‹ Le jardin passionnéChapitre 14 sur 95 · LE PREMIER JOUR · texte numérisé non relu

LE PREMIER JOUR

Par les tombeaux fleuris et par les tombeaux nus Que le vent frappe et serre,

Je songe au premier jour où vous êtes venus Habiter dans la terre.

Vous, les durs habitants de la cité sans toits

Et sans demeures hautes, Le lamentable pain qu'on gagne dans le froid,

Dans l'ombre et dans la faute ;

Le Premier Jour

Le pain du labeur pur et le pain du plaisir Ne goûtent plus vos bouches.

Je songe au premier jour qui vous a vus venir Vers le noir de vos couches

Alors que surprenante et pour chacun de vous

La mort était nouvelle ; Quand sa jeunesse avide appuyait vos genoux

A sa lèvre éternelle ;

Quand vous teniez encore au froid blanc de vos mains

Tout le sang de la vie ; Alors que vous étiez les calmes lendemains

De l'ardente agonie,

Et qu'on cherchait encore au froid blanc de vos doigts

La forme de leurs gestes ; Qu'on vous disait : « Tu dois nous entendre, tu dois

Répondre que tu restes,

« Tu dois pouvoir toujours te mêler comme hier

A la douceur du monde.

Oh! non, tu n'étais pas si distant et si fier

Dans ta chambre profonde,

« La chambre où tu parlais, avec tant de langueur,

Des choses bien-aimées Qui jetaient en passant au-dessus de ton cœur

Leurs divines fumées. »

Les morts, je songe aux jours où vous ne saviez pas,

Au début de l'exode, Que l'on n'a pas besoin de baisers et de bras

Pour dormir vos nuits chaudes;

Que l'on n'a pas besoin d'automne pour savoir Que tout sombre en soi-même,

Le jour où vous faisiez l'apprentissage noir Dans la ténèbre extrême,

Quand tout en vous gardait l'empreinte et la coutume Des jeux qui nous sont chers,

Quand vos sueurs sentaient l'âpre et belle amertume Des larmes et des mers ;

Quand vos cheveux mordus de brûlures humaines

Tardaient à se ternir ; Quand le ciel regardait le bleu pur de vos veines,

Tel un rameau verdir,

Le Premier Jotir 39

Et qu'on versait sur vous avant l'heure où tout tombe

Le feu de vos passés, Comme sur ce jour-là, tous les jours de la tombe

Se sont mis et tassés.

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