‹ Le Japon contemporain: (notes et impressions)Chapitre 6 sur 45 · UNE REPRÉSENTATION · texte numérisé non relu

UNE REPRÉSENTATION

Dans le vestibule, des centaines de gueta (sabots) entassés. Le gardien du vestiaire gagne bien son quart de centime par personne.

Très primitif, le théâtre. Construction en bois, couloirs étroits, salle comble et pas de pompiers, un parterre et une galerie rectangulaires, le tout assez mal éclairé. Un silence profond. Sur la scène, une femme et deux enfants. (Au Japon comme en Chine, les rôles féminins sont presque toujours tenus par des honmies.) Avec cette voix de théâtre, contrefaite et si désagréable, particulière aux Asiatiques, la mère se lamente. Les petits en font autant et, sur un ton monocorde, débitent une longue jérémiade.

Arrivée de personnages vêtus de robes à grands ramages et porteurs de boîtes superposées qu'on place cérémonieusement au milieu de la scène. Il doit y avoir là-dedans de bien bonnes choses! L'un des enfants renverse la pile des récipients, acte excusable, surtout s'il a faim, mais sacrilège horrible sans doute I Consternation générale, qui se traduit chez les acteurs par une immobilité complète. Enfin, le plus âgé des visiteurs, vieillard respectable et doux, tire lentement son poignard, méthodiquement le plonge dans la gorge du bambin et, d'une allure paisible, s'en retourne conmie il est venu, remportant ses boîtes.

La mère, accroupie, n^a pas encore bougé.

Restée seule, elle prend un temps, regarde bien le public. Attention I voici la scène du désespoir maternel I

Pour que les assistants ne perdent rien dés jeux de physionomie, un garçon de salle, armé d'un long bambou, promène, à deux pouces du nez de l'artiste, un lumignon fumeux. Alors commence la mimique traditionnelle, chaque sentiment ayant, dans le théâtre japonais, ses manifestations invariables. La comédienne tord la bouche dans un rictus douloureux, roule les yeux, gémit, pleure, grimace, se contorsionne, le corps secoué par de violents hoquets ; tout à coup, elle se lève, va, vient, vocifère, et avec des gestes étudiés, toujours suivie de son lumignon, se jette sur le corps inanimé de son enfant. Les spectateurs applaudissent, trouvant on ne peut plus naturel que la brave dame finisse par où elle aurait dû commencer. Pendant ce temps, deux individus, juchés sur un tréteau, pincent de la guitare et psalmodient.

L'un ponctue sa musique d'exclamations tour à tour rauques et nasillardes ; l'autre contracte aflFreusement ses lèvres, plisse les yeux et fait entendre une sorte de mélopée pleine d'intonations bizarres, heurtées, incohérentes.

Dans un deuxième théâtre, les rôles sont

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