‹ Le Jean-Jacques Rousseau genevois de Gaspard ValletteChapitre 1 sur 1 · Le Jean-Jacques Rousseau genevois de Gaspard Vallette · texte numérisé non relu

Le Jean-Jacques Rousseau genevois de Gaspard Vallette

Ce « beau et grand livre », comme l'appelle M. Faguet, livre dont notre Société a eu la primeur, qui a grandi en quelque sorte dvec elle, sous la plume genevoise la plus finement trempée de son comité, et qui restera, pour Genève, le livre du Jubilé de 1912, a la triste fortune d'y paraître voilé d'un crêpe. Il porte la même date que la tombe prématurée de son auteur.

En me demandant ce compte rendu à un moment où nul ne pouvait prévoir son deuil, la rédaction des Annales répondait, m'a-t-on dit, à un désir de Gaspard Vallette lui-même. Je n'ai pas d'autre titre à conserver un mandat que les circonstances rendent particulièrement honorable et je ne puis le justifier qu'en m'en acquittant comme s'il devait encore me lire, c'est-à-dire avec le seul souci de satisfaire ce besoin de vérité qui a fait le fond et la force de son caractère. « Vitam impendere veron, disait Jean-Jacques. Cette noble devise, que le philosophe a essayé si sincèrement de prendre pour règle de sa vie, fut aussi celle de l'ami que nous pleurons. Et c'est, j'en suis convaincu, à cette affinité morale, au moins autant qu'à l'attrait du génie littéraire, qu'il faut faire remonter le courant de sympathie féconde, sans lequel son Jean-Jacques Rousseau genevois^ n*eût pas vu le jour.

Gaspard Vallette, le plus naturellement écrivain des Genevois de ce temps, n'était pas homme à commencer un gros livre. M. Philippe Godet, qui l'a si bien connu et compris, croit devoir faire une exception pour celui-ci. Je me demande si, même ici, l'exception est nécessaire et si l'œuvre n'est pas née spontanément, comme toutes celles de l'auteur, du besoin qu'il avait de penser la plume à la main. En tout cas, il faut noter que, comme les Reflets de Rome, elle a été précédée d'une série de conférences. Faites dans l'hiver de 1897, la publication en fut annoncée à la première séance de la Société Jean-Jacques Rousseau. Ces «cau-

1 Gaspard Vallette. Jean-Jacques Rousseau genevois, Paris, Plon- Nourrit, Genève, A Jullien, édit., 191 1, in-8, xxx-454 pp.

séries ingénieuses et pour beaucoup nouvelles » que rappelait U rapport du président, n'ont pas paru. Peut-être ne devaient*el1e pas paraître, idles sont devenues livres et chapitres et, de l'aveu des meilleurs juges, une des plus importantes contributions de notre temps aux études que la Société s'est donné pour tftche de favoriser.

Ce qui est neuf dans ce Jean-Jacques, ce n'est pas ce que suggère une interprétation superficielle du titre. Le philosophe de Genève s'est caractérisé lui-même trop souvent pour qu'on ait rien a apprendre à ses lecteurs en rappelant ses origines. Toute la critique française, allemande, anglaise, recherchant ce qui a fait Toriginalité de Rousseau, a conclu que c'est d'avoir été un des maîtres de la pensée humaine, sans cesser d'être essentiellement, foncièrement genevois. Ce qu'on n'avait pas fait, et ce qui importait, c'était de montrer à la fois Genève dans Rousseau et ce que c'est que Genève. Vallette a su le faire.

«Né à Genève le 28 juin 1712, Rousseau est Genevois. Il Test par cent cinquante-sept ans d'ascendance genevoise dans la branche paternelle et par cent seize ans d'ascendance genevoise dans la branche maternelle; par les seize années d'enfance qu'il passa à Genève ; par l'éducation qu'il y reçut dans un milieu plus fortement marqué qu'aucun autre de l'empreinte nationale, plus imbuqu'aucun autre de l'esprit, de la tradition et de l'orgueil genevois.

» La chose, s'il s'agissait de Lyon, de Marseille ou de Rouen, aurait son intérêt indéniable, mais non pas une importance capitale, pour comprendre et expliquer le génie de l'écrivain ou le caractère de l'homme.

» Ce qui donne à cette naissance et à cette première éducation de Rousseau une signification si décisive et une portée si considérable, c'est que Genève est encore, au début du dixhuitieme siècle, quelque chose de distinct, d'unique, de paradoxal. »

Deux hommes, dans le monde intellectuel, ont successivement incarné Genève : Calvin au seizième siècle, Rousseau au dix-huitième. Le second procède du premier, ou plus exactement, la cité de l'esprit, dont le cerveau de Rousseau a tour à tour concentré, réfléchi, diffusé la pensée, était issue par filiation directe de celle de Calvin. Faute d'avoir tenu compte de cette descendance, on s'est souvent mépris sur toutes deux. De la Genève mosaïque et guerrière du seizième siècle, boulevard de la Réforme, séminaire de martyrs, héroïque par devoir, intolérante par nécessité, est issue, par une évolution aujourd'hui connue, à la faveur d'une longue paix et sous la double impulsion de Robert Chouet, le phi-

losophe magistrat, et de Jean-Alphonse Turrettini, le théologien philosophe, une Genève nouvelle, qui a reçu des puritains anglosaxons le principe moderne de la liberté de conscience, qui a tiré du libre examen ses conséquences logiques, qui a revendiqué les droits souverains du peuple et commencé pour son compte la grande révolution. C'est la Genève de Rousseau.

Rares sont les écrivains qui ont apprécié sans parti pris les hommes et les choses de l'époque calvinienne. Les problèmes qu'elle a soulevé sont restés trop actuels et la connaissance exacte, précise, des documents authentiques, seule base d'un jugement solide, est, pour ce temps, trop récente. Jusqu'à la seconde moitié du dix-neuvième siècle, chacun est resté libre de donner à Calvin la physionomie que des opinions personnelles lui faisaient voir et, de nos jours seulement, on a commencé à le juger, ici et là, dans des camps opposés, avec plus de souci de l'équité que de la conséquence. A son égard^ Vallette est demeuré longtemps sous l'influence de la tradition voltairienne, d'origine romaine, rajeunie après Voltaire par les exagérations apologétiques des publicistes du Réveil et par les ripostes virulentes de certains de leurs adversaires. Il s'en est, je crois, rendu compte, mais, ayant abordé l'histoire de son pays par le dix-huitième siècle, il n'a pas eu le temps de remonter, dans son étude consciencieuse des sources, jusqu'au seizième. Et ce qu'on peut reprocher à son tableau, qui est de maître, qui, pour tout ce qui touche le premier est complet, définitif, c'est un horizon trop restreint, trop peu éclairé du côté du second. Telle erreur de fait, qu'il faut relever, provient d'une information défectueuse, ou tendancieuse, sur cette époque. Voici celle qui m'a le plus frappé. Acceptant, sans autre recherche, du travail d'un débutant, qui le tenait de quelque dictionnaire, que l'idée de la souveraineté du peuple remonte, quant aux modernes, aux théoriciens de la Ligue, l'auteur de Rousseau genevois, pour montrer, au de là de Locke et d'Althusius, l'ascendance du système politique formulé dans le Contrat social, se contente de dire que cette doctrine avait été déjà exprimée, au seizième siècle, par les Jésuites. Ce qui est oublier, au détriment de sa propre cause, et François Hotman et Théodore de Bèze : le Franco-Gallia et le traité du Droit des Magistrats, de iSjS et de 1574, qui ne doivent assurément rien aux Jésuites.

La Genève de la Réforme a répondu à la Saint-Barthélémy en proclamant la première, à la barbe des puissants de la terre, par la parole et par la plume de ses professeurs et de ses écrivains, que les droits de la nation sont supérieurs à ceux du prince, que les Etats du royaume sont par dessus les rois. En publiant les

textes qui établissent sa témérité vengeresse, la critique contemporaine a montré à quel point il faut tenir compte des influences hércditaires, quand on étudie la Genève de la Révolution.

De la cité protestante et libérale du XVI II* siècle, le livre de Gaspard V'allette, où l'on trouve résumée et utilisée de main de maître toute la littérature du sujet, nous fait un portrait remarquablement fidèle et d'un relief frappant. L'étude simultanée de l'histoire intellectuelle de la patrie de Rousseau et de l'individualité puissante dont cette histoire est la clef, éclaire à la fois l'homme et l'œuvre d'une vive lumière. Pour la première fois la part de Genève dans la genèse de la pensée et dans la formation du caractère de Rousseau apparaît clairement. Et l'on voit que cette part est immense. Le Genevois qui nous la montre le fait, cela se comprend, avec fierté et avec amour, mais aussi avec tant de scrupule d'être exact, tant de souci d'être impartial que le critique le plus sévère ne saurait le lui reprocher. En expliquant par sa patrie le plus illustre de ses compatriotes, il ne méconnaît nullement les influences étrangères qui se sont tour à tour exercées sur lui et n'entend pas non plus sacrifier la part du génie individuel à l'influence de la race et du milieu. Il s'en est défendu lui-même: « En montrant comment et combien Rousseau a été Genevois — par ses défauts et par ses lacunes autant que par ses qualités et par ses dons — nous indiquerons aussi comment et de quelle hauteur il a dépassé Genève, par la force de son génie et par la beauté prestigieuse de son éloquence, donnant seul à ce fond local une valeur générale d'humanité qu'aucun autre Genevois de naissance, ni avant lui, ni après lui, n'a jamais su lui conférer. »

On a relevé bien souvent la grande jeunesse de Jean-Jacques, a l'époque de sa fuite de la maison paternelle, et le fait capital de l'abjuration qui devait le faire presque aussitôt, à seize ans, membre d'une société très différente de la première, arguant de cet âge pour mettre en doute la profondeur et la pérennité de l'empreinte originelle sur un cerveau soumis de si bonne heure à tant d'influences contraires. C'est l'objection initiale que Vallette est amené à combattre. Il le fait, dans ses premiers chapitres, en présentant une étude nouvelle de la biographie de Rousseau jusqu'à l'époqu.de son retour dans sa ville natale et à la religion protestante, en 1754. Les pages consacrées à cet événement, beaucoup plus important qu'on ne l'a cru pour l'histoire de la pensée du citoyen de Genève, sont particulièrement neuves et suggestives. « Sépare de Genève par sa fuite, et détache d'elle par sa longue absence et par l'effet même des lois, il y est revenu spontanément, par son

libre choix, par un acte de volonté réfléchie et décisive. Libre de choisir entre deux pays, deux religions, deux lois, deux mentalités opposées, il a résolument opté, dans la pleine maturité de l'âge et du talent, pour la petite cité indépendante, républicaine, protestante et morigénée que le hasard ou la Providence lui avait donnée pour berceau. Voilà ce qu'il ne faudrait jamais oublier, quand on parle de lui. »

Comment Rousseau, résolu à revenir dans sa patrie, dès le printemps de 1755, pour un établissement définitif, fut-il détourné de ce projet mûrement conçu, fermement arrêté dans son esprit? Son biographe genevois nous l'explique en nous rappelant d'abord l'accueil froidement poli que le gouvernement aristocratique fit au Discours sur l'inégalité, dédié, non au Conseil, mais à la République, c'est-à-dire aux citoyens, et surtout l'arrivée imprévue et à demeure sur la scène genevoise d'un acteur que Rousseau ne pouvait ni ignorer, ni applaudir : Voltaire.

« La mort de Montesquieu (10 février i755) laissait la place libre à deux grandes personnalités intellectuelles et littéraires : Voltaire dans le plein éclat d'une gloire grandissante, Rousseau, dans l'aurore d'une gloire naissante, dont personne ne pouvait encore prévoir la durée et l'éclat. Entre ce conscrit des lettres, brusquement célèbre, et ce général illustre, la partie n'était pas égale. Rousseau eut le mérite de reconnaître d'emblée qu'il n'y avait pas place à la fois pour Voltaire et pour lui dans la « parvulissime » république. Il comprit très bien et très vite, à la fois que la bataille s'engagerait et qu'il n'était pas de taille à la gagner sur le terrain de l'influence directe et du prestige personnel. »

C'est ainsi que Rousseau, redevenu par un acte de libre volonté Genevois, protestant et citoyen, et chassé au même instant de chez lui par Voltaire, entre en lutte pro domo, c'est le cas de le dire, avec son grand adversaire et qu'en face du châtelain des Délices et de Ferney, prince des lettres et de la philosophie d'une société, partagée entre le catholicisme et la négation religieuse, mais tout entière monarchique et très dissolue, il va, citoyen jaloux de ce titre, proclamer et propager dans le monde la pensée « genevoise, protestante, républicaine et puritaine. »

Après avoir montré Genève dans la formation de Jean-Jacques, Vallette est tout naturellement conduit à montrer Genève dans son œuvre. Il le fait encore une fois avec une maîtrise parfaite de son double sujet. La Lettre à d'Alembert, qui est en réalité la déclaration de guerre à Voltaire, lui fournit l'occasion d'un parallèle entre les deux belligérants où le plus adroit, le plus heureux, souffre assez fort du contraste. Ces pages brillantes, qu'accompa-

gncnt quelques silhouettes, finement tracées, de la haute société locale qui fréquente aux Délices, sont de celles où la verve caustique de Tauteur a pu se donner carrière. Gaspard Vallette fut un maître de l'ironie. Voltaire et les siens s'en ressentent. Peut-être s'en ressentenl-ils un peu trop. Mais on doit reconnaître qu'ils se sont délibérément privés du droit de s'en plaindre.

Pour la Nouvelle Héloise, l'atTirmation du livre de Vallette ne se soutient que si l'on élargit le terme de «< roman genevois», dont le romancier lui-même s'est servi, en l'interprétant, comme le fait son critique, dans le sens large de roman suisse. Ceci concédé, la démonstration, déjà fort avancée par la critique antérieure, s'achève pour ainsi dire d'elle-même. « Sentiment intime de la nature, goût passionné de la campagne et de la vie rustique, paysage alpestre, enthousiasme pour la montagne, voilà ce que la Nouvelle Heloïse apportait de nouveau et de distinct au roman français du dix-huitième siècle. Il faut y ajouter encore le soufHe de protestantisme qui traverse toute l'œuvre, comme il remplit l'âme et dirige la conduite de presque tous les héros du roman. « Tout cela est manifestement originaire de Suisse et plus particulièrement de celte partie de la Suisse que baignent les fîots bleus du Léman.

Dans le Contrat social l'inspiration genevoise saule aux yeux. Le système politique idéal qu'on y trouve exposé est celui de la constitution genevoise, interprétée dans le sens des revendications de la bourgeoisie en lutte avec le patriciat. Les formules célèbres touchant l'égalité naturelle et le pacte primitif sont empruntées à Burlamaqui, professeur à l'Académie de Calvin. C'est ce dont on peut se convaincre en étudiant l'histoire de l'enseignement du droit dans l'Université de Genève, et ce qu'ont rappelé récemment MM. Rodari et Del Vecchio.

On a objecté à la paternité de Burlamaqui, que l'apprenti graveur ne s'est jamais assis sur les bancs de l'Ecole novatrice où le disciple de Puifendorf et de Barbeyrac a organisé, pour les pays de langue française, l'enseignement du droit naturel. Vallette a pu repondre victorieusement que les Principes du Droit naturel^ et les Principes du Droit politique, qui ne sont autre chose que la substance des cours professés par Burlamaqui de 1723 à 1740, parurent quelques années seulement avant l'époque où Rousseau, rentrant dans sa patrie, y reprit ses droits de citoyen et qu'on le voit cité presque aussitôt dans la préface du Discours sur f Inégalité. Un document nouveau me permet d'ajouter que la renommée des leçons de droit naturel de Burlamaqui avait devancé, à Paris même, la publication de son premier volume. Le chancelier d'Aguesseau,

qui le reçut de l'auteur, lui répondit en le remerciant : « J'avais déjà lu une partie de l'ouvrage que vous m'envoyez, Monsieur, dans une copie manuscrite qui m'en avait été prestée et j'ai été fort aise de voir que vos amis vous aient engagé enfin à en faire part au public. J'y ai trouvé les véritables sources du Droit naturel et la meilleure institution qui ait encore paru pour initier les jeunes étudiants dans une science dont ils trouveraient les fondements dans leur propre cœur s'ils savaient les y chercher.»

Lorsque Burlamaqui mourut, au printemps de 1748, son ami le professeur d'Histoire ecclésiastique, Amédée Lullin, rédigea son éloge funèbre qu'il voulait prononcer, selon l'usage ancien, dans le grand auditoire de l'Académie. La séance fut annoncée. Mais le manuscrit, dans lequel Lullin, utilisant les papiers du défunt, rappelait ses maîtres en science politique, Grotius, Puffendorf, Barbeyrac, et faisait connaître l'appréciation ci-dessus du chancelier d'Aguesseau, paraît avoir éveillé des susceptibilités ou des craintes au sein du Conseil. Le premier syndic, par ordre, empêcha l'auteur d'en donner lecture, sous prétexte que l'usage des panégyriques avait été défendu par plusieurs arrêts.

Il n'est pas impossible que Rousseau ait eu quelque information de l'incident, très oublié de nos jours, mais qui a dû faire quelque bruit à l'époque, et qu'il en ait été confirmé dans sa résolution de dédier son Discours sur l'inégalité à la République et non au Conseil de Genève.

En exposant ses vues sur l'éducation et les principes de sa philosophie religieuse, l'auteur de VEmile reste fidèle à la tradition qui veut que, dans tout Genevois, il y ait un pédagogue qui sommeille, ou un théologien, et souvent les deux à la fois. Cependant il faut reconnaître que le génie individuel de Rousseau s'est affirmé ici plus large et plus haut, plus universel et moins nettement marqué de l'empreinte originelle qu'il ne l'est partout ailleurs dans son œuvre. Malgré cette constatation, et ne retenant à cause d'elle pour son étude que le chapitre capital, Vallette aborde la Profession de foi du vicaire savoyard, en se demandant ce que Rousseau apportait de Genève à la France dans le domaine de la religion. Sa réponse est qu'il en apportait, avec les pages les plus sublimes de la littérature française au XVIIIe siècle, ce qu'on a appelé plus tard le libéralisme religieux, émancipé du dogme, et sa conclusion qu'en condamnant VEmile, à l'exemple du Parlement de Paris, le Conseil de Genève et la Vénérable Compagnie, qui n'a pas protesté, n'ont pas su reconnaître la vraie pensée protestante. Devant l'histoire, « le bûcher de l'Emile, c'est la religion de Genève qui se renie elle-même dans son plus éloquent

— lo —

défenseur ». On a relevé, on relèvera ces termes, et l'on a observé, — c'est M. Philippe (iodet, — que l'P-glise de Genève, même celle du XVIIIe siècle, n'a jamais soutenu, comme l'auteur d*Emile, l'excellence de la nature humaine et par conséquent ne pouvait donner son approbation à la doctrine du Vicaire savoyard qui, en dernière analyse, paraît renverser une des bases de la religion chrétienne, la nécessité du salut par Jésus-Christ. Rien n'est plus fondé en ce qui concerne l'Kglise de Calvin. Cependant il faut prendre garde, en une matière aussi grave, de ne faire dire ni au Vicaire savoyard, ni a Gaspard Vallette, plus qu'ils n'ont voulu.

En attribuant au premier « la folle conception de la bonté native de l'homme », M. Philippe Godet le commente, il le reconnaît lui-même, en faisant appel a toute l'œuvre de Rousseau. C'est ainsi qu'on est en droit d'agir avec les systématiques, avec les théoriciens, toujours conséquents, toujours concordants. Jean- Jacques est-il de ceux-là? Il a soigneusement évité de mettre dans la bouche de son vicaire la négation du péché originel, formulée ailleurs et qu'on lui oppose. Ne peut-on admettre qu'il a agi en cela de propos délibéré?

Les pages immortelles que l'auteur de V Emile a consacrées à la défense de la foi éclairée, dont il croit qu'il est l'heure de proclamer hautement la légitimité devant la raison pratique, ne sont pas dans son idée l'exposé d'un système, c'est un plaidoyer. Entre la vieille orthodoxie étroite, autoritaire, intolérante, immobile, qui ne veut pas tenir compte de la raison humaine, et l'athéisme fanfaron, suffisant, claironnant et à son tour intolérant, qui ne veut pas tenir compte du cœur humain, il s'efforce d'éclairer un chemin d'espérance, qui peut être suivi par chacun en toute sincérité, de montrer que l'essentiel de la vie morale et religieuse est, non pas le dogme, mais l'action, et qu'une âme droite peut trouver la paix en avouant son ignorance des questions qu'elle ne peut résoudre et en pratiquant le sommaire de la foi chrétienne : «Aimer Dieu par dessus tout et son prochain comme soi-même.»

Assurément ce n'est pas là la formule d'une confession de foi. Mais l'Eglise de Genève, depuis Jean-Alphonse Turrettini, ne connaît plus d'autres formules que celles de l'Evangile, librement interprétées par la conscience individuelle du chrétien, et l'on peut dire que c'est bien l'idée genevoise de l'époque. Les déistes anglais ont été les maîtres de Rousseau dans l'étude où il s'est plongé à leur suite. Mais, sur leurs pas, il est arrivé au scepticisme, et la solution désespérante d'un Hume a été insupportable à son âme genevoise. Il en est sorti en revenant par le « sentiment intérieur», et au nom de ce sentiment, qu'il déclare supérieur à la raison.

à ce qui est resté, à ce qui devait rester en lui, de la foi de ses pères.

C'est dans ce sens, je crois, qu'il faut comprendre Vallette quand il parle de la religion de Genève. Et quand il dit : « L'œuvre de Rousseau, c'était la pensée protestante sous son aspect religieux aussi bien que politique, professée et proclamée à la face du monde latin, avec une force et une beauté qu'elle n'avait pas revêtue encore et qu'elle n'a plus retrouvées », cela doit s'entendre, limitativement, de cette partie de l'œuvre du grand écrivain qu'il reproche à la Genève officielle d'avoir jetée au bûcher : L'Emile et le Contrat social.

Quand on évoque le nom de Genève dans le monde latin, on n'est pas accoutumé à faire des distinctions. On pense invariablement à la Rome protestante du XVIe siècle. La cité de Calvin, personne morale taillée à coups d'ordonnances à l'effigie de son réformateur, apparaît, selon l'image traditionnelle, rigide, anguleuse, conséquente et ciselée dans un bloc. Or, dès le XYIIIe siècle, il y a deux Genève. Le livre suivant, consacré à la lutte qui commence avec le bûcher de 1762, nous les montre en face l'une de Tautre et bientôt aux prises. L'une, héritière légitime, mais évoluée, de celle du XVIe siècle, est la ville de Rousseau, où s'agite la démocratie du Conseil général et des citoyens « représentants ». L'autre est la Genève aristocratique du Petit Conseil et du parti «négatif», où Voltaire exerce une influence singulière et néfaste. Dans les Lettres de la Montagne, manifeste de la première à la seconde, Rousseau a tellement élevé et généralisé le débat que ces lettres genevoises restent le chef-d'œuvre de la polémique moderne, les Provinciales de la démocratie politique et du libéralisme religieux.

« Au don naturel du raisonnement dialectique et de l'opiniâtre combativité, Rousseau joint une ironie railleuse, tantôt fine et tantôt amère, une éloquence qui émeut l'esprit et une passion concentrée qui enflamme le tout. Tous ces dons réunis — et, dans le dernier, Rousseau lui-même reconnaissait un trait genevois — font de lui un polémiste incomparable. L'impression générale est celle d'une force irrésistible qui vous saisit, vous étreint et vous domine. Le lecteur est d'abord ému, séduit, conquis par l'apologie personnelle de Rousseau, injustement et illégalement condamné, puis il est bien vite emporté et finalement subjugué par la puissance, qu'aucun autre écrivain peut-être n'a atteinte en français, de cette passion raisonnante ou de cette raison passionnée, qui entraîne tout avec elle, quand elle passe de la défensive à Tofifensive. Cette polémique ne se contente pas, comme celle

d'un Voltaire, de hnfoiicr l'adversaire et de le couvrir de ridicule a ffjrcc d'esprit et d'impertinence. \A\c prend au sérieux les arguments qu'elle combat. Klle les expose, les discute, les réfute point par point, et pied à pied, avec une conscience, une précision, parfois une minutie, qui trahissent le protestant et l'horloger.»

On ne trouvera nulle part une plus juste et plus frappante caractéristique de Rousseau polémiste.

Le dernier livre de l'ouvrage est consacre à l'étude psychologique du caractère de Rousseau, dont le relief et la profondeur apparaissent d'autant plus nets qu'on se place au point de vue de l'auteur, A la lumière d'une critique à la fois très intuitive et très crudité, il nous montre dans le grand sensitif tout ce qui était de Genève et tout ce qui dépassait Genève. « Toute opinion chez Rousseau, — disait Sayous, — lui vient d'un sentiment». Valletie ajoute et prouve «que les idées de Rousseau ne sont jamais que des sentiments transposés en système. »

La sensibilité aflinée au plus haut point, la puissance incomparable de sympathie et d'évocation, qui sont en Rousseau et qui contiennent le secret de son action sur le monde, peuvent-elles être un don de son pays? Vallette ne le prétend nullement. Mais il remarque que Rousseau lui-même a insisté sur le tempérament ardent, sensible et passionné que le Genevois dissimule sous un caractère flegmatique et froid, et il ajoute que le fond du tempérament commun à Jean-Jacques et à ses concitoyens fut exalté en lui par une imagination qui, elle, est tout à fait étrangère à l'esprit genevois.

De cet esprit, l'orgueil et la sincérité, ces deux sentiments fonciers de Jean-Jacques, comme ils furent, sous d'autres formes, ceux de Calvin, sont caractéristiques, si caractéristiques qu'on les retrouve, chez son biographe lui-même, avec une saveur d'atavisme huguenot qui ne trompe pas. La juste fierté de pouvoir montrer le génie des siens dans un des hommes qui ont le plus puissamment agi par la pensée sur le monde moderne, a engage, soutenu Vallette dans son œuvre. Et, bien que cette œuvre soit la défense d'une thèse brillante, elle se distingue par la haute probité littéraire, par la sincérité absolue dans le travail dont on constate, d'un bout à l'autre, le souci dominant chez l'auteur. Le premier, il a pu utiliser pour un ouvrage d'ensemble l'admirable instrument de recherche que constitue aujourd'hui la collection des Annales, dont il fut un des créateurs, et c'est ainsi que sa documentation spéciale est tout près d'être parfaite.

A son enquête diligente un seul de ses devanciers a échappé : M. Georges Renard, qui, dans deux études successives, publiées

à Paris et à Lausanne, a formulé avant lui quelques-unes de ses thèses. Vallette a lui-même reconnu cette lacune de son livre et, dans une seconde édition, eût certainement fait amende honorable à son éminent précurseur.

On l'a dit de diverses manières, et il faut que cela soit dit dans les Annales, désormais on ne pourra plus écrire sur Jean-Jacques Rousseau sans avoir lu Gaspard Vallette. Son livre est entré dans l'histoire littéraire. Ses compatriotes sont fiers de la place qu'il y occupe aux yeux des critiques les plus compétents. Pour en pénétrer le véritable sens, il faut, je crois, tenir compte, beaucoup plus qu'on ne s'attend à le faire lorsqu'on apprécie un livre de critique, du lieu et du temps où il a paru.

Gaspard Vallette comme Jean-Jacques Rousseau, le disciple comme le maître, fut un Genevois du type le plus pur. Or aujourd'hui les Genevois de cette race, et avec eux ceux qui les aiment, souffrent d'une crainte qui les frappe au cœur. La Genève de leurs pères n'est plus. Celle de leurs enfants n'est pas encore. Et, dans la cité de demain, qui grandit dans un vertige, sous la poussée irrésistible d'une population immigrée sans attaches avec son passé, ils ont peur que la personnalité historique péniblement conquise, jalousement gardée par tant de générations d'ancêtres, ne se mue en quelque chose d'inférieur, qui ait le corps d'une ville opulente et qui n'ait plus l'àme d'une cité. Cette anxiété est particulièrement ressentie par les intellectuels, par ceux qui savent, par ceux qui pensent. Ils sentent le besoin de crier à la masse affairée qui monte autour d'eux comme une mer : Ecoute, discerne, souviens-toi. Les uns s'efforcent d'enseigner à la foule les grandes traditions du seizième siècle, de faire voir à tous, comprendre à tous, comment la cité qu'ils habitent est glorieusement liée par son histoire et par ceux qui l'ont faite aux plus puissantes nations d'Europe et d'Amérique, comment elle est devenue une capitale de la pensée moderne, qu'il est du devoir de chacun de vouloir digne de son nom. C'est ainsi que le quatrième centenaire de Calvin a été fêté, en 1909, avec enthousiasme, même par des Genevois qui sont très loin d'être des Calvinistes, et qu'il est devenu l'occasion d'un monument international érigé à l'œuvre mondiale de la Réforme calvinienne. D'autres s'attachent aux souvenirs moins lointains du dix-huitième siècle, évoquant l'époque de Rousseau, dont le second jubilé sera célébré cette année, dans sa ville natale, avec une unanimité que la commémoration séculaire de sa mort n'a pas obtenue en 1878.

En se donnant pour but de montrer le Genevois dans l'écrivain dont le meilleur historien contemporain de la littérature française

a dit: « On le trouve à l'entrée de toutes le» avenues du temps présent, n (iaspard Vallctte entendait prendre sa part de la tâche commune. Son livre est destiné à ses concitoyens, aux habitants d'hier et de demain de la cité menacée, au moins autant qu'au public lettré du vaste monde. C'est pourquoi il ne faut pas le juger comme un livre de critique pure. Au point de vue exclusivement objectif, pour un portrait sans epithètc, l'action successive des milieux où Trousseau a vécu la majeure partie de son existence tourmentée, des hommes supérieurs qu'il a connus et fréquentés, des femmes qu'il a aimées à tant de titres divers, eût dû être marquée, dans ce livre, autrement que par des parenthèses et par des renvois. Cette action a été manifestement nécessaire pour développer chez Rousseau ce qui dans son génie a, comme le dit son biographe, dépassé Genève. Si Vallette a limité son étude à Rousseau Genevois, c'est qu'il n'entendait aviver de ce portrait moral et intellectuel que les traits dont un Genevois était seul capable de rétablir le relief et de montrer l'origine. Il pensait que ce travail devait être fait dans un double dessein : aider la critique, mieux informée, à mieux juger Rousseau et dire à ses compatriotes comment Genève, par Rousseau, a continué d'agir sur le monde. Pour s'en acquitter, le critique qu'était Gaspard Vallette est devenu historien. Et comme il avait au plus haut degré le scrupule de la vérité, il lui en a coûté un effort considérable. Il l'a fait à une époque de sa vie où le souci de sa santé lui commandait impérieusement de ménager ses forces. Ce livre, où l'on s'accorde à reconnaître la plus importante et la meilleure production de sa plume, son livre, est aussi un acte, il faut qu'on le sache, c'est le testament d'un patriote. [Ch*. B.]

Page 1