CHAPITRE XXXIII
Le Héraut.
11 ) eut dans l'auilitoire un vif mouvement de curiosité, et l'on s'ecarla pour laisser passer le héraut (|ue les insurgés liégeois avaient osé dépêcher au duc de Bourgogne au moment où sou indignation contre eux était au comble.
Il faut se rappeler i|u';i cette époque les souxerains seuls s'en- X'oyaient des hérauts dans les circonstances solennelles, et (|ue la noblesse inférieure employait desimpies poursuivants d'armes. Remar- ((iions encore en passant (|ue Louis XI, dédaignant ce qui n'ajoutait pas malériellemenl à son autorité, iirofessait un profond mépris pour les hérauts de toutes couleurs et pour la science héraldi(|ue. Son rival, dont l'orgueil était d'une tout autre nature, tenait essentiellement il l'observation du cérémonial.
Le héraut fut amené en présence des deux potentats. Il était vêtu d'un tobard brodé aux armes de son maître. Entre les pièces de l'éeu on distinguait une tète de sanglier, qui, au dire des experts, était peu conforme aux règles du blason. Dans le costume de l'envoyé Liégeois, on semblait avoir pris à tâche d'exagérer jusqu'au ridicule l'éblouissante magnificence des vêtements héraldiques. H était surchargé de dentelles, de broderies, de rubans multicolores, d'ornements de toute espèce; et son panache touchait pnsque au plafond. Mon-seulement j la tête de sanglier était répétée sur toutes les parties de ses ajiiste- \ ments, mais encore son bonnet avait la forme d'une hure, représentée axée une langue et des défenses rouges de sang, ou, en termes techniques, lanf/uê et dénié de gueules. La physionomie de cet homme exprimait à la fois l'audace et l'inquiétude; il avait l'air de comprendre les dangers de sa mission , et de se dire en même temps qu'il ne pouvait en sortir qu'à force de hardiesse. Le même mélange de crainte et d'elfronterie se fit remarquer dans la manière dont il présenta ses lionimages. 11 montra aussi une i;aucherie grotesciue peu commune chez des fonctionnaires accoutumés à comparaître devant les princes. j — • Qui es tu , au nom du diable ? tels furent les premiers mots dont Charles salua ce singulier embassadeur.
— Je suis Sanglier lîouge , officier d'armes de (iuillanme de la Marek, i)rince-évêque de Liège, par la grâce de Dieu et du chapitre...
I — Ah! s'écria Charles ; mais, contenant sa colère, il lui fit signe de ctintinucr,
— Et, du chef de sa femme, l'honorable llameline , comtesse de Croye, comte de Croye et seigneur de ISracqucmont.
L'impudence avec laquelle ces titres étaient énumérés en présence de Charles le plongèrent dans une stupéfaction (|ui lui ôta l'usage de la parole. Le héraut s'imagina s:ins doute qu'il avait ])roduit une impression convenable en déclinant ses qualités et celles de son maître; et il exposa le but de sa mission.
Annuntio nobia ijaudium magnum. Je vous fais savoir, au nom de mon maître, à vous Charles, duc de liourgogne et comte de l'^landre, qu'il attend de notre saint-père le pape une dispense et la nomination d'un substitut (/(/ sacra: qu'il se jiropose en même temps d'exer-
j ecr les fonctions de prince-évê([ue.
j A ce discours du héraut , le duc de Bourgogne se contenta de répondre par une interjection : — Ah! Quoique surpris et courroucé, il voulait entendre tout ce qu'on avait à lui dire avant de formuler une réponse. Au grand étonnement de tous les assistants, il s'abstint de ses gestes brusques accoutumés, et demeura immobile, ayant l'ongle du pouce droit ajipuyé contre les dents (c'était son attitude favorite quand il ])rètait attention à quelque chose'. En mênu' temps
' il tenait les yeux baissés, comme pour éviter de laisser voir le feu
! dont ils étaient animés.
Sans se déconcerter, le héraut poursuivit en ces termes : — Ain.îi donc, au nom du i)riin'e-évêi|ue de Liège, comte de Croye, je vous rc([uiers, duc Charles, de vous désister de toute prét<'iilnui sur la ville libre et impériale de Liège, et de renoncer aux droits que vous y avez usurpés de coiuiivcnce avec feu Louis de bourbon, indigne évêque dudit lieu.
— Ah! répéta le duc.
I — Je vous requiers encore de restituer les bannières de la commune, <|ue vous avez enlevées au nombre de trente-six; de fermer les brèches, et de relever les fortifications que vous avez abusivement démantelées; de reconnaître mon maitre Guillaume de la i\Lirek pour princc-évêi|ue, légalement élu dans une assemblée libre de chanoines, dont voici le procès-verbal.
— Avez-vous fini:' dit le duc.
— Pas encore, repartit l'envoyé. Je requiers encore Votre Grâce, de la part dudit noble et véiu'rable priuce-évèi|ue et comte, de retirer inimédi.iteiuent les garnisons qui ont été placées en votre nom, ou en celui d'isahelle, se disant comlessi' tie Crove, ilans le rliâtCMU de
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Bracquemoiit et autres places fortes dépendant du comté de Croye; en attendant qu'il soit décidé par la dicte impériale si les fiefs en question n'appartiennent pus à ma très-gracieuse dame Hameline, sœur du feu comte, plutôt qu'à sa fille, en vertu du jus emphytelisis.
— Votre maître est érudit , répliqua le duc.
— Toutefois, ajouta Sanglier Uouge, quand tous dift'érends entre la Bourgogne et Liège seront réglés, le noble et vénérable prince et comte voudra bien assurer à dame Isabelle un apanage qui lui permettra de soutenir son rang.
— Quelle prévoyance! quelle générosité! s'écria Cbarlcs avec ironie.
— Ma foi, dit à part le Glorieux au comte de Crèvecœur, j'aimerais mieu\ être dans la peau d'une vache atteinte de la peste que dans la cotte bariolée de cet homme; il ressemble à ces ivrognes (|iii vident chopine sur chopine, sans penser que l'hôte fait le compte à la craie derrière le volet.
— Avez-vous terminé? demanda le duc au héraut.
— Encore un mot, de la part de mon susdit seigneur, très-noble et très-vénérable, relativement à son digne et fidèle allié le Roi Très- Chrétien...
— Ah! s'écria le duc en tressaillant, et d'un ton plus farouche que celui qu'il avait pris jusqu'alors; mais il sut modérer ce premier mouvement.
— . Le bruit court, ajouta le héraut, que vous, Charles de Bourgogne, vous imposez à la personne du Roi Très-Chrétien une détention contraire à vos devoirs de vassal de la couroiuie de France, et à la foi qui s'observe entre les souverains chrétiens. A ces causes, mondit noble et vénérable maître vous enjoint par ma bouche de mettre en liberté son :dlié royal et très-chrétien, ou de recevoir le défi que je suis chargé de vous adresser.
— Est-ce là tout?
— J'ai fini, répondit Sanglier Rouge, et j'attends la réponse de Votre Grâce, espérant qu'elle sera de nature à prévenir l'effusion du sang chrétien...
— Par saint Georges de Bourgogne...
Le duc n'eut pas le temps d'achever. Louis se leva, et prit la parole avec tant d'autorité, que Charles n'osa l'interrompre.
— Avec votre permission, beau cousin de Bourgogne, nous réclamons la priorité pour répondre à cet insolent drôle. Toi, qui te qualifies de héraut, retourne dire à Guillaume de la Marck, brigand, parjure et meurtrier sacrilège, que le roi de France paraîtra bientôt devant Liège pour punir l'assassinat de son bien-aimè parent Louis de Bourbon; qu'il se propose défaire attacher Guillaume au gibet pour avoir eu l'impudence de le traiter d'allié et avoir mis sou nom royal dans la bouche d'un de ses vils messagers.
— Tu ajouteras de ma part, dit Charles, toutes les épithètes qu'un prince peut sans s'avilir adressera un assassin. ^ a-t'en!... Mais non : jamais héraut n'est sorti de la cour de Bourgogne sans avoir occasion de crier largesse! Qu'on le fustige jusqu'à ce que ses os soient mis à nu.
— N'en déplaise à Votre Grâce, dirent ensemble Crèvecœur et d'Hymbercourt, c'est un héraut, et il a les privilèges de sa profession.
— Est-ce vous, messeigneurs, qui êtes assez aveugles pour croire que le tabard fait le héraut? Je vois par son blason même que ce n'est qu'un imposteur. Que Toison-d'Or s'avance et l'interroge devant vous.
En dépit de son effronterie, l'envoyé du Sanglier des Ardennes changea de visage, et l'on put reman|uer sa |)àleur sous les couches de fard dont il avait couvert ses traits. Toison-d'Or, roi d'armes de liourgogne, s'approcha avec la majesté d'un homme fier de ses fonctions, et demanda à son prétendu confrère dans (|uel collège il avait étudié la science (pi'il professait.
— J'ai été, répondit Sanglier Rouge, poursuivant d'armes de Ratisbonne, et c'est de cette savante corporation i|ue je tiens mon di- ]ilôme.
— \ ous ne pouviez l'obtenir de meilleure main, reprit Toisond'Or en s'inclinant. Si, pour obéir au\ ordres de Sa (irâce, j'ose conférer avec vous des mystères de notre sublime science, c'est dans l'espoir d'aniïmenter mes connaissances et non les vôtres.
— Aihuis donc! s'écria le duc avec imjiatience, trêve de cérémonies! faites-lui des questions (|ui mettent ses talents à l'épreuve.
— Je ferais injure au disciple du fameux collège d'armes de Ratisbonne en lui demandant s'il connaît les termes vulgaires <lu blason, mais je puis sans l'olVenser le ])riir de me dire s'il connaît les expressions secrètes par les(|uelles les véritables initiés rendent emblémati- (luemenl ce <|ui est enseigné aux moins savants dans le langage élémentaire de l'art lièraldi<|ue.
— Je comprends toute espèce de blason, répondit Sanglier Rouge, mais il est possible (|u'<in emploie en Flandre des termes différents de ceux dont nous nous servons en Allemagne.
— tà'la vous plait à dire, repartit Toison-d'Or; notre glorieuse science, véritable guidon de la noblesse, est identique dans tous les pays chrétiens, elle est même connue des Sarrasins et des Maures.
Je vous prie donc de blasonner les armoiries que vous voudrez suivant le mode céleste, c'est-à-dire par les planètes.
— Chargez-vous-en, dit Sanglier Uouge; je ne suis pas un singe, pour faire des tours de passe-passe à votre commandement.
— Montrez-lui un écusson , dit Charles, et qu'il le décrive à sa manière. S'il se trompe, je lui promets que son dos sera de gueules, d'azur et de sable.
Le roi d'armes tira de son escarcelle un morceau de parchemin. — Voici, dit-il, un ancien écu , que, par certaines considérations, j'ai essayé de rétablir. Si mon frère appartient réellement à l'honorable collège de Ratisbonne , je l'invite à déchiffrer ces armoiries.
Sanglier Rouge regardait le parchemin d'un air de désolation , quand il fut apostrophé par le Glorieux, qui semblait prendre grand plaisir à la discussion, et (jui s'était glissé auprès des deux hérauts.
— Je vais t'aider, mon brave homme. >Ies seigneurs et maîtres, ceci vous représente un chat qui met le nez à la fenêtre d'un gardemanger.
Cette saillie occasionna une hilarité qui fut avantageuse à Sanglier Rouge, car Toison-d'Or, indigné de l'interprétation de son dessin, expliqua qu'il reproduisait les armoiries adoptées par Childebert, roi dfe France, après avoir été fait prisonnier par Gondemar, roi de Bourgogne.
— Ce chat-tigre placé derrière une grille, ajouta-t-il, est l'emblème du monari[ue captif, et l'écu se blasonne ainsi : De sable, à ioiice passant d'or . (jrillagé d'un treillis de (jueules, chiué d'or.
— Par ma marotte, s'écria le Glorieux, si le chat a quel(|ue rapport avec la Bourgogne, elle est actuellement du bon côté de la grille.
Tous les assistants, et Charles lui-même, semblèrent contrariés d'une plaisanterie aussi directe; mais Louis dit en rianl au boufton :
— Tu as raison, l'ami, et je te dois une pièce d'or pour avoir égayé une séance qui avait commencé tristement et menaçait de linir de même.
— Silence, le Glorieux! dit le duc; et vous, Toison-d'Or, qui avez trop de science pour être intelliijible, retirez-vous, et cédez la place à ce misérable... Approche, drôle! je crois que tu ne connais la différence entre l'or ou l'argent (ju'en les voyant sous forme de monnaie.
— Par pitié, seigneur, soyez humain pour moil... Noble roi Louis, intercédez en ma faveur!
— Parle pour toi-même, dit Charles; es-tu héraut, ou non ?
— Pour cette fois seulement, dit le fourbe démas(|ué.
— Par saint Georges! reprit le duc en regardant Louis de côté, nous ne connaissons pas de roi, pas de gentilhomme, capable de prostituer ainsi la noble science sur la(|uelle sont basées la royauté et la noblesse! 11 n'en est qu'un seul : c'est celui ([ui envoya à Edouard d'Angleterre un domestique déguisé eu héraut.
— Un pareii stratagème, dit Louis en affectant de rire, pouvait être excusable dans une cour où l'on n'avait pas alors de hérauts, et dans une circonstance urgente. 11 a pu tromper de grossiers insulaires, mais un Sanglier seul avait assez peu de cervelle pour s'imaginer qu'un semblable tour réussirait à la cour policée de Bourgogne.
— Celui qui l'a envoyé, dit Charles furieux, le reverra dans un triste état. Menez-le à la place des Halles! Frappez-le avec des sangles et des fouets à chien jusqu'à ce que son tabard soit déchiqueté! Sus au Sanglier Uouge! Cà, cà!... Taïaut! taïaut!
(Quatre ou cinq gros limiers, pareils à ceux i|ue Rubens et Sneydei-s ont représentés dans leurs tableaux de chasse, entendirent les cris bien connus par lesquels le duc termina. Ils se mirent à aboyer comme si un sanglier eût été dépisté de sa bauge.
— Par le crucifix! dit Louis attentif à flatter les caprices de son redoutable cousin; puistiue l'âne a pris la jieau du sanglier, m'est avis qu'il faudrait lancer les chiens sur lui pour la lui ôter.
Cette idée concordait avec les dispositions présentes de Charles le Téméraire.
— A merveille! s'ècria-t-il ; mettons le projet à exécution! Découpiez les chiens! Holà,Talbot! holà, lieaunioiit! nous allons courir le héraut depuis l'entrée du cliâleaii jusqu'à la porte de l'Est.
— J'espère que \ otie Grâce ne va pas me traiter comme une bête fauve, et ciu'elle observera les règles de la chasse, dit l'envoyé essayant de tourner la chose en plaisanterie.
— Tu n'es (|u'une bêle puante; il n'y a point de règles pour toi aux termes du livre de vénerie. Néanmoins, ne fût-ce qu'en raison de ton impudence sans pareille, on l'accordera une avance de deux
cents pas Partons, messieurs, partons! nous allons voir cette
chasse!...
La séance fui levée tumultueusement; et tous, à la suite des deux princes, siirliniit à la hâte pour jouir du divertissement humain que Louis avait imaginé.
Sanglier l\ouge était un escelleni sujet de chasse. La terreur lui donnaït des ailes; une dizaine de cliiens le serraient de près ; les cors retentissaient; les i)i(|ueiMs cri.iieiil : aussi fuyait il eoiiime le vent. S'il n'eût été gêné par son lialiil de héraut, le iiire des costumes pour un coureur, iî aurait pu échapper aux chiens. Plusieurs fois il revint sur ses pas pour les dépister, avec une adresse qui lui valut I approbation des spectateurti
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Personne, pas même Charles le Téméraire, ne fut aussi cliarmé de cet exercice que le roi Louis. 11 riait aux larmes, soit par des considérations politiques, soit parce qu'il se complaisait à l'aspect des souffrances humaines quand elles se présentaient sous un point de vue grotesque. Dans ses transports d'hifarité, il saisit comme pour se soutenir le manteau d'hermine du duc. Non moins ravi, Charles posa le hras sur les épaules du roi. Et ils se témoi|;nèrent ainsi une confiance et une familiarité que n'auraient nullement fait présager les conjonctures antérieures.
La course rapide du faux héraut ne put le préserver longtemps des crocs de ses ennemis; ils se jetèrent sur lui, le renversèrent, et l'auraieiit prohablement étranglé si le duc n'eût crié : — Quartier! quartier! rappelez les chiens! 11 n'a pas soutenu les abois, mais il s'est si bien défendu d'ailleurs, que nous voulons ([u'il soit épargné.
Conformément à ces ordres, plusieurs oilieiers s'occupèrent à rassembler la meute. Les uns accouplèrent les chiens, les autres poursuivirent ceux qui se sauvaient dans les rues, et emportaient en triomphe les lambeaux du tabard brodé dont l'envoyé avait eu le malheur de se revêtir.
Pendant que le duc, occupé de cette scène, ne songeait jias à ce qui se passait derrière lui, Olivier le Dain se glissa' derrière son maître.
— Sire, lui dit-il tout bas, c'est le bohémien, Hayraddin le Maugrabiii; il ne serait pas bon qu'il parlât au duc.
— 11 faut qu'il meure , répondit Louis : les morts ne parlent pas. Un instant après, Tristan l'Hermite, averti par Olivier, s'approcha
des deux princes et dit avec sa brusquerie accoutumée : — Sauf le bon plaisir de Votre Majesté, et de Votre fJràce, ce gibier m'appartient, et je le réclame. Comme tout le monde peut le voir, il porte mon estampille; il a une fleur de lis marquée au feu sur l'épaule : c'est un scélérat connu qui a tué les sujets du roi, dépouillé des églises, défloré des vierges , braconné dans les parcs de Sa IMajesté...
— 11 sutlit, dit le duc Charles; à plus d'un titre, il revient à mon royal cousin en toute propriété... Qu'est-ce <[uc\ otre Majesté compte en faire?
— Si on le laisse ii ma disposition, je lui donnerai une leçon d'art héraldique. On lui expliquera pratiquement ce que c'est qu'une croix potencée avec un nteud coulanl.
— ^on pour iju'il la porte, mais pour qu'elle lui serve de support. Je consens à ce qu'il prenne ses degrés sous votre compère Tristan, qui possède ;i fond le blason du gibet.
Le duc, enchanté de cette saillie, fit entendre un éclat de rire discordant, et Louis fit chorus avec tant de bonne volonté, que son rival ne put s'empêcher de le regarder affectueusement en disant :
— Ah! Louis! que n'êtes-vous un monarque aussi fidèle que vous êtes un joyeux compagnon! Je ne puis m'empèeher de penser souvent aux bons jours (jue nous avons passés ensemble.
— ^^lls reviendront quand vous voudrez., dit le roi; je vous accorderai toutes les conditions que vous pouvez exiger actuellement de moi sans vous compromettre , sans vous rendre la fable de la clirétienlé. Je jurerai de les observer sur un fragment de la vraie croix sainte relique qui ne me (|uitle jamais.
A ces mots, il prit un petit reliquaire d'or (ju'il portait au cou, sous la chemise, suspendu à une chaîne de même métal.
— Jamais, reprit-il, un faux serment n'a été prêté sur cette relique sacrée sans avoir été puni dans l'année.
Et il la baisa dévotement.
— Cependant, dit Charles, c'est la même sur la(|»clle vous m'avez juré amitié en quittant la Bourgogne; et quelque temps a]uès vous avez dépêché le bjîlard de Rubempié pour m'assassiner ou me faire prisonnier.
— firacieux cousin, vous réveillez d'anciens griefs; mais je vous assure que vous vous trompez dans cette circonstance; et puis, la reliiliie sur laquelle j'ai juré n'était pas celle-ci; c'était un autre morceau de la vraie croix que le Grand Seigneur m'avait donné , et qui avait sans doute perdu sa vertu en séjournant parmi les infidèles. En aduiellantqiieje n'aie pas tenu mon serment, n'eu ai-je pas été puni' IN'est ce pas dans l'année que s'est formée la ligue du bien publie;' l.'armée bourguii;nonne , renforcée de tous les grands vassaux de France, n'est-elle pas venue camper à Saint-Denis? ]\'ai-jc pas été obligé de céder la Normandie ii mon frère:'... Crand Dieu, gardeznous de nous parjurer devant un témoin aussi res])cctaldè', aussi saint que cette reli(jue !
— Allons, mon cousin, reparti! Charles le Téméraire, je crois que vous avez reçu une assez bonne leçon pour tenir désormais vos serments. Expliciuez vous donc sans ambages et sans finesse : comme vous me l'avez fait espérer, inarcberez-vous avec moi contre la Marck et les Liégeois?
— Oui, avec le ban et l'arrière ban de Eiance, l'orillamme en tête.
— Tant de forces ne sont lias nécessaires. La présence de votre garde écossaise et de deux cents lances d'élite suffira pour prouver que vous agissez en tonte liberté. Des troupes plus nombreuses...
— Pourraient me rendre rilu-e en réalité, dit li' roi; telle est votre idée : eh bien, vous fixerez l'effectif de mon armée.
— Et pour écarter encore un sujet de discorde, vous consentirez à l'union de la comtesse Isabelle de Croye avec le duc d'Orléans?
— Ah! beau cousin, voulez-vous abuser de ma courtoisie? Le duc est fiancé à ma fille Jeanne. Soyez généreux; cédez-nous sur ce point, et causons plutôt des villes de là Somme.
-—Mon conseil en causera avec Votre Majesté; pour moi, j'ai moins à cœur l'accroissement de mon territoire que le redressement de nies injures. ^ ous avez détourné mes vassaux de leur devoir, et médité de disposer de la main d'une pupille de la Bourgogne. Puisque vous avez rêvé cette union, ^ olie !Majesté doit la réaliser au sein de sa propre famille. Autrement , notre conférence est rompue.
— Si je disais que j'y consens volontiers, personne ne me croirait; jugez donc, mon beau cousin, du désir que j'ai de vous être agréable. Je vous le déclare ;i mon vif regret : si les conjoints sont d'accord et obtiennent une dispense du pape, je n'apporterai aucun obstacle au mariage que vous me proposez.
■— Le reste de nos clIIVérends, dit Charles, peut être réglé sans peine par l'entremise de nos ministres, et nous voici encore une fois cousins et amis.
— Le ciel en soit loué! Tenant en main le cœur des princes, il les dispose à la paix, à la miséricorde, ii la clémence, et prévient l'effusion du sang humain!
Après avoir achevé cette phrase, le roi prit .'i part son barbier, qui marchait près de lui comme un esprit familier à côté d'un magicien.
— Ecoute, Olivier, niurmura-l-il , recommande à Tristan d'expédier dans le plus bref délai ce misérable bohémien.