i\l. Musurus, dans la ferme persuasion qu'informé de la démarche royale, il se déterminerait à attendre de nouveaux ordres. Un désir sincère de conciliation l'eût ainsi conseillé. D'autres inspirations l'emportèrent , et M. le ministre de Turquie, sur sa demande réitérée, reçut ses passe-ports.
La lettre autographe du roi ne trouva pas à Constantinople l'accueil qu'on était en droit d'attendre. S. M. le Sultan répondit en termes obligeants qu'il serait plus conforme à la dignité des deux couronnes de remettre la question à la sagesse des ministres. Ce fut dans le même sens qu'A'ali-éfendi répondit à M. Collettis.
On avait donc à Constantinople d'abord, sinon aggravé, au moins élevé la question en la plaçant entre les deux souverains ; plus tard , on remettait le débat aux deux gouvernements. Celui de S. M. Hellénique ne put se méprendre sur la portée et le but de ces résolutions successives ; en exprimant ses regrets, il entra dans la nouvelle voie , et ne tarda pas à tenter une seconde démarche conciliatrice. Tout en se prononçant par le motif même du désir d'un arrangement sincère et durable contre le retour de M. Musurus, il proposa, en date du 10 mars, d'envoyer à Constantinople un ministre dont le premier devoir serait d'exprimer
MKMOIRKS. 293
combien son gouvernement regrettait que des circonstances fâcheuses eussent amené une altération momentanée dans les bons rapports entre les deux pays. Le Chargé d'affaires de la Grèce dut en outre déclarer que tout ministre ottoman , représentant fidèle des sentiments et des intentions de son gouvernement , serait accueilli à Athènes avec tous les égards dus à l'Envoyé du sultan , et recevrait au premier moment de son arrivée les témoignages les plus précis du désir de faire ressortir de l'incident même une entente conforme aux intérêts réciproques.
Cette démarche, qui, si le sultan avait pu se croire offensé, pouvait être considérée comme une réparation ; cet appel sérieux aux intérêts vrais des deux pays, ne triompha pas d'une prévention malheureusement trop profonde; on y répondit par l'interruption complète des rapports diplomatiques et par la menace de mesures coercitives.
Pendant que tout cela se passait, une des grandes puissances, gardienne jalouse de la paix en Europe, proposa spontanément, dans l'intérêt de la Porte, autant que dans l'intérêt de la Grèce et de tant d'autres intérêts solidaires, un mode d'arrangement. M. le prince de Metternich fit, en date des 10 et 13 mars, les propositions suivantes :
La Grèce devait déclarer à la Porte qu'elle recevrait tout ministre, fût-ce même i\L Musurus, avec les égards dus au représentant d'une puissance amie, pourvu qu'il arrivât avec des instructions conformes aux sentiments manifestés dans la lettre du sultan. Le gouvernement de S. M. Hellénique devait s'engager à tenir à ce représentant arrivant h Athènes un langage qui , sans coûter à la dignité du roi et du pays, exprimât le regret de ce qui avait amené une fâcheuse complication.
La Porte devait se tenir pour satisfaite de cette déclaration , envoyer à la place de IM. Slusurus un musulman ; ou si elle tenait à renvoyer M. 3Iusurus, ce ne devait être que pour peu de temps.
Le gouvernement de S. xM. Hellénique, appréciant les sages et bienveillantes intentions de M. le prince de Metternich, renonça à ses protestations contre le retour de M. Musurus et accéda, le 28 mars, à la proposition du médiateur. Le gouvernemf^nl do
294 t HAÏ'. IV. MÉMOIRES.
S. iM. Hellénique devait attendre l'accueil que cette même proposition rencontrerait à Constantinople. Il en reçut un premier avis le 29 avril , par la communication que lui fit M. le ministre d'Autriche à Athènes d'une dépèche de M. l'internonce , en date du 25. Voyant par cette communication qu'il planait à Constantinople un doute sur l'acceptation du gouvernement hellénique , M. Colettis en renouvela l'assurance par une lettre au prince de Melternich , eu date du 10 mai.
Cette déclaration réitérée du gouvernement grec s'était croisée avec une lettre adressée le 8 mai par M. le prince de Metternich, et arrivée le 20 à .M. le ministre d'Autriche à Athènes. La double proposition était ainsi précisée. Il est utile de citer ici textuellement le paragraphe officiellement communiqué : « Vous êtes au fait des conseils que j'ai donnés simultanément à la Porte et au cabinet d'Athènes ; mes conseils sont les suivants : Que le gouvernement hellénique annonce au divan qu'il recevra avec tous les égards qui lui sont dus tout envoyé du sultan , fût-ce mêaie M. Musurus ; que la Porte se reconnaîtra satisfaite de cette déclaration, et qu'elle ne renvoie pas M. 31usurus à Athènes, ou si elle le renvoie , que ce ne soit pas pour y rester.
» J'ai, en retour de cette double ouverture, reçu une lettre du grand-vizir, qui renferme l'acceptation de ma proposition. Le comte de Sturmer a ajouté à l'envoi de la lettre de Réchid- Pacha l'expression de sa conviction qui est , à vue de pays, que le sultan , satisfait par la déclaration ainsi conçue de la cour d'Athènes, ne renverra plus M. iMusurus. M. Colettis, de son côté , m'a adressé une lettre renfermant son plein assentiment à ma proposition. Les lettres des deux ministres me sont arrivées à vingt-quatre heures de distance ; il est clair que j'ai dû dès lors regarder la question comme vidée. •>
Celte première annonce officielle de l'adhésion de la Porte fut confnmée par la réponse de M. le prince de Metternich à M. Colettis, en date du 22 mai. M. le minisire d'Autriche à Athènes accompagna la remise de cette lettre de l'information que la Porte insistait sur l'envoi de M. Musurus , et du conseil d'abandonner à l'enienle directe et confidentielle du cabinet de Vienne et de Constantinople la question de la durée du séjour de M. Musurus
MEMOiRKS. 226
à Athènes. Le gouvernement du roi reçut celtÊ communication le 1" juin. Tout en regrettant que la Porte n'eût pas apprécié complètement la valeur politique du 5-age conseil de l'Autriche de ne pas renvoyer M. Musurus, tout eu regrettant que, malgré l'espérance d'une résolution plus amicale qu'elle avait fait naître dans l'esprit de M. l'internonce, la Porte insistât de nouveau sur le renvoi (l'un agent peu pro|)re à maintenir les bonnes relations ; tout en ne se dissimulant pas les graves inconvénients de ce retour, les dangers mêmes qu'il pouvait faire naître, le gouvernement du roi tint à honneur d'être fidèle à l'engagement pris envers l'Autriche; et respectant l'intention qui faisait désirer au cabinet de Vienne le changement indiqué dans les termes de la conciliation, il renonça à la fixation préalable de la durée du séjour de M. Musurus ; il renonça à un acquiescement formel de la Porte à la condition du séjour limité, acquiescement qui, dans la première proposition, était la condition de celui de la Grèce au retour de >I. Musurus. Le gouvernement du roi alla plus loin encore, il consentit à renoncer à renonciation même de la condition. Par ce sacrifice, le gouvernement du roi voulut donner tous les gages possibles de ses sentiments conciliants; il considérait, en outre, comme de son devoir de répondre par une entière confiance à la spontanéité de l'intervention bienveillante de l'Autriche.
Le 6 juin, M. le président du conseil adressa à M. le prince de Metternich la lettre pour A'ali-éfendi ; l'accompagnant d'uue nouvelle expression du désir de renouer avec l'empire ottoman des rapports de sérieuse et efficace amitié.
Par des instructions adressées à M. le général de Prokesch , en date du 28 juin . M. le prince de Metternich approuva le sens de la lettre de M. Colettis à A'ali-éfendi, la renvoya en recommandant quelques changements de rédaction , et conseilla la transmission directe d'Athènes à Constantinople. Par ces mêmes instructions, M. le prince de Metternich précisa le langage à tenir à M. Musurus à son retour, ainsi que les points d'étiquette convenus entre lui et l'ambassadeur ottoman a Vienne. A la même époque, M. le ministre d'Autriche informa le cabinet d'Athènes qu'une nouvelle lettre du grand-vizir à M. le prince de Metternich, en date du 2 juin, annonçait que la Porte avait admis les
296 CHAP. IV. MEMOIRLS.
conditions proposées par la médiation , telles qu'elles avaient été consignées dans les dépêches du cabinet de Vienne à Athènes , en date des 8 et 22 mai.
L'arrangement paraissait donc assuré; telle était encore la conviction du représentant de l'Autriche à Constantinople le lendemain de l'arrivée de la lettre de iM. Colettis expédiée d'Athènes le 2 juillet. — M. le général de Prokesch communiqua au gouvernement du roi le paragraphe suivant d'une dépêche de M. le comte de Sturmer, en date du 8 juillet :
« J'ai vu avec satisfaction que le gouvernement hellénique a suivi les conseils de notre cour dans toute leur extension. Quant à la crainte que vous m'exprimez que la réponse d'A'ali-éfeiuli ne renferme quelque chose de compromettant pour le gouvernement royal, je prie S. M. d'être complètement rassurée. J'aurai soin de veiller à ce que dans la rédaction de cette lettre , tout ce qui pourrait nuire au rétablissement des bons rapports soit soigneusement évité. »
Par le paquebot du 18 juillet , le gouvernement du roi reçut la réponse d'A'ali-éfendi. Elle était conçue en termes obligeants, disait que désormais tout était heureusement éciairci , et finissait par une exigence dont il n'avait jamais été parlé par le médiateur au gouvernement du roi. A'ali-éfendi demandait que M. Colettis lui fît parvenir l'autorisation de transmettre à iM. Musurus l'expression des regrets de son gouvernement.
Quoique profondément blessé d'une demande aussi inattendue, le gouvernement du roi voulut tenir compte de la forme obligeante de la lettre d'A'ali-éfendi , et tint surtout à ne manquer à rien de ce qu'il devait au médiateur. S'abstenant donc de refuser ou de discuter, il s'empressa de faire part, le 25 juillet, à M. le prince de Metternich , de l'accueil que , contre la plus légitime attente , la lettre du cabinet d'Athènes avait trouvé à Constantinople, et il attendit le résultat de cette communication. C'est alors que furent adressées à M. le ministre d'Autriche les trois lettres ci-jointes. Elles avaient pour but de l'informer de la résolution prise de ne pas faire un pas eu dehors de la route tracée par l'intervention ; de faire observer que le gouvernement du roi, n'ayant pas mêlé son opinion sur la conduite de i\I. Musurus à la question
MÉMOIRES. m
de son retour à Athènes , attendait la même réserve de la part de la Porte , de reconnaître ce qu'avait d'amical la rédaction de la lettre d'A'ali-éfendi.
Le gouvernement du roi fit prier M. le comte de Sturmer d'être l'interprète des sentiments et des idées contenus dans ces lettres.
Adressées à l'organe officiel de la cour intervenante , ces communications avaient pour but le retour du divan à des sentiments et à une conduite conforme à ses promesses formelles d'adhésion aux propositions de l'Autriche ; propositions admises et mises en pratique par la Grèce avec la plus scrupuleuse exactitude, au prix de plus d'une concession importante.
Cet espoir a été trompé. La Porte , sans donner au gouvernement grec le temps de recevoir la réponse de Vienne à ses communications du 26 juillet, se hâta de déclarer, par l'intermédiaire de M. l'inlernonce , dont les dépêches sont arrivées a Athènes le 10 août, que si le paquebot partant d'Athènes le 10 même pour Constantinople n'apportait pas l'expression des regrets personnels à M. IVlusurus, la médiation de l'Autriche serait considérée comme terminée , et que les mesures coercitives seraient mises à exécution.
Le 10 aoiit , le gouvernement du roi ne connaissait que la première impression produite à Vienne par la phase inattendue dans laquelle l'affaire était entrée par le fait de la lettre d'A'ali-éfendi ; il la connaissait seulement par la communication d'une lettre particulière de M. le prince de Metternich à M. le général de Prokesch, datée de Vienne le 1h juillet. Par cette lettre, le prince , sous l'impression du refus de la Porte et de l'appréciation de ^la valeur de la nouvelle exigence telle qu'elle lui était venue de Constantinople , conseillait de s'y soumettre. Le roi et son gouvernement étaient incontestablement en droit d'attendre encore pour leur part l'impression que produiraient sur la cour intervenante les éclaircissements fournis d'Athènes en date du 26 juillet. Le procédé inexplicable de la Porte , les propositions nouvelles et impérieuses sortant des limites des propositions du médiateur, les mesures prises dans le but évident de les faire violemment accepter, étaient loin d'être pour le roi , pour son gouvernement, pour la
298 LIIAl'. JV. MLMOJRI S.
Grèce, une raison de se départir de la résolution parfaitement régulière, oflîcielleraent énoncée le 2/j juillet.
La Porte a nié , par la voie de la presse , son adhésion aux proposilions de l'Autriche; le cabinet d'Athènes, par la voie de la presse , a rétabli la vérité. La Porte a remis aux grandes puissances un mémorandum pour justifier les mesures coercitives ; le cabinet d'Athènes met purement et simplement sous les yeux des grandes puissances la série et la nature des faits. Ils suffiront à prouver l'injustice des exigences auxquelles le cabinet d'Athènes refuse de se soumettre.
Cependant le gouvernement de S. M. Hellénique ne méconnaît point qu'il n'a pas seulement à se préoccuper aujourd'hui de ce qu'il se doit à lui-même, qu'il y a dans la question d'autres intérêts engagés que ceux de sa propre dignité : aussi tient-il h déclarer que, sans tenir compte des procédés directs ou indirects dp^t il aurait le droit de se plaindre et d'être offensé , il est prêt à res-: ter fidèle au projet de conciliation tel qu'il l'avait précédemment accepté ; que si même les puissances indiquaient un nouveau mode de conciliation, la Grèce, qui vient de témoigner de ses sentiments par l'organe de ses représentants légaux , serait disposée à accueillir tout ce qui ne serait pas incompatible avec la dignité de la couronne et l'honneur du pays.
Athènes, ce Ufiô octobre 18^7.
Réponse de la Porte au mémorandum qui précède.
Mémorandum.
Après un silence d'environ deux mois, le gouvernement hellénique a remis aux représentants des cinq cours à Athènes un mémorandum en réponse à celui de la Sublime Porte, daté du 21 août ; mais ce n'est pas une réponse catégorique , c'est une reproduction d'assertions déjà appréciées à leur juste valeur. Le cabinet d'Athènes eût mieux fait s'il se fût borné à la communication de toutes les pièces relatives au différend qui nous occupe, sans aucune omission , et sans les accompagner de commentaires propres à éloigner du but qu'il importe d'atteindre.
MÉMOIKES. 2^9
Fidèle à la ligne de modération qu'elle s'est tracée dès le début de ce fâcheux dinérend, la Sublime Porte s'est toujours efforcée de s'abstenir de toute polémique irritante ; et si nous nous voyons obligé de rétablir ici quelques faits , de redresser quelques inexactitudes , de réfuter quelques erreurs , c'est dans l'unique but d'aider, s'il le fallait, la bonne foi des cabinets auxquels s'adresse l'exposé du gouvernement hellénique dans ia juste appréciation de son contenu.
Dès l'exorde et dans tout le cours de son m émorandum , le cabinet d'x\thènes dirige contre M. Musurus, Envoyé de S. M. I. le sultan, des attaques imméritées tendant à dénigrer la conduite précédente de ce ministre et à le représenter comme un obstacle au maintien de bons rapports entre les deux pays.
Durant l'espace de sept ans qu'il a résidé à Athènes, M. Musurus, quoique placé constamment dans une position épineuse et hérissée de difficultés , a su faire preuve des dispositions les plus conciliantes , en même temps qu'il s'est fidèlement acquitté des devoirs qui lui étaient imposés. C'est à cet esprit de conciliation de M. Musurus qu'on doit en grande partie d'avoir prévenu une rupture imminente lors des agressions hostiles dirigées, au sein de la paix, contre la Crète, la Thessalie et la Macédoine, lors de la formation d'hétéries propagandistes, lors de tant d'autres incidents déplorables qui nécessitèrent des démarches officielles et réitérées de la part de la Sublime Porte auprès des trois cours. Les rapports de M. Musurus à son gouvernement étaient empreints de ce même esprit. Jamais la Sublime Porte n'y trouva rien qui n'eût pour but la consolidation et l'affermissement d'une bonne intelligence également utile aux intérêts légitimes des deux pays ; jamais elle n'y releva aucune j)rédilection pour les partis qui divisent la Grèce. C'est en reconnaissance de celte conduite honorable de M. Musurus que S. M. le roi de Grèce lui décerna , sous le ministère présidé par M. Colettis , la croix de grand-commandeur de l'ordre du Sauveur. Plus tard, ce premier ministre insinua indirectement à la Sublime Porte qu'il serait à désirer que M. Musurus fût remplacé par un musulman ; supposant peut-être qu'un représentant ottoman à Athènes , ignorant la langue grecque, serfiit comme un homme qui ne voit ni n'entend. Un tel
300 CIIAP. IV. MEMOIRES.
motif parut à la Sublime Porte d'autant moins valable pour la délerraincr à se priver des services loyaux d'un employé fidèle qu'elle n'avait jusqu'ici ni fait objection à la nomination du poste de représentant de Grèce à Constantinnple de personnes nées dans cette capitale même, où elles avaient des parents et de nombreuses liaisons , ni exigé qu'elles fussent remplacées par d'autres nées sur le territoire hellénique. Mais la Sublime Porte aurait prêté une sérieuse attention à l'examen de toute imputation dirigée contre son représentant, si, au lieu d'être vague, elle avait été fornmlée d'une manière précise et spéciale. Nous finissons par déclarer que la Sublime Porte , seule compétente à juger la conduite de ses employés , a été toujours satisfaite de celle de M. iMusurus, qu'elle lui a témoigné en toute occasion sa haute approbation, et qu'elle a raison de considérer toute attaque dirigée contre lui comme une attaque dirigée contre elle-même.
Examinons maintenant quelle fut la conduite de iM. iMusurus à l'occasion de l'incident dont il s'agit aujourd'hui.
Le colonel Tzamis Karatassos commanda en personne l'expédition dirigée en iSZil contre le Monl-Athos pour soulever la Macédoine, dont il est natif. Lorsqu'en ISlik il fut nommé aide de camp du roi, M. Musurus, par ordre de la Sublime Porte, exprima à M. Tricoupis, alors ministre des affaires étrangères, la profonde et pénible impression que cette nomination avait dû produire sur le gouvernement de S. iM. I. Cette communication était pour le gouvernement hellénique un avertissement suffisant, et sur l'opinion que la Sublime Porte avait de M. Tzamis Karatassos, et sur l'inconvenance de lui permettre de paraître dans la capitale de l'Empire, et sur la conduite que notre Envoyé devait tenir en pareil cas. Le gouvernement hellénique s'attache à relever aujourd'hui que cette nomination eut lieu sous le ministère de M. IMavrocordalos ; mais cette circonstance n'a aucune valeur aux yeux de la Sublime Porte , et il ne lui appartient pas de la prendre en considération.
On dit que le congé accordé à M. Tzamis Karatassos pour se rendre à Constaniinople était appuyé de la lettre d'un homme de sa connaissance, médecin au service de S. A. le grand vizir. Après le départ de M. IMusurus d'Athènes, un des chefs de mission à Constantinople nous parla en effet pour la première fois d'une
telle lettre. Interrogé sur cet incident par Réchid-Pacha , qui tenait à ce qu'un médecin attaché à sa personne n'eût à se mêler que des devoirs de sa profession , celui-ci jura qu'il ne connaissait pas M. Tzaniis Karaïassos, et qu'il n'avait pas entretenu avez lui de correspondance. Mais peu importe que cette lettre ait jamais existé ; il se peut que ce médecin , ignorant les antécédents de M. Tzamis Karatassos, et les ordres dont l'Envoyé de la Sublime Porte à Athènes était muni à cet égard, ail répondu à une de ses lettres et lui ait promis son assistance amicale. Est-ce un argument dont on puisse se prévaloir auprès des grandes cours ! Et puisque le gouvernement hellénique sentait le besoin de s'assurer d'avance si M. Tzamis Karatassos pouvait être admis à Constantinople, pourquoi ne s'est-il pas plutôt adressé à la Sublime Porte , soit par le canal de son représentant à Athènes, soit par celui de la mission de Grèce à Constantinople , au lieu de donner une sérieuse importance à la lettre d'un simple particulier, au point d'en arguer comme d'une garantie après même que la conduite blâmable de son auteur lui a attiré sa disgrâce ?
M. Tzamis Karatassos se présenta à la légation impériale pour faire viser son passe-port le jour "même du départ d'un paquebot pour Constantinople, il disait qu'il était pressé de se rendre au Pirée pour s'embarquer. W. Musurus, qui était au lit, lui fit dire par son secrétaire qu'il regrettait de ne pouvoir satisfaire à sa demande, qu'il avait, à cet égard , les ordres les plus précis de son gouvernement, mais que, puisqu'il s'agissait d'un aide de camp du roi , il le priait d'ajourner son départ jusqu'à ce qu'il eût sollicité de nouveaux ordres. Aussitôt après, M. Musurus sortit, accompagné de son secrétaire, pour se rendre chez M. Colettis. Le gendarme qui était à la porte de sa maison dit au secrétaire, qui avait devancé M. Musurus, que M. Colettis était sorti avec tous les siens pour assister à des noces et à un baptême; qu'il ne pouvait pas préciser l'heure de son retour, mais qu'il croyait qu'il rentrerait fort tard. Sur la recommandation de son chef, le secrétaire se rendit le soir même chez M. Colettis , auquel il répéta exactement les mêmes explications déjà données à M. Karatassos. La franchise, la prévenance et l'empressement que M. Musurus montra à celte occasion, témoignent
bautement des dispositions cowciliantcs dont il a toujours fait preuve dans l'accoinplissement de ses devoirs. Tout antre à sa place, justement formalisé de ce qu'aucune démarche préalable n'eût été fatie, ni auprès de la Sublime Porte, ni auprès de sa mission à Athènes, avant qu'une personne d'antécédents tels que ceux de Tzamis Karatassos se fût présentée à la légation pour demander le visa de son passe-port pour Constantinople , se serait cru en droit de se borner stiiclement à la teneur des ordres de la Sublime Porte , sans accompagner le refus de son visa d'ancune explication , sans offrir de solliciter les ordres de son gouvernement, sans se donner la peine d'aller chez M. Colettis, sans lui envoyer son secrétaire.
Pourtant, on ne s'est pas cru suffisamment satisfait des égards témoignés par M. Musurus. On dit qu'il n'allégua l'existence d'ordres de la Sublime Porle qu'après l'incident du bal. Mais quel autre motif M. Musm'us aurait-il pn alléguer sinon le seul véritable, V existence des ordres de ia Sublime Porte'* Si ces ordres n'existaient pas , comment aurait-il pu déclarer dans sa note officielle à M. Colettis, et avant que l'incident eût été porté à la connaissance de la Sublime Porte, qu'ils étaient formels et précis? Du reste, a-t-on rendu justice à M. Wusurus quand l'existence de ces ordres a été confirmée , et par la note précitée de cet Envoyé, et par notre lettre à M. Colettis?
On prétend que M. Musurus avait visé les passe-ports de plusieurs individus compromis en 18^1 , et notamment celui d'un homme signalé par un grand cabinet comme chef de l'hétérie macédonienne. Les ordres de la Sublime Porte ne concernaient que les chefs qui étaient, an su et au vu de tout le monde, à la tête des expéditions dirigées contre la Crète , la Thessalie et la Macédoine. M. Musurus n'ajaraais visé le passe-port d'aucune personne appartenant à cette catégorie, ni celui d'aucune autre qu'il savait éire suspecte ou faire partie d'une hétérie. Mais il n'était pas à même de connaître tous les noms des membres ou des chefs des sociétés secrètes. Il en eût été autrement si le gouvernement hellénique avait voulu sévir contre ces conspirateurs ; et il importe d'observer que la Sublime Porte ne jugea pas nécessaire de communiquer \ M. Musurus la note confidentielle du grand
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cabinet précité, qui, entre autres noms, citait Ceux dé quelques fauteurs de troubles.
On objecte que M. Musurus n'avait pas communiqué léS irtslructions en question au gouvernement hellénique. Mais nous répondrons qu'il devait agir ainsi, puisque la convenance exigeait de n'en faire usage que le cas échéant.
Enfin on dit savoir que les consuls ottomans n'avaient pas reçu d'instructions conformes à celles dont était munie la mission impériale. Mais c'est cette mission elle-même qui, à temps et itéraiivement, a donné ces instructions aux consuls de la Sublime Porte en Grèce, et il est impossible que le gouvernement hellénique ait découvert le contraire.
D'ailleurs le gouvernement hellénique , jaloux lui-même du dévouement de ses employés, ne pouvait-il pas pressentir que, quand même il aurait supposé l'absence d'instructions de la Sublime Porte, il était impossible à M. Musurus de viser le passeport d'une personne qui, de notoriété publique, avait été à la têle d'une expédition dirigée en temps de paix contre l'empire ottoman, sans encourir le blâme et la désapprobation les plus sétères de son gouvernement ?
On soutient que la position de M. Karatassos auprès du roi était une garantie de sa conduite. Les fonctions que remplit M. Tzamis Karatassos auprès de S. M. ne pouvaient pas suffire pour autoriser M. Musurus a déroger à des ordres péremptoires et à manquer à ses devoirs. Cependant c'est par considération pour ces fonctions que M. Musurus offrit de solliciter de nouveaux ordres de son gouvernement. D'ailleurs, ce n'est pas la présence de M. Tzamis Karatassos , soit en Macédoine , soit sur un autre point de l'empire , qui aurait pu causer les appréhensions du gouvernement impérial; c'est l'effet moral qu'elle aurait produit sur l'esprit des populations qu'on s'efforce d'égarer. Envisagé sous ce point de vue , le rang dont M. Tzamis Karatassos est aujourd'hui revêtu , loin d'être une garantie , aurait fourni aux hétéristes l'occasion de représenter son apparition dans la capitale de l'empire, sous les yeux mêmes de S. M. 1., comme un triomphe auquel se serait prêté le gouvernement impérial lui-même.
On conteste que M. Musurus, après le refus de visa, se soit rendu chez M. Colellis. On dit que M. Coleltis était chez lui de bonne heure, qu'il avait reçu de nombreuses visites, excepté celle de M. Musurus; que celui-ci n'avait laissé aucune carte, n'avait adressé aucune lettre pour demander une entrevue. IM. Colettis était absent quand M. Musurus, précédé de son secrétaire, se rendit chez lui. Cet Envoyé ne devait pas s'y rendre une seconde fois. Quand il allait chez le ministre pour affaires , il n'avait pas l'habitude de laisser des cartes; il n'en laissait que dans les visites d'étiquette , et jamais il ne s'était ménagé d'avance une entrevue avec le ministre des affaires étrangères.
Cependant on avoue que le secrétaire se rendit chez .M. Colettis le soir même pour lui communiquer les seules explications que 1\1. Musurus avait à lui donner , et nous croyons qu'on pouvait se tenir pour satisfait ; mais on dit que le secrétaire avait promis de rapporter le lendemain une réponse de M. Musurus. Le fait est que cet employé n'a rien dit à son chef d'une telle promesse , et qu'il ne pouvait en donner à M. Colettis, puisqu'il savait que les ordres qui guidaient la conduite de M. Musurus étaient péremptoires. Mais en supposant même que le secrétaire n'eût pas bien compris M. Colettis , ou qu'il eût oublié de faire part de sa demande à M. Musurus, est-ce que M. Colettis, au lieu de passer la journée chez lui pour attendre cette prétendue réponse , n'aurait pas mieux fait d'envoyer quelqu'un chez le représentant du sultan pour lui rappeler la promesse donnée par le secrétaire? Mais il ne fit aucune démarche, ni avant que M. Tzamis Karatassos se fût présenté à la légation impériale , ni après les explications qui lui furent données par le secrétaire.
Telle fut la conduite de M. Musurus avant l'incident du bal; et ce qui précède sufiQt pour prouver lequel des deux , de l'Envoyé impérial ou du ministre hellénique , observa à cette occasion les convenances , et se pénétra mieux du but élevé de son mandat.
Le lendemain , M. Musurus se rendit au bal auquel il avait été convié par ordre du roi. En l'abordant au milieu du cercle diplomatique , S. M. lui dit exactement ces mots : « J'espérais que le roi de la Grèce méritait plus de respect que vous n'en avez
montré, monsieur. » Et el!c se retira immédiatement, sans lui pernicllre de répondre. .
Te gouvernement hellénique soutient que ces paroles n'ont nullement le caractère d'une offense, mais uniquement celui d'un regret. Nous laissons à tout homme impartial à juger s'il peut y avoir une offense plus sensible qu'un reproche adressé ab iralo à un Envoyé par le souverain auprès duquel il est accrédité , en présence des représentants de toute l'Europe , des ministres et grands fonctionnaires de ce souverain , de l'élite de la société de sa capitale. La Sublime Porte considère ce reproche comme d'autant plus grave, qu'il fait peser sur son représentant, qui n'a fait que son devoir, le soupçon d'avoir manqué de respect envers une tête couronnée.
Quoique successivement blessé en sa qualité de représentant de son auguste maître, M. Musurus, au lieu de quitter immédiatement le bal, ainsi que l'aurait désiré la Sublime Porte, y resta pendant environ deux heures, dans le but de fournir à S. W. le roi l'opportunité de lui faire dire quelque chose qui eût pu aplanir la question. Il fit plus , il chercha M. Colettis , et s'entretint avec lui sur l'incident dont il venait d'être l'objet , afin d'ouvrir le chemin à quelque explication qui l'eût rendu moins offensant pour le représeniant du sultan. Cependant cet excès de bons procédés de sa part n'a pas été justement apprécié à Athènes, et semble lui être aujourd'hui imputé à crime.
Il importe de constater que pendant le temps que M. Musurus resta au bal , il eut soin de ne parler à aucun des Grecs de sa connaissance de ce qui s'était passé, et qu'il s'efforça d'éviter les personnes connues pour appartenir à l'opposition.
Dans la journée du lendemain , M. Musurus remit à M. Coletlis une note officielle , dans laquelle il exposait avec une exactitude scrupuleuse toutes les circonstances relatives à ce fâcheux incident. Dans cette note, tout en exprimant la gravité de l'atteinte qui venait d'être portée à son caractère officiel, il montra assez de prudence pour mettre le souverain hors de cause , et pour faciliter, dès sa naissance, l'aplanissemeut de l'incident, en attribuant les paroles de S. M. à romission de M. Colettis de porter \