CHAPITRE XXIV
La Captive.
L'escarmouche entre les cax'aliers noirs et les lîourgiiignons dura cin([ minutes; tous les premiers furent iiromptciucnt défaits jiar les seconds, mieux ;iriiiés, mieux montés, et mieux disciplinés. Au bout d(? ce court intervalle, le comte essuyant sur la crinière de son coursier son épée ensanglantée, revint sur la lisière de la forêt, d'où Isabelle avait assisté au combat; il était accompagné d'une partie de ses hommes d'armes, et les autres poursuivaient les fuyards sur la grande route.
— Il est honteux, dit-il en remettant son ép( e dans le fourreau, (juc des elievaliers et des genlilshommes soient obligés de souiller leurs armes du sang de ces bêles féroces... Lh bien! ma jolie cousine, vous trouvez peut-être la réception un peu rude; mais les princesses errantes doivent s'attendre à de pareilles aventures, .le suis arrivé à propos, je l'assure, car les cavaliers noirs ne respectent pas plus la couronne d'une comtesse que la coilTe d'une paysanne, et votre suite ne pouvait guère ofl'rir de résistance sérieuse.
— Seigneur comte, dit Isabelle, ajipreiicz-moi sans antre préambule si je suis prisonnière, et oii vous allez me conduire.
— A ous savez, jeune étourdie, comment je répondrais à cette (jucstion si je ne consullais (|ue ma volonté; mais vous et votre tante, qui court si follement a])rès les mariages, vous avez fait un tel usage de vos ailes, ((u'il fainlr.i peut-être vous résoudre à les déployer dans une cage pendant ([uehiue temps. (^)uant à moi, mon devoir est de vous conduire à Péronne, ii la cour du duc. Je vous y accompagnerai, afin de vous offrir an besoin mon intercession, et je confierai le commaiidcinent de ce détachement d'éclaireurs à mon neveu le comte Etienne. J'espère que ce jeune écervelé montrera un peu de sagesse dans l'exercice de sa mission.
— INe vous en déplaise, dit le comte Etienne, si vous me jugez incapable de comniander restez à la tête des hommes d'armes, et j'offrirai mes services à la comtesse Isabelle de (àoye.
— C'est un amendement acceptable sans doute, dit CrèvecŒur; mais je m'en tiens à mon dessein primitif. Ainsi rappelez-vous bien ((lie votre afi'airc n'est pas de poursuivre ces pourceaux noirs, dont la chasse semblait tant vous pi. lire tout ii l'heure, mais (|n'il faut me rapporter des nouvelles exactes de ce ([iii se passe dans le pays de Liège, sur lequel il court des bruits si làcheux. Que dix lances me suixent, les autres resteront sous vos ordres avec ma bannière.
— Encore un moment, cousin de Crèvecœur! dit la comtesse Isabelle : permettez-moi, en me cimstituanl pris(ninière, de stipuler la sûreté de ceux qui m'onl protéijée dans mes malheurs; laissez cet honnête garçon, mon guide fidèle, retourner en paix à Liège, sa patrie.
— Cet honnête gaiTon, dit Crèvecœur après :ivoir examiné la jdiysionomie pacifique de Glover, jiarait assez inolVensif. Il restera sous la garde de mon neveu, qn\ le laissera en liberté quand le détachement reviendra sur ses pas.
La comtesse prit sous son voile un rang de perles, et dit h son guide : — Rappelez-moi au souvenir de la bonne (jcrtrude, et priezla de porter ceci en mémoire de sa malheureuse amie.
L'honnête Glover prit les perles, et baisa d'un air gauche, mais avec une alTectiou sincère, la belle main qui avait trouvé un moyen aussi délicat de le récompenser ainsi lui-même de ses fatigues et de ses (hingers.
— Hum! des souvenirs! des gages ! s'écria le comte... Avez-vous encore ((uelque rc(|uêtc ii iu'adres.ser, ma belle cousine ? JNous devrions déjà être en route.
— J'en ai une, dit la comtesse avec ellort; veuillez être fAx'orabie à ce... à ce jeune gentilhomme.
Crèvecœur jeta sur Quentin , comme sur Glover, un regard pénétrant, mais il ne parut pas aussi satisfail de son examen.
— Oh! oh! dil-il en imitant sans malveillance l'embarras de la ciinitcsse, voilà une lame d'une autre Ireiiijie! El dites-moi, ma cousine, qu'a fait ce... ce très-jeune gentilhomme pour justifier l'intérêt (|ue vous semblez lui porter '
— Il m'a sauvé la vie et l'honneur, dit la romtessc en rougissant de houle et de colère.
Quentin rougit aussi; mais il pensa avec raison qu'il compromettrait sa cause en c\halant son indignation.
— La vie et l'honneur! reprit le comte. Il aurait mieux valu, ma cousine, ne pas vous mettre dans le cas d'avoir de telles oblig.itious h ce très-jeune gentilhomme. Mais laissons cela ; il nous accompagnera si sa qualité le lui permet, et j'aurai soin qu'il soit bien traité. .Senlenienl, je me cliai-i;e à l'avenir de xous sauver la vie et l'honneur; cl je lui Iroiiver.Li peut-être un meilleur riilc que celui de garde du corps d'une daiiKiiselle errante.
— Seigneur comte, dit Uurward inc.ipable de se contenir plus longtemps, pour (|ue vous n'ajez pas à regretter d'avoir |Mrlé tmp légèrement d'un étranger iiermettez-moi de vous dire (jue je suis Quentin
QUENTIN DURWARD
Durwai'd, ai'clior de la ijarile écossaise, où l'on n'eiii'ûle, comme vous le savez, que des gentilshommes et des gens d'honneur.
— Je vous remercie de vos renseignements et je vous baise les mains, seigneur archer, ditCrèvecœur du même ton de raillerie, ayez la bonté de marcher avec moi k la tète de l'escouade.
Quentin obéit à l'injonction du comte, qui avait le pouvoir, sinon le droit, de lui donner des ordres. Il remarqua qu'Isabelle le regardait d'un air d'intérêt jiresque tendre, ce qui lui ht venir la larme à l'oeil; mais il se rappela qu'il fallait montrer du caractère devant Crèvecoeur, qui de tous les chevaliers de France et de Bourgogne était peut-être le plus disposé .i rire des chagrins d'amour. Il résolut donc de ne pas attendre qu'on l'interrogeât, et d'entamer la conversation de manière à obtenir plus d'égards que le comte n'avait envie d'en accorder, peut-être parce que le fier baron était mécontent de voir un personnage d'un rang inférieur si avant dans la confiance de sa riche et puissante cousine.
— Sire de Crèvecœur, dit-il d'un ton ferme, avant d'aller ]ilus loin, oserai-je vous demander si je suis libre ou si je dois me considérer comme prisonnier?
— Question épineuse, à laquelle je vous repondrai par une autre: La France cl la Bourgogne sont-elles eu guerre ou en paix?
— Vous devez le savoir mieux que moi, seigneur comte. Absent de la cour de France, je n'en ai pas reçu de nouvelles depuis que je l'ai quittée.
— ^ ous voyez donc combien il est aisé d'adresser des questions et difficile d'y répondre. iMoi-même, qui ai passé une semaine avec le duc à Péronne, je suis aussi incapable que vous de résoudre le ])roblème, et de dire par conséquent si vous êtes libre ou prisonnier. Provisoirement je vous garde; mais vos affaires iront bieii si vous avez rendu de vrais services it ma parente, et si vous répondez franchement à mes questions.
— La comtesse de (.'roye, dit Quentin, peut seule juger si je lui ai rendu des services; c'est à elle que je vous renvoie. (Juant à mes réponses, vous les apprécierez après avoir posé vos questions.
— Hum! de la fierté! murmura le comte de (irèvecœur : on reconnaît bien là un homme qui porte les faveurs d'une dame à son chapeau, et croit devoir élever la voi\ pour honorer ces précieux chiffons de soie et de clinquant... Eh bien, monsieur, j'espère que, sans compromettre votre dignité, vous pourrez me dire depuis combien de temps vous êtes attaché à la personne de dame Isabelle de Croye ?
— Comte de Crèvecœur, si je vous réponds, malgré le ton de sarcasme que vous prenez avec moi, c'est de peur (]u'on ne tire de mon silence des conclusions injurieuses pour une personne h laquelle nous devons tous deux du respect. J'ai accompagné dame Isabelle depuis qu'elle a ([uitté la France pour se retirer en Flandre.
— Ah! ah! c'est-à-dire depuis qu'elle s'est enfuie de Plcssis-lez- Tours. En votre qualité d'archer de la garde écossaise , vous l'avez escortée sans doute par l'ordre exprès du roi Louis?
Quentin n'avait pas de ménagements à garder envers le roi de France, qui, on combinant une embuscade avec Guillaume, avait com|)té prciblablemcnt que le jeune Ecossais se ferait tuer pour défendre Isabelle. Toulefiiis, il ne se crut pas en droit de trahir la confiance que Louis \l avait mise ou paru mettre en lui. Il répondit simplement (lu'il lui suffisait, dans tous ses actes, d'avoir l'autorisation de son capitaine, et qu'il n'en dcmanilait pas davantage.
— C'est très-suffisant, dit le comte; nous savons que le roi, quand il n'a pas quelque projet politique, ne permet guère à ses officiers d'envoyer les archers de sa garde caracoler comme des paladins à la suite des comtesses errantes. Il lui serait difficile maintenant de soutenir qiu' les dames de Croye sont sorties de France à son insu, puisqu'elles avaient pour guide un de ses gardes du corps... Et quel était le lieu de votre retraite, seigneur archer?
— La ville de Liège, où ces dames comptaient se placer sous la protection du défunt évê(|ue.
— Du défunt évêque! s'écria le comte de Crèvecœur : Louis de Bourbon n'estdouc plus? La courdc Bouri;ogne ignorait même sa maladie. De (luoi est-il mort ?
— Ah! nu)nseigiu'ur, il repose dans un tombeau sanglant, si ses meurtriers lui en ont accordé un!
— ^Quoi! il a été assassiné!... Sainte mère de Dieu ! jeune hcuume, c'est impossible!
— J'ai vu de mes propres yeux le crime, avec bien d'autres scènes d'horreur!
— El tu n'as pas secouru le bon prélat! cl tu n'as pas soulevé la garnison contre ses assassins! Ne sais-tu pas que c'est un affreu\ sacrilège d'être témoin d'un pareil forfait sans s'y opposer?
— Pour être bref, monseigneur, avant qu'il eût été accompli, le château avait été emporté d'assaut par le sanguinaire Guillaume de la Marck à la tète des Liégeois insurgés.
— Je suis frappé de la foudre! Liège en insurrection! Schonwaldt pris! l'évèquc assassiné! Messager de malheur! jamais on n'ajiporta tant de mauvaises nouvelles! Parle! (|uc sais-tu de cet assaut, de cette insurrection, de ce meurtre? 'Pu es un des archers de Louis,
et c'est lui qui a dirige ces coups funestes... Parle, ou je te fais écarteler!...
— Faites, monseigneur; on ne m'arrachera rien qui soit indigne d'un vrai gentilhomme écossais. Je suis aussi étranger que vous à ces infamies; loin d'y participer, je les aurais empêchées si mes forces avaient égalé seulement la vingtième partie de ma bonne volonté. Mais que pouvais-je faire seul contre plus de mille? Je n'ai songé qu'à sauver la comtesse Isabelle, et j'y ai heureusement réussi. Cependant, si j'avais été assez près du vieillard quand il a été si cruellement massacré, j'aurais sauvé ses cheveux gris, ou je l'aurais vengé! Eloigné comme je l'étais, j'ai pu encore protester assez haut pour prévenir de nouvelles horreurs !
— Je te crois, jeune homme; tu n'es ni d'un âge ni d'un caractère à tremper tes mains dans le sang. iMais, hélas! faut-il que ce généreux évêque ait été égorgé dans la demeure oii il avait si souvent reçu l'étranger avec une charité toute chrélienne, avec une magnificence princière! Et par qui? par un monstre, un prodige de cruauté, élevé au château même oii il a frappé son bienfaiteur! Mais je connais Charles de Bourgogne; je douterais de la justice du ciel si la vengeance n'était pas aussi subite, aussi terrible que le crime a été atroce. Et si personne ne poursuivait l'assassin...
Ici il s'arrêta, quitta sa bride, serra la garde de son épée ; puis se fra]>])a la poitrine de ses deux mains, dont les gantelets d'acier firent résonner son corselet. Enfin, levant les bras au ciel, il ajouta d'un ton solennel :
— Si personne ne tirait vengeance de l'homicide, moi, moi, Philippe de Crèvecœur de Cordés, je fais vœu à Dieu, à saint Lambert et aux trois Bois de (iologue de ne m'occuper d'aucune afl'aire terrestre avant d'avoir puni les meurtriers du bon Louis de Bourbon, que je les trouve à la ville ou à la campagne, en plaine ou sur les monts, dans les bois ou sur le champ de bataille, à la cour du roi ou dans l'église de Dieu! J'engage pour cela mes terres, ma fortune, mes amis et mes vassaux, ma vie et mon honneur! Ainsi me soient en aide Dieu, saint Lambert de Liège et les trois Bois de (Pologne!
(^)uand le comte de Crèvecœur eut fait ce vœu, il parut tiré de la surprise et de l'accablement dans lesquels il avait été plongé et il demanda à Quentin des détails sur les tragiques événements de Schonwaldt. L'Ecossais, qui n'avait nulle envie de calmer l'irritation du comte, lui en lit un récit complet.
— Est-il possible, s'écria Crèvecœur, que ces Liégeois ax'euglcs et sans foi se soient ligués avec un bandit pour mettre à mort leur prince légitime?
— Ils ne sont pas complices de l'assassinat, reprit Durward; quoique rebelles à leur évê((ue, il m'a semblé qu'ils n'avaient point l'intention de favoriser l'exécrable crime de Guillaume. Loin de là, ils l'ont vu avec horreur et l'auraient empêché s'ils en avaient eu les moyens.
- — Ne me parlez point de ces plébéiens inconstants et ingrats! quand ils ont pris les armes contre un prince dont le seul défaut était trop de bonté pour eux, quand ils ont assailli sa paisible demeure, pouvaient-ils ne pas songer à l'homicide? Quand ils se sont ligués avec le Sanglier des Ardenues, pouvaient-ils avoir en vue a\itre chose que le meurtre qui est son seul métier, son moyen d'existence? De ton projirc aveu, n'est-ce pas un homme de cette vile populace qui a tué l'évêque? J'espère voir le sang ruisseler dans leurs canaux, à la lueur de leurs maisons embrasées. Oh! quel noble maître ils ont massacré! D'autres vassaux ont été poussés à la révolte par la misère et l'excès des impôts; mais c'est au milieu de l'opulciice que les Liégeois lèvent la tête.
Crèvecœur abandonna de nouveau les rênes de son destrier, et se tordit les mains autant que le lui permettaient ses gantelets de mailles. Quentin vit aisément que la douleur du comte était augnu'nti'C par le souvenir des relations amii-ales (|u'il avait eues avec la victime, liespeclanl des chagrins (pi'il ne voulait (las aggraver et qu'il croyait iui possible d'adoucir, il garda le silence. Mais le comte revint à la charge, et l'iulerrogea sur les uu)indres circonstances de la surprise de Schonwaldt. 'Pont à coup, comme s'il eût été frappé d'une chose qu'il avait oubliée, il demanda ce ((u'était devenue dame llameline, cl poun|uoi elle n'était pas axée sa nièce.
— Ce n'est pas, dit-il d'un ton dédaigneux, que son absence ait de grands inconvénients. (Tétait en sonuiu». une feuiiue bien iulentionnée, mais jamais la cour de Cocagne n'a proiluit de folle aussi fanlascpie. Je ])aric (pie sa nièce, qui m'a toujours sciublé une jeune fille modeste et sensée, a été entraînée à fuir de Bourgogne en l'raucc par cette vieille radoteuse, qui ne rêve (jue de mariage. ,
(,>uel discours pour un amant romanesi(ue! Il se serait couvert de | ridicule en essayant de convaincre le comte par la force des armes qu'il insultait la comtesse Isabelle, uiodile incomparable d'esprit et de beauté, en la trailant de fille modesie et sensée; mais C(uume il souffrait de cet éloge applicable à une iKuivii're, à la fille d'un manant! Et puis, qu'il lui était pénible de lui entendre siipiioser (|ue sa belle compagne île voyage se laissait aveuglément diriger par iinr tante insensée! ("élail une calomnie qu'il eût voulu faire reiiliir dans la gorge du calomniateur; mais le comte lui en imposait par sa physionomie ouverte el sévère, par le profond mépris qu'il
QUENTIN DURWARD
semblait avoir pour les tendres émotions. La réputation qu'il avait acquise dans les armes aurait été un motif ilc plus pour que le tier Uurward lui proposât un cartel, sans la crainte du ridicule, celte arme si redoutable aux enthousiastes de toute espèce, qui peut les empêclier également de se montrer trop absurdes ou trop ma(;nanimes.
Durward se contenta de répondre vaijiiemenl que dame llameline s'était échappée deSchonwaldt avant Tassant. S'il s'était e\pli(inédavantajjc, il Taïuait exposée aux railleries, et lui-même n'en aurait pas été à l'abri, comme ayant été l'objet de ses folles tendresses. Il termina sa narration embarrassée en disant (|ue, d'après le bruit public, dame llameline était retombée entre les mains de Guillaume de la Marck.
— Que saint Lambert fasse qu'il l'épouse! dit Crcvecnnir; le Sanglier est capable de la prendre à cause de son arjjent, et non moins capable de l'assommer quand il aura les sacs sous la main, ou plus tard,i|uand ils seront vides.
Le comte ])oursuivit ensuite son interrogatoire sur la conduite des dames pendant le voyaije, sur l'intimité qui avait réijné entre elles et Quentin, et autres particularités épineuses. L'archer, confus et irrité, finit par perdre patience, et son trouble ne put échapper à la perspicacité d'un homme de ijuerre et de cour.
— Allons, dit-il, c'est ce que je prévoyais, d'un côté du moins; j'espère trouver plus de raison de l'autre. Piquez des deux, sire écuyer, et prenez les devants, pendant que je vais conférer avec dame rsabello; vous m'avez fourni assez de rensei|;nements pour que je paisse lui parler de ces tristes événements sans blesser sa délicatesse , quoique j'aie un peu choqué la vôtre... Encore un nuit, nuui jeune ijalant! Nous avez, je me l'imaifine, fait un heureu\ voy:ij;e dans la terre des fées; vous avez erré dans les jardins de la fée Mori;anc, au milieu des exploits héroïques, des hautes es[iérances, des poétiques illusions. Oubliez cela, mon brave! — et il lui frappa sur l'épaule : — oubliez l'aventurière, la damoiselle fnijilive; rappelezvous scMilement l'honorable comtesse de (Jroye. Ses amis, et il en est un dont je ré|)Oiuls , se souviendront de leur côté des services (jue vous lui avez rendus; ils oublieront la récompense déraisonnable que vous avez eu l'audace d'ambitionner.
Furieux de n'avoir pu dissimuler des sentiments que le comte ne regardait que comme ridicules, l)ur«ard répondit avec indi(;nation : — Seiijncur comte, (|uand j'aurai besoin de vos conseils, je vous les demanderai; quand je solliciterai votre protection, il sera temps de l'accorder ou de la refuser; quand j'allacherai du prixii INqiinionque vous pouvez avoir de moi, ce sera le nu)menl de l'exprimer.
— llolii! s'écria Oèvecieur; j'interviens entre \madis cl Oriane, et je dois m'attend re à une provocation.
— Nous la croyez impossible, dit (^tuenlln; mais en rompant une lance avec le duc d'( )rléans, j'avais un adversaire de |ilns noble mai son que Crèvecicur ; en croisant le fer avec IJunois, je coniballais un plus vaillant ijuerrier.
— Que le ciel te conserve le bon sens, mon jeune ami! s'écria Crèx'ecn'ur sans cesser de rire. Si tu dis vrai, tu as eu du bonheur en ce monde! En vérité, puisque la Providence t'expose à de pareilles épreuves quand tu n'as pas encore de moustaches, tu seras fou de vanité avant d'être un homme. Tu peux exciter mon hilarité, mais non ma colère. (]rois-moi, tu as été l'adversaire des princes et le champion des comtesses par un caprice de la forlune; mais tu ne saurais être l'égal de ceux dont tu as été accidentellement l'anlagoniste ou le conipai;non. .le le permets de faire de beaux rêves, comme un jeune homme i;àté par la lecture des romans; mais ne t'emporte pas si un ami bienveillant te pousse un peu rudement par les épaules pour te réveiller.
— Sire de Crèvecœur, ma famille...
— Lli ! il n'est pas f|uestion de X'Otre famille. Le rani;, la fortune, la liaule position élaliiissent des distani'cs entre les div(n's de(;rés et les classes. Sous le rapport de la naissance, tous les hommes descendent d'Adam et Kve.
— Seiijneur comte, mes a'ïeux , les Durward de ( ileri-lloul.ikin...
— Ah! si vous prétendez remonter au delà d'Adam, je me lais. <,)ue Dieu vous ijarde!
Il arrêta son cheval, et rejoip,nit l.i comtesse pour lui doiuier îles innseils. Ses intentions étaient excellentes; mais il fut aussi mal reçu par Isabelle que par < )Menlin, (|ui murmurait :
-—Le fat! TimpertinenI ! l'outrecuidant personnage! Puisse l'archer écossais qui diri;;era sur lui son arquebuse ne pas le maïupier h la prochaine occasion !
Dans la soirée on arriva ii Cliarleroi, sur la .Sambre, oii le comte de Crèvccfcur avait résolu de laisser Isabelle , qui élait incapable d' aller |)lus loin après tant de journées <rani;oisses et <le faliijucs. I''.llc l'ut eonhée aux soins de l'abbessi' de l'ordre de ("îteaux, danu! noble, alliéi' aux familles de Gri'vecceur et de (!ro\c , et renonnnée pour sa verlu. Le comte recommanda les |>lus grandes précaull(Mis an gouverneur boun;uii;non qui occupait la ville avec une faible ijarnison. 11 le pria aussi de faire mouler uiu' (jarde d'Inuincur ;i l.i porte du couvent cpiallait habiter Isabi'lle de (^royc. Celte mesure avait pour but ostensible la sûreté de la jeune personne; mais elle était destinée
peut-être à empêcher une évasion. Crèvecœur enjoignit aux soldats de se tenir en éveil à cause des troubles de l'évèché de Liéije, dont il avait, disait-il, vaguement entendu parler. 11 voulait être le premier à porter au duc Charles la nouvelle de l'insurrection et du meurtre de Tévèque. V'.n conséquence, s'étant procuré des chevaux frais, il se mit en route dans l'inli'uticui d'aller d'une seule traite à Péronne.
— Vous aurez la complaisance de me suivre, dit-il ironiciuement à Durward. Je vous clemande jiardon de vous séparer de xotre belle compagne, et de vous faire entreprendre un voyage si pénible; mais un éciiyer dévoué des dames doil trouver plus agréable de courir au clair de la lune (|ue de s'abandonner au sommeil, comme le commun des martyrs.
Déjà suffisamment affligé de quitter Isabelle, Quentin brûlait de répondre ,'i ces sarcasmes par un défi; mais, sachant que sa colère serait tournée en dérision, il jiril le parti d'attendre un moment plus favorable pour obtenir réparation de ce comte arrogant, qui lui était devenu presque aussi odieux que le Sanglier des Ardennes : il ne nt donc aucune objection .i une proposition qu'il était forcé d'accepter, et prit à la suite de Crèvecœur la route de Cliarleroi à Péronne.