‹ Le jardin des ronces, 1889-1899Chapitre 48 sur 54 · LES MAUVAIS BERGERS · texte numérisé non relu

LES MAUVAIS BERGERS

( Variante d'un air connu.)

Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville.

A Jean Ajalbert.

II pleut, il pleut, bergère, Retroussez vos jupons.

Nous vous suivons, ma chère, Gomm' des petits moutons.

— Pour cette jambe exquise, Pour ces divins contours.

Je te ferai marquise En robe de velours.

LES MAUVAIS BERGKItS 103

Ciel ! un ccjup de tonnerre...

Arrêtons-nous ici :

Vos p'tits moutons, bergère, Vous offrent un abri.

— Pour ce pied de déesse, Ce mollet fait au tour,

Je te ferai duchesse, En costume de cour.

Ne tremblez pas bergère, Nous vous réchaufferons. Il est une chaumière Tout proche, aux environs...

— Une bourse dor pleine Calmera ton émoi...

Ah î je te ferai reine, Rein', quand je serai roi !

— Hélas ! fit la bergère, Il chante dans mon cœur Comme il pleut sur la terre...

Le vent siffle moqueur !

Mais dans ce trouble extrême Que ferai-je^ à mon tour,

Le tendre amant que j'aime Et qui me fait l'amour ?...

A maître Zémire D..., huissier.

Nous reçûmes, hier, un congé par huissier. A vrai dire je l'ai trouvé dessous ma porte ; (Que le diable emporte Ce papier Qui porte, Sur azur.

Commandement D'avoir à debi'aler Promptement !) Mais le pouvais-je à terre ainsi laisser traîner''

Non, bien sûr :

Je l'ai pris, je l'ai mis dans ma poche et voilà Un petit bleu Pour mon neveu, Si Dieu, qui voit cela, Veut lui donner la vie.

Ma femme, je l'avoue, eu tut toute saisie. Il y avait de quoi !

Mais moi Ça m'a laissé froid.

J'ai reçu ce congé Pour n'avoir pas donné D'étrennes au pipelet,

(11 est si laid !) Or, encor que ce fût Le premier congé qu'on reçût, J'ai pensé qu'il ne fallait oncques, S'émotionner pour si peu :

Car ce p'tit bleu Ce compte bleu, Serait quelconque S'il ne m'avait coûté six francs et des centimes !

Hélas ! c'est toujours nous qui serons les victimes ! Mais, locataire A beau rimer avec propriétaire, Rim'rabien qui rim'ra le dernier !

Aujourd'hui, je veux dédier A l'auteur sus nommé du bleuâtre papier, Ces vers que mon neveu, (juand il aura vingt ans,

Ira, pour un louis de vingt francs,

Laver chez l'honnête Sapin.

Ce louis, mon cher neveu, tu le dépenseras Avec de sous-Barrès Et de sous-Moréas

Du Mont-Parnasse Ou du Quartier Latin.

(Il faut bien Que jeunesse Se passe !) Tu le dépenseras Avec des rapins, Purotins, Des trottins, Qui te poseront des lapins, Et cela m'importe fort peu ; Mais adjure avec moi le ciel, mon cher neveu, De n'en avoir besoin, non pour t'ofTrir du pain, Mais, ce qui serait pis, pour le denier à Dieu !

Avril 1898.

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