CHAPITRE III Depuis la fin du Shogunat des Tokugava
5e Période. — Depuis la fm du Schogunat des Tokugava.
En 1866 les troupes impériales commandées par le Shogun ou Bakufu, toujours le chef de la famille des Tokugava, avaient été battues par le prince Choschiu.
Une hostilité sourde existait entre les Daïmyos et le Bakufu (Shogun) ; chacun des deux partis accumulait des troupes à Kioto.
Le 3 janvier 1868, les Samuraï du clan d'Aidzu dévoué aux Tokugava qui avaient la garde du palais de Kioto (Mikado), furent brusquement relevés et remplacés par des hommes dévoués aux Daïmyos et princes opposants rentrés depuis peu en grâce. Ces hommes ne laissèrent pénétrer près du Mikado que les Kuge partisans de la restauration.
Le 4 paraît un décret impérial qui aboht le Shogunat, crée de nouveaux emplois et stipule que l'Empereur reprend le gouvernement pour toutes les affaires en se faisant assister comme il l'entend.
Le Shogun qui se trouvait à Osaka marche immédiatement contre Kioto avec ses clans; il rencontre à Fushimi l'armée impériale composée des clans des
Daïmyos et des princes, qui le bat, puis prend et brûle le château d'Osaka.
Les clans coalisés avaient pour programme :
lo La restauration de l'Empereur; depuis cent ans, elle comptait de nombreux partisans; 2o l'expulsion des étrangers.
Cette dernière partie n'était qu'un moyen de flatter le sentiment national, car le nouveau gouvernement conserva de bonnes relations avec les puissances occidentales.
La révolution se compléta par la soumission du prince de Aitzu qui, abandonné des siens, était cerné par l'armée impériale.
L'Empereur vint s'établir à Édo qui prit le nom de Tokio. Restait la flotte du Shogun, en armes contre le Gouvernement impérial sous les ordres de l'amiral Emoto. Bien qu'assisté de quelques officiers français et à la tête de 50.000 hommes qu'il avait recrutés, il fut battu par la flotte impériale, abandonné de tous les siens et obligé de faire sa soumission.
Dans toutes les rencontres les soldats du Shogun se débandèrent devant le drapeau impénal considéré par tous comme sacré.
L'Empereur resta donc le seul maître. Il accepta l'hommage que les Daïmyos durent lui faire de leurs biens seigneuriaux et, à ce prix, les maintint comme fonctionnaires à la tête de leurs principautés; on ne distingua plus entre Kuges et Daïmyos ; ces deux titres furent remplacés par l'appellation commune de Kazoku (nobles).
En 1869 toutes les provinces reçurent une administration uniforme; le dixième des revenus fut donné aux anciens seigneurs, en échange de leurs droits et biens ; le reste fut attribué au trésor public ; dont les charges comprenaient le traitement des fonctionnaires. On accorda une indemnité aux Samuraï.
Toutes ces réformes avaient été préparées de longue main par la pénétration de la civilisation chinoise et par l'exemple de son régime administratif (1).
En 4874 une expédition japonaise dirigée contre Formose châtia les tribus coupables de quelques attentats contre des Japonais, puis se retira à la condition que la Chine paierait les frais de cette guerre et empêcherait lefretour de pareils actes.
En 1875, le Gouvernement du Mikado céda à la Russie la partie de Tîle Sagalien qui appartenait au Japon, en échange des îles Kurilles qui valaient peut-être un peu moins; en 1876 il renonça au tribut de la Corée, moyennant un traité de commerce avantageux.
Tous ces actes du Gouvernement furent représentés par les anciens partis comme des faiblesses visà-vis des étrangers et le mécontentement devint général.
Les partis de deux grandes familles les Coshiu et les Satzuma se disputaient depuis longtemps l'influence au Japon. En 1877 les derniers, avec un certain nombre de chefs mihtairesde quelque réputation, tous regrettant l'ancien régime féodal, se mirent à la
(1) 1872. Ouverture du cUemin de fer de Yedo à Yokohama.
tête des mécontents. Après une alternative de succès et de revers, ils furent définitivement vaincus. Bien qu'ils proclamassent qu'ils ne luttaient que contre les conseillers du Mikado, leurs troupes cédaient toujours au prestige divin de l'Empereur.
En 4880 M. Okubo ministre de l'intérieur fut assassiné par les partisans de l'ancien régime.
Cependant les idées libérales rapportées de l'Amérique par des jeunes Japonais qu'on y avait envoyés comme étudiants, se propageaient rapidement ; h la suite de nombreuses pétitions, le Mikado décida le 22 juillet 1878 l'établissement dans chaque province d'une assemblée élective, analogue à nos conseils généraux. Les membres devaient être choisis parmi les habitants payant au moins 10 fr. de contributions et ayant dépassé 25 ans. Les électeurs devaient avoir au moins 20 ans et payer au moins 5 fr. de contributions.
Ces assemblées siègent au moins tous les ans, depuis l'année 1879.
En 1880 furent promulgués les codes criminels actuellement en vigueur au Japon.
En 1889, le 11 février, le Mikado donna au Japon une constitution.
Elle établit la séparation des trois pouvoirs : impérial (exécutif) législatif et judiciaire.
Ele comprend une chambre haute ou des seigneurs et une chambre basse ou des députés.
Il y a un cens pour l'élection des députés.
La constitution préparée à Berlin, d'après le modèle de celle de Prusse, réserve au Mikado tous les
pouvoirs et tous les droits. Elle n'est octroyée que par le bon plaisir du maître^ d'origine et de droit divin, et peut être modifiée ou supprimée à sa volonté. En réalité les chambres ne sont que des assemblées consultatives.
Tous les cultes sont autorisés. Il n'y a pas de religion d'état, ni de budget des cultes.
L'instruction publique reste, comme elle l'était, obligatoire et gratuite.
Le service militaire est obligatoire pour tous. L'armée active compte 100,000 hommes, la réserve autant, les équipages de la flotte 7000 hommes. Il y a des écoles militaires où on enseigne les mathématiques, jusque et y compris la géométrie analytique.
Aujourd'hui la grande préoccupation du Japon est celle de sa pénétration par les étrangers au point de vue économique. Ceux-ci arriveront-ils à mettre la main sur la richesse du pays par leurs capitaux et la supériorité de leur industrie et le rendront-ils ainsi jusqu'à un certain point dépendant ?
Ou bien les Japonais feront-ils des progrès assez rapides dans l'industrie et trouveront-ils chez eux ou à l'étranger assez de ressources pour exploiter directement leurs richesses naturelles?
Telle est la double question qui se pose; malheureusement les finances du Japon sont déjà embarrassées.
L'ambition du gouvernement japonais paraît être l'abolition des traités qui confèrent aux étrangers le bénéfice de l'extérioralité. Les Européens s'y opposent
parce que la loi japonaise et surtout les juges indigènes ne leur offrent point assez de garanties.
Ayant dû renoncer à faire un traité unique avec les dix-sept puissances auxquelles ils sont liés, les Japonais ont signé en février 1889 un traité particulier avec les États-Unis qui abandonnent la juridiction consulaire pour leurs nationaux à la condition que le Japon tout entier leur sera ouvert.
C'est ce que les Japonais avaient d'abord proposé. Aujourd'hui ils hésitent beaucoup à généraliser la dernière concession, par crainte de l'envahissement et de la révolution économique qui pourraient en résulter. De leur côté, les puissances européennes prétendent l'obtenir sans en faire aucune au sujet de la juridiction consulaire. Un accord est impossible et les Américains ont beaucoup de chances de rester maîtres du commerce.
Un ministre des affaires étrangères du Japon voulait accorder aux étrangers, pour prix de leur renonciation à la juridiction consulaire, le droit de commercer et de résider dans tout le Japon et celui d'avoir cinq juges européens dans la cour suprême. Ce projet qui paraissait de nature à tout concilier a soulevé au Japon une telle répulsion que son auteur a été assassiné. On y voyait un abandon partiel du pouvoir judiciaire, le plus important de tous.
Au lieu d'unjuge faisant partie de la cour, chaque grand état européen pourrait avoir un procureur près de la cour chargé de défendre devant elle les intérêts de ses nationaux; cela pourrait suffire avec les modifi-
cations de la loi japonaise qui a été rendue conforme au code français.
Si nous sommes bien informé, la cause principale, quoique non avouée de la résistance du Japon aux concessions demandées par les occidentaux est la crainte de ne pouvoir refuser les mêmes conditions aux Chinois dont les Japonais redoutent extrêmement l'envahissement.
Aujourd'hui le Japon est dans un état de transition et par conséquent de malaise.
Les anciens princes et fonctionnaires héréditaires dernièrement dépossédés, n'ont reçu, les derniers surtout, que des pensions insuffisantes. Ils vivent au milieu de la population qui leur était dévouée et décrient le système actuel.
Leurs places sont occupées par des fonctionnaires nommés par le Gouvernement, venant d'autres provinces, sans liens avec la population, et n'ayant aucun intérêt à la ménager et la conciher.
Malgré les promesses faites au moment de la révolution, les impôts n'ont fait qu'augmenter. Les nouveaux fonctionnaires, pour se faire valoir, les perçoivent avec une sévérité outrée et cherchent à s'enrichir par tous les moyens.
Les Samurraï sont réduits à faire pour vivre tous les métiers ; ils sont tombés plus bas que les paysans.
Le mécontentement se trouve donc partout, et le prestige divin du Mikado est tombé partout excepté dans les campagnes. Tous les liens qui maintenaient autrefois l'autorité sont rompus.
A la première élection de la chambre des représentants 143 socialistes ont été nommés sur 250 députés.
Ces opposants sont les mandataires des mécontents de toute classe, peut-être même de sociétés secrètes, de conspirateurs. Ils sont fort contraires aux Européens.
On craint de nouveaux bouleversements semblables à ceux dont l'Amérique du sud donne l'exemple.