CHAPITRE XXVIIl
Incertitude.
( hiarante hommes d'armes, portant allernativement des épées nues et des torches allumées, transféraient Louis XI de l'hôtel de ville de l'éronne au château. En entrant dans celle sombre citadelle, il lui sembla entendre une voix murmurer à ses oreilles l'avis que le Dante a gravé sur les portes de l'enfer : n Lasciale oijni speranza. • Pi'iilêtre aurait-il éprouvé quelques remords en ce moment s'il avait pensé aux milliers d'hommes que, sur les plus légers soupçons, il avait plongés dans les cachots de ses donjons, sans espoir d'en sorlir, et n'étant plus retenus i» la vie que par l'instinct animal.
Les lueurs rougeàlres et fumeuses des flambeaux éclipsaient celles de la lune, qui était plus pâle que la veille. ,\u milieu des vieux bàtiinenls qu'elles éclaiiaienl se découpait en noir la tour du comte Herbert, (^'élail ce même donjon colossal ([ue Louis avait remarqué la veille avec un pressentiment sinistre. 11 était condamné ii attendre les violences qu'il plairait à son arrogant vassal d'exercer sur lui dans ces mystérieuses retraites du despotisme.
Pour ;tjouler aux douleurs du roi, il vil, en traversant la cour, des cadavres sur lesquels on avait jeté à la hâte un manteau militaire. Il reconnut les corps de idusieuis archers de la garde écossaise. Comme le lui apprit Crèveco'ur, ils avaient refusé de céder leur posti' aux xvallons de la garde ducale ; la querelle s'était échauffée, et il y avait eu mort d'hommes avant (|iie les olficiers eussent eu le temps de mettre le holà.
— ^les fidèles Écossais', dit le roi en contemplant ce triste spectacle; si vous aviez eoinballu un contre un, la Flandre el la Hourgop^ne n'auraient pas fourni de champions capables de lutter avec vous.
— Oui, vraiment, sire, dit le Balafré, qui marchait derrière le roi, mais la force fait la loi; peu d'hommes viennent à bout de deux ennemis à la fois. Moi-même, je ne me soucierais pas de tenir tête à trois à moins d'un cas evlraoïdinaire où il ne laiidrait pas compter.
Le roi se retourna : — \li! te voilà, dit -il, ma vieille connaissance, j'ai donc avec moi un fidèle sujet.
— Et un zi-lé serviteur, comme v;ilelde cliambre, ou comme conseiller, murmiuii Olivier le Dain.
— Nous sommes tous fidi'les, dit Tristan l'Ilermite d'un ton maussade; car, si l'on faisait périr ^'olre Majesté, on ne laisserait ])as vivre un seul de nous, <|uand même nous le voudrions.
— N oilà ce que j'ajipelle une bonne gar.iutie di' fidélité! ilit le (ilorieux, ipii avait continué il suivre l'escorle.
Pendant ce temps, le sénéchal, (pi'ini avait miuidé eu toute hâte, tournait avec effort une clef gigantesque dans la serrure rebelle du donjon. Il fui enfin oblijïé d'imphuer l'assistance d'un des gardes de l'escorte. La porte céda; six hommes intriient avec des torches dans un étroit passage, couimaiidé i>ar des ineurl lières qui coiresponilaienl avec des lopcmenls pratiqués dans les voûtes el dans. l'épaisseur des murs. Au bout de ce passage était un escalier formé d'énoiines blocs de iilerre grossièrement lailli's au marteau et de dlnieiisirnis Inégales,
ÎO
QUKNTIN UURWARD.
Après l'avoir gravi, l'escorte arriva par une porte de fer dans la grande salle du donjon. Elle était à peine éclairée, même en plein jour, car les ouvertures, rétrécies par l'excessive épaisseur des murailles, ressemblaient k des lézardes plutôt qu'à des fenêtres. Quelques cliauves-souris et autres oiseaux de mauvais augure, réveillés par une clarté inaccoutumée , se jetèrent sur les torches et faillirent les éteindre.
— Sire, dit le sénéchal d'un ton respectueux, vous m'excuserez si la grande salle n'est jias mieux en ordre; j'ai été averti trop tard, et cet appartement aurait eu besoin de longues réparations. On ne l'habite plus depuis vingt ans; et, d'après ce que l'on m'a rapporté, on y logeait même rarement autrefois, depuis le temps de Charles le Simple.
^ 7- IJe Charles le Simple! réjiéta Louis; je me ra])pelle maintenant l'histoire de la tour. C'est ici qu'il fut tué par son perfide vassal, ïlerbert, comte de Yermandois. Je savais bien qu'un souvenir se attachait dans mon esprit au château de Péronne, mais je ne pouvais rien préciser. C'est donc ici qu'un de mes prédécesseur a été assassiné!
— Pas ici, dit le vieux sénéchal avec l'empressement d'un cicérone <iui montre des curiosités locales. C'est dans un cabinet qui communique avec la chambre à coucher de \ otre Majesté.
A ces mots, il ouvrit une petite porte, et fit entrer le roi dans cette dernière pièce. Elle n'était pas grande, mais par cela même elle était plus commode que la grande salle qu'on venait de traverser On y avait fait quelques préparatifs, tendu des tapisseries, et allumé du feu dans un àtre rouillé. Des matelas avaient été disposés à terre pour ceux qui, suivant l'usage, devaient passer la nuit auprès du roi.
— On fera des lits dans la grande salle pour le reste de vos sei-viteurs, sire, dit le vieillard loquace, mais on nous a laissé si peu de temps! Que ^ otre Majesté veuille bien remarquer cette porte derrière la tapisserie, elle conduit au cabinet où Charles le Simple fut assassiné, et communique en bas par un passage secret que prirent les meurtriers. 11 y a de cela cinq cents ans, et pourtant Votre Majesté, dont, je l'espère, la vue est meilleure que la mienne, pourra distinguer encore des traces de sang sur le plancher de chêne.
En disant ces mots, il essayait d'ouvrir la petite porte du cabinet.
— Attends un peu, vieillard, lui dit le roi, tu pourras avoir une nouvelle histoire à conter, des taclies de sang plus fraîches à faire voir. Qu'en dites-vous, seigneur de Crèvecieuri'
— 'J'out ce que je puis répondre, sire, c'est que ces salles sont à la disposition de Notre Majesté comme celles de votre château du Plessis, et que Crèvecœur, dont le nom n'a jamais été souillé de trahison ou d'homicide, garde les dehors du donjon.
Louis secoua d'une main le bras de Crèvecœur, et lui montra de l'autre la pclile porte : —.Mais, dit-il, quel est le passage secret dont parle le vieillard :'~
-C'est un rêve de Mornay , ou une absurde tradition locale. Mais nous allons examiner cela.
11 allait ouvrir la porte du cabinet, quand Louis répondit : — Non, Crèvecœur, non, votre honneur m'est une garantie siilfisanle. i\Iais que veut faire de moi votre duc' il n'a pas' l'espoir de me retenir longtemps prisonnier; et enfin donnez-moi votre avis.
— Sire, je vous laisse à juger (|uellc impression a dfi produire sur le duc de liourgogne l'horrible assassinat de son parent et allié. Vous seul pouvez savoir s'il a raison de le croire commis par des émissaires de Votre Majesté. Mais mon maitre a de la grandeur d'âme; malgré ses passions, il est incapable de maïKiiivres souterraines. Ce qlî'il fait, il le fait li la face du soleil, aux yeux des deux nations, ,1e puis ajouter que tous ses conseillers, à l'exeeplion diiii seul peut-être, lui recommanderont, en même temps que la justice, la géuérosilé et la modération.
."", ^1' î.t^rèvecfeur, dit Louis en lui prenant la main comme s'il eût été affecté de quelque souvenir pénible, heureux le prince qui est enlouré de conseillers capables de le préserver des suites de ses propres passions! Leurs noms seront écrits en lettres d'or dans I histoire de Sun règne. .. ?Soble Crèvecteur, que ne m'a-l-il été donné d'avoir auprès de ma personne un homme tel (pie toi!
— En ce cas, dit le f)lorieux, \ otre .ALijcsté se serait empressée de s'en débarrasser.
— \h! ah! te voilii, seigneur de la Sagesse? dit Louis en passant brusquement du ton palhélique à l'accent de la gaieté; tu nous as donc suivis jusqu'ici '.'
— Oui, sire; la Sagesse doit suivre en costume hii Folie la précède en lialiit de pourpre.
— Quel est le sens de la phrase, roi Salomon? voudrais-tu changer de condition avec moi.'
— Non, sur mon âme, ([uaiid même vous me donnerii couronnes en retour
— Pourquoi cela:' il me semble que, par les princes qui récent, je serais assez content de l'avoir pour roi.
--.le le croi,s, sire; mais, en jugeant de l'esprit de Votre Majesté par le lugemciit qu'elle occupe actuellemeni , je me demande si je n aurais pas lionte d'avoir un fou aussi maladroit
iigarrc qu.
iiid la
lez cini|iiaiitc
— Silence, drôle! dit le comte de Crèvecœur; ta langue va trop vite.
— Laissez-la faire, dit le roi; je ne connais pas de plus beau sujet de plaisanterie que les folies de ceux (jui devraient être sages. Tiens, mon ami, prends cette bourse d'or, et reçois en même temps le conseil de ne jamais être assez fou pour te croire plus sensé que les autres. Rends-moi le service de chercher mon astrologue, Martivalle Galeotti , et de me l'envoyer sur-le champ.
— Vous pouvez y compter, repartit le bouffon; je suis sûr de le trouver à la taverne de Jean Dopplethur, car les philosophes, comme les fous, savent oii se débite le meilleur vin.
— Veuillez, seigneur de Crèvecœur, donner des ordres pour qu'on laisse entrer ce savant personnage.
— Il entrera, dit le comte ; mais j'ajoute à regret que mes instructions m'interdisent de laisser sortir qui que ce soit du logement de Votre Majesté. Je vous souhaite une bonne nuit, et je vais prendre des arrangements pour que les gens de votre suite soient à l'aise dans la grande salle.
— JNe vous en inquiétez pas, sire comte; ils sont endurcis aux fatigues. A vrai dire, je désire avoir le moins de communications possibles avec le dehors, si vos instructions le permettent.
— Les ordres de mon maitre m'enjoignent de vous laisser en pleine possession de votre appartement.
— Voire maitre, comte de Crèvecœur, que je puis aussi appeler le mien, est en vérité plein d'attentions. Mes domaines sont un peu réduits, il présent qu'ils consistent dans une vieille salle et une chambre à coucher; mais ils sont encore assez grands pour les sujets ipii me restent.
Le comte de Crèvecœur fit ses adieux; bientôt après on entendit les pas mesurés des sentinelles qui se rendaient à leur poste, la voix des olhiiers qui commandaient, et le bruit de la marche irrégulière des soklats (|u'on relevait. Enfin tout devint calme ; et le seul son qui remplit l'air était le monotone murmure de la Somme, qui roulait, profonde et vaseuse, sous les murs du château.
— Allez dans la grande salle, mes mailres, dit Louis à ses gens, mais ne vous couchez pas. Tenez -vous prêts, car il y aura quelque chose d'important à faire cette nuit.
Olivier et Tristan se retirèrent, et rejoignirent dans la première pièce le Balafré et les deux olficiers de la prévôté. Tous trois avaient jeté sur le feu assez de fagots pour éclairer et échauffer la salle ; et s'enveloppant de leurs manteaux, ils s'étaient assis à terre en diverses postures qui exprimaient toutes l'abattement. Olivier et Tristan ne virent rien de mieux à faire que de suivre leur exemple. Aux jours de leur prospérité ils n'avaient jamais été très-bons amis, et ils hésitaient à se confier l'un à l'autre dans ce brusc|ue revirement de fortune. Les cinq individus restèrent donc mornes et silencieux.
Seul dans sa chambre , leur maitre souffrait des tortures qui pouvaient expier quelques-unes de celles qu'il avait ordonnées. Jl marchait par saccades, à pas inégaux; il s'arrêtait en joignant les mains, et s'abandonnait à l'agitation i|u'il avait maitrisée en public avec tant de succès. Enfin , il se plaça en face de la petite porte qui lui avait été indiquée par le vieux Mornay et dit d'une voix entrecoupée :
— Charles le Simple! (Charles le Simple! comment la postérité nonimera-telle Louis XI , dont le sang va probablement raviver les taches du tien? Louis le fou! Louis le radoteur, Louis l'infatué! ce sont des épilhctes trop faibles pour peindre l'excès de mon idiotisme. J'ai pu croire que ces Liégeois, auxquels la rébellion est aussi nécessaire ipic le pain, sauraient se contenir un moment; (|ue le Sanglier des Ardciiiies s'arrêterait dans sa carrière de pillage et de cruauté. J'ai pu supposer que je viendrais à bout de (Charles de liourgogne par des raisoiinemeiils avant d'avoir essayé sur un taureau sauvage le pouvoir de mon éloquence. Insensé que j'étais! Mais l'infâme Galeotti ne m'échappera pas... C'est lui qui a mené cette affaire avec le vil la lialiie, ce prêtre indigne. Si je sors de ce danger, je lui arracherai son chapeau de cardinal, diissé-je enlever en même temps la peau de sa tête ! Mais l'autre Irallri! est entre mes mains ; je suis encore assez roi , j'ai encore un empire assez étendu, pour punir ce vendeur de mciisoiipcs , cet eiupirii|ue dont les belles paroles ont fait de moi un priMUinier cl une dupe!... La conjcuiclioii des constellations!... 11 me débitait des rêveries (|iii n'auraient jias trompé un mouton, et j'ai été assez bêle pour m'imagincr (|ue je le comprenais! JNous verrons tout il l'heure quelle conjonction il a réellement prédite. Mais occupons-nous d'abord de nos dévotions.
\u dessus de la petite porte, sans doute en mémoire du meurtre (le (Jliarics le Simple, nue niche grossière contenait un christ de pierre; le roi fut sur le iioinl de s'.ii;(iioiiiller devant cet emlilcinc, mais il s'arrêta brusipieiiuiit. On aurait dit (pr.ippliiiuant a la religion les principes de la pidiliijue iiKUidaiiie, il jugeait témérairi' d'aborder le maitre sans s'être assuré l'appui de qiiclipic favori puissant. Il détourna doue les yeux du criicifis, ipi'il se cnijail indigne de conteui|p|(r, et choisissant dans le cordon de son cliapiMii une image de Notre-Dame de Cléry, il lui fit ii genoux I étrange prière (|ue nous allons rapporter. Telle était sa superstition, (pi'il paraissait . lUKumc on va le voir, regarder la sainte N ierge de Cléry ooinine un être dif-
QUENTIN DIJRWARD.
fcrent de la madone d'Embrun, idole favorite à hi(|tielle il adressait souvent ses vœux.
— Bonne Dame de Cléry , s'écria -t-il en se frappant la poitrine, bienheureuse mère de uiiscricorde, toi qui es toute-puissante auprès du Tout-Puissant, aie compassion d'un pécheur ! Il est vrai que je t'ai un peu néf;lii;éc pour ta sœur d'Enibrum ; mais je suis roi; mon autorité est (jrande, ma richesse sans bornes ; et s'il le fallait, je doublerais la gabelle plutôt ([ue de ne pas acquitter mes dettes envers toutes deux. Ouxre ces portes de fer, coml>!c ces fossés, tire-moi de ce danger pressant, en me ;;uidant par la main , comme une mère conduit son enfant. J ai donné en hef ;i la snur le comté de Boulo|;ne, mais n'ai -je pas le moyen de te prouver aussi ma dévotion? tu auras la vaste et riche pro\ ince de (Jliain]ia(;ne, dont les \ii;nobles verseront l'abondance dans ton monastère. Je l'avais promise à mon frère Charles; mais, tu le sais, il est mort empoisonné par ce méchant abbé de S.iint-Jcan-d'Ani;ely , que je punirai, si j'ai la vie sauve. Je m'y étais déjà enijagé ; mais cette fois je tiendrai ma parole. Si j'ai eu quelque connaissance du crime, crois bien, ma chère patronne, que je lai toléré jiarce que c'était le seul moyen d'apaiser les mécontents de mon royaume. iNe porte pas aujourd'hui cette vieille dette à mon compte ; mais sois comme toujours bienveillante et accessible aux supplications, lionne iJame, obtiens de ton fils qu'il me pardonne mes péchés d'autrefois, et un seul, i|iie je vais commettre aujourd'hui .. ]Son, ce n'est pas un péché, très-chère Dame de (..léry, c'est un acte de justice accompli secrètement, car le coupable est le plus grand imposteur qui ait jamais abusé un monarque, et en outre il incline vers l'odieuse hérésie des Grecs. Il ne mérite pas ta protection ; abaiulonne-le- moi, et songe que je rendrai service au monde en le délivrant de cet indigne nécromancien. Sa vie ne saurait avoir d'importance à les yeux; on peut le tuer comme on écrase le lumignon qui tombe d'une lampe, ou le charbon qui saule du feu. Ne songe pas à cette petite afi'aire, ma très-chère IJaiue; ne pense qu'aux moyens de m'assister dans mes tribulations. Je te donne mon sceau royal comme gage de ma parole , sois convaincue que la Champagne aiiparlieiidra a ton couvent, et i|ue ce sera la dernière fois que je t'iiiiportunerai pour des alïaires de sang, connaissant toute la bonté et la tendresse de ton cœur.
Après avoir passé ce contrat extraordinaire avec l'objet de son adoration, Louis récita les sept psaiiiiies de la pénitence en latin, et plusieurs prières empruntées à l'otiice de la ^ icrge; il se releva convaincu qu'il s'était assuré l'intercession de la sainte mère. — D'ailleurs, se dit-il, la plu]iart des péchés pour lesquels j'ai requis sa médiation él. lient d'un autre i;enre. La bonne Dame de Cléry ne peut donc me regarder comme un homme qui verse habituellement le sang; tandis que les autres saints pouvaient bien avoir di- moi cette opinion.
Lorsqu'il eut ainsi purge sa conscience, ou plutôt qu'il l'eut blanchie comme un sépulcre, Louis XI entre-biiilla la porte de la grande salle, et manda le Balafré.
— iMon brave , lui dit-il, il y a long'tenips (|ue tu me sers, et tu as eu peu d'avancement. Dans ta situation oii je me trouve, je suis entre la vie et la mori ; mais je ne voudrais pas mourir en ingrat, et laisser un ami ou un ennemi sans récompense. J'ai un ami dont je dois reconnaître le zèle, et c'est toi. J'ai un ennemi a punir comme il le mérite, et c'est ce traître de Galeotti, (|ui, par ses impostures m'a mis au pouvoir d'un adversaire furieux. Je suis sûr qu'il a eu aussi bien l'intention de me perdre ([ue le boucher a celle de tuer l'animal qu'il conduit à l'abattoir.
— Je le pr()Voi|uerai au combat, dit le Balafré, puisqu'on prétend que c'est un ferrailleur, malgré son air gauche. Le duc de Bourgogne aime trop les gens d'épée pour ne pas nous accorder un beau cliamp avec de l'espace; et si Notre Alajesté est encore de ce monde, et jouit d'assez de liberté , elli' me verra siuiteiiir ses droits, et tirer du philosophe une vengeance dont elle sera satisfaite.
— Je loue ta bravoure et tiui dévoiuinent , mais ce scélérat est un rude jouteur, et je ne voiidr.iis pas risquer ta vie, mon brave.
— Je ne le serais pas, n'en déplaise a \ otro Al.ijesié, si je n'osais alTroiiler un homme de cette trempe ou uièiiie meilleur. Il ser.'iit beau vraiment que moi, qui ne sais ni lire ni écrire , j'eusse peur d'un gros butor ipii a passé sa vie il s'instruire!
— .Néanmoins, dit le roi, ce n'est pas notre plaisir d'exposer tes jours. Balafré. Ce traitre est mandé ici par nos ordres. Nous désirons qu'aussitôt (|iie l'occasion s'en offrira tu l'attaques, it i|iii' tu le frappes sous la ciii<|iiièine côte. Tu m'entends?
— Sans doute ; mais, n'en déplaise i> \ otre Majesté, c'est une ad'aire qui sort complètement de mes habitiiiles. Kn ileliors d'une bataille, d'une poursuite, d'une escariunui he, je ne tuerais pas même un chien.
— lu n'as pas cepend.mt le cieur sensible ? dit le roi. On t'a vu le premier à l'assaut, et tu semblais prendre plaisir ii frapper sans pitié, à tremper les mains dans le sang.
— iMousi'igneur, je n'ai jamais craint ni épargné vos ennemis l'épée a la m. un. D.iiis un comb.it ii ouliance, les dangers écliauficnt si bien le sang, ((u'il mit pliisiriirs heures à se rcIVoidir, ce qui ex]iliqiie coiiimeiit on jiille apri's la vicloire '. (lue Dieu ait ])itié de nous, pauvres soldats, (|ui avons l'esprit troublé par la bataille et plus
encore parle succès. Il y a, dit-on, une légion entièrement composée de saints: il me semble qu'ils devraient intercéder pour le reste de l'armée, pour tous ceux ([iii portent le corselet et le pourpoint de biiHle. J'aurais besoin moi-même de leurs prières, car je n'ai jias toujours agi avec ménagement ; mais ce que Votre ^Majesté me inopose ne rentre pas dans mes attributions. Si l'astrologue est un traitre, (pTil meure de la mort des traîtres, je n'ai pas il m'en mêler. ^ ous avez ici le prévôt et deux de ses gens, qui sont plus propres ;i cette expédition qu'un gentilhomme écossais au service de France.
— 'lu dis \iai; mais , au moins , il est de ton devoir d'empêcher qu'on entrave l'exéculioii de ma juste senlence.
— Je combattrai s'il le faut tout l'éronnc. Votre Majesté peut compter sur moi en tout ce (|ui peut s'accorder avec ma conscience, qui est assez large quand il s'agit de la servir. J'aurais mieux aimé avaler l.i lame de mon poignard c|ue de faire pour un autre certaines choses (|ue j'ai faites pour vous.
— Laissez cela, dit le roi, et écoutez-moi Quand on aura refermé la porte sur Galeotti, tirez l'épée, et gardez l'entrée de la salle. Ecartez-en tout le monde; voila ce (|ue je vous demande, et rien de plus. IMaintenant envoyez-moi le grand prévôt.
Le Balafré sortit, et une minute après Tristan l'Hermite parut dans la chambre à coucher.
— Sois le bienvenu, mon compère! lui dit le roi. Que penses-tu de notre situation ?
— C'est celle d'hommes condamnés à mort, k moins que le duc ne nous envoie un sursis.
— Avec ou sans sursis, celui (['li nous a attirés dans le piège partira avant nous pour l'autre monde, oii il sera notre fourrier. Tristan, tu as accompli plus d'un acte de justice; //;i(s\ je devrais dire filtiis, ciiruiiat o/ii(S. Il faut me soutenir jusqu'à la bn.
Le roi prononça ces mots avec un sourire sombre et farouche.
• — Sire, dit Tristan, je ne suis qu'un homme simple, mais j'ai de la reconnaissance. Je ferai mon devoir ici ou partout ailleurs. 1 anl (|iic je vivrai. Votre Majesté dictera ses arrêts avec une puissance toujours égale, et ils seront exécutés comme si vous étiez assis sur votre trône. Qu'on fasse de moi ce qu'on voudra l'instant d'après, peu m'importe!
— Je n'attendais pas moins de loi, mon cher compère; mais as-tu de bons auxiliaires? Le traître est robuste, bien bâti, et criera sans doute au secours. L'Ecossais restera en faction ii la porte; j'ai su le décider par de douces paroles. Olivier n'est bon qu'à mentir, qu'à flatter, ,'i suggérer des conseils dangereux, et, ventre-saint-Dieii ! je crois qu'il aura un jour la corde au cou plutôt que de l'attacher au cou d'un autre. As-tu des hommes expéditifs et des moyens à l'avenant?...
— J'ai Trois-Echelles et Petit-André; ils sont si experts dans leur métier, que sur trois hommes ils en pendent un avant que ses deux compagnons s'en aperçoivent. INous avons tous résolu de vivre ou de mourir avec \ otre Majesté, sachant qu'.iprès votre lré]ias on ne nous laissera pas plus de temps pour respirer que nous n'en accordons à nos patients. Mais quel est le condamné, s'il vous plaît ? J'aime ii èlre sûr de mon homme; comme Votre iMajesté me le rappelle i|uch|iiefois, je me suis mépris de temps en tem|)S sur l'identité du criminel, et j'ai dépèciié à sa place un honnête laboureur, qui ne vous avait point offensé.
— En effet, dit le roi. Apprends donc, Tristan, (|iic le condamné est Martius Galeotti. Cela t'étonne, mais c'est la vérité. (À' miser. ible, par de iierlides insinuations, nous a entraînés à Péronnc et livrés au duc sans défense.
— Mais non sans vengeance! s'écria le grand ]irévôt; je m'attacherai à lui comme une guêpe expirante, quand même on devrait m'écrascr sur la place.
— Je sais le plaisir que tu éprouves, comme tous les braves gens, dans raccoinplissemenl de tes devoirs. La vertu, disent les moralistes, Irouve sa récompense <ui elle-même. Mais retire-toi; la victime n'est pas loin; va disposer les sacrificateurs.
— Votre Majesté désirc-t-elle que l'exécution ait lieu en sa présence ?
— C'est inutile, il suflit que tous les préparatifs soient terminés au moment oîi l'astrologue sortira d'ici; car je veux rentreleiiir encore une fois, pour éludier sa contenance en face du maître ([u'il a poussé dans le piége. Je suis curieux de voir s'obscurcir ces yeux i|ui riaient quand il meiilait,et pâlir ces joues roses à l'idée de sa mort prochaine... Oh! (|iie n'ai-je avec lui l'homme dont les conseils venaienl à l'appui de ses pronoslics! Mais si j'en réchappe, prenez garde à votre pourpre, monseigneur le cardinal! Bome même ne vous protégera pas, soit dit sans oITenser saini l'ierrc et Notre-D.imc deCIcry... Que fais-tu là ? va prévenir tes gens. J'alleuils le tr.iitre d'un moment à l'autre. Plaise au ciel (|u'il n'aille pas s'alarmer et resler en roule! Pars, Tristan! Tu ne mets jias d'ordinaire tant de lenteur dans ta besogne.
— Au contraire, \ otre Majesté m'a reproché souvent trop de précipitatiiui ijuand je prenais iiii homme pour un autre, et quand je niécoiiuaissais vos iiiteiilions. N eiiillez doue m'iii<liquer un sigiiil qui me fera savoir si je dois agir ou laisser passer Galeotti qu.iiid il «e
QUENTIN DURWARD
iclirera. Il est iinivc à A otrc .'Majeslc de changer plusieurs fois d'avis et de m'accuser d'être trop expéditif.
Être soupçonneux ! je te dis que je ne chan|;erai pas d'avis;
mais, pour te réduire au silence, nous allons convenir d'un sitjnal. Si je dis à l'astroloijuc en le quittant : « 11 y a un ciel au-dessus de nous, )) que la sentence s'accomplisse. Si je dis : « Allez en paix, » l'aurai pris le parti de le laisser vivre.
— Mes idées se brouillent i'acileineni , dit Tristan l'Ilermite. Attendez, permettez-moi de répeter... Si vous lui dites d'aller en paix, je le conduirai au supplice.
— Eb ! non, imbécile 1 Dans ce cas, tu le laisseras passer librement; mais si je dis : « Il j a un ciel au-dessus de nous, » tu le rapprocheras de quelques pieds de ces astres avec lesquels il se plaît il converser.
— J'ignore si nous avons ce qu'il faut ici, dit le j;rand prévôt.
— Que tu le fasses monter ou descendre, peu importe !
— Que ferons-nous du corps?
Pavillon s'assit auprès du lit, et ci-[naicrn;d une longue harangue sur les devoirs de la vie conjugale.
— Voyons! les fenêtres dc'^la salle sont Irop étroiles; mais celle-ci est d'une largeur sutlisanle. Nous le jellerons dans la Somme, et nous lui mettrons sur la poitrine une pancarte avec ces mots : « Laissez passer la justice du roi. » Les ofliciers de Charles jiourrout, s'ils l'osent, le saisir pour réclamer les droits de i)cai;e.
Le grand prévôt se rendit auprès de ses deux aides, et tint conseil avec eux dans une embrasure aux murs de laquelle Trois-Echelles attacha une torche pour les éclairer. Ils s'entretinrent à voix basse sans être remari|ués par le lialafré, (|ui s'assoupissait , et |)ar Olivier, qui semblait en ])roie à une invincible prostration.
— (Jama rades, dit le prévôt, vous avez cru peut être (| ne vous alliez donner votre démission, et (pi'au lieu de pemlre les antres nous servions pendus nous-mêmes; mais, courage, mes maîtres! notre gracieux souverain nous a réservé une noble lâche, et il laul nous eu acquitter en hommes ipii désirent vivre <lcins l'histoire.
— .le devine ce dont il s'agit, dit Trois-Echelles ; notre palioii res semble aux empereurs Liimaiiis. qui, se trouvant aux abois, et pour ainsi ilire au ]iieil de ré<helle, choisissaient parmi leurs ministres un liomriu' d'expérience pour épargner il leur ])ersnnne sacrée les tentatives maladroites d'un novice, (l'était un usage convenable pour les païens; mais, en ma cpialité de bon catliciliipie, je me ferais scrupule de porter la main sur Sa Majesté Très-Olirétieune.
— l'rèrc, dit Petit-, \iulré , vous êtes trop dilTieullueux; si Sa Majesté nous donne l'ordre de l'exécuter elle-même, je ne vois pas comment nous pourrions nous en dispenser. Celui qui demeure ii liome doit se soumettre au i>ape; les gens de la prévôté doivent être aux ordres de leur maître, et celui-ci aux or<lres du roi.
— Taisez-vous, coipiins! dit Tristan; il ne s'agit pas d<> la personne royale. La victime est cet hérétique grec, ce sorcier mahométan. qu'on appelle Galeolti.
— Galeotti! reprit Petit-André; cela devient tout simple. Tous ces saltimbanques ipii passent leur vie, on peut le dire, ii danser sur la corde roide, finissent toujours par cabrioler au bout.
— Chut! tout ce qui m'inquiète, dit Trois-Echelles en levant les yeux au ciel, c'est que la jiauvre créature doive mourir sans coniession.
— liali! bah! répli(jua le grand prévôt; c'est un schismatique, un magicien; tout un chapitre de chanoines ne suflirait pas pour l'absoudre de ses crimes. D'ailleurs, s'il a envie de se confesser, tu es capable, Trois-Echelles, de lui servir de père spirituel. Ce qui me préoccupe davantaije, c'est la crainte d'être obligé d'employer le poignard; vous n'avez pas ici ce qu'il faut pour l'exercice de votre profession.
— Par T\olre-Dame de Paris! dit Trois-Echelles, jamais je ne me sépare de mes instruments. Je porte en quatre doubles, autour de la ceinture, le cordon de saint François, terminé par un beau nœud coulant; car je suis de la confrérie de Saint-François, et j'en pourrai porter le capuchon in extremis grâce à Dieu et aux bons pères de Saumur.
— Pour moi, dit Petit-André, j'ai toujours dans mon escarcelle une poulie et un fort piton ])0ur prévenir le cas oii les arbres sont rares et les branches trop hautes. J'ai reconnu l'utilité de ces précautions.
— C'est à merveille, reprit le grand prévôt. Fixez votre poulie à cette solive au-dessus de la porte, et passez la corde par-dessus. J'amuserai notre homme par de vains propos pendant que vous lui ajusterez le nceud sous le menton, et ensuite...
— Nous hisserons la'corde, dit Petit- \ndré, et... tchick ! notre astrologue sera si près du ciel, (|u'il n'aura plus le pied sur terre.
Trois-Echelles jeta un coup d'reil du côté de la cheminée. — Mais ces messieurs, dit-il, est-ce qu'ils ne nous aideront pas, pour leur apprentissage?
— Non, répondit Tristan. Le barbier médite le mal, et le laisse faire à d'autres; l'Écossais gardera la porte, n'ayant ni assez de résolution ni assez d'adresse jiour nous assister plus cfticacement. Chacun son métier.
Les dignes satellites du pnvdt placèrent la poulie et la corde avec une rare dextérité. Le plaisir que leurcausa ce travail fit diversion à leur in((uiélude, et ils semblèrent se féliciter de ce que la dernière action de leur vie était en si parfaite harmonie avec leur passé. Tristan 1 llermite suivit l'opération d'un œil satisfait, Olivier n'y fit pas attention ; si Ludovic Lesly, un moment réveillé, tourna la tète du côté des bourreaux, il les considéra comme occupés d'affaires étrangères à son service, et dont il n'était nullement responsable.