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NAPOLÉON

Manifeste adressé par le Roi Victor -Emmanuel aux

peujÂes de l'Italie méridionale, à l'occasion de l'entrée

des troupes piémoniaises dans le royaume de Naples.

Dans ce moment solennel pour l'histoire nationale et pour les destinées des Italiens, je m'adresse à vous, peuples de l'Italie méridionale, qui, après avoir, en mon nom, changé votre état de choses, m'envoyez vos députations, composées d'hommes pris dans tous les rangs, de citoyens, de magistrats, de députés aux conseils municipaux, pour me demander le rétablissement de l'ordre, de la liberté parmi vous, et votre union à mon royaume.

Je veux vous faire connaître quelle est la pensée qui

me guide , quels sont les devoirs que m'impose ma conscience, si la Providence me place sur le trône de l'Italie. Je suis monté sur le trône après de grands désastres. Mon père m'a donné un bel exemple, en renonçant à la couronne pour sauver sa propre dignité et la liberté de ses peuples. Charles-Albert tomba les armes à la main, et mourut en exil. Sa mort a lié de plus en plus les destinées de ma famille à celles du peuple italien, qui, depuis tant de siècles, a laissé sur toutes les terres étrangères, les cendres de ses exilés, comme un titre à la re-. vendication de l'héritage de chacune des nations que Dieu a placées sur ces frontières et qui parlent la même langue.

J'ai suivi cet exemple, et le souvenir de mon père fut toujours mon étoile tutélaire.

Entre la couronne et la i)arole donnée le choix pour moi n'était pas douteux.

J'ai raifermi la liberté dans des temps peu favorables à la liberté, et j'ai voulu, en agissant ainsi, qu'elle jetât de profondes racines dans les mœurs des peuples; je n'ai l)as hésité à le faire parce que c'était une chose agréable à la nation. Malgré la liberté donnée au Piémont, l'héritage que mon auguste père a fait pressentir à tous les Italiens a été religieusement respecté.

Par la liberté dans la représentation, l'instruction du peuple, les grands travaux publics, la liberté de l'industrie et du commerce, j'ai cherché à accroître le bien-être de mon peuple.

Je veux qu'on respecte la religion catholique, tout en laissant à chacun la liberté de conscience, et que l'autorité civile résiste ouvertement lY cette faction obstinée et provocatrice qui se pose comme la seule amie et tutrice des trônes, mais qui entend au nom de Dieu commander aux Rois, et interposer entre le prince et le peuple la barrière de son intolérance passionnée.

Ce mode de gouvernement ne pouvait être que d'un fu-

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neste effet pour le reste de l'Italie. La concorde entre le prince et le peuple dans le fait de l'indépendance nationale, la liberté civile et politique, la liberté de la tribune et de la presse, l'armée qui vient de faire revivre les traditions militaires de l'Italie sous le drapeau tricolore, feront du Piémont le porte -étendard et le bras de l'Italie. La force de mon gouvernement n'est pas le résultat d'une politique occulte, mais de l'influence des idées et de l'opinion publique.

Ainsi j'ai pu maintenir, dans la partie du peuple italien réunie sous mon sceptre, la pensée d'une hégémonie nationale, d'où devait naître une semblable union pour les provinces divisées en une seule nation.^

L'Italie s'est montrée à la hauteur de ma pensée, lorsqu'elle a vu envoyer mes soldats sur les champs de la Crimée à côté des soldats des deux grandes puissances occidentales. J'ai voulu acquérir à l'Italie le droit de prendre part aux actes et à tout ce qui concerne les intérêts de l'Europe.

Au Congrès de Paris mes envoyés purent faire entendre pour la première fois vos cris de douleur à l'Europe; et il fut démontré que la prépondérance de l'Autriche en Italie était nuisible à l'équilibre européen; et quels dangers elle faisait courir à l'indépendance et à la liberté au Piémont si le reste de l'Italie n'était pas affranchi des influences étrangères.

Mon magnanime allié, l'empereur Napoléon III, comprit que la cause italienne était digne de la grande nation à laquelle il commande, et les nouveaux destins de notre patrie furent inaugurés par une juste guerre. Les soldats italiens combattirent vaillamment à côté des légions invincibles de la France. Les volontaires envoyés de toutes les provinces et par toutes les familles italiennes sous la bannière de la croix de Savoie montrèrent que toute l'Italie m'avait investi du droit de parler et de combattre en son nom.

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Des raisons d'État ont mis fin à la guerre, mais non à ses effets, qui s'expliquent par l'inflexible logique des événements et des peuples.

Si j'eusse eu cette ambition que l'on prête à ma famille et qui consiste à ne rien faire (ju'à raison des temps, je me serais contenté de l'acquisition de la Lombardie; mais j'avais versé le sang précieux de mes soldats non pour moi mais pour l'Italie.

J'avais appelé les Italiens aux armes; quelques provinces italiennes avaient changé leur gouvernement pour concourir à la guerre de l'indépendance que leurs souverains repoussaient. Depuis la paix de Villafranca ces provinces ont demandé ma protection contre la restauration de leurs anciens gouvernements. Si les faits qui ont eu lieu dans l'Italie centrale étaient la conséquence de la guerre à laquelle nous avons invité les peuples, si le système de l'intervention étrangère devait être pour toujours abandonné en Italie, je devais reconnaître à ces peuples, et le défendre, le droit de manifester librement et légalement leurs votes.

J'ai retiré mon gouvernement; ils s'en sont donné un régulier; j'ai retiré mes troupes: ils ont organisé des forces régulières et, protégés par la concorde et par toutes les vertus civiles, ils sont arrivés à un tel degré de force et de réputation, qu'ils ne pourraient plus être vaincus que par les armes étrangères.

Grâce au bon sens des peuples de l'Italie centrale, l'idée monarchique fut affermie d'une manière stable, et la monarchie a modéré moralement le mouvement pacifique populaire. Ainsi l'Italie a grandi dans l'estime des nations civilisées, et il a été démontré à l'Europe que les Italiens étaient aptes à se gouverner eux-mêmes.

Acceptant l'annexion, je savais à quelle difficulté européenne j'allais me heurter; mais je ne pouvais manquer à la parole donnée aux Italiens dans la proclamation de guerre. Que ceux qui m'accusent d'imprudence en Europe,

me jugent avec un esprit calme; que serait devenue, que deviendrait l'Italie le jour oîi la monarchie serait impuissante à satisfaire au besoin de la reconstitution nationale?

Pour les annexions, le mouvement national, s'il n'a pas changé en substance, a pris des formes nouvelles: en acceptant du droit populaire ces nobles et belles provinces, je devais loyalement reconnaître l'application de ce principe, il ne m'était pas permis de la mesurer dans la proportion de mes affections et de mes intérêts particuliers. En vertu de ce principe j'ai fait pour le bien de l'Italie le sacrifice qui coûtait le plus à mon cœur en renonçant à deux nobles provinces du royaume de mes aïeux.

J'ai toujours donné, aux princes italiens qui ont voulu être mes ennemis, des conseils sincères, résolu, s'ils étaient vains, à aller au-devant du danger que leur aveuglement faisait courir aux trônes et à accepter la volonté de l'Italie.

J'avais en vain offert l'alliance au grand- duc avant la guerre. J'avais offert au Souverain -Pontife, dans lequel je vénère le chef de la religion de mes aïeux et de mes peuples, après la paix conclue, d'assumer le vicariat pour rOmbrie et les Marches.

Il était manifeste que ces provinces, soutenues par le seul concours de mercenaires étrangers, si elles n'obtenaient pas la garantie du gouvernement civil que je proposais, en seraient tôt ou tard venues à la révolution.

Je ne rappellerai pas les conseils donnés pendant plusieurs années au roi Ferdinand de Naples par les puissances; les jugements qui dans le Congrès de Paris ont été portés sur son gouvernement préparaient naturellement les peuples à le changer, si les plaintes de l'opinion publique et les démarches de la diplomatie devenaient illusoires.

J'ai fait offrir l'alliance à son jeune successeur pour la guerre de l'indépendance, et là encore j'ai trouvé les es-

prits rebelles à toute affection italienne et les intelligences aveuglées par la passion.

C'était chose toute naturelle que les événements survenus dans l'Italie septentrionale et centrale soulevassent plus ou moins les esprits dans l'Italie méridionale.

En Sicile cette inclination des esprits a éclaté par une révolte ouverte. On combattait pour la liberté en Sicile, lorsqu'un preux guerrier, dévoué à l'Italie et à moi, le général Garibaldi, accourait à son secours. Ils étaient Italiens: je ne pouvais, je ne devais pas le retenir.

La chute du gouvernement de Naples a confirmé ce que mon cœur savait: combien est nécessaire aux rois l'amour, aux gouvernements l'estime des peuples.

Dans les Deux-Siciles le nouveau régime s'est inauguré en mon nom. Mais quelques actes ont donné lieu de craindre que cette politique, représentée par mon nom, ne fût pas bien interprétée; toute l'Italie a craint qu'à l'ombre d'une glorieuse popularité, d'une antique probité, ne se renouât une faction, prête à sacrifier le prochain triomphe national aux chimères de son ambitieux fanatisme.

Tous les Italiens se sont adressés à moi pour que je conjurasse ce danger. Il était de mon devoir de le faire, parce que dans l'état actuel des choses, ce ne serait pas de la modération, ce ne serait pas de la sagesse, mais de la faiblesse et de l'imprudence que de ne pas assumer d'une main ferme la direction du mouvement national dont je suis responsable devant l'Europe.

J'ai fait entrer mes soldats dans les Marches et dans rOmbrie en dispersant ce ramassis de gens de tous les pays et de toutes les langues qui s'y était réunie, nouvelle et étrange forme d'intervention étrangère, et la pire de toutes.

J'ai proclamé l'Italie des Italiens et je ne permettrai jamais que l'Italie devienne le nid des sectes cosmopolites

qui s'y donnent rendez-vous pour y tramer les plans ou de la réaction ou de la démagogie universelle.

Peuples de l'Italie méridionale!

Mes troupes s'avancent parmi vous pour consolider l'ordre: je ne viens point vous imposer ma volonté, mais bien faire respecter la vôtre.

Tous pourrez librement la manifester ; la Providence qui protège les causes justes, inspirera le vote que vous déposerez dans l'urne.

Quelle que soit la gravité des événements, j'attends avec calme le jugement de l'Europe civilisée et celui de l'histoire, parce que j'ai la conscience d'accomplir mes devoirs' de Roi et d'Italien.

Ma politique ne sera peut-être pas inutile pour réconcilier en Europe le progrès des peuples avec la stabilité des monarchies.

Je sais que je mets un terme en Italie à l'ère des révolutions.

Donné à Ancône, le 9 octobre 1860.

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