‹ Le jardin de BéréniceChapitre 12 sur 27 · CONCLUSION : CRITIQUE DE CE POINT DE VUE · texte numérisé non relu

CONCLUSION : CRITIQUE DE CE POINT DE VUE

Je reg^ag^nais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyag^er avec Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il faillit prendre barre sur moi.

Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aig^es-Mortes est une vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui reçoit sa beauté de cette constance.

Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la vie ; il y a des choses récentes dans

Aigles-Mortes, c'est vrai, mais baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition et cette unité dans la succession, g^râce à quoi elle produit sur le visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, ellemême, a dans la tête des préoccupations banales; dans le cœur, peut-être des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de souvenirs ; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme Aigfues-Mortes elle se souvient de soi-même.

Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre enquête. Critique de portée immense ! car le fond de ma préoccupation n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes ; je ne pensais qu'à l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais qu'au peuple, a Quelle est son àme?me demandais-je, je veux frisson-

ner avec elle, la comprendre par Tanalyse du détail, comme l'Adversaire, et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la

I conscience. »» Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris en trouvant une part inaltérée dans Aigles-Mortes et dans Bérénice? Il m'eût fallu renoncer aussi à dég^ager la tradition de la masse !

Dès lors, il ne m'eût plus resté qu'à abandonner Arles et la vie active. Mais vraiment l'Adversaire s'y était pris trop grossièrement. Et la bassesse de sa dialectique m'empêcha de me dérober à ma nouvelle tâche.

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