‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 150 sur 219 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

L'Orgie.

Lin changement horrible el étrange s'était opéré dans la grande salle de Schonwaldl depuis i|ue (,)iienlin l'avait quittée. Elle offrait, sous les traits les plus alVreux, l'image des misères de la guerre, quand cette guerre est faite par des mercenaires insatiables, accoutiiiués à verser le sang, et dépourvus complètement de patriotisme et d'idées chevaleresques.

tjuelqiies heures auparavant, des fonctionnaires civils et ecclésiastiipies dinaient dans la même pièce avec une décence un peu cèièmonieuse. Us se penneltaienl à peine de légères plaisanteries; et malgré l'abondance des mets et des vins, le décorum qui régnait parmi les convives allait presque jusqu'à l'hypocrisie. Maintenant c'était nue orgie effrénée, dont le désordre n'aurait pu être augmenté par Satan lui-même s'il avait été président du banquet.

On avait apporté .i la hâte de la chambre du conseil le inagnifi(|ue trône de révêc|ue pour le placer au bout de la table; le redoutable Sanglier des Ardennes y était assis, bien digne de ce surnom, qui semblait lui plaire, el ([u'il s'attachait à justifier. H avait ôté son heaume, mais conservé le reste de sa lourde et brillante armure, diuit il se débarrassait très-rarement. Le surcol jeté sur ses épaules était lait de la peau tannée d'un énorme sanglier; les sabots et les défenses étaient d'argent massif; la peau de la hure était disposée de manière à se raballre sur le casque lorsi[ue le baron était armé de pied en cap. Dans le cas contraire, il la rabattait sur son ciàne en i;uise de capuchon; ce qui lui donnait l'air d'un monstre hideux. Au reste, l'expression de sa physionomie n'avait pas besoin d'être rehaussée par cet horrible ornement.

La partie supérieure du visage de Guillaume démentait presque son caractère. \ la vérité, ses clieveux i-esseiublaient aux soies hérissées de la liuie qui les couvrait; mais un front élevé, de grands yeux clairs el étincelaiits, des joues colorées, un nez recourbé comme le bi'c de l'aigle, semlilaieiil les signes extérieurs de la valeur unie à la générosité. .Malheureusement ces particularités avanla|;euses étaient peu sensibles; des liabiludes de violence, de Ijrannie el de déliaiiclie les avaient fait en partie disparaître. Les i»oniiuelles desjouess'étaienl tuméfiées; les yeux étaient devenus mornes, et li' blanc en avait rougi. Toute la figure avait contracté une horrible ressemblance avec les traits de la bête féroce à laquelle (iuillaiime se comparait avec complaisance. Mais, p:ir une conlradiclioii singulière, tout en affectant de porter avec orgueil son sol>ri(|uel, il essayait de dissimuler la difformité qui le lui avait viilu : c'était le développement inusité de sa mâchoire supérieure. Sa lèvre épaisse laissait voir <le grosses incisives saillantes; et ce nom de Sanglier des Ardennes lui avait été donné tant à cause de la ressemblance de sa bouche ;ivec un groin (|iie parce qu'il aimait à chasser dans les forêts de ses montagnes natales. Pour dissimuler celte conformation, il portail tout entiiTC sa barbe grise el inculte; mais c'était en vain qu'il essayait d'amoindrir ainsi la brulale expression de ses traits.

Ses soldais el si's officiers étaient conrondiis à laide avei' les Liégeois, dont (piel(|ues-iins apparlciiaieiit a la lie du peuple. \ côté de GuillauiiK' siégeait le bouclier >icUcl lilock, iloiit les iiiaiielies retroussées laissaiciil voir des bras teints de sang, coiniue le couperet ipi'il avait déposé devant lui sur la table. .\ riniil.ilioii de leur chef, la plupart des homincs d armes portaient loule leur barbe, el leurs cheveux étaient hérissés de iiianiiTe ii rendre plus farouche leur mine nilurelleiiuiit sauvage. Enivrés par leur Irioiniihe et jiar des libations piidoiigees, ils préseiilaieiil un ignoble s]ii'claele; ils ehaiilaieiil lies ehansons licencieuses et blaspliémaloires, sans daigner prendie la piiiie de s'écouter les uns les autres, el leurs propos étaient si révoltants que Durwaid remercia Dieu de ce (|ue l'excès du tumulte les eiupêehail de parvenir à l'oreille de sa compagne.

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QUENTIN DURWARD

Les boui-jjcois notables qui prenaient part à ce lianquet avaient l'ùr inquiet et la ligure décomposée; il était évident qu'ils se trouvaient là mal(;ré eu\, et qu'ils craiijnaieul leurs conipaijnons. Les artisans d'une condition inférieure ou d'une nature plus brutale admiraient comme des exploits les excès de la soldatesque. Ils essayaient de les imiter; et cédant à un pencliant trop commun dans les Pays-lias, ils absorbaient d'immenses (piantilés de vin et de bière brune.

Le désordre avait présidé aux jtréparatifs du festin comme à la composition de la société. La vaisselle plate de l'évèque, les vases sacrés même, car le Sanijlier bravait l'accusation de sacriléije, étaient confondus avec les dames-jeannes, les outres de cuir et les cornes à boire de l'espèce la plus vulgaire.

Il nous reste à mentionner un liorrilïïc incident, puis nous laisserons à l'imaijination de nos lecleurs le soin de compléter le tableau.

Les liomnies d'armes de (Guillaume aflTcctaienl de se soustraire aux lois de la discipline. Un lansipienet, qui s'était sijjnalé pendant l'assaut, ne put trouver place à table; il eut l'audace d'enlever un grand gobelet d'ari;ent, en déclarant qu'il le garderait pour s'indemniser de n'être pas de la fêle. Guillaume rit a\i\ éclats de ce trait d'impudence; mais voyant un autre soldat de moindre valeur se permettre la même liberté, il lit cesser une plaisanterie qui aurait bicnl.il dépouillé la table de tousses orncmenis précieux!

— Tonnerre! s'écria-t-il, ceux qui ne sont pas des liommes en face de l'ennemi n'ont pas le droit de voler leurs eauuirades. (^iuoi! insolent, pendant que ( !onrad llorst escaladait la muraille, lu as attendu pour entrer que la porte fût ouverte et le pont baissé , el tu oses faire comme lui !... Qu'on l'accroche aux barreaux de la fenêtre! il battra la mesure avec ses pieds pétulant (]ue nous boirons un coup à son heuifuse arrivée cliez le diable.

L'arrêt, à peine prononcé, reçut son exécution, et quel(|ucs minutes après le mallieureux, pendu aux traverses de fer, se tordait dans les dernières convulsions.

Au moment où Quentin et ses compagnons entraient dans la salle, le corps (lu suppluié, interceptant les pâles rayons de la lune, projelait sur le p.inpict une ombre indécise, aux formes de lai|uelle il était impossible de se m*|)rendre. Le nom de Pavillon passa de bouebe en bouche, elle puissant syndic essaya de se donner l'air d'im|)ortaucc i|ui convenait à son rang; mais l'aspect effrayant du supplicié, celui de l'orgie lui inspiraient une émotion involontaire. Il ne pouvait la mailriser, malgré les exhortations de l'elcrkin , ipii lui disait tout bas, non sans trouble : — Du courage, mon maître, ou nous sommes perdus!

Toutefois, le syndic eut la force de prononcer une allocution dans laquelle il célébrait la grande victoire remportée par les soldats de Guillaume et les bons citoyens de Liège.

— Oui, rcparlit de la iMarck d'un ton railleur, le roquet dit au limier : « Nous avons forcé la bête. » Mais, ho ! ho ! sire bourgmestre, vous arrive?, comme le dieu Mars, ayant \ énus à vos côtés. Quelle est cette dame? Qu'elle se dévoile! Aucune femme n'est ce soir mai- Iresse de sa beauté.

— C'est ma fille, noble chef, répondit Pavillon, et je vous prie de lui permettre de garder son voile ; elle en a fait le vœu aux Trois-Uois de Cologne.

— Je l'en relèverai tout il l'heure! D'un coup de couperet je vais me consacrer évèquc de Liège, cl je crois qu'un évèque vivant vaut bien trois rois morts.

Un murmure d'indignation circula dans l'assemblée. Les Trois- Hois mages étaient vénérés par les Liégeois, et même par quelques hommes d'armes, (pli n'avaient de respect que pour ces rcli<|ues.

— .le ne veux pas manquer d'égards à Leurs xMajestcs défuntes, reprit le vSanglier. Seulement je suis décidé à être évè(iue. Un prince spirituel el temporel, qui a le pouvoir de lier et de délier, est le chef (pi'il faut il une bande de réprouvés comme vous, auxipiels tout aulre refuserait rabsoliition. Mais approche/., noble bourgmeslre; asseyez- Vous à mes (('ités, et vous allez me voir faire une vacance que je remplirai... Qu'on introduise notre prédécesseur!

On se rangeait pour laisser passer Pavillon; ni.iis, refusant la (ilace d'honneur, il se mit à rcxtrt'mili'' (qqiosée. Ses serx'ileurs se groupèrent autour de lui, coiiime on voit des moutons, à 1 as|)ccl d'un chien étranger, si' presser autour d'un vieux bélier (pi'en raison de ses longs RCM'vices ils croient doui' d'un courage fpii leur mampie.

INiui loin de Pavillon clail assis un beau jeune liomme, nomme (jarl Kberson, bis naturel de (luillaume, qui lui témoignait parfois une sorte de tendresse. Sa nii'rc était morte d'un coup que <on féroce amant lui avait porté dans un accès de délire bachiipie ou de jalousie. Le meurtrier avait épriuivé autant de remonls qu'il était capable d'en sentir, et c'était pour cela peut-être qu'il s'était attaché à l'orphelin. Durxvard, auquel le vieux chapelain avait appris ces «iétails, se luit aussi prèsipu' possible du jeune ('arl Lberscui, dans l'in tenlion de s'en faire un otage ou un protecteur.

Tout le inonde étant dans l'allentc, on se demandait i|iielle serait la suite des ordres (|iie le tyran venait de donner. Pendant ce teni])s, un des tanneurs dit il Geislaer : — Notre maître n'a-l-il pas présenté cette belle eoiiime sa fille.' ce ne saurait être Triidchcii. Celle-ci est bien découplée; elle a deux pouces de plus, el voila une mèche de

cheveux noirs qui s'écbappe de dessous sa mante. Par saint Michel de la place du marché, autant vaudrait confondre le cuir d'un taureau noir avec celui d'une génisse blanche!

— Silence! dit Peterkin avec ipielque présence d'esprit. Qu'imjiorte que notre maître ait envie de voler une pièce de gibier dans le parc de l'évèque à l'insu de notre bonne dame! est-ce à nous de l'espionner?

— Dieu m'en garde, frère! mais je n'aurais pas cru que le bourgeois se lïit mis en chasse à son âge. Sapperinent! quelle timide colombe! voyez comme elle se lapit sur son siège, derrière tout le monde, pour échapper aux regards des homincs d'armes! Mais attendez; que va-t-on faire du pauvre vieux prélat?

En ce moment Louis de Hoiirbon, évèi]ue de Liège, était brutalement traîne par des soldats dans la salle de son propre palais. Ses cheveux épars, sa barbe et ses habits en désordre attestaient les sévices dont il avait été déjà victime. Comme pour ridiculiser son caractère sacré, on l'axait revêtu à la hâte de ses insignes épiscopaux.

En voyant traiter ainsi son protecteur, la comtesse Isabelle, incapable de maîtriser son émoli(ui, aurait pu se trahir et se compromettre; mais, par un hasard que Quentin regarda comme une faveur du ciel, elle était placée de manière à ne rien voir et à ne rien entendre. L'archer eut soin de se mettre devant, elle pour l'empêcher d'observer et d'être observée.

La scène qui suivit fut courte et terrible.

Amené en présence du partisan farouche, le malheureux évèque, connu jusqu'alors uniipiement pour ses mœurs douces el faciles, iiioiiira une digiiilé et une noblesse qui étaient en rapport ax'cc son illustre origine : ses regards étaient fermes et assurés. Dès qu'il ne fut ])lus entre les mains des satellites brutaux, il prit une attitude à la fois altière et résignée; on reconnaissait en lui le double caractère du seigneur féodal et du martyr chrétien. De la Marck lui-même fut atterré par le maintien de son prisonnier; se rappelant les bienfaits qu'il en avait reçus dans sa jeunesse, il hésita et baissa les yeux. Ce fut seulement après avoir vidé un grand verre de vin qu'il recouvra son audace et son insolence. H grinça des dents, serra les poings, et ht divers gestes qui avaient pour but de stimuler sa férocité naturelle.

— Louis de Bourbon, dit-il d'une voix rauque.j'ai recherché votre amitié, et vous avez repoussé la mienne, (tue donneriez-vous maintenant pour (ju'il en fût autrement?... Aikkel, tenez-vous pi-êt.

Le boucher se leva, saisit son couperet, et, se glissant derrière le fauteuil de Guillaume, il éleva ses bras nus et musculeux en brandissant rinslruuienl du supplice.

— Louis de Bourbon, reprit le Sanglier, regarde cel homme, quelles conditions as-tu à m'offiir pour lui échapper?

L'évèque jeta un coup d'œil attristé, mais ferme, sur le barbare exécuteur, et répondit avec énergie :

— Ecoute-moi, Guillaume de la JMarek; honnêtes gens, s'il y en a parmi X'ous qui méritent ce nom, écoutez tous les seules conditions (|ue je puisse imposer a ce misérable, (juill lume de la Marck, tu as fomente la sédition dans une ville impériale, pris d'assaut le palais d'un prince du saint Empire germani(|ue, tué ses serviteurs, pillé ses trésors, maltraité sa personne: partons ces crimes, tu as mérité d'elle mis au ban de l'Empire, proscrit, déchu de tes droits et ilèpossédé de tes domaines, lu as fait plus encore; ce ne sont pas seulement les lois humaines que tu as violées; ce n'est pas seuleinent la vengeance des hommes qui doit s'appesantir sur ta tête : tu as profané le sanctuaire du Seigneur, porté la main sur un père de rl'",glise, souillé de rapines et de sang la maison de Dieu, comme un voleur sacrilège...

— ,\s-lu fini? interrompit GuiUaiiine en frappant du pied avec impatience.

— Non, car je ne t'ai pas encore dit les conditions que tu désires connaître.

— Achève donc, et qu'elles soient plus convenables que Ion piéambiilc, ou malheur à ta tête fjrise!

l'.n disant ces mots, (iiiillaume se renversa sur son siège. Ses dents étaient serrées; l'écume blani^hissait ses lèvres, comme les défenses de la bête fauve dont il portait la dépouille.

— Tels sont les crimes, reprit révè(|uc avec un calme héioique. lU'oiile maintenant les propositions que je consens à te faire en ma (pialilé de prélat chrétien et de prince miséricordieux , sans tenir compte de mes griefs personnels, sans vouloir venger mes injures, .lelle ton bâton de commaiidemeiit; renonce à ton pouvoir; délivre les prisonniers; restitue le fruit du pillage; distribue tes biens aux veuves et aux orpliclins (|uc lu as faits; couvre-toi d'un ciliée, prends en main le bourdon, et va nu -pieds en pèlerinage à Ptoinc. ISoiis deinandcrons grâce pour ta vie à la chambre impériale de Hatisbonnc, grâce pour ton âme à notre saint-père le pape.

Louis d(! Ilourbon ]iarlait comme s'il eût encore occupé le tronc épiscopal cl que rusurpaleiir eût été à genoux devant lui.

Le txraii se leva lentement; la slupèlaclion dont il avait d'abord été saisi lit grailiicllenicnt place à la rage.

Il regarda NikUcI KIock, et leva le doigt sans proférer uiw parole.

Le boucher fr.ippa cuniine s'il eut été dans son abattoir, el l'évèque

QUENTIN DUr.WARD.

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assassine tomba, sans nicnie pousser un soupir, au pied de son tiône épiscopal !

Les Liéi;eois, qui n'étaient point picpaiés à cette Iionihle catustroplie, et espi raieut même (jue la conlViencc tinirail par un acconimodenient, poussèrent des cris d'Iiorreur et maudirent l'homicide. Mais (iuillaume, ae.itant ses mains crispées, s'écria d'une voix formidable : — Kli (|uoi! pourceaux de Liéije, enr;raissés dans la ianije de la i^Ieuse, vous osez, vous mesurer avec le Sani;iierdes Ardennes:'... Debout, nies marcassins! — c'était sous ce nom iju'on désignait ses soldats: — nionlre/. vos défenses à ces vils Flamands!

Tous SCS lioinmes d'armes se levèrent à son appel, et comme ils étaient confondus avec leurs alliés, qui ne prévoyaient |)as d'hostilités, cliaque soldat saisit au collel son plus proche voisin, en braïuiissant de la main droite un poijjuard que faisaient élineeler les clartés des lampes et de la lune, 'l'ous les bras restèrent sus])en(lus, mais aucun ne frappa. I.cs vicliiues étaient trop surprises pour oiqioser la moindre résistance, et le but de (iuillaume n'était probablement que d'inspi^ rer de la terreur ;i ses confédérés.

Mais le courap,e de Quentin Durward amena une péripétie soudaine. ^ if dans ses mouvements, d'une résolution au-dessus de son àf;e, il était en ce moment stimulé par tout ie(|ui pouvait ilévcloppcr ses facultés. Imitant le ijeste des soldats de (juillaume, il s'élança sur Cad Eberson , le maîtrisa sans peine, et lui mit le poiijnaid sur la gorije en s'écriant :

■ — Ah! c'est a ce jeu que vous jouez? j'en suis.

— Arrêtez! arrêtez! dit Guillaume ; c'est une plaisanterie, une simple plaisanterie. Me supposez-vous l'idée de malmener mes bons amis et alliés de la commune de Liéjje? Soldais, lâchez prise! asseyezvous!... Allons, ajoula-t-il en poussantdU pied le corps de révc(|ue, emportez celte charoijne qui a failli brouiller des amis, et noyons nos dissensions dans le vin.

Les hostilités cessèrent; les citoyens et les soldats se regardaient comme pour se demander s'ils étaient amis ou ennemis. Quentin Durward prohia du moment.

— Veuillez m'enlendrc, Guillaume de la iMarek, et vous, bourgeois de la commune de Liège. Quant à vous, jeune lion\me, tenezvous lran(|uille, et n'essayez pas de m'échapper. 11 ne vous sera pas fait de mal, à nioin> qu'on ne nous provoque |)ar de mauvais propos.

— (Jui es-tu, au nom du diable! s'écria (iuillaume étonné, qui t'a permis de venir jus(pie dans notre tanière poser des conditions et prendre des otages? Nous exigeons des garanties, mais nous n'en accordons jamais.

— ÎMessire, dit hardiment()ucntin, je suis un serviteur de Louis XI, roi de France, ,1e fais partie de la garde écossaise, comme mon accent et mon costume ont dû vous en instruire Je suis ici pour rendre comjtte ^le ce qui s*' passe, et je vois avec surprise ipie vous agissez en paien plutôt (|u'en chrétien, en insensé plutôt qu'en homme doué de raison. Les armées de (Charles de Hourgogne vont bienlôt niaiiher contre vous, et, si vous désirez l'appui de la France, il faut vous comporter dilVéremmcnt. l'our vous. Liégeois, je vous conseille de retourner innuédialcment dans vos foyers; si l'on met obstacle à votre départ, je déclare (|u'on encourra le ressentiment de mon maître Sa très-i;racicuse ALijesté le roi de France.

— France et Liège! France et Liège! s'écrièrent les tanneurs et plusieurs autres citoyens dont le couraije était ranimé par l'exemple de l'Ecossais. France et Liège! et longue vie au brave archer! Nous sommes ])rêls il vivre et :i mourir avec lui!

Les yeux de Guillaume étincelèrenl, et il saisit son poignard comiue pour le lancer au C(Cur de l'audacieux orateur; mais après avoir observé le maintien des assistants, il sentit la nécessité de se contenir. Jl complaît dans sa bande plusieurs Franc ais (|ui savaient qu'il recevait de leur ]iatrie des secours en hommes et en ari;eiil. (Juelipiesuns lilàmaient l'acte de violence sacrilège qui venait d'être coiiiiiiis; et comme ( iliarles de Uourgogiie pouvait en être mèconlenl, celait avec iiii|iii('lude que l'on pn>noni'ait son nom. Les laiis(|ueiiels, malgré le désordre de leurs esprits, comprenaient qu'il était iiupolili(|ue de rompre avec les Liégeois et d'irriler le roi de France, le Sanglier reconnut c|ue les hommes de sa troupe ne le soutiendraient jias; sa ligure se dérida, et il dit d'un ton radouci :

— Je le déclare, je ne médite rien <:ontri' mes bons amis de Liéi;e. J'avais espéré <[u'ils passeraient la nuil à boire avec moi en réjouissance de la victoire, mais ils sont libres de cpiitler Sihonw aldl si bon leur semble. (^)uand ils le voudront , demain ou un autre jour, j'entrerai en négociation avec eux pour le partage du butin, et les mesures que nécessite la défense commune. En allenilant, j'espère que le gcntilliomine écossais me fera l'honneur de finir la nuit avec moi '

— M\\\r. renii'rcimeiils, répondit Durward, mais je règle ma conduite sur celle de M. l'avillon , aiujuel j'ai ordre de m'altaclier spécialement. Je ne manquerai pas de le suivre la prciiiière fois (|u'il reviendra visiter le vaillant Guill.iunie de la "NLirck.

— .^Li foi, dit précipitamiiicnt l'avillon, si votre conduite se rèj;le sur la mienne , il est probable que vous sortirez d'ici sans dc'Iai ; et si vous ne rcvciK-/ ii .Silionw aldt qu'avec moi, il est non moins probable que vous n'y reparaîtrez pas de sitol.

L'Uouuèlc syndic acheva sa phrase à voix basse, craignant d'expri-

mer d'une manière trop intelligible des sentiments qu'il était incapable de garder pour lui.

— Allons, mes braves chamoiseiirs, reprit-il en s'adressant ii ses gardes du corps, groupez-vous autour éle moi, et éloignons-nous au ])lus vite de cette caverne de voleurs.

Les |)lus honor.ibles citoyens de Liège partageaient l'avis du syndic; l'espoir de sortir sains et saufs leur causa autant de joie que la prise du chàtiNui. On ne mit aucun» entrave à leur marche, et Quentin put enhn tourner le dos a ces formidables murailles.

l'our la première fois depuis qu'ils étaient entrés dans la salle du festin, l'archer demanda à la jeune comtesse comment elle se trouvait.

— Bien, bien, répondit-elle avec une précipitation tiévreuse, mais ne m'adressez pas de questions, ne perdons pas le temps eu paroles, fuyons! fuyons!

Kn giarlant ainsi, elle essayait d'avancer, mais avec si peu de succès, ((u'ellc serait tombée d'épuiseoient si Durward ne l'avait soutenue. Avec la tendresse d'une mère (|ui dérobe son enfant au danger, Durward la prit dans ses bras. Tout entière au désir d'assurer son salut, elle lui passa un bras autour du cou; et il ne regretta .lucun des périls qu'il avait affrontés, puisque telle en était la conclusion.

De son côté, l'honnèlc bourgmestre était soutenu par son fidèle conseiller Geislaer et un de ses amis. Vprès une course rapide, ils atteignirent les bords de la Meuse. De temps en temps ils rencontraient des bandes sorties de la ville pour obtenir des renseignements sur la prise de Schonwaldt, et sur la querelle qui, siiivant un bruit déjà répandu, avait éclaté entre les vainqueurs. Les fugitifs évitaient de leur mieux les questions, et se procurèrent un bateau où ils ])urent enfin jouir d'un peu de repos. Isabelle continua de rester presque évanouie dans les liras de son libérateur. (Juanl au bourgmestre, après avoir adressé (luelipies remerclmcnls à Quentin, qui avait l'esprit trop préocciijK' pour lui répondre, il entama la conversation avec son lieutenant, l'.lle roula sur son courage, sur son humanité, et sur les dangers auxi|iiels ces vertus l'avaient iniintcs fois exposé.

— Peterkin, dit-il reprenant ses doléances de 1 1 soirée , si je n'avais pas eu tant d'audace, je ne me serais pas opposé à l'acquittement du droit de vingtième que tout le monde consentait à payer. Si j'avais eu moins de courage, je n'aurais pas assisté à la bataille de Saiiil-Tron, pendant laquelle un homme d'armes du Hainaut me jeta d'un coup de lance dans un fossé bourbeux, d'où il me fut impossible de sortir avant la fin de la bataille. (Test encore mon courage qui m'a décidé cette nuit à endosser ce corselet trop étroit, ijui m'aurait été mortel sans l'assistance de ce brave jeune homme, dont le métier est de se battre, en quoi je lui souhaite beaucoup de plaisir, t^/uant à mon humanité, Peterkin, elle m'aurait réduit au dénùment, si je n'avais pas été suffi.sammciit pourvu des biens du monde; et Dieu sait ce qu'elle m'attirera, maintciiaiit (|iie j'ai sur les bras des d.niies, des comtesses, des secrets qui peuvent me coûter la moitié de ma fortune et peut-être ma peau par-dessus le marché!

( ïuentin ne ]iouvait se taire plus longtemps. — Si, |)ar hasard , ditil, vous couriez queli|ue danger, si vous éprouviez (piel([ue ]>erte, à cause de cette jeune dame, soyez sûr que vous en serez amplement dédommagé.

— • .Alcrci, seigneur archer; mais est-ce que je réclame des indemnités pour avoir lait le devoir d'un honnête liomine' Je rcfjiettais seulement qu'il pût m'en coûter ça et ça ; et j'espère qu'il m'est permis d'en parlera mon lieutenant sans avoir l'air de me plaindre.

Durward conclut de ces paroles que son nouvel aiui était de ceux qui se payent de leurs bienfaits en grommelant, et dont les lamentations sont dictées par le désir de faire valoir leurs services. Il garda doinr un silence prudent, et laissa le syndic éniimérer il son lieutenant les risques et les pertes qu'il avait eneouriis par suite de son désintéressement et de son zèle pour le bien |)ubli<'.

La vérité, c'était que l'honorable magistrat sentait i[u'il avait perdu un peu de son importance en laissant le jeune étranger jouer le preiniir rôle dans la salle du château. Il avait clé charmé tout d'aliord de l'effet de cette inlervenlion opportune; mais, après de plus amples réllexions, il s'était trouvé amoindri. Il essayait de se relever en exagérant les titres cpiil avait .i la reconnaissance de son pays «-n général, de ses amis en particulier, et plus spécialement encore de la comtesse de (iroye et de scui jeune protecteur.

i\Iais la barque s'arrêta : l'avillon, aidé de Peterkin, mit pied « terre dans son jardin; et dès qu'il eut touché le seuil de sa maison le démagogue jaloux et blessé' dans son amour-propre redevint un hôte al'l'eclueux et bienveillant. Il appela ii haute voix Triidchen, qui parut aussitôt ; car, dans cette nuit féconde en événements, peu d'iiabilaiitsdc Liège avaient jm se livrer au sommeil. Elle fut ch.irgée de doniu'r des soins à l'étrangère exténuée, rriidelien, dont le véritable nom était Gertrude, admirant les charines et plaignant le malheur de l'inconnue, s'acquitta avec l'aftcclion d'une .sœur des devoirs de l'hospitalité.

Il était tard, cl le syndic paraissait fatigué; néanmoins il x^oulul cilfrira (Quentin un flacon d'un \in précieux, qui datait de la bataille d' \/inidurl. L'ICeossais aurait été fjiicè d'en ]irendie sa part sans l'appirition de la ménagère, ([ui sortit de sa chambre il coucher en entendant Pavillon demaiulcr ii grands cris les clefs de la cave.

QUENTIN DURWARD

Celait une petite femme rondelette, qui avait été jolie, mais (|iii depuis trois ou quatre ans se distinguait par un nez rouge, une voix criarde, et la ferme résolution de soumettre le syndic à une discipline intérieure des plus sévères , en le laissant libre d'exercer au dehors toute son autorité.

Dès qu'elle eut compris ce dont il s'agissait, elle déclara formellement que son époux, loin d'avoir besoin de boire encore, avait déjà beaucoup trop bu. Elle refusa de se servir, pour le satisfaire, des clefs de l'énorme trousseau qu'elle portait à sa ceinture, suspendu par une chaîne d'argent. Elle lui tourna le dos sans cérémonie , et conduisit Durward dans la chambre oii il devait passer la nuit. C'était une pièce meublée avec un luxe dont il n'avait aucune idée; tous les riches Flamands l'emportaient alors, en ce qui concernait le bien-être domestique, non-seulement sur les pauvres Ecossais, mais encore sur les Français eux-mêmes.

En elM , lo Flamand, faisant pour les autres ce qu'il aurait voulu qu'un fit pour lui , s'était éloigné dès que Quentin s'était rapproché do la dame.

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