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CHAPITRE XVI

Le Dohémien.

Tandis que Quentin adressait ces paroles aiiv dames de Ooje, il s'aperçut que le nouveau guide, avec une agilité qui tenait plutôt du singe que de l'homme, pivotait sur sa selle, et se plaçait de trois quarts, afin d'être à même de mieux examiner ses compagnons de voyage. Il reprit sa position primitive en voyant Quentin s'approcher de lui.

— Ami, lui cria celui-ci, il me semble que vous nous conduisez en aveugle, si vous regardez la queue de votre cheval et non ses oreilles.

— Quand nicine je serais aveugle, repartit le bohémien, je me chargerais de vous guider dans toute la France et les contrées voisines.

— \ ous n'êtes ])ourt3nt pas Français?

— Non, répondit le guide.

— De quel pays êtes- vous '

— Je ne suis d'aucun pays.

— Comment! d'aucun pays?

— Non; je suis ce que les Européens appellent un zingaro, un bohémien, un égyptien, mais je n'ai point de patrie.

— Etes-vous chrétien?

Le bohémien secoua la tête.

— Chien! s'écria (hienlin, carit celte époque le catholicisme était peu tolérant, adnres-lu Mahomet;'

— ■ Non, répliqua laconiquement le guide, qui ne parut ni surpris ni offensé de l'emportement du jeune homme.

— Tu es donc païen?

Je n'ai point de religion.

Durward fut stupéfait; il avait entendu parler de Sarrasins et d'idolâtres, mais il ne lui était jamais venu à l'idée qu'il existât des hommes absolument dépourvus de culte.

— Oii demeurez-vous ? reprit-il après s'être remis de son étonnement.

— Partout où je me trouve; je n'ai pas d'habitation.

— (jorament conservez-vous ce que vous possédez?

— Je ne possède que mes habits et mon cheval.

— ^ ous èlcs mis avec une certaine recherche, et vous avez un bon cheval. Quels sont vos moyens d'existence '

— Je m.inge quand j'ai faim, je bois quand j'ai soif, et je n'ai d'autres mojens d'existence que ceux qui me sont fournis jiar le hasard.

— Sous quelles lois vivez-vous'

— Je n'obéis aux lois ([u'aiitant qu'elles s'accordent avec ma volonté et mes besoins.

— Quel est votre chef?

Le père de notre tribu, quand il me plaît de me soumettre à lui; autrement, je n'ai pas de chef.

— l'as de lois, pas de chef, pas d'asile, pas d'existence assurée! s'écria l'interrogateur étonné. Vous êtes donc étranger à loules les règles des sociétés liiimaines, vous n'avez pas nu'iue de patrie, et, que le ciel vous iiardonne cl vous écliirc! vous n'avez pas de Dieu. Sans gouvernement, sans bonheur domestique, sans religion, qu'est-ce donc qui vous reste?

— La liberté, dit le bohémien. Je ne m'incline devant personne; je ne resi)i>cle personne. Je vais où je veux ; je vis comme je puis, et je suis prêt à mourir quand mon heure viendra.

— ,^lais vous pouvez d'un mouunt à l'autre être condamné et cxéculé.

— SoitI en ce cas, je mourrai seulement un peu plus tôt.

— On ju'ut vous mettre en prison ; et que deviendra alors cette liberté dont vous êtes si fier?

— Elle sera dans mes pensées, qu'on ne peut enchaîner; les vôtres, mêiiM' (piand vos membres sont libres, sont soumises aux entr.ivcs de vos lois, (le vos superstitions, de vos rêves d'altaclienieut lo('al , de vos cirimcrcs piiliti(|ues. Je suis libre d'esprit quand mon corps est chargé de fers; votre esprit est en prison même quand vos membres ont toute leur liberté.

— Mais la liberté de vos pensées ne vous empêche pas de senlir l'étreinte des carcans.

— Ou peut l'endurer pendant quelque temps; s'il m'était diflicilc de m'en délivrer, si mes camarades ne venaient pas à mon secours, je saurais mourir, et la mort est la plus parfaite des libertés.

Ici la conversation fut interrompue, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants que Quenlin reprit le cours de seï questions.

— Votre race nomade est inconnue aux nations européennes. D'où tiie-t-elle son origine ?

— Je ne saurais le dire.

— Quand déliarrassera-t-elle ce royaume de sa présence pour retourner dans le pays d'où elle est venue ?

— Quand le temps de son pèlerinage sera accompli.

— N'est-elle pas sortie de ces tribus d'IsraiM qu'on emmena en captivité au delà de l'Euplir.ite' demanda Quentin, (|ui n'avait pas oublié l'inslruction qu'il avait reçue au eouveiit d'Abcrbrolliiek.

— S'il en était ainsi, nous aurions suivi leur foi et pratiqué leurs rites.

— Comment t'appelles-tu?

— Mon vrai nom n'est connu que de mes frères. Les hommes qui ne campent pas sous nos tenles me nomment llayraddin le Maugrabin, c'est-à-dire llayraddin le Maure d'Afrique.

— A la manière dont tu t'exprimes, on dirait que tu n'as pas toujours vécu au milieu de ta horde dégradée.

— J'ai appris un peu des sciences de ce pays. Quand j'étais pelil, ma tribu fut poursuivie par les chasseurs de chair humaine. Ma mère eut la lèle Iraversée d'une flèche, et mourul. J'étais sur ses épaules, enveloppé dans une couverture, et les archers du piévôl s'emparèrent de moi. Ils me cédèrent à un prêtre, qui me donna l'éducation Iranque pendant deux ou trois ans.

— (jomment l'as-tii (|uitté .'

— Je lui avais volé de l'argent , et même le Dieu qu'il adorait, répondit llayraddin avec le plus grand sang-froid, il s'en aperçut, et me battit. Je le tuai d'un coup de couteau, et m'enfuis dans les bois, où je retrouvai mon peuple.

— Misérable! tu as assassiné ton bienfaiteur!

— Pour(|iioi m'accablail-il de ses bienfaits? L'enfant zingaro n'était pas un chien domesli(iue, toujours prêt à lécher les pieds de son uiaitre, à ramper sous les coups, pour avoir les miettes de sa lable. C'était le louveteau attaché; à la première occasion, il a rompu sa chaîne , a déchiré son niaitre, et est retourné dans ses déserts.

Il y eut encore un moment de silence; puis le jeune Ecossais, pour achever de sonder les intentions de ce guide suspect, reprit en ces ternies r

— Est-il vrai que ton peuple, malgré son ignorance, prétende connaître l'avenir, ce qui n'est donné qu'aux sages, aux philosophes et aux prêtres d'une société plus policée?

— Nous le prétendons, et c'est avec justice.

— Comment un don d'une nature supérieure aurait-il été accordé à une race aussi abjecte?

— Puis-jc vous le dire? répoiulil llayraddin. Pouvez-vous m'espli- (|iier vous-même pourquoi le chien suit riioiume à la piste, tandisc|ue l'homme, animal plus noble, n'est pas capable de suivre les pas du chien? (!cs facultés, qui vous seiiiblent si merveilleuses, sont instineli ves parmi nous. D'après les lignes du visage ou de la main, nous prédisons l'avenir de ceux qm nous consiillenl. Nous l'annonçons avec autant de cerlitiide que vous attendez le fruit en automne quand vous avez vu la fleur de l'arbre au printemps.

— Je doute de votre savoir, et je vous défie de m'en donner la preuve.

— Ne me défiez pas, sire éciiyer. Quelle (|iie soit la religion dont vous faites profession, je ])iiis vous dire que la Divinité que vous adorez clievauche auprès de nous.

— Silence! s'écria Quentin étonné. Sur la vie! pas un mot de plus, si ce n'est pour répondre à mes iiuestions! Es-tu capable d'être fidèle?

— Comme tout le monde.

— Mais, seras-tu fidi'lc?

— Me croirais -tu davantage si je l'en faisais le serment ' répondit Hayraddin d'un Ion ironique.

— Ta vie est entre mes mains.

— Frappe , et tu verras .si je crains la mort.

— L'argent fcra-t-il de toi un guide sûr?

— Non , si je ne le suis pas sans cela.

— Comment donc te lier?

— Par la bonté, n'pnndil le bohémien.

— Dois-je te promettre d'en avoir pour toi, si lu nous conduis fidèlement au terme de ce voyage ?

— Non, ce serait prodiguer en pure perle une précieuse denrée. Je te suis déjà dévoué.

— (.'omment! s'écria Durward plus surpris (jue jamais.

— l'appelle-toi les châlaigniers des bonis du Cher. La victime dont lu as détaché le corps était mon frère /.aiiiet le .Alaugrabin.

— Et pourtant tu as des relations avec les gens qui l'ont lue. C'est

(^UEINTIN DURWARD.

par lin d'tiis que j'ai su (|iie je te tiouvci'ais ici; et c'est sans doute le même i(iii t'a donne pour guide à ces dames.

— Que pouvons-nous? répondit Hayraddin d'un air sombre. Ces liommes-l.i agissent avec nous comme les chiens de heiper avec les moutons; ils nous protègent un moment, nous mènent de côté et d'autre à leur guise, et tinissent toujours par nous conduire à la boucherie.

Quentin eut plus tard l'occasion d'apprendre que le bohémien disait vrai; que la garde piévôtale, employée à faire disparaître les bandes dont le royaume était infesté, se mettait en rapport avec elles, les tolérait momentanément, et finissait toujours par envoyer ses alliés au gibet. Cette espèce de compromis politique entre le voleur et le gendarme, pour l'exercice avantageux de leurs professions respectives, est d'usage dans tous les pays, et n'est pas même inconnue dans le nôtre.

DurwdrJ uul beau decUier q.e ta blcssuie Clai; I gtrc; il fui forcé de descendre de cheval , de s'asseoir sur un talus , et de se découvrir la tête.

Durward n'était guère satisfait du caractère d'IIayraddin, el doutait de la sincérité des protestations de dévoiiemciit qui lui avaient été personnellement adressées. Eu le ipiittant, il crut indispensable de sonder ses deux autres compagnons, et il reconnut avec douleur qu'ils étaient aussi incapables de l'aider de leurs conseils (|iie de le soutenir à main armée. Ils l'avaient d'ailleurs prouvé dans la précédente rencontre.

— Eh bien, tant mieux! se dit Quentin , dont l'esprit s'élevait en raison des difficultés : cette aimable jeune dame me devra tout. Je compte sur ma tète et sur mon bras. J'ai vu la maison de mou père incendiée, ma famille espiraiil dans les flammes... Loin de reculer, j'ai combattu juscpTau dernier moment. J'ai maintenant deu\ ans de plus, et je défenils la plus belle cause qui ait jamais e\cil(' l'aideur d'un brave.

(.'es réflexions l'auiiiic'rent au point i|u',-i partir de cet instant, (Ui aurait dit (|ii'il avait les avantages de rubi(|uilé. Son poste favori était naturellemeul à côté des dames. Sensibles a ses atlcnlions, elles s'entretenaient avec lui sur le ton dune amitié i)res(|ue familière, et prenaient un vrai plaisir à ses observations fuies et naïves ;i la fois; mais le charme de ces entretiens ne faisait pas oublier à Quentin la vigilance el l'activité qui lui étaient imposées. S'il se rapprochait souvent des eonitesses pour l.iclier de faire lomprendre aux habilaiiles d'un pays plat la beauté d<'S monts (1 r.inipians , el surtout de (ileiilloulakin, il n'était pas moins fréqiiiiuiiient à l'avant ou à l'arrièregarde. 'iantot il demandait a llayr.iddin des détails sur la roule et sur les étapes, pour savoir si le boliéiiiieii ne se couperait pas dans ses réponses; tantôt il essayait de se concilier les deux cavaliers par des paroles bienveillantes, des ]nTscnts et des promesses de récompense.

Ce fut ainsi que nos voyageurs maicherenl pendanl plus d'une se-

maine, en suivant des chemins de traverse pour éviter les rrandes villes. Il ne leur arriva rien de remarquable, quoiqu'ils rencontrassent des bohémiens, des soldats errants, et des serpents de la maréchaussée.

Les bohémiens les respectèrent en les voyant sous la conduite d'un homme de leur tribu.

Les soldats, qui avaient parfois beaucoup d'analogie avec des bandits, n'osèrent atta(|uer une petite troupe aussi bien armée.

Les sergents à cheval, dont Louis Al, appliquant le fer et le feu aux blessures du pays, employait les compagnies à réprimer les dé ordres des bandes d'aventuriers, laissèrent nos voyageurs tranquilles, grâce au mot de passe que le roi lui-même avait donné à Quentin Durward.

Comme les comtesses de Croye passaient pour des pèlerines , elles s'arrêtaient presijue toujours dans les monastères obligés par les règles de leur fondation à recevoir ceux qui voyageaient dans une intention pieuse. On ne les interrogeait ni sur leur rang, ni sur leur condition , car les personnes distinguées gardaient ordinairement l'incognito quand elles accomplissaient des vœux. Les deux dames, alléguant la fatigue, se retiraient immédiatement dans leurs chambres. Quentin, en ([ualité de majordome, pourvoyait à leurs besoins avec une prévoyance (|ui ne leur laissait rien à désirer, et une activité dont celles (|u'il servait si assidûment ne pouvaient s'empêcher de lui savoir gré.

Le caractère et la nationalité du guide causaient à Quentin des embarras tout particuliers. Les habitants des saintes retraites oit ils se logeaient voyaient avec répugnance un païen nomade adonné aux sciences occultes, et ils hésitaient même à l'admettre dans la première enceinte, (j'était une grande dilTiculté : d'un côté, il était nécessaire d'entretenir les bonnes dispositions d'un homme qui possédait le secret du voyage; de l'autre, il était indispensable d'exercer sur lui une surveillance secrète afin qu'il ne communiquât avec personne. Cette surveillance devenait impossible s'il n'était pas logé dans l'intérieur des couvents, et on aurait dit qu'il voulait s'en faire exclure: car, au lieu de se tenir tranquille, il amusait les novices el les jeunes frères par ses saillies, ses ijambades el ses chansons. Plus d'une fois Quentin fut obligé de le menacer pour mettre un terme à des plaisanteries inopportunes, et d'employer tout son crédit auprès des supérieurs scandalisés qui voulaient mettre à la porte le misérable infidèle. En excusant tant d'inconvenance, le jeune Ecossais insinuait adroitement c[ue le voisinage des saintes reliques, le séjour des lieux consacrés, et la présence d'hommes voués au culte, ramèneraient infailliblement le coupable à des sentiments meilleurs.

Mais le dixième ou douzième jour du voyage, tous les efforts de Quentin furent inutiles pour faire pardonner au guide le scandale qu'il causait. (!'étail aux environs de Wamiir, dans un couvent de Franciscains d'un ordre austère et réformé, el dont le ]uieur mourut plus tard en odeur de sainteté. Après avoir surmonté plus de scrupules que de coutume, l'Ecossais avait obtenu (|u'oii admit le bohémien dans une cabane habitée par un frère lai, (|ui remplissait les fonctions de jardinier. Les daines, suivant leur habitude, s'étaient retirées dans leur appartement. Le prieur, qui se trouvait avoir des parents éloignés en Ecosse, et qui aimait entendre les étrangers parler de leur pays natal , invita Quentin, dont la physionomie lui plaisait, à venir prendre un léger repas dans sa ])r(ipre cellule.

Depuis deux jours, ()ueiilin avait appris des nouvelles iii(|uiélanles. On lui représentait le pays de Liège comme livré à une telle agitation, (|u'il se demandait s'il pourrait achever en paix son voyage, et si révèi|iie serait eu jiosilion de protéger ses parentes, rrouvanl dans le prieur un homme d'intelligence, il ne iiéglig'ea pas l'occasion de s'enquérir du véritable état des choses. Les réponses du moine furent peu satisfaisantes.

— Les Liégeois, dit-il , sont de riches bourgeois qui , à l'exemple de Jéliu , siuit devenus impies dans la prospérité. Fiers de leurs privilèges el de leur opulence , ils ont cherché querelle il leur seigneur lige, le duc <le liourgogiie, à propos de certaines lailles et immunités. Maintes fois ils se sont ouvc-rtement révoltés. Le duc, qui esl emporté de sa nature, a hiii par perdre palience ; il a juré par saint Ceorges (|irà la première ])rovocalion , Liège serait traitée comme le furent liabyloni' el I yr, pour servir d'exemple aux Mamands.

— il est homme à tenir son serment, dit (^)uentin, et les l.i(''gcois se gardenuit sans doute de lui en fournir l'()ccasi(Ui.

— C'est ce (lu'oii devrait désirer, c'est ce rpie les vrais chrétiens du pays demandent au ciel. Ils ne voudraient pas que le sang des citoyens coulât comme de l'eau, et que les coupables perdissent la vie avant d'avoir fait leur paix avec Dieu, le bon évèque travaille nuit et jour il consacrer la paix, comme c'est le devoir d'un serviteur de l'autel; car il est écrit : Ufitli iHuljk->. Mais...

Le prieur s'interrompit pour pousser un profond soupir.

— Diijne et révérend père, «lit modestement (»ueuliii, vous comprenez qu'il est de l.i plus liante imporlaiice pour les dames que j'accoiiipagne d'avoir des rensciviicmeiils exacts sur l'i'tal du pays. Nous fere/. acte de charité chrélienne si vous consentez ii les leur donner.

— C'est un sujet qu'on n'aborde pas volontiers, reprit le prieur;

QUE-MIIN DLRWARD.

ceux qui mëdisenl des puissants, incinc dans lintimitc, i-tiaiii in citbiculo, ont à cniindic (|ue louis paroles ne iireniient des ailes pour arriver jusqu'à eux. Néanmoins, comme vous me paraissez un jeune homme de bien, et que vos dames accomplissent un saint pèlerina|;e, je ne vous refuserai pas mes faibles services, et je vais ni'expliquer franchement.

Il promena autour de lui des yeux inquiets, et baissa la voix, comme s'il eût craint d'être entendu.

— Les I.iépeois, reprit-il, ont pour instiiçateurs secrets de leurs mutineries des hommes de Bélial; ils se disent, à tort, je l'espère, agents de Sa Majesté Louis XI , qui mérite trop le titre de Moi Très- Chrétien pour troubler ainsi la pai\ de nos contrées. Le fait est que ceux qui excitent les méconlenis de Liéije ne cessent de mettre son nom en avant. Il y a en outre prés d'ici un seii;ncur de race illustre,

Hciyraddin le Maugrabin.

renommé par ses exploits, mais qui est une pierre d'achoppement pour la Hourr;o|;ne et la Flandre, /op/s o//'ens/o»/.s et iie.lra scandait. 11 s'appelle (Guillaume de la Marck.

— Autrement dit, Guillaume à la Barbe, ou le Sanglier des Ardennes.

— Et c'est lin nom qu'il justifie bien, mon fils; il ressemble au sanglier de la forêt, dont les pieds écrasent, dont les défenses déchirent. Il s'est fait une b.iiide de plus de mille hommes tout prêts à braver comme lui l'autorité de l'Kglise et des lois, et s'est rendu indépendant du due de Bourgogne. Lui et les siens vivent de rapines, aux dépens du clergé et des laïques. Iniposu/'l maniis in rhrislos D(iini»i , il a étendu les mains sur les oints du Seigneur, sans respect pour ce qui est écrit : « INe louchez pas à mes oints, et ne maltraitez pas mes prophètes. » Il a même exigé de notre ])aiivre maison, pour rançon de notre vie, de fortes sommes d'or et d'argent. Nous lui avons répondu par une siipplicpie en latin, dans huiuelle, après avoir démontré (|u'il nous était impossible de pa\er, nous citions ces paroles de I Apôtre : .Ye iiinliaris amico twi inaluin, cum hahfl iii te. /iduciam. Mais ce (iulieliiiiis Hiirlialus, ce (jiiillaiiine de la iMarek, aussi étranger aux liiimanités cpi'à l'humanité, a répTujué dans son ridicule jargon : Si mm iiinjatis. Iirnlulm tuanasli-riuiii iH'alrain.

— C'était du latin barbare, mon bon père; mais vous en avez facilement compris le sens.

— Hélas! mon fils, la peur et la nécessité sont il'liabiles interprètes. Nous avons été obligés de fondre les vases d'anjent de notre autel pour satisfaire la rapacité de ce chef de brigands, l'uisse le ciel le lui faire rendre au sextuple! Pereat improliKs! aiiieii, amen! anathema esta '.

— Je m'étonne , dit (^)iientin, (|ue le duc de Bourgogne , c|ui est si fort et si puissant, ne mette p.is aux abois ce Sanglier, dont on m'a déjà si souvent dépeint les ravages.

— Hélas! mon fils, reprit le prieur, le duc Charles est actuelle-

ment à Péronne, où il rassemble le ban et l'arrière-ban pour faire la guerre à la l'rance. Ainsi, parce (|ue le ciel a mis la désunion entre deux grands princes, le pays est dévasté par des oppresseurs subalternes. (]'est à tort (|iie le duc négliije d'arrêter les progrès de cette gangrène intérieure; car (iuillaume de la Alarck entrelient des communications patentes avec liaiislaer et Pavillon, chefs des mécontents de Liège, et il est à craindre «[u'il les pousse prochainement à quelque entreprise désespérée.

— (,)uoi! s'écria Ouentin , l'évèque de Liège n'a-t-il plus assez de pouvoir pour contenir cet esprit turbulent ' Il est important pour moi, mon bon père, d'être éclairé là-dessus.

— L'évèipie , mon hls, tient l'épée de saint Pierre comme il en a les clefs. Prince séculier, protégé par la puissante maison de Bourgogne, il est aussi, comme prélat, investi de rautorltc spirituelle; et pour se faire respecter il a des gens d'armes et des soiidoyers en assez j;rand nombre. C'est dans sa maison qu'a été élevé e<' (iiiillaume de la Marck, (|ui devrait lui être attaché par de nombreux bienfaits. Mais à la cour même de révc(|ue 11 a donné des preuves de son caractère violent et sanguinaire ; il en a été chassé pour un homicide commis sur un d<'s principaux domestiques du bon prélat. Depuis ce temps, c'est l'ennemi irréconciliable de celui (|ui l'a chassé; et à présent, je le dis à regret, il a ceint audacieiisement ses reins et poussé son cri de guerre pour marcher contre Louis de Bourbon.

— Croyez-vous c|iie ce bon prélat soit en danger ' demanda (^)ucnlin avec une vive inquiétude.

— Hélas ! mon fils, ipii n'est pas en danger dans ce monde de misères ? Mais Dieu me garde de vous représenter le révérend prélat comme en péril imminent! 11 a des trésors, de fidèles conseillers, de braves défenseurs; nous avons en outre appris hier, par un courrier qui s'en allait à l'Est, qu'à la demande de l'évèque, Charles lui envoyait un secours de cent hommes d'armes. Ce renfort, avec la suite attachée à cha(|iie lance, sullit pour tenir en échec Ciiillaume de la Marck, dont le nom soit maudit! Amen!

L'cvéque de Liège.

En ce moment la conversation fut interrompue par le sacristain, qui vint, d'une voix étouffée par la colère, accuser le bohémien d'avoir employé contre les jeunes frères les plus abominables manceuvres. llayraJldiii avait mêlé à leur boisson du soir un élixir enivrant, dix lois plus capiteux (|ue le vin le plus fort, et plusieurs moines en avaieiil subi l'inlluence. Le sacristain y avait résisté; mais sa langue épaisse et sa ligure empourprée attestaient <|iie le (léiioncialeiir luimême n'avait pu se dérober complètement à l'action de ce breuvage néfaste. De plus, le bohémien avait chanté les vanités mon<laines et les plaisirs impurs, raillé les miracles et le cordon de saint l'iancois, et traité ses serviteurs de fainéants stupides. Enfui, pratiquant la chiromancie, il avait prédit au jeune père Chérubin (|ii'il serait aimé d'une jolie dame qui le rendrait père d'un beau garçon.

Le l'ère prieur écouta ces plaintes eu silence; l'énormité de ces

gUEISTlJN DUHWARD.

crimes le glaçait d'Iioircur. Après avoir eiiUiulu jusqu'au bout la (iéposilion du sacristain, il descendit dans la tour du couvent, et ordonna aux frères lais, sous peine des plus terribles chàtinienis spirituels, de prendre des fouets et des manches à balai pour expulser Hayraddin de l'enceinte sacrée.

l.a sentence fut exécutée en présence de (jnenlin Durward , qui s'abstint d'une intervention qu'il jugeait inutile. iMalgré les exhortations du supérieur, la discipline infligée au coupable fut plus divertissante que formidable. Le bohémien courut au hasard dans la cour, au milieu des clameurs et du bruit des coups; mais il était rarement touché. (}ucl<iucs-uns des exécuteurs le manquaient à dessein; il évitait les autres à force d'agilité, et suiiporlait sans murmurer le petit nombre de horions qui lui tombaient sur les épaules. Le tumulte était d'autant plus ijrand que les moines, peu familiar.sés avec cet exercice, se frappaient souvent les uns les aulres. Enfin, voulant mettre fin à une scène moins édifiante que scandaleuse, le prieur ordoinia d'ouvrir la poterne. Le bohémien sortit avec la rapidité de l'éclair, et s'enfuit à travers champs au clair de la lune.

Témoin de ce spcclacle, Durward sentit renaître les soupçons (|u'il avait déjà conçus. Le matin même, Hayraddin lui avait promis de se conduire décemment et pourtani, malgré sa parole, il avait été ])lus désordonné que d'habitude. ]l avait sans doute un but mystérieux. Quelles ((uc fussent ses imperlections, il ne niancjuait ni de bon sens ni d'empire sur lui-même. JN'était-il pas vraisemblable qu'il désirait avoir avec sa tribu ou avec d'autres personnes des communicalious que prévenait dans le jour la vigilance de Quentin? ]\'cmployait-il pas un stratagème pour se faire chasser du couvent i'

Dès que ces idées revinrent ;i l'esprit de Quentin, il résolut de suivre son guide ; et après avoir brièvement expli(|ué au prieur la nécessité de ne pas perdre de vue ce réprouvé il s'élança sur ses t races.

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