MONTREAL
De.saulxiers & CiE., Imprimeurs
22, rue Saint-Gabriel
LE HÉEOS DE LA MOXONGAHËLA
ANIEL Hyacinthe Marie, Liénard de Beaujeu était le deuxième fils de Louis Liénard de Beaujeu et de Louise Thérèse Catherine Migeon de Branssac. Louis, son frère aîné, étant entré dans les ordres, où il devait acquérir bientôt une si grande renommée comme orateur chrétien et plus tard en sa qualité de confesseur ordinaire du Roi martyr, Daniel et son autre frère continuèrent les traditions militaires de la famille en remplissant tous deux, dans les fastes guerriers de la Nouvelle-France, un rôle excessivement brillant et glorieux.
Comme tous les fils de famille qui se destinent à la carrière des armes, le futur héros de la Monongahéla était entré très jeune dans l'armée. Il gagn;i à la pointe de l'épée tous les premiers grades dans ces combats de chaque jour souvent indécis mais toujours renaissants entre cette autre Rome et cette autre Carthage du Nouveau-ilomltj qui s'appellent la Xouvelle- Ançj-leterre et la Nouvelle-France.
Suivant les correspondances du temps et certains papiers de famille, M. de Beaujeu, sans être précisément de grande
taille, avait cependant haute mine, tant il était admirablement proportionné, adroit et acrjle dans tous les exercices «lu corps. Personne ne résistait mieux (|ue lui à la fatigue. Arrivé en face de l'ennemi, ce n'était i)lus un homme, le soldat se transformait en lion. Le fait est qu'il ne marchait plus, il bondissait à la tête de ses troupes.
Ayant vécu longtemps avec les sauvages, il connaissait à fond presque tous les dialectes en usage dans les diverses triV)us.
A^tiable, sans familiarité toutefois, généreux au-delà de toute expression, nul ne savait se plier avec plus d'art au caractère de ses barbares alliés, tout en les commandant dans leur langue il est vrai : et ceux-ci se seraient jetés pour lui dans le feu, avec un parfait mépris du danger, tant ils admiraient son éloquence entraînante, sa force, son agilité et surtout l'audace surprenante de ses desseins presque toujours réalisés.
A vrai dire, les nations sauvages le vénéraient et l'adoraient à l'égal du manitou.
Car M. de Beaujeu passait à leurs yeux pour invincible et à l'abri des balles, n'ayant jamais été blessé dans aucune «le ses nombreuses rencontres.
C'est en récompense de sa Ijravoure et des services signalés (ju'il avait rendus en Canada, par sa grande influence sur les nations sauvages, qu'il était parvenu rapidement au grade de capitaine et qu'il avait obtenu la croix de chevalier de St- Louis, ainsi que la seigneurie de La Colle, sur la rivière Chambly, à titre de fief.
M. de Beaujeu naquit à Montréal, le î) août 171L II épousa le 4 mars 1787, Mlle Miehelle Elisabèthe de Foucault dont l'antique généalogie remonte au temps des croisades. De cette union M. «le Beaujeu ne laissa «|u'un fils qui repassa en France lors de la cession «lu Cana«ia à l'Angleterre, et une fille qui fut mariée à Charles de Noyan, gouverneur de la Guyane.
Le boulet (jui tua M. de Beaujeu décida peut-être du sort de la Nouvelle-France, car qui sait ce qui serait arrivé de
l'année anglai.se clans les plaines d'Abraham si, au moment où les bataillons français, hachés par une pluie de balles et de mitraille, commençaient à plier et à se rompre, le vainqueur de Braddock fut accouru à la resccjussc au pas de charge, à la tête de ses vieilles bandes de sauvages et de canadiens.
Ceci est de l'hypothèse, nous dira-t-on peut-être ! Soit mais rh3'potlièse, ce nous semble, peut être permise en histoire, surtout lorsqu'elle est patriotique.
Plusieurs historiens autorisés ont déjà raconté l'histoire de la grande bataille de la Monongahéla. Cependant, nous n'avons pas cru pouvoir mieux faire que de reproduire ici le récit qu'en a fait M. Paul Stevens. C'est le plus bel éloge que nous puissions faire de cet homme distingué qui, toute sa vie, a voué à la famille de Beaujeu un dévouement comme les cœurs généreux seuls peuvent en produire. Du reste, durant tout le cours de cet ouvi-age, nous avons largement puisé dans les notes qu'il avait amassées avec sa patience et son savoir bien connus.
Avant de raconter dans tous ses détails la bataille de la Monongahéla, il convient de jeter un coup d'teil rétrospectif sur l'histoire et de savoir "quelle était alors la situation politique et l'état des esprits des deux côtés de l'Océan.
" A mesure que la France et l'Angleterre s'étendaient par leurs colonies dans l'Amérique du Xord, leur vieille rivalité, les suivant au-delà de l'Océan et s'établissant avec elles au milieu des nouvelles conquêtes, y prenait de plus en plus le caractère alarmant d'une opposition ouverte et déclarée, et bientôt s'engagea une lutte vive et opiniâtre qui ne se termina que par la prépondérance victorieuse de l'une des deux rivales.
" A peu près vers l'année 1750, époque à laquelle remonte ce récit, les treize colonies anglaises avaient déjà une population de plus d'un million, tandis (jue le Canada, la Louisiane et le Cap Breton comptaient à peine quatre-vingt mille âmes.
" Malgré cette excessive disproportion numérique, la victoire s'était presque toujours obstinée à suivre les étendards de la France dans les luttes sans cesse renouvelées des deux colonies.
" Les frontières des Américains qui cherchaient à s'étendre à mesure (jue la population s'accioissait, avaient été dévastées, leurs forts pris, démantelés ou rasés pardesl»andes canadiennes ayant à leur tête des chefs tels que de Léry, Liv Corne de St- Luc et Rigaud de Vaudreuil ; et ces faits d'armes, presqu'incroyables d'avidace, avaient tellement semé la tendeur et l'épouvante parmi les colons Anglais, qu'à la simple nouvelle de leur approche ils abandonn.aieut tout pour se réfugier au loin dans l'intérieur du pays avic leurs familles et tout ce qu'ils pouvaient sauver de plus précieux dans leurs fuite précipitée.
" Cependant la seconde paix d'Aix-la-Chapelle signée en 1748, ])ar laquelle la France rendit toutes ses conquêtes, l'un des plus déplorable traités que la diplomatie française ait jamais acceptés, vint suspentlre ses courses victorieuses à travers le pays ennemi.
" Mais cette paix ne devait pas durer longtemps.
" Lord Albornnale, l'ambassadeur Anglais à Paris, ne tarda pas à se plaindre amèrement des empiétements des Fran<,'ais en Acadie et ailleurs. Ceci sans doute n'était qu'un prétexte pour rompre la paix. Toutefois une commission n'en fut pas moins nommée pour tix^r la mission. Elle siégeait et discutait. L"n édit Royal, émané de la Cour d'Angleterre, concéda à une compagnie de marchands anglais une grande partie de la vallée de rOhio qui était précisément un des points en litige.
" Les Fran(;ais comprirent de suite que l'octroi de cette concession avait pour but unique de leur enlever le commerce si productif de l'Ouest et de couper leur ligne do comnuinication entre le Canada et la Louisiane ; aussi se hâtèrent-ils, par une sage prévoyance, de relier au moyen de quel(|ues forts cet immense territoire qui s'étend depuis l'isthme étroit de l'Acadie. jusqu'au golfe du Mexique en pas.sant par les grands Lacs.
" Ces préparatifs de légitime défense firent pousser les hauts cris à la Compagnie des Marchands concessionnaires qui se plaignirent au gouverneur-général. Tandis que ce dernier dépêchait en toute hâte Washington à M. le Ganleur de St. Pierre, commandant les pays de 1 Ouest pour .sa Majesté Très Chré-
tienne, afin Je l'engager à suspendre ses travaux de fortifications, des coureurs de bois, tant français que sauvages, tombèrent à ^impro^'iste sur les marchands anglais qui fesaient arpenter leurs concessions et en saisirent trois qu'ils amenèrent au fort de la Presqu'île.
" Sur ces entrefaites, Washington était revenu avec la réponse de Mr le Gardeur de St- Pierre. Cette réponse, toute militaire et très laconique, informait le gouverneur-général qu'on garderait et défenderait jusqu'à la dernière extrémité le territoire de l'Ouest en général et la vallée de l'Ohio en particulier, qui appartenaient légitimement à la France, depuis soixante ans que La Salle les avait découverts et en avait pris possession au nom de son roi.
" Alors la Compagnie des Marchands voulut avoir des forts à son tour. Elle envoya un détachement de travailleurs soutenu par une compagnie de milice sous les ordres du capitaine Trent, au confluent des rivières Alleghany et Monongahéla, pour y élever un fort. Mais à peine ceux-ci en avaient-ils fait les premiers terrassements qu'ils furent surpris et chassés par M. de Contrecœur qui s'en allait remplacer M. de St. Pierre et qui trouvant la position excellente, le fit achever et le nomma le Fort Du Quesne.
" Pendant que ceci se passait. M. de Contrecœur ayant appris que Washington accourait au secours de Trent, envoya à sa rencontre M. de Jumonville, avec une escorte de trente soldats, pour sommer le colonel américain d'évaclier le territoire français,
" Le 18 mai 1754, de grand matin, Washington qui avait été informé par ses éclaireurs de l'endroit où campaient Jumonville et ses compagnons vint les cerner avec toutes ses forces, et avant que l'officier parlementaire eut eu le temps de lire sa sommation il tombait fusillé presque à bout portant avec neuf hommes de son escorte.
" Après cet odieux assassinat (jue réprouvent toutes les lois de la ffuerre et de l'honneur, Washington bien décidé à soutenir la prétention de la Compagnie des Marchands et surtout à se-
couder les projets de la métropole qui voulait s'emparer de la vallée de l'Ohio, poussa jusqu'à la Monougahéla où il éleva à la hâte le tort Nécessity (ju'il o-arnit de neuf pièces de canon.
" Cependant, la nouvelle de la mort tragique de Jumonville ne tarda pas à arriver au camp français où on l'accueillit par un cri général d'horreur et d'indignation. M. de Contrecœur chargea aussitôt M. de Villiers d'aller venger son frère et lui donna, à cet effet, six cents canadiens armés à la légère et une centaine de sauvages, avec lesquels il se porta rapidement à la renconti'e de Washington. Après une lutte meurtrière de plus de dix heures, les canadiens réduisirent au silence les batteries du fort, (juoiqu'ils n'eussent point de canons, et allaient monter à l'assaut, quand Washington demanda à capituler, ce qui lui fut accordé. (1)
"Le lendemain matin, 4 juillet 1754, le Colonel américain reprenait tristement avec ses troupes la route de la Virginie, et de Villiers, après avoir fait raser le fort Nécessity et enclouer ses canons, rentra dans le fort Du '^uesne et le drapeau français couvrit seul de ses plis victorieux toute cette vallée de l'Ohio si ardemment convoitée et si vaillannnent défendue.
" Tandis que ces graves événements se passaient au milieu des forêts de l'Amérique, la "Conunission des frontières" dont nous avons parlé ci-dessus, continuait encore à siéger ; mais ce n'était que pour la forme.
" Les représentants des deux peuples cherchaient à se donner mutuellement le change sur leurs véritables intentions,
(Il " Dans cette capitulation qui fut rédigée par le capitaine VanBraani. le seul des officiers de AVasliini;toa qui put parler et écrire le français, le mot ((s.sassinuf que nous avons employé plus haut figure en toutes lettres. Washington en signant cette capitulation, s'est donc reconnu et clairement avoué 1 assassin de .îumonvillc. Ce meurtre injustifiable entache, suivant nous, tout autant la gloire de cet homme vraiment grand appelé plus tard à une si haute destinée que lassassinat du duc d'Enghien pèsera éternellement sur la mémoire de XapoKon. Dans cette même capitulation signée le :^ juillet, "Washington s'était engagé à ne pas servir contre la France pendant une année. Nous allons le voir bientôt marchant sous les ordres de Braddock bien avant que sa parole de soldat et de gentilhomme fut dégagée."
mais de part et d'autres, sous le voile transparent d'une paix trompeuse, on faisait des armements considérables.
" L'Angleterre envoya, pour soutenir ses colonies, le Général Braddock, et trois mille hommes de vieilles troupes qui débarquèrent eu Virginie le 20 février 1755, et deux mois plus tard — vers la tin d'avril,- -la France dirigeait sur le Canada le baron Dieskau avec six bataillons de vétérans.
" Malheureusement deux des navires de la Hotte (|ui amenait ce puissant renfort au Canada, ayant été retenus par la brume sur les bancs de Terre-Neuve, furent enveloppés par une escadre anglaise de onze vaisseaux de ligne counnandée par l'amiral Bo.sco\en et forcée de se rendre malgré la résistance la plus opiniâtre.
" Cet étrange procédé que l'Angleterre ne désavoua point et qui l'ut suivi de l'enlèvement de plus de trois cents de nos navires marchands, quoique l'on fut encore en pleine paix — souleva l'indignation de toute la France et la guerre fi^k déclarée.
" A son arrivée en Amérique, le général Braddock qui était revêtu du commandement en chef des troupes anglaises et indigènes, s'occupa activement de réunir des hommes, des chevaux de trait, des chariots, et tout ce qui devait, en un mot, contribuer à assurer le succès «le son expédition contre' le fort de Du Quesne. Puis il alla asseoir son camp au fort Cumberland, sur les confins de la Virginie et de l'extrême civilisation.
" Ce n'est que vers la fin de mai, suivant quelques écrivains, ou vers le commencement de juin, suivant d'autres, qu'il se mit en marche pour aller déloger les Français de l'Ohio. Son armée divisée en trois colonnes commandées par Sir Halket, Gage et Dunbar, se déroulait comme un innnense ruban sur une étendue de plus de quatre milles et marchait précédée d'un nombreux détachement de Virginiens, armés de haches et d'autres outils qui fra3'aient, tant bier, (|U(' mal, un chemin étroit à travers la forêt vierge.
" Sur cette route battue pour la première fois, hérissée de ronces et de lianes et entrecoupée de flaques d'eau et de mare-
cages, l'artillerie et les lourds fourgons portant les bagages avanraiont à grand'peine. Les soldats, habitués pour la plupart à combattre en plaine, souffrant d'incroyables fatigues au milieu de ces bois presqu'impénétrables où ils avaient encore à s'atteler eux-mêmes de temps à autre aux canons ou aux chariots et à se garer des branches et des épines qui leur déchiraient la figure, les mains et les pieds.
"Cependant, le 18 juin,sur l'avis de Washington, Braddock qui tenait à surprendre le fort Du Quesne avant qu'il eut pu recevoir des renforts, prit le devant avec douz3 cents hommes d'élite et vingt canons, enjoignant au colonel Dunbar qui command?.it l'arrière garde de le suivre avec les bagages et les traînards, aussi vite que le lui permettraient les difficultés du terrain.
" Le S du mois suivant, Braddock venait reposer ses troupes harrasséses sur les bords de la Monongahéla, aux fiots oirs et rapides dont le cours tortueux servait en quelque rte d'ouvrage avancé au fort 1 )u Quesne.
" On n'était cependant pas sans nouvelles de l'approche de l'ennemi au fort Du Quesne où commandait alors M. de Beaujeu, en remplacement de M. de Contrecœur, sur le Saint- Laurent. Dès les premiers jours de juillet des sauvages qui battaient les bois, ayant parfaitement reconnu l'armée anglaise, sa force approximative et ses mouvements, étaient accouru prévenir le commandant que trois ou quatre mille l'éguliers, conduits par plusieurs chefs de marque, ne se trouvaient plus qu'à quelques railles de la Monongahéla, et qu'ils traînaient avec eux une nombreuse artillerie.
" Pour résister à cette formidable invasion, M. de Beaujeu n'avait sous la main qu'une centaine de réguliers et deux cents hommes environ de la milice canadienne, la plupart des autres se trouvant éloignés à <le grandes «listances, occupés qu'ils étaient aux travaux des champs. Heureusement que plusieurs des nations sauvages alliées de la France, s'étaient déjà donné rendez-vous sous \e< murailles mêmes du Fort. Les Outaouas ayant à leur tête le fameux Ponthiac, les Hurons venus
«les oiiviroiis de Québec sous la couclulte de leur gran 1 chef Atlianase, des Abénaquis, des Ojibas et des Delavvares s'y trouvaient au nombre d'environ six à sept cents guerriers.
"Il n'y avait pas cepemlant de temps à perdre, l'ennemi étant presqu'aux portes du fort, et les liordes sauvages pouvaient, d'un moment à l'autre, se débander et abandonner les Français à eux-mêmes. M. de Beaujeu semblait n'avoir d'autre alternative que se replier en toute hâte sur le fort -Machault et le fort de la Rivière au Beuf ou de s'enterrer sous les ruines du fort DuQuesne qui n'était nullement en état de soutenir le choc d'une aussi puissante artillerie que celle de Braddock, quand même il se serait trouvé défendu par une nombreuse garnison.
" Mais ni l'un ni l'autre de ces plans ne convenait à l'esprit chevaleresque et au courage de M. de Beaujeu qui assembla seH officiers et leur proposa de marcher au devant des Anglais et de leur barrer le passage. A trois lieues d'ici, leur dit-il, nous pouvons disposer nos sauvages dans les ravins qui bordent 1 * route (]yie doit suivre Braddock. Tandis que ces braves arcelleront les flancs de son armée par un feu de mousqueterie bien nourri, nous chargerons avec les réguliers et nos canadiens ses têtes de colonnes.
" Pour peu que ces mouvements combinés réussissent, l'ennemi pourrait très Ijien être rejeté en désordre de l'autre côté de la Monongahéla, et perdre toute envie de nous inquiéter de sitôt. La situation était pour ainsi dire désespérée ; aussi ce plan, malgré sa hardiesse et peut-être à cause de sa hardiesse, t'ut-il adopté à l'unanimité, il ne s'agissait plus que de la communiquer aux chefs sauvages et de la leur faire accueillir favorablement pour s'assurer une intelligence coopérative.
"M. de Beaujeu les fit donc convoquer, mais dès leurs visages consternés, malgré l'impassibilité de leurs traits, il vit qu'ils étaient loin de partager l'audace de son dessein.
" Eh quoi ! mon père, leur dirent-ils, tu veux donc mourir et nous sacrifier i Les anglais .sont plus de quatre mille hommes ; nous autres nous ne .sommes que huit cents, et tu veux les aller
attaquer '. Tu vois bien (jue tu n'a pas ton esprit à toi, nous te demandons jusqu'à demain pour te déterminer.
"Durant la nuit qui précéda le 9 juillet Sir Halket,(l)qui commandait en second, obéissant sans doute à quelque sinistre pressentiment dont les hommes, même les plus courageux, ne peuvent pas toujours se défendre, avait recommandé avec instance au g'énéral Braddock de faire battre scrupuleusement l'épaisseur de la forêt qui séparait encore l'armée Anijlaise du fort Du Quesne de crainte d'une surprise ou «l'une embuscade.
"Washington, rompu à la guerre des Itois et qui n'envisageait pas sans efiroi les funestes suites t|ue pourrait avoir la témérité de son chef, a\ ait fait aussi, à différentes reprises, les mêmes représentations, deux mois auparavant, alors (jue Braddock se trouvait encore campé au fort Cundterland. Vn jour qu'il parlait, avec une confiance sans bornes, du succès de son expédition prochaine devant Benjamin Franklin, ce dernier n'avait pu s'empêcher de lui dire a\ec sa franchise accoutumée :
" Sans aucun doute, si Votre Excellence peut arriver sans encombre jusqu'en face des murailles du fort Du Quesne avec une si belle armée et une artillerie si puissante, le fort aura beau être solide et défendu par une nombreuse gai'nison, il faudra qu'il se rende sous peu de jours. La .seide chose que j'appréhende pour Votre Excellence, c'est de voir son armée inquiétée dans sa route à travers les bois par les .sauvages qui excellent à tendre des endiuscades. Obligées de marcher en files étroites et formant un conlon de plus de quatre milles, vos troupes se trouveront exposées à être coupées et séparées lie manière à ne pouvoir se soutenir nuituellement ".
" Braddock qui avait autant de mépris pour les milices américaines que pour les sauvages, s'était contenté de hausser les épaules en répondant à ces paroles poiu* ainsi dire prophétiques :
"Bah! monsieur Franklin, les sauvages dont vous me
(1) " Sir Halkct fut tue daii^ l'ait ion du lendemain, ainsi que son fils.
parlez sout peut-être des adversaires bien redoutables pour nos miliciens, mais je vous assure que les troupes du Roi vont les balaj'er comme le vent du Nord bdaie les feuilles de nos Ijois."
"Cependant, soit (|ue les paroles de Franklin lui fu<-sent revenues à la mémoire, soit que les représentations et les instances de Sir Halket et de Washington eussent exercé sur son esprit une certaine impression, soit enfin que le double passage de la Monongahéla lui parût les seuls endroits dangereux de la route, Braddock, contre son habitude, prit le 9 juillet des précautions extraordinaii'es pour éclairer et assurer sa marche. Dès trois heures du matin, il env(jva en avant le colonel Gaee avec un corps d'élite s'emparer des deux gués de la Monongahéla qu'il avait soigneusement t'ait reconnaître la veille. Ces troupes furent précédées d'un détachement de travailleurs pour déblayer la route et aplanir autant que possible les bancs de la rivière, afin de rendre plus facile le passage de l'artillerie.
"A six heures du matin, le général Braddock ayant fait occuper les hauteurs voisines par divers détachements, passait* heureusement avec son armée, l'artillerie et les bagages, le premier gué de la Monongahéla.
"Comme il continuait sa route, un aide-de-camp accourut l'informer que, conformément à ses ordres, le colonel Gage occupait les deux rives du second gué ; que le chemin était partout sûr et déblaj'é et qu'il n'avait rencontré que (|uelques sauvages qui s'étaient hâtés de prendre la fuite à son approche.
" N"avais-je pas raison de le dire à votre M. Franklin, s'écria alors gaîment le général Braddock en se penchant familièrement vers Washington qui chevauchait à ses côtés, vos sauvages ne sont redoutables qu'aux pauvres miliciens et craignent singulièrement les soldats île Sa Majesté ! Vous allez voir que nous allons entrer ce soir, musique en tête et tambour battant, dans votre fameux fort DuQuesne, sans même tirer un coup de canon."
"Tandis que Braddock marchait plein de confiance vers le second gué de la Monongahéla, une scène autrement imposante .se passait dans la grande cour du fort Du Quesne, où le véné-
rable Père Dcnj's Barron, apii-s avoir ottcrt le saint sacritice de la messe, donnait la communion à la garnison et appelait sur ceux qui allaient combattre les bénédictions célestes et la protection du Dieu des armées.
" Bientôt la grande porte du fort s'ouvrit et livra passage à M. de Beanjeu suivi de sa petite troupe qui comptait 72 réguliers et 146 canadiens, non compris les officiers.
" Arrivé en face de la hutte du conseil où se trouvaient réunis les chefs Sauvages, M. de Beaujeu y entra avec le capitaine de Ligneris son l>eau-frère et le capitaine Dumas, et leur demanda, avec beaucoup de calme et d'un air souriant, quel était le résultat de leur longue délibération ?
" Ceux-ci qui n'étaient pas encore décidé, répondirent qu'ils ne pouvaient marcher.
" Alors M. de Beaujeu qui joignait à un caractère bon et affable beaucoup de courage, de sang froid et d'esprit, leur dit •
" Je suis déterminé à aller au devant des ennemis. Quoi ! laisserez-vous votre père aller seul ? Je suis sur dé les vaincre.
" Comme il prononçait ces derniers mots, des sauvages, prolmblement ceux qui avaient fui le matin même, devant le cohmel Gage, fii'ent irruption dans la salle du conseil, annonçant que l'anglais allait passer le second gué de la Monongahéla et prendre inévitablement la route du fort qui se trouvait bordée par les ravins où M. de Beaujeu parlait, la veille, d'embusquer ses auxiliaires.
^' Vous le voyez, mes amis, s "écria aussitôt M. de Beaujeu profitant habilement de l'indécision de*^ sauvages, vous le vo^^ez, les anglais viennent deux-mêmes se jeter dins la gueule du lion. Ce sont de faibles moutons qui vont avoir à faire aux loups dévorants des bois. Que celui» qui aime son père le suive ! Vous n'aurez qu'à vous tenir cachés dans les ravins qui longent la route, et (|uand vous nous entendrez frapper, frappez à votre tour.
" La victoire est à nous.
" Il se fit alors tout d un coup un changement dans les dispositions des sauvages qui eurent honte de leur lâcheté. Les
chefs se levant tous ensemble comme poussés par un commun ressort, entonnèrent d'une voix formidable le chant de guerre que la foule des guerriers répéta par toute la plaine, et que les échos renvoyèrent au loin sous les voûtes sombres et sonores de la forêt.
" Dès que le calme fut un peu rétabli au milieu de ces barbares qui brandissaient leurs armes en se livrant à des danses et à des contorsion s étranges et en poussant d'affreux hurlements, M. de Beaujeu mit à leur tête quelques uns de ses officiers, efc bientôt ces hordes féroces, assez semblables à des meutes de chiens altérés de sang, disparurent sous bois, suivis de près par les réguliers et les canadiens.
" Le général Braddock arrivé, sur les onze heures du matin, au second gué de la Monongahéla, y fut retardé pendant près de deux heures pour donner le temps aux travailleurs de niveler les deux bancs de la rivière dont la pente trop raide et trop abrupte ne permettait pas le passage de l'artillerie et des bagages.
" Voulant utiliser ce sontre temps et ne doutant pas que l'ennemi épiait ses mouvements, Braddock ordonna à toute l'armée qui se trouvait rangée en bataille, derrière ses faisceaux, sur le bord de la rivière, de se mettre en grande tenue. Vers une heure de l'après-midi tout se trouva enfin prêt. Alors pour frapper de terreur et d'admiration tous ceux qui le verraient défiler, le général anglais donna l'ordre à ses tambours et aux tifres de battre la marche, et l'armée se mit à passer majestueusement la Monongahéla.
" .Jamais en effet, au dire de tous ceux qui en furent les témoins, spectacle plus magnifique et plus imposant à la fois, n'aurait pu frapper le regard étonné, au milieu de ces solitudes sauvages, séjour ordinaire d'un profond silence à peine interrompu par le cri des oiseaux ou des bêtes fauves.
'■ Il faisait une de C2s belles matinées de juillet, et le soleil, versant à pleins flots ses plus chauds rayons, couvrait d'innombrables feuillettes les eaux noires de la rivière et se brisait en milliers d'éclairs sur l'acier poli des mousquets et des
bayonnettes. Les habits njuges des soldats dont la blancheur des butWeteries faisait encore ressortir l'écarlate ; les drapeaux aux plis larges flottants : la marche régulière et cadencée des bataillons qui semblaient plutôt se rendre à une grande revue (|U a l'assaut d'une place : les piétionnements de quatre ou cinq cents chevaux traînant avec effort les lourds chariots recouverts de leurs toiles blanches et les canons encore plus lourds : les sourds beuglements dune centaine de bœufs que des Virginiens, armés de longues gaules tâchaient de maintenir à la queue de la colonne, et pardessus tout les fanfares, tantôt guerrières, tantôt joyeuses des musiques militaires^ tout contribuait à établir un contraste frappant avec la sombre et silencieuse majesté des forêts vierges qui encadraient ce tableau d'un aspect si animé et si imposant.
" Après avoir passé sans encombre le second gué de la Monongahéla, l'armée anglaise ne se trouvait plus qu'à neuf milles environ du fort Du Quesne.
" Pour s'y rendre il fallait «l'abord traverser une plaine longue d'un demi mille et qui, sélevant ensuite par une pente douce, formait enfin un monticule d'une assez grande étendue se reliant à une chaîne de collines brisées qui s'étendait jusqu'au fort ])u Quesne. Une route étroite ombragée par des arbres séculaires courait à travers cette petite montagne, bordée de cha(iue côté par un ravin profond. Le printemps ces ravins servaient de lit à d'impétueux torrents formés par la fonte des neiges, mais l'été et l'autoume ils se trouvaient à sec, et parfaitement dissimulés sous une végétation luxuriante et un inextricable enche\êtrement de vignes sauvages, de lianes et de hautes herbes.
" C'est là, c'est dans ces ravins si propres à une embuscade que les sauvages au nombre de cimpiante environ, tapis derrière les broussailles ou couchés à plat ventre derrière les hautes herbes, écoutaient, l'oreille collée contre terre, le bruit •Grossissant des tambours et des fanfares <le l'armée anglaise, n'attendant plus que le signal du combat qu'allait leur donner bientôt M. de Beaujeu.
" Il pouvait être trois heures de l'après-midi, quand l'armée anglaise se mit à o^ravir la montée dont nous avons parlé cidessus. Quelques sauvages servant de gardes et une douzaine de cavaliers, le sabre au poing et la carabine haute, ouvraient la marche. Venait ensuite l'avant-garde, sous les ordres du colonel Gage, composée de deux compagnies de grenadiers du régiment de Sir Halkct et du détachement des travailleurs ; sept compagnies du même régiment et six compagnies franches de la Virginie, disposées en ordre alterne, formaient le centre où se trouvait aussi l'artillerie. L'arrière-garde composée en grande partie de compagnies tirées du régiment du colonel Dunbar trainait à sa suite les bagages, les munitions de bouche et le parc de réserve. Ces trois corps d'armées réunis en colonne et s'avançant en ordre de bataille» avaient sur leurs flancs, à droite et à gauche du chemin, des détachements de dix à vingt hommes commandés par des sergents et "destinés à éclairer et à assurer la marche.
" Cependant l'avant-garde était sur le point d'arriver au sommet de la montée quand elle tut surprise tout à coup par les Français et les Canadiens qui avaient gravi au pas de course le versant opposé. M. de Beaujeu qui bondissait à leur tête, en costume de chasseur, et n'était reconnaissable qu'à son hausse-col d'officier, se hâta de les faire déployer et ouvrit aussitôt sur l'ennemi un feu des plus meurtriers.
" Au même moment, de la tête à la queue de l'armée anglaise, retentit un épouvantable concert de huées féroces et prolongées ; c'étaient les sauvages (|ui sortant de leur inaction en poussant tous à la fois leur cri de guerre, s'étaient mis à fusiller presqu'à bout portant et incessamment les troupes de l'avant-garde, de derrière les buissons et les arbres où ils se tenaient embusqués. Cette attaque meurtrière d'un imprévu si étrange, le bruit épouvantable causé par les clameurs furieuses des sauvages qui semblaient remplir la forêt et qu'on n'apercevait nulle part, avaient commencé à jeter le désarroi parmi l'avant-garde, mais les officiers ranimant et excitant le courage de leurs soldats, ceux-ci redevenus immobiles comme
un mur et se tenant dans le chemin, ripostaient de leur mieux à ces feux croisés, et roulants (jui fesaient de longues trouées dans leurs rangs ([uand Uraddoek fit avancer en toute hâte (juchiues pièces d'artillerie chargées à mitraille.
" ]^ès la troisième décharge, M. de Beaujeu fut tué ainsi (jue le lieutenant de Cari |uevi lie, qui coudjattait à ses côtés.
" Cette mort d'un chef aimé, si cruelle pour les fran(;ais et les canadiens, fut cause que leur feu se ralentit pendant quelques moments. Déjà les anglais, s'attendant à les voir plier^ commen(;aient à pousser des hurrahs victorieux, quand les canadiens et les français surexcités par les paroles chaleureuses de M. de Ligneris et du Capitaine Dumas, qui avait pris le connnandement des troupes, revinrent à la charge avec une irrésistible furie, aux cris mille fois répétés de " Vive le Roi ! '' De leur côté, les sauvages redoublant d'adresse, visaient de préférence les officiers dont plusieurs se trouvaient déjà hors de combat parmi des monceaux de morts et de blessés.
" Sur ces entrefaites le général Braddock, dont l'arrièregarde était encore dans la plaine, avait donné l'ordre au colonel Burton de se porter rapidement a^ec les compagnies du centre au secours de l'avant-garde. Tandis que Burton obéissant aux ordres de son chef, s'efforçait d'opérer ce mouvement, l'avantgarde, lâchant pied tout-à-coup, se replia en désordre et vint jeter une confusion fatale parmi les troupes envoyées à son secours.
" Bientôt les compagnies se trouvèrent tellement mêlées qu'il n'y eut plus d'évolutions ni d'entente })ossibles.
" Les soldats devenus sourds à la voix de leurs chefs et n'entendant plus <|u'une é|>ouvantable fusillade et des cris d'enfer tout le long d'une route large à peine de douze pieds — vérittible défilé où ils se trouvaient acculés — commencèrent à donner des signes de terreur et de désespoir. En vain les officiers tâchaient de les rallier autour de leurs drapeaux respectifs, les malheureux ne savaient plus que charger et décharger leurs armes avec une pr(cipitation qui tenait de la folie, tirant au hasard sur un ennemi invisible, tandis que les balles indiennes et françaises les couchaient par terre par rangs entiers.
" Braddock, écuiiiant de rage, galopait au milieu de cette foule désespérée, l'imprécation et la menace à la liouche, traitant ses soldats et les miliciens qui fesaicnt le coup de feu derrière les arbres, de lâches et de misérables, tout en s'offorçant à coups de plats d'épée, de les réformer en compagnies pour les faire donner contre les bataillons ennemis qu'il ne voyait pas luimême,
" Déjà il avait eu quatre chevaux tués sous lui. Il venait de se remettre en selle pour la cinquième fois et donnait le signal de la retraite ([uand un coup de feu l'étendit sur le sol, blessé à mort ; unt; balle lui avait traversé le bras gauche et les poumons.
" Deux capitaines des milices virginiennes l'enlevèrent à la hâte, quoiqu'il les suppliât de le laisser mourir sur le champ témoin de sa défaite, et l'ayant placé sur le dos d'un cheval, l'entraînèrent malgré lui, dans leur fuite.
" Ce ne fut pas, en effet, une retraite ; ce ne fut pas une déroute ; ce fut une fuite éperdue, haletante, désordonnée, presque sans exemple dans l'histoire.
"Dans cette armée qui quel(|ues heures auparavant marchait, musique en tête, comme à un triomphe, toute trace de discipline avait disparu.
" Ofliciers, sous-officiers et soldats, tous fuyaient pêle-mêle, dans un épouvantable désordre.
" La plupart avaient jeté leurs armes et leurs accoutre, ments ; (|uelques-uns même, pour courir encore plus vite, .s'étaient dépouillés d'une partie de leurs vêtements.
" Une cinquantaine de sauvages, poursuivant ces fuyards éperdus en assommèrent plusieurs à coup de tomahawk et laissèrent une partie des autres se noyer dans la Monongahéla que l'arrière-garde avait retraversée à la hâte après avoir abandonné les l)agages.
•' Le capitaine Dumas, sachant que le colonel Dunbar se trouvait à quelques lieues de l'autre côté de la Monongahéla, avec un corps de sept à huit cents réguliers, ne fît pas poursuivre l'ennemi au-delà de la rivière.
" Le vendredi, 11 juillet, Braddock arrivait mourant au camp de Dunbar avec quatre-vingts soldats ralliés par Gafije, triste débris d'une armée (jui paraissait invincible. Il expira le 13 qui était un dimanclu', à huit heures du soir et fut enterré à la hâte près du fort Nécessity, au pied d'un chêne que l'on peut encore voir aujourd'hui.
" D'après ses ordres, Dunbar qui se croyait poursuivi, détruisit tous les magasins de l'armée, encloua ou enterra ses canons, fit sauter une grande (juantité <le bombes et jeter dans un cours d'eau cinquante mille livres de poudre, brûla 150 chariots contenant des provisions de toute espèce, ne se réservant que ce qui était aljsolument nécessaire pour nourrir les restes de l'armée fugitive, qu'il ramena ensuite, à marches forcées, jusqu'à Philadelphie, où elle prit ses quartiers d'hiver,
" Ainsi se termina cette sanglante bataille de la Monongahéla qui fit perdre aux Anglais, tant dans l'action que par leur fuite, plus de 1,700 soldats. Sur 86 officiers G3 furent tués ou blessés.
" Du côté des Français, il n'y eut que trois officiers de tués ; M. de Beaujeu, (1) le lieutenant de Carqueville (2) et le chevalier de la Férade (3).
(1) Sépulture de INI. de Reaujeu, commandant du fort Du Quesne. L'an mille sept cent cinquante-cinq, le neuf de Juillet, a est** tué au combat donné contre les Anglais et le même jour que dessus, AI. Licnard Daniel, escuyer, Sieur de Beaujeu, capitaine d'infanterie, connnandant du fort Du Quesiie et de l'armée, leipiel estoit a,u;é d'environ de (|uarante-cinq ans, ayant es-té en confesse et fait ses dévotions le mesme jour : son corps a esté iiduimé le douze de mesme mois dans le cimitlere du l"'ort Duquesne sous le titre de l'Assinuptimi cïe la Ste. Vierjîe à la belle Uivi«'re et cela avec les cérémoni^ ordinaires, par nous, l're Kecollet soussii^né, aumônier du Roy au siRdit fort en foy de (|uoy avons signé,
Fr. Denys Baron, P. R.
Aumônier.
{•2) Sépulture de jNI. Carqueville. lieutenant dans les troupes du détacbement de la marine. L'an mille sept cent cinquaate-cinq, le neuf de juillet, a esté tué au combat donné contre les Anglais, et le mesme jourque dessus M. Dericherville, escuvcr, sieur de Carqueville, lieutenant dans les troupes du détachement de la marine, après avoir ete le mesme jour en confesse, le(iuel estait Agé d'eux iron de treute-trois ans : son corps a été le dixiesme du susd t mois inlminé dans le cimetière du fort Duquesne à la belle Rivière sous le titre de l'Assomption de la Ste-Vierge, et cela avec les cérémonies ordiaaires par nous, Pre Recolet, soussigné aumônier du Roy au susdit fort en foy de quoy avons sigiu'
Fi{. Dlxys Bahox, p. R., Aumônier.
{',i) Sépulture de M. Laperade otiicier dans les troupes de l'Isle Royale. L'an mille sept cent cinquante-cinq le dix de juillet est décédé au fort Du-
" Quatre autres officiers furent blessés : M. Le Boigne et M. Hertel (1) qui mourut de sa blessure le 30 juillet, eurent tous deux le bras cassé.
" M. de Bayeul reçut une balle dans la bouche, qui lui sortit par la joue et M. de Montuiidi fut blessé au bras dans les chairs.
" Parmi les soldats et les sauvages le chiffre des morts ne dépassa pas la trentaine: il n'y eut guère plus de blessés.
" Les Français firent un butin considérable, tous les équipages de l'ennemi, les vivres, l'artillerie composée de huit pièces de canons, sept mortiers et ustensiles de toute espèce, beaucoup de fusils et de munitions de guerre, la caisse militaire contenant S100,000 et tous les papiers du général Braddock ainsi que ses plans de campagne et instructions, trois ou quatre cents chevaux et une centaine de boeufs tombèrent entre les mains du vainqueur.
" Mais l'avantage le plus considérable que les Français retirèrent de leur victoire, outre la conservation de la vallée de rOhio, fut de détacher complètement de l'alliance anglaise les tribus sauvages encore indécises et qui jusqu'alors étaient restées neutres.
" A la nouvelle du désastre de Braddock, elles se jetèrent sur la Virginie, la Pensylvanie et le Maryland semant partout
quesne sous le titre de 1" Assomption de la Ste Vierge, M. Jean Baptiste de l.apérade escuyier sieur de Brieux enseijiiie dans 1 js troupes de l'isle Royale ayant esté blessé le neuf du présent mois dans le combat donné contre les Anglais après avoir re^u les Sts. Sacremcns de pénitence et d'extrême onction ; son corps a esté inhumé dans le cimetière de mesme fort par nous Ptrê. Recollet soussigné aumônier du Roy au susdit fort en foy de quoy avons signé.
Fk. Dexvs Baron, P. R.
Aumônier.
(1) Sépulture de M. Joseph Hertel cadet dans les troupes.
L'an mille sept cent cinquante cimi le trente juillet est décédé au fort Duciuesne sous le titre de l'Assomption de la Ste Vierge à la belle Rivière M. Josepli Hertel, écuyer, sieur de Ste-Tliérèse cadet dans les troupes de la marine âgé de vingt-deux ans ou environ après avoir revu les sacrements de Pénitence, Viatique et d'extrême onction, son corps a été inhumé dans le cimetière du susdit fort par nous prétn- Récollet soussigné aumônier du Roy au fort de la presqu'île et de la rivière aux bœufs et cela avec les cérémonies ordinaires et l'agrément du père Denys Baron aumônier du Roy au susdit fort Duquesne lequel a signé avec nous F. GcE Collet, I'. R., aumônier de la presqu'île et Rivière aux î'Jœufs, Fr. Denys Baron, P. R., aumônier du tort Duquesne.
la désolation et la ruine. De leur côté les bandes canadiennes et les autres nations auxiliaires ne restèrent pas inaetives, et l'effroi fut tel parmi les colonies (|ue les frontiî'res devinrent désertes et que dans les grands centres mêmes des piédicjiteurs se trouvèrent obligés de rassurer, du haut de la chaire, les habitants consternés.
" Plus d'un siècle s'est écoulé depuis cette mémorable bataille, la plus glorieuse peut-être des fastes militaires de l'Amérique, si fertile poui'tant en hauts faits et les cendres du capitaine qui tomba victorieux sur les bords de la Monongahéla ne reposent pas même sous une simple pierre commémorative.
" Comme si ce n'était pas assez de cet oubli injurieux envers un de nos plus beaux noms, l'histoire attribuait à un autre, à un absent, l'honneur de l'initiative dans cette lutte disproportionnée, et fesait réjaillir sur M. de Contrecfeur une partie de la gloire qui revient tout entière à M. de Beaujeu.
" Mais enfin la lumière s'est faite et aujourd'hui ({ue la France et l'Angleterre, déposant leur vieille haine, ont mis leur épée et leur génie au service de la civilisation du monde, chacun de ces deux grands peuples à appris à mieux se comprendre et s'apprécier, et le jour approche où une chapelle expiatoire sera élevée dans Pitts]»urg aux mânes du héros de la Monongahéla,
" Déjà la France d'aujourd'hui commençant sa noble e^ grande oeuvre de réparation a fait élever un monument à La Bourdonnais, sur une terre britannique, avec racquiescement de son ancienne rivale. Cet hommage tardif rendu à la mémoire d'un grand homme, honore tout à la fois les deux peuples et les deux gouvernements, et ne nous laisse aucun doute sur l'exécution prochaine des monuments que l'oji doit ériger à M. de Beaujeu.
" Mais en attendant ne serait-ce pas, de la part de nos ministres, une œuvre tout-à-fait patriotique que de nommer, du nom de Monongahéla, quelqu'un de nos tovvnships nouveaux.
" Ne serait-ce pjxs aussi, chez nos édiles, faire preuve d'un
sentiment élevé <le la dignité nationale que de donner ce nom glorieux, ce nom vraiment historique, à quel(|u'une de nos plus belles rues, de nos plus belles places, où à l'un de nos boulevards projetés !
" Le souvenir de pareils faits d'arme ne ])eut être gardé trop religieusement.
" N'est-il pas, en effet, une exhortation puissante et continuelle qui semble provoquer naturellement aux actions héroïques et qui, tout en nous promettant d'envisager notre origine, avec un orgueil légitime nous fait encore aimer davantage la patrie."
Un écrivain d'infiniment de talents et de hautes connaissances archéologiques, monsieur ral)bé Daniel, du séminaire de St-Sulpice, qui a publié l'histoire des grandes familles Françaises du Canada, a consacré plusieurs pages émues, à la mémoire du héros de la Monongahéla.
Il n'a pu voir plus longtemps sans une douloureuse indignation, l'injure et l'injustice que l'on faisait au vainqueur de Braddock, en lui enlevant au moins la moitié d'un triomphe qui lui appartenait tout entier.
Il est bon de noter que les pages (ju'on v^a lire sont une rectification.
M. l'abbé Daniel, lui aussi, était tombé dans une erreur commise sur la foi d'écrivains qui jus(|u'alors avaient fait autorité, mais depuis les travaux si consciencieux des Shea, des Parkman et d'autres qui ont produit à l'appui de leur œuvre des documents nombreux et authentiques, l'erreur n'est plus po.ssible. Maintenant écoutons l'abbé Daniel : " Quoiqu'on en ait dit et pensé jus(|u'à présent c'était M. de Beaujeu et non ]\I. de Contrée* eur, qui connnandait au fort Du Quesneen 1755. C'est donc à lui et à lui seul que revient la gloire d'avoir triomphé de l'-irmée anglaise, nous tenons à constater ce (h)uble point} afin de rectifier ce que nous avons avancé plus haut sur la foi des autres, lo M. de Beaujeu commandait seul au fort Du Quesne." M. de Contrecoeur ayant demandé dans l'iiiver précédent son rappel, écrit une pieuse contemporaine, " M. le
marquis du Quesne avait envoyé M. de Beaujeu, capitaine, pour le relever, avec ordre toutefois à M. de Contreconir de ne revenir qu'après l'expédition, supposé qu'on fût attaqué, comme on avait lieu de le croire." M. de Beaujeu, qui commandait dans ce fort, lit-on dans un mémoire déposé aux archives de la marine, prévenu di? la marche des ennemis et fort embarrassé avec le peu de monde qu'il avait de pouvoir empêcher ce siège, se détermina à aller au devant.
" Monseigneur, écrivait à son tour, au ministre des colonies, Madame de Beaujeu, après la mort de son mari, j'espère que vous voudrez bien faire attention au malheur que je viens d'avoir de perdre mon mari. Il .s'est sacrifié à la rivière de rOhio, dont M. le Mar(|uis du Quesne lui avait donné le cojnmandement ce printemps. Enfin son acte de sépulture le déclare. " Commandant au fort Du Quesne. " Ce point nous parait donc bien établi. Le second (jui en découle, ne l'est pas moins. IIo C'est à M. de Beaujeu que revient la gloire d'avoir triomphé de l'armée anglaise. C'est lui .seul qui conçoit et exécute le dessein d'aller attaquer l'ennemi. S'il se détermine à aller au devant, dit le mémoire déjà cité, il le proposa aux sauvages qui étaient avec lui. " Parlant de son Ijeau dévouement, sa tante, la mère de la Nativité écrit : " Le Seigneur nous a enlevé le cher de Beaujeu qui s'est exposé et a sacrifié sa vie pour le salut de la patrie. " Lui seul commandait en chef ". Il avait sous lui, rapporte la pieuse annali.ste déjà mentionnée, M M. Dumas et de Ligneris, et (juelques officiers subalternes. Elle ne dit pas un mot de M. de Contrecœur. IIIo enfin, lui seul décida du succès de la bataille, connue le prouve lo son plan d'attaque si hardi, et si habile, 2o sa bravoure à la tête des troupes, et 3o la vengeance que tirèrent les sauvages de sa mort, en achevant la victoire. Suivant deux mémoires, il fut frappé à mort à la première décharge de l'ennemi ; d'après d'autres, ce ne fut que la troisième, loi-sque l'action était déjà bien engagée : "s'avançant au milieu des foudres et des feux, dit encore le même annali.ste, sa contemporaine, il tomba moit à la troi-sième décharge de l'en-
nemi. " De son côté, M. de Vaudreuil certifie que le chevalier (le Beaujeu, Capitaine d'Infanterie du «létachement de la nuirine, a été tué le 9 juillet 1755, d'un coup de canon chargé à cartouche à la troisième décharge qu'il tit donner par les troupes et les sauvages de la colonie qu'il commandait. " Nous nous en sommes rapporté à ce dernier témoignage."
Devant un résumé auasi net, aussi vif, aussi concluant^ (|uel est l'homme impartial, quel est le canadien surtout qui refuserait plus longtemps de rendre à César ce qui appartient à Césfir et au vainqueur de la Monongahéla toute sa gloire qu'il a chèrement achetée ?
Il n'y a là ni ombrage, ni tâtonnements, ni hésitations »|uelconques.
Ces deux pages disent tout, résument tout, règlent tout.
Quel dommage qu'un écrivain aussi puissant aussi sincèrement dévoué à son pays que l'abbé Ferland, soit cependant tombé dans cette grave erreur (jue nous ne pouvons appeler autrement qu'hérésie historique !. . . .
Sans aucun doute le cours d'histoire du Canada est un véritable monuinent que l'abbé Ferland a élevé à la gloire des lettres et du paj's, mais de semblables erreurs historiques le déparent et sont doubleinent cruelles, car l'écrivain et le héros étaient tous deux enfants du même sol.
" Nous ne nous rappelons pas, sans une douce émotion, écrivait encore M. V. Stevens en parlant de l'abbé Ferland, avoir été honoré de la bienveillance et de l'amitié de cet homme illustre.
Nous lui avons lu, de temps à autre, des fragments historiques, entre autres le récit de la bataille de la ^Jonongahéla,. alors ([ue nous nous occupions sérieusement d'histoire.
Il nous semble même, cette fois, voir le maître prendre a deux reprises différentes une note hâtive.
Peut-être avaient-elles trait à la bataille de la Monongahéla ! Je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est que l'abbé Ferland est mort avant d'avoir pu parachever son rt-uvre, et très probablement son continuateur, M. l'abbé C. H. Laverdière,
homme de mérite sans doute, n'aura pas pas prix garde aux notes du manuscrit ou aux endroits qui devaient être rectifiés ou même refaits.
Quoiqu'il en soit, " errare liumanum est," n'y a-t-il pas quatre siècles que la grande ombre «le Christophe Colomb proteste contre Americo Vespacci qui lui a volé le nom même du monde qu'il a découvert ??....
O Virgile ! Virgile 1 cygne sublime de Mantoue, (\ue tu avais raison de chanter : Sic vos 'iion nobis !