‹ Le jardin de BéréniceChapitre 14 sur 27 · LA METHODE DE UERENICE · texte numérisé non relu

LA METHODE DE UERENICE

Ce qui me frappe dès Tabord en vous, Bérénice, lui disais-je, c'est que vous avez le recueillement, la vie intérieure et cette sève abondante qui élança chez quelques-uns de si admirables ascétismes.

Non pas qu'ayant fermé les yeux vous soyez arrivée à comprendre la loi du monde, comme font les Marc-Aurèle et les Spinoza, par la force logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit corps vous a fait vivre parallèlement à l'univers . Vous n'avez pas mis dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'àme du monde, mais on voit s'agiter en vous la force même qui conduit le monde. Et vos inquiétudes passionnelles, qui précisément ne vous laissent pas prendre conscience de l'univers, m'aident à entendre la réclamation des simples fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour

avoir entrevu un état plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent monter dans la nature.

Ton rôle, ma Bérénice, est de faire songer aux mystères de la reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout crie l'instinct et que tu sois l'imagée la plus complète que nous puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle tâche délicate !

N'essaie pas d'être nature, c'est souvent être artificiel. Une Espag^nole à qui je reprochais un jour de ne pas ressembler assez à un Goya, me répondit très justement : « Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espag^nole d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi. » Parole très fine! Elle eut paru déguisée en Espagnole. Ainsi, ma chère amie, pour me donner l'image de l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicité ! sois subtile, si ça t'est plus commode.

Ta méthode, tu le conçois bien, ne doit être en rien d'expliquer la vérité. Je dirais même que tu dois éviter la moindre explica-

lion, tu n'y réussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?), mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton âme me révèle le sens de la nature et ses lois.

LIS PLAISIBS DE BERBNICl

Ton plaisir, ma chère Bérénice, c'est d'être enveloppée par la caresse, l'effusion et Fenseig^nement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la tour Constance. « C'est là seulement que je me plais » , me dis-tu. Elles te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi qui les leur a confiés. Tu te mêles à AigTies-Mortes ; tes sensations, tu les as répandues sur toutes ces pierres, sur cette lande desséchée, c'est toi-même qui te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta petite maison, c'est ta propre fièvre qui te monte le soir de ces étang^s.

Et pourtant, cette rêverie où vous vous abandonnez, Aiçues-Mortes et toi, ne te suffit pas. Ton àme dispersée sur cette terre, ta souffrance émiettée, tu aurais plaisir à les resserrer, à t'y recueillir, à en déguster chaque détail. Aigues-Mortes reste trop dans les gêné-

ralités : tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta petite âme suave, si frémissante à toutes les solidarités de la nature, précisément parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience d'elle-même ; toi qui t'accordes profondément avec cette contrée, tu t'inquiètes pourtant, tu te crois isolée; tu aspires à rentrer dans le personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous jouissions ensemble des voluptés de la confession.

En te révélant à moi, tu oublieras ta solitude ; tu t'épancheras et donneras ainsi la g^aieté des eaux vives aux douleurs qui croupissent en toi.

Par la méditation et l'examen de conscience en commun, on pénètre bien plus finement en soi-même. C'est une mélhode que j'ai expérimentée avec mon ami Simon, — charmant garçon que j'ai un peu perdu de vue, mais que je veux te faire connaître. Je suis arrivé à faire en sa société quelques excursions sur des points tout à fait nouveaux de moi-même.

Enfin, étant ton confesseur, je serai en même temps ton directeur de conscience; et

dans les commentaires que je veux faire sur ton âme, j'aurai soin de te la présenter sous le jour le plus favorable, en sorte que tu ressentes de la quiétude et une g^rande paix.

La volupté de l'épanchement, le bien-être de la pleine lumière et le calme du pardon, voilà ce que tu trouveras dans la confession, qui est véritablement le seul plaisir digne do Bérénice.

Tu as des devoirs, Bérénice. Il ne suffit pas que tu sois une petite bête à la peau tiède, aux gfestes fins, et une enfant qui se confesse avec naïveté : tu dois être mélancolique.

Que ton visag^e m'offre le plus souvent cette touchante gravité qu'il prend quand tu songes à M. de Transe et même à rien du tout. Le pli de ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de tristesse et d'amour ; c'est dans nos tristesses que nous désirons le plus posséder la vérité, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se démontre .

Aussi je vous dirai : louez votre souffrance, n'en prenez pas de découragement. Votre mélancolie est plus noble et plus utile qu'aucune alacrité. Quelle que soit votre répugnance à l'admettre, croyez bien que jamais vous

n'avez rien éprouvé d'aussi précieux que vos grandes tristesses déjeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi épuré de vulg^arité, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne pouvait être plus fécond que votre deuil, sinon peut-être les profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours d'amour, si vos désirs avaient été mêlés de jalousie.

Les jouissances de l'amour n'augmentent guère l'individu; le plus net d'elles profite à l'espèce. Peut-être l'amour heureux s'épanouit-il en vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifié. Les souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au point que quelques-uns en sortent méconnaissables ; elles décantent nos sentiments, fécondent des cellules jusqu'alors stériles de notre moelle, et nous poussent aux émotions religieuses.

Tes lèvres pâlies de chagrin dans ton visage incliné, la désolation de ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains — entre ces mains qui participèrent à tant de

caresses — le corps de M. de Transe, toute cette image que j'ai de toi sous mes paupières, me sont, o ma chère madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand tu te pâmais dans ses bras. Et ce jeune homme même, qui n'était qu'un oisif élég^ant, par sa mort devient un admirable appui à notre exaltation ; la beauté et la noblesse sans ombre ne vêtirent jamais un vivant, mais qui les contesterait à celui qui repose ayant pour oreiller ton cœur !

iet enseignement de la méthode, des plaisirs et des devoirs de Bérénice, je le dessèche pour l'exposer selon les procédés scolastiques, mais il se mêlait vivant et épars à tous les circuits de nos longues promenades. Que g^oùtiez-vous, dira-t-on, sur cette terre sèche avec de si sèches idéolog^ies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.

Nelapreniez-vousjamais dans vos bras? Vulgaire imagination! D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution à notre haut problème de méthode (concilier la complexité des sentiments et leur unité) qu'ils n'entendent même pas que l'ardeur des sens et l'amour sont des passions distinctes, fort séparables. Elles sont réunies au plus bas de la série des êtres ; d'accord ! mais c'est que chez les plantes et chez les pauvres animaux des premières étapes toutes les fonctions sont mal différenciées. Comment l'homme affiné s'entêterait-il dans cette gros-

sière simplification? Très souvent, c'est Fempêchement où nous sommes de charger notre train de maison qui nous force à demander ces satisfactions à un même objet. Mais pour ces fonctions délicates, peut-on trouver un bon Maître Jacques! Que d'autres procèdent par élaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour ; je me chéris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, à Bérénice, ce que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort élég^ant, qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du passé, tout ce misérable et charmant instinct qui m'avertit mieux qu'aucun naturaliste des véritables lois de la vie.

Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'était bien nos heures de pédagogie, alors que je raisonnais, en les élargissant, tous les mouvements de cette petite âme qui ne peut rien dissimuler.

« Quel sentiment avez-vous pour moi? »

me demanda-t-elle un jour, avec son sourire un peu triste, dont elle avait assurément remarqué qu'il accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. « De l'inclina-

tion » , lui répondis-je, étonné moi-même de trouver sans hésitation le mot exact, celui qui convient tout à fait au sentiment qui m'incline sur elle, pour y saisir les lois mystérieuses de la vie, la bonne méthode.

Admirable soirée, celle où je lui dis ce mot! Gomme elle résume dans mon souvenir toute cette phase de ma vie ! La plaine était désolée et sèche sous le soleil couchant et nous la traversions après une long^ue conversation aride et fiévreuse. Pourtant notre discours, pas un instant n'avait été sans g^râce; le genre de Bérénice, qui tout de même est Petite-Secousse, ne permet pas que notre pédagogie glisse jamais à la pédanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaissé d'Aigues-Mortes. Telle était cette lande et tel notre débat qu'il me semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la forêt des Ardennes défrichée.

A petits pas nous rentrions à Rosemonde ; elle n'avait pas de fleurs dans ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non ilus aucune notion. Mais au sang de ses

veines s'était mêlé plus de soleil, plus de sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'était rafraîchi l'instinct, la force vive qui produit les hommes.

Et si, dans ce couchant, elle se chag^rinait légèrement que je ne ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goûtait que plus de volupté à caresser le souvenir de M. de Transe. Dès lors je l'aimais davantage, cette chère petite veuve, puisque c'est en cette piété que nous nous rejoignons; et elle-même, à se sentir si dépourvue, eût voulu se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui la fait se complaire sous ma tendre direction?

Sa chère tritesse, ses douces mains vides, voilà mon précieux trésor.

Page 1