‹ Le héros de la Monongahéla [microforme]Chapitre 1 sur 3 · MONTREAL · texte numérisé non relu

MONTREAL

DEsauLniErs & Cie, IMPRIMEURS 1g6,

22, rue Saint-Gabriel

ANIEL Hyacinthe Marie, Liénard de Beaujeu était le deuxième fils de Louis Liénard de Beaujeu et de Louise Thérèse Catherine Migeon de Branssac.

Louis, son frère aîné, étant entré dans les ordres,

où il devait acquérir bientôt une si grande renommée comme orateur chrétien et plus tard en sa qualité de confesseur ordinaire du Roi martyr, Daniel et son autre frère continuèrent les traditions militaires de la famille en remplissant tous deux, dans les fastes guerriers de la Nouvelle-France, un rôle excessivement brillant et glorieux.

Comme tous les fils de famille qui se destinent à la carrière des armes, le futur héros de la Monongahéla était entré très jeune dans l’armée. [1 gagna à la pointe de l'épée tous les premiers grades dans ces combats de chaque jour souvent indécis mais toujours renaissants entre cette autre Rome et cette autre Carthage du Nouveau-Monde qui s'appellent la Nouvelle- Angleterre et la Nouvelle-France,

Suivant les correspondances du temps et certains papiers de famille, M. de Beaujeu, sans être précisément de grande

taille, avait cependant haute mine, tant il était admirablement proportionné, adroïit et agile dans tous les exercices du corps. Personne ne résistuit mieux que lui à la fatigue. Arrivé en face de l'ennemi, ce n’était plus un homme, le soldat se transformait en lion. Le fait est qu'il ne marchait plus, il bondissait à la tête de ses troupes.

Ayant vécu longtemps avec les sauvages, il connaissait à fond presque tous es dialectes en usage dans les diverses tribus.

ÂAtffable, sans familiarité toutefois, généreux au-delà de toute expression, nul ne savait se plier avec plus d'art au caractère de ses barbares alliés, tout en les commandant dans leur langue il est vrai: et ceux-ci se seraient jetés pour lui dans le feu, avec un parfait mépris © 1 danger, tant ils admiraient son éloquence entraînante, sa :vrce, son agilité et surtout l'audace surprenante de ses desseins presque toujours réalisés,

À vrai dire, les nations sauvages le vénéraient et l’adoraient à légal du manitou.

Car M. de Beaujeu passait à leurs yeux pour invincible et à l'abri des balles, n'ayant jamais été blessé dans aucune de ses nombreuses rencontres.

C'est en récompense de sa bravoure et des services signalés qu'il avait rendus en Canada, par sa grande influence sur les nations sauvages, qu'il était parvenu rapidement au grade de capitaine et qu'il avait obtenu la croix de chevalier de St- Louis, ainsi que la seigneurie de La Celle, sur la rivière Chambly, à titre de fief.

M. de Beaujeu naquit à Montréal, le 9 août 1711. Il épousa le 4 mars 1737, Mlle Michelle Elisabèthe de Foucault dont l'antique généalogie remonte au temps des croisades. De cette union M. de Beaujeu ne laissa qu’un fils qui repassa en France lors de :a cession du Canada à l'Angleterre, et une fille qui fut mariée à Charles de Noyan, gouverneur de la Guyane,

Le boulet qui tua M. de Beaujeu décida peut-être du sort de la Nouvelle-France, car qui sait ce qui serait arrivé de

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l'armée anglaise duns les plaines d'Abraham si, au moment où les bataillons français, hâchés par une pluie de balles et de mitraille, commencçaient à plier et à se rompre, le vainqueur de Braddock fut accouru à la rescousse au pas de charge, à la tête de ses vieilles bandes de sauvages et de canadiens.

Ceci est de l'hypothèse, nous dira-t-on peut-être ! Soit mais l'hypothèse, ce nous semble, peut être permise en histoire,

surtout lorsqu'elle est patriotique.

Plusieurs historiens autorisés ont déjà raconté l'histoire de la grande bataille de la Monongahéla. Cependant, nous n'avons pas cru pouvoir mieux faire que de reproduire iei le récit qu'en a fait M. Paul Stevens. C'est le plus bel éloge que nous puissions faire de cet homme distingué qui, toute sa vie, a voué à la famille de Beaujeu un dévouement comme les cœurs généreux seuls peuvent en produire. Du reste, durant tout le cours de cet ouvrage, nous avons largement puisé dans les notes qu'il avait amassées avec sa patience et son savoir bien connus.

Avant de raconter dans tous ses détails la bataille de la Monongahéla, il convient de jeter un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire et de savoir quelle était alors la situation politique et l'état des esprits des deux côtés de l'Océan.

“ À mesure que la France et l'Angleterre s’étendaient par leurs colonies dans l'Amérique du Nord, leur vieille rivalité, les suivant au-delà de l'Océan et s'établissant avec elles au milieu des nouvelles conquêtes, y prenait de plus en plus le caractère alarmant d'une opposition ouverte et déclarée, et bientôt s’engagen une lutte vive et opiniâtre qui ne se termina que par la prépondérance victorieuse de l’une des deux rivales.

“ A peu près vers l’année 1750, époque à laquelle remonte ce récit, les treize colonies anglaises avaient déjà une population de plus d’un million, tandis que le Canada, la Louisiane et le Cap Breton comptaient à peine quatre-vingt mille âmes.

“ Malgré cette excessive disproportion numérique, la victoire s'était presque toujours obstinée à suivre les étendards de la France dans les luttes sans cesse renouvelées des deux colonies.

“ Les frontières des Américains qui cherchaient à s'étendre à mesure que la population s’accroissait, avaient été dévastées, leurs forts pris, démantelés ou rasés par des bandes canadiennes ayant à leur tête des chefs tels que de Léry, La Corne de St- Luc et Rigaud de Vaudreuil ; et ces faits d'armes, presqu'incroyables d’audace, avaient tellement semé la terreur et l'épouvante parmi les colons Anglais, qu'à la simple nouvelle de leur approche ils abandonnaiïent tout pour se réfugier au loin dans l'intérieur du pays avec leurs familles et tout ce qu’ils pouvaient sauver de plus précieux dans leurs fuite précipitée.

“ Cependant la seconde paix d’Aix-la-Chapelle signée en 1748, par laquelle la France rendit toutes ses conquêtes, l’un des plus déplorable traités que la diplomatie française a! jamais acceptés, vint suspendre ses courses victorieuses à travers le pays ennemi.

“ Mais cette paix ne devait pas durer longtemps.

“ Lord Albornnale, l'ambassadeur Anglais à Paris, ne tarda pas à se plainäre amèrement des empiétements des Français en Acadie et ailleurs. Ceci sans doute n’était qu’un prétexte pour rompre la paix. Toutefois une commission n’en fut pas moins nominée pour fixer la mission. Elle siégeait et discutait. Un édit Royal, émané de la Cour d’Angleserre, concéda à une compagnie de marchands anglais une grande partie de la vallée de l'Ohio qui était précisément un des points en litige.

“ Les Français comprirent de suite que l'octroi de cette concession avait pour but unique de leur enlever le commerce si productif de l'Ouest et de couper leur ligne de communication entre le Canada et la Louisiane ; aussi se hâtèrent-ils, par une sage prévoyance, de relier au moyen de quelques forts cet immense territoire qui s'étend depuis l’isthme étroit de l’Acadie. jusqu'au golfe du Mexique en passant par les grands Lacs.

“ Ces préparatifs de légitime défense firent pousser les hauts cris à la Compagnie des Marchands concessionnaires qui se plaignirent au gouverneur-général. Tandis que ce dernier dépêchait en toute hâte Washington à M. le Gardeur de St. Pierre, commandant les pays de l'Ouest pour sa Majesté Très Chré-

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“ Sur ces entrefaites, Washington était revenu avec la réponse de Mr le Gardeur de St-Pierre. Cette réponse, toute militaire et très laconique, informait le gouverneur-général qu'on garderait et défenderait jusqu'à la dernière extrêmité le territoire de l'Ouest en général et la vallée de l'Ohio en particulier, qui appartenaient légitimement à la France, depuis soixante ans que La Salle les avait’ découverts et en avait pris possession au nom de son roi.

vs la Compagnie des Marchands voulut avoir des forts à

n“ ir. Elle envoya un détachement de travailleurs soutenu £ une compagnie de milice sous les ordres du capitaine Tr; au confluent des rivières Alleghany et Monongahéla, pou. y élever un fort. Mais à peine ceux-ci en avaient-ils fait les premiers terrassements qu'ils furent surpris et chassés par M. de Contrecœur qui s’en allait remplacer M. de St. Pierre et qui trouvant la position excellente, le fit achever et le nomma le Fort Du Quesne.

“Pendant que ceci se passait. M. de Contrecœur ayant appris que Washington accourait au secours de Trent, envoya à sa rencontre M. de Jumonville, avec une escorte de trente soldats, pour sommer le colonel américain d’évr.euer le territoire français.

“ Le 18 mai 1754, de grand matin, Washington qui avait été informé par ses éclaireurs de l'endroit où campaient Jumonville et ses compagnons vint les cerner avec toutes ses forces, et avant que l'officier parlementaire eut eu le temps de lire sa sommation il tombait fusillé presque à bout portant avec neuf hommes de son escorte.

“ Après cet odieux assassinat que réprouvent toutes les lois de la guerre et de l'honneur, Washington bien décidé à soutenir la prétention de la Compagnie des Marchands et surtout à se-

conder les projets de la métropole qui voulait s'emparer de la vallée de l'Ohio, poussa jusqu’à la Monongahéla où il éleva à la hâte le fort Nécessity qu'il garnit de neuf pièces de canon.

“ Cependant, la nouvelle de la mort tragique de Jumonville ne tarda pas à arriver au camp français où on l’accueillit par un cri général d'horreur e& d’indignation. M. de Contrecœur chargea aussitôt M. de Villiers d'aller venger son frère et lui donna, à cet effet, six cents canadiens armés à la légère et une centaine de sauvages, avec lesquels il se porta rapidement à la rencontre de Washington. Après une lutte meurtrière de plus de dix heures, les canadiens réduisirent au silence les batteries du fort, quoiqu'ils n’eussent pôint de canons, et allaient monter à l'assaut, quand Washington demanda à capituler, ce qui lui fut accordé. (1)

“ Le lendemain matin, 4 juillet 1754, le Colonel américain reprenait tristement avec ses troupes la route de la Virginie, et de Villiers, après avoir fait raser le fort Nécessity et enclouer ses canons, rentra dans le fort Du Quesne et le drapeau français couvrit seul de ses plis victorieux toute cette vallée de l'Ohio si ardemment convoitée et si vaillamment défendue.

“Tandis que ces graves évènements se passaient au milieu des forêts de l'Amérique, la “Commission des frontières” dont nous avons parlé ci-dessus, continuait encore à siéger ; mais ce n'était que pour la forme.

“ Les représentants des deux peuples cherchaïent à se donner mutuellement le change sur leurs véritables intentions,

() ‘‘ Dans cette capitulation qui fut rédigée par le capitaine Van Braam, le seul des officiers de Washington qui pût parler et écrire le français, le mot assassinat que nous avons employé plus haut figure en toutes lettres. Washington en signant cette capitulation, s’est donc reconnu et clairement avoué l'assassin de Jumonville, Ce meurtre injustifiable entache, suivant nous, tout autant la gloire de cet homme vraiment grand appelé plus tard à une si haute destinée que l'assassinat du duc d'Enghien pèsera éternellement sur la mémoire de Napoléon. Dans cette même capitulation signée le 3 juillet, Washington s'était engagé à ne pas servir contre la France pendant une année. Nous allons le voir bientôt marchant sous les ordres de Braddock bien avant que sa parole de soldat et de gentilhomme fut dégagée.”

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mais de part et d'autres, sous le voile transparent d'une paix trompeuse, on faisait des armements considérables,

“ L'Angleterre envoya, pour soutenir ses colonies, le Général Braddock, et trois mille hommes de vieilles troupes qui débarquèrent en Virginie le 20 février 1755, et deux mois plus tard—vers la fin d'avril,--la France dirigeait sur le Canada le baron Dieskau avec six bataillons de vétérans.

“ Malheureusement deux des navires de la flotte qui amenait ce puissant renfort au Canada, ayant été retenus par la brume sur les bancs de Terre-Neuve, furent enveloppés par une escadre anglaise de onze vaisseaux de ligne commandée par l'amiral Boscoven et forcée de se rendre malgré la résistence la plus opiniâtre.

“ Cet étrange procédé que l'Angleterre ne désavoua point et qui fut suivi de l'enlèvement de plus de trois cents de nos navires marchands, quoique l’on fut encore en pieine paix— souleva l'indignation de toute la France et la guerre fut déclarée.

“ A son arrivée en Amérique, le général Braddock qui était revêtu du commandement en chef des troupes anglaises et indigènes, s’occupa activement de réunir des hommes, des chevaux de trait, des chariots, et tout ce qui devait, en un mot, contribuer à assurer le succès de ion expédition contre le fort de Du Quesne. Puis il alla asseoir son camp au fort Cumlerland, sur les confins de la Virginie et de l'extrême civilisation.

“ Ce n’est que vers la fin de mai, suivant quelques écrivains, ou vers le commencement de juin, suivant d’autres, qu’il se mit en marche pour aller déloger les Français de l'Ohio. Son armée divisée en trois colonnes commandées par Sir Halket, Gage et Dunbar, se déroulait comme un immense ruban sur une étendue de plus de quatre milles et marchait précédée d’un nombreux détachement de Virginiens, armés de haches et d’autres outils qui frayaient, tant bien que mal, un chemin étroit à travers la forêt vierge.

“ Sur cette route battue pour la première fois, hérissée de ronces et de lianes et entrecoupée de flaques d’eau et de maré-

cages, l'artillerie et les lourds fourgons portant les bagages avançaient à grand'peine. Les soldats, habitués pour la plupart à combattre en plaine, souffrant d'incroyables fatigues au milieu de ces bois presqu'impénétrables où ils avaient encore à s'atteler eux-mêmes de temps à autre aux canons ou aux chariots et à se garer des branches et des épines qui leur déchiraient la figure, les mains et les pieds.

“Cependant, le 18 juin,sur l'avis de Washington, Braddock qui tenait à surprendre le fort Du Quesne avant qu'il eut pu recevoir des renforts, prit le devant avec douz2 cents hommes d'élite et vingt canons, enjoignant au colonel Dunbar qui commandait l'arrière garde de le suivre avec les bagages et les trainards, aussi vite que le lui permettraient les difficultés du terrain.

“Le 8 du mois suivant, Braddock venait reposer ses troupes harrasséses sur les bords de la Monongahéla, aux flots noirs et rapides dont le cours tortueux servait en quelque sorte d'ouvrage avancé au fort Du Quesne.

“On n'était cepen.fant pas sans nouvelles de l'approche de l'ennemi au fort Du Quesne où commandait alors M. de Beaujeu, en remplacement de M. de Contrecœur, sur le Saint- Laurent. Dès les premiers jours de juillet des sauvages qui battaient les bois, ayant parfwutement reconnu l’armée anglaise, sa force approximative et ses mouvements, étaient accouru prévenir le commandant que trois ou quatre mille réguliers, conduits par plusieurs chefs de marque, ne se trouvaient plus qu’à quelques milles de la Mononguahéla, et qu'ils trainaient avec eux une nombreuse artillerie.

“ Pour résister à cette formidable invasion, M. de Beaujeu n'avait sous la main qu'une centaine de réguliers et deux cents hommes environ de la milice canadienne, la plupart des autres se trouvant éloignés à de grandes distances, occupés qu'ils étaient aux travaux des champs. Heureusement que plusieurs des nations sauvages alliées de la France, s'étaient déjà donné rendez-vous sous les murailles mêmes du Fort. Les Outaouas ayant à leur tête le fameux Ponthiac, les Hurons venus

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des environs de Québec sous la conduite de leur grand chef Athanas, des Abénaquis, des Ojibas et des Delawares s’y trouvaient au nombre d'environ six à sept cents vuerriers.

“Il n’y avait pas cependant de temps à perdre, l'ennemi étant presqu'aux portes du fort, et les hordes sauvages pouvaient, d'un moment à l’autre, se débander et abandonner les Français à eux-mêmes. M. de Beaujeu semblait n'avoir d'autre alternative que se replier en toute hâte sur le fort Machault et le fort de la Rivière au Bœuf ou de s’enterrer sous les ruines du fort DuQuesne qui n'était nullement en état de soutenir le choc d’une aussi puissante artillerie que celle de Braddock, quand même il se serait trouvé défendu par une

nombreuse garnison.

“Mais ni l’un ni l’autre de ces plans ne convenait à l’esprit chevaleresque et au courage de M. de Beaujeu qui assembla ses officiers et leur proposa de marcher au devant des Anglais et de leur barrer le passage. À trois lieues d'ici, leur dit-il, nous pouvons disposer nos sauvages dans les ravins qui bordent la route que doit suivre Braddock. Tandis que ces braves arcelleront les flancs de son armée par un feu de mousqueterie bien nourri, nous chargerons avec les réguliers et nos canadiens ses têtes de colonnes.

“ Pour peu que ces mouvements combinés réussissent, l’ennemi pourrait très bien être rejeté en désordre de l’autre côté de la Monongahéla, et perdre toute envie de nous inquiéter de sitôt. La situation était pour ainsi dire désespérée ; aussi ce plan, malgré sa hardiesse et peut-être à cause de sa hardiesse, fut-il adopté à l'unanimité, il ne s'agissait plus que de la communiquer aux chefs sauvages et de la leur faire accueillir favorablement pour s'assurer une intelligence coopérative.

“M. de Beaujeu les fit donc convoquer, mais dès leurs visages consternés, malgré l’impassibilité de leurs traits, il vit qu'ils étaient loin de partager l’audace de son dessein.

“Eh quoi ! mon père, leur dirent-ils, tu veux donc mourir et nous sacritier ? Les anglais sont plus de quatre mille hommes ; nous autres nous ne sommes que huit cents, et tu veux les aller

attaquer ? Tu vois bien que tu n’a pas ton esprit à toi, nous te demandons jusqu’à demain pour te déterminer.

# Durant la nuit qui précéda le 9 juillet Sir Hatket,(1)qui commandait en second, obéissant sans doute à quelque sinistre pressentiment dont les hommes, même les plus courageux, ne peuvent pas toujours se défendre, avait recommandé avec instance au général Braddock de faire battre scrupuleusement l'épaisseur de la forêt qui séparait encore l’armée Anglaise du fort Du Quesne de crainte d’une surprise ou d’une embuscade.

“Washington, rompu à la guerre des hois et qui n’envisageait pas sans effroi les funestes suites que pourrait avoir la témérite de son chef, avait fait aussi, à différentes reprises, les mêmes représentations, deux mois auparavant, alors que Braddock se trouvait encore campé au fort Cumberland. Un jour qu’il parlait, avec une confiance sans bornes, du succès de son expédition prochaine devant Benjamin Franklin, ce dernier n'avait pu s'empêcher de lui dire avec sa franchise accoutumée :

“ Sans aucun doute, si Votre Excellence peut arriver sans encombre jusqu’en face des murailles du fort Du Quesne avec une si belle armée et une artillerie si puissante, le fort aura beau être solide et défendu par une nombreuse garnison, il faudra qu’il se rende sous peu de jours. La seule chose que Jj'appréhende pour Votre Excellence, c’est de voir son armée inquiétée dans sa route à travers les bois par les sauvages qui excellent à tendre des embuscades. Obligées de marcher en files étroites et formant un cordon de plus de quatre milles, vos troupes se trouveront exposées à ( re coupérs et séparées de manière à ne pouvoir se soutenir mutuellement ”.

“ Braddock qui avait autant de mépris pour les milices américaines que pour les sauvages, s'était contenté de hausser les épaules en répondant à ces paroles pour ainsi dire prophétiques :

“Bah! monsieur Franklin, les sauvages dont vous me

(1) ‘‘ Sir Halket fut tué dans l'action du lendemain, ainsi que son fils.

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parlez sont peut-être des adversaires bien redoutables pour nos miliciens, mais je vous assure que les troupes du Roi vont ies balayer comme le vent du Nord balaie les feuilles de nos bois.”

“Cependant, soit que les paroles de Franklin lui fussent revenues à la mémoire, soit que les représentations et les instances de Sir Halket et de Washington eussent exercé sur son esprit une certaine impression, soit enfin que le double passage de la Monongahéla lui parût les seuls endroits dangereux de la route, Braddock, contre son habitude, prit le 9 juillet des précautions extraordinaires pour éclairer et assurer sa marche. Dès trois heures du matin, il envoya en avant le colonel Gage avec un corps d'élite s'enparer des deux gués de ln Monongahéla qu'il avait soigneusement fait reconnaitre la veille, Ces troupes furent précédées d’un détachement de travailleurs pour déblayer la route et aplanir autant que possible les bancs de la rivière, afin de rendre plus facile le passage de l'artillerie.

“A six heures du matin, le général Braddock ayant fait occuper les hauteurs voisines par divers détachements, passait heureusement avec son armée, l'artillerie et les bagages, le premier gué de la Monongahéla.

“Comme il continuait sa route, un aide-de-camp accourut l'informer que, conformément à ses ordres, le colonel Gage occupait les deux rives du second gué ; que le chemin était partout sûr et déblayé et qu’il n'avait rencontré que quelques sauvages qui s'étaient hâtés de prendre la fuite à son approche.

“N’avais-je pas raison de le dire à votre M. Franklin, s'écria alors gaîment le général Braddock en se penchant familièrement vers Washington qui chevauchait à ses côtés, vos sauvages ne sont redoutables qu'aux pauvres miliciens et craignent singulièrement les soldats de Sa Majesté ! Vous allez voir que rous allons entrer ce soir, musique en tête et tambour battant, dans votre fameux fort DuQuesne, sans même tirer un coup de canon.”

“Tandis que Braddock marchait plein de confiance vers le second gué de la Monongahéla, une scène autrement imposante se passait dans la grande cour du fort Du Quesne, où le véné-

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able Père Denys Barron, après avoir offert le saint sacrifice de la messe, donnait la communion à la garnison et appelait sur ceux qui allaient combattre les bénédictions célestes et la protection du Dieu des armées,

“ Bientôt la grande porte du fort s'ouvrit et livra passage à M. de Beaujeu suivi de sa petite troupe qui comptait 72 réguliers et 146 canadiens, non compris les officiers.

“ Arrivé en face de la hutte du conseil où se trouvaient réunis les chefs Sauvages, M. de Beaujeu y entra avec le capitaine de Ligneris son beau-frère et le capitaine Dumas, et leur demanda, avec beaucoup de calme et d'un air souriant, quel était le résultat de leur longue délibération ?

“ Ceux-ci qui n'étaient pas encore décidé, répondirent qu'ils ne pouvaient marcher.

“ Alors M. de Beaujeu qui joignait à un caractère bon et affable beaucoup de courage, de sang froid et d'esprit, leur dit :

“ Je suis déterminé à aller au devant des ennemis. Quoi ! laisserez-vous votre père aller seul ? Je suis sûr de les vaincre.

“Comme il prononçait ces derniers mots, des sauvages, probablement ceux qui avaient fui le matin même, devant le colonel Gage, firent irruption dans la salle du conseil, annonçant que l'anglais allait passer le second gué de la Monongahéla et prendre inévitablement la route du fort qui se trouvait bordée par les ravins où M. de Beaujeu parlait, la veille, d'embusquer ses auxiliaires.

“Vous le voyez, mes amis, s'écria aussitôt M. de Beaujeu profitant habilement de l'indécision des sauvages, vous le voyez,

les anglais viennent d'eux-mêmes se jeter dans la gueule du lion. Ce sont de faibles moutons qui vont avoir à faire aux loups dévorants des bois Que celui qui aime son père le suive! Vous n'aurez qu'à vous tenir cachés dans les ravins qui longent la route, et quand vous nous entendrez frapper, frappez à votre tour.

“ La victoire est à nous. :

“Il se fit alors tout d’un coup un changement dans les dis- À positions des sauvages qui eurent honte de leur lâcheté, Les 4

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chefs se levant tous ensemble comme poussés par un commun ressort, entonnèrent d'une voix formidable le chant de guerre que la foule des guerriers répéta par toute la plaine, et que les échos renvoyèrent au loin sous les voûtes sombres et sonores de la forêt,

“ Dès que le calme fut un peu rétabli au milieu de ces barbares qui brandissaient leurs arines en se livrant à des danses etàadescontorsionsétranges eten poussant d'affreux huriements, M. de Beaujeu mit à leur tête quelques uns de ses officiers, et bientôt ces hordes féroces, assez semblables à des meutes de chiens altérés de sang, disparurent sous bois, suivis de près par les réguliers et les canadiens,

“ Le général Braddock arrivé, sur les onze heures du matin, au second gué de la Monongahéla, y fut retardé pendant près de deux heures pour donner le temps aux travailleurs de niveler les deux bancs de la rivière dont la pente trop raide et trop abrupte ne permettait pas le passage de l'artillerie et des bagages.

“ Voulant utiliser ce contre temps et ne doutant pas que l'ennemi épiait ses mouvements, Braddock ordonna à toute l’armée qui se trouvait rangée en bataille, derrière ses faisceaux, sur le bord de la rivière, de se mettre en grande tenue. Vers une heure de l'après-midi tout se trouva enfin prêt. Alors pour frapper de terreur et d’admiration tous ceux qui le verraient défiler, le général anglais donna l'ordre à ses tambours et aux fifres de battre la marche, et l’armée se mit à passer majestueusement la Monongahéla.

“Jamais en effet, au dire de tous ceux qui en furent les témoins, spectacle plus magnifique et plus imposant à la fois, n'aurait pu frapper le regard étonné, au milieu de ces solitudes sauvages, séjour ordinaire d'un profond silence à peine interrompu par le cri des oiseaux ou des bêtes fauves.

* Il faisait une de czs belles matinées de juillet, et le soleil, versant à pleins flots ses plus chauds rayons, couvrait d’innombrables feuillettes les eaux noires de la rivière et se brisait en milliers d'éclairs sur l'acier poli des mousquets et des

bayonnettes. Les habits rouges des soldats dont la blancheur des buffleteries faisait encore ressortir l’écarlate ; les drapeaux aux plis larges flottants ; la marche révulière et cadencée des bataillons qui semblaient plutôt se rendre à une grande revue qu'à l’assaut d'une place : les piétionnements de quatre ou cinq cents chevaux traînant avec effort les lourds chariots recouverts de leurs toiles blanches et les canons encore plus lourds : les sourds beuglements d'une centaine de bœufs que des Virginiens, armés de longues œaules tâchaient de maintenir à la queue de la colonne, et pardessus tout les fanfares, tantôt œuerrières, tantôt joyeuses des musiques militaires, tout contribuait à établir un contraste frappant avec la sombre et silencieuse majesté des forêts vierges qui encadraient ce tableau d'un aspect si animé et si imposant,

“Après avoir passé sans encombre le second gué de la Monongahéla, l’armée anglaise ne se trouvait plus qu'à neuf milles environ du fort Du Quesne,

“ Pour s’y rendre il fallait d'abord traverser une plaine longue d'un demi mille et qui, s'élevant ensuite par une pente douce, formait entin un monticule d'une assez grande étendue se reliant à une chaîne de collines brisées qui s'étendait jusqu'au fort Du Quesne. Une route étroite ombragée par des arbres séculaires courait à travers cette petite montagne, bordée de chaque côté par un ravin profond. Le printemps ces ravins servaient de lit ? d'impétueux torrents formés par la fonte des neiges, mais l’éte et l'automne ils se trouvaient à sec, et parfaitement dissimulés sous une végétation luxuriante et un inextricable enchevêtrement de vignes sauvages, de lianes et de hautes herbes.

“ C’est là, c'est dans ces ravins si propres à une embuscade que les sauvages au nombre de cinquante environ, tapis derrière les broussailles ou couchés à plat ventre derrière les hautes herbes, écoutaient, l’oreille collée contre terre, le bruit grossissant des tambours et des fanfares de l'armée anglaise, n'attendant plus que le signal du combat qu’allait leur donner bientôt M. de Beaujeu.

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“ Il pouvait être trois heures de l'après-midi, quand l’armée anglaise se mit à gravir la montée dont nous avons parlé cidessus. Quelques sauvages servant de gardes et une douzaine de cavaliers, le sabre au poing et la curabine haute, ouvraient la marche. Venait ensuite l'avant-garde, sous les ordres du colonel Gage, composée de deux compagnies de grenadiers du régiment de Sir Halket et du détachement des travailleurs ; sept compagnies du même régiment et six compagnies franches de la Virginie, disposées en ordre alterne, formaient le centre où se trouvait aussi l'artillerie. L'arrière-garde composée en grande partie de compagnies tirées du régiment du colonel Dunbar trainait à sa suite les bagages, les munitions de bouche et le parc de réserve, Ces trois corps d’armées réunis en colonne et s’avançant en ordre de bataille, avaient sur leurs flancs, à droite et à gauche du chemin, des détachements de dix à vingt hommes commandés par des sergents et destinés à éclairer et à assurer la marche.

“Cependant l'avant-garde était sur le point d'arriver au sommet de la montée quand elle fut surprise tout à coup par les Français et les Canadiens qui avaient gravi au pas de course le versant opposé. M. de Beaujeu qui bondissait à leur tête, en costume de chasseur, et n’était reconnaissable qu’à son hausse-col d’officier, se hâta de les faire déployer et ouvrit aussitôt sur l'ennemi un feu des plus meurtriers.

‘“ Au même moment, de la tête à la queue de l’armée anglaise, rétentit un épouvantable concert de huées féroces et prolongées ; c'étaient les sauvages qui sortant de leur inaction en poussant tous à la fois leur cri de guerre, s'étaient mis à fusiller presqu’à bout portant et incessamment les troupes de l'avant-garde, de derrière les buissons et les arbres où ils se tenaient embusqués. Cette attaque meurtrière d’un imprévu si étrange, le bruit épouvantable causé par les clameurs furieuses des sauvages qui semblaient remplir la forêt et qu’on n’apercevait nulle part, avaient commencé à jeter le désarroi parmi l'avant-garde, mais les officiers ranimant et excitant le courage de leurs soldats, ceux-ci redevenus immobiles comme

un mur et se tenunt dans le chemin, ripostaient de leur mieux à ces feux croisés, et roulants qui fesaient de longues trouées dans leurs rangs quand Braddock fit avancer en toute hâte quelques pièces d'artillerie chargées à mitraille.

“ Dès la troisième décharge, M. de Beaujeu fut tué ainsi que le lieutenant de Carqueville, qui combattait à ses côtés.

“ Cette mort d’un chef aimé, si cruelle pour les français et les canadiens, fut cause que leur feu se ralentit pendant quelques moments. Déjà les anglais, s'attendant à les voir plier, commençaient à pousser des hurrahs victorieux, quand les canadiens et les français surexcités par les paroles chaleureuses de M. de Ligneris et du Capitaine Dumas, qui avait pris le commandement des troupes, revinrent à la charge avec une irrésistible furie, aux cris mille fois répétés de “ Vive le Roi !” De leur côté, les sauvages redoublant d'adresse, visaient de préférence les officiers dont plusieurs se trouvaient déjà hors de combat parmi des monceaux ‘morts et de blessés.

“Sur ces entrefaites le géneral Braddock, dont l’arrièregarde était encore dans la plaine, avait donné l’ordre au colonel Burton de se porter rapidement avec les compagnies du centre au secours de l’avant-gurde, Tandis que Burton obéissant aux ordres de son chef, s'efforçait d'opérer ce mouvement, l'avantgarde, lâchant pied tout-à-coup, se replix en désordre et vint jeter une confusion fatale parmi les troupes envoyées à son SECOUTS,

“Bientôt les compagnies se trouvèrent tellement méêlées qu'il n’y eut plus d'évolutions ni d'entente possibles.

“ Les soldats devenus sourds à la voix de leurs chefs et n’entendant plus qu'une épouvantuble fusillade et des cris d'enfer tout le long d’une route large à peine de douze pieds—véritable défilé où ils se trouvaient acculés — commencèrent à donner des signes de terreur et de désespoir. En vain les offiëiers tâchaient de les rallier autour de leurs drapeaux respectifs, les malheureux ne savaient plus que charger et décharger leurs armes avec une précipitation qui tenait de la folie, tirant au hasard sur un ennemi invisible, tandis que les balles indiennes et françaises les couchaient par terre par rangs entiers,

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