H. KEY
Je ne sais pas de voyage plus charmant que celui du Danube. En ce temps-là — nos souve^ nirs remontent à six ans environ -^ le voyageur qui, de Constantinople, gagnait Vienne, avait deux routes à suivre. Celle de terre: elle traversait Àdrianople, franchissait les Balkans, passait à travers la Servie et débouchait à Belgrade, C'était la base d'un triangle. Mais, quoi qu'en dise l'axiome géométrique, la ligne droite tirée d'un point à un autre n'est pas toujours le chemin le plus court Cette course dans les montagnes, au milieu des forêts, par un pays à peu près désert, présentait de nombreuses difficultés. Restait la voie du fleuve, c'est-à-dire cinq cents lieues environ à parcourir de l'embarcadère de Tophané, au quai du Prater de Vienne. Six jours et six, nuits de marche. Mais quelle navigation! sur la recommandation des plus pressantes d'un de nos amis de Constantinople, nous partîmes donc. Le paquebot du Lloyd nous emporta à travers la mer
Noire; il toucha à Varna; il s'enfonça à la hauteur de Sulina dans les bouches du Danube, et vingt-quatre heures après il s'arrêtait à Galalz.
Uk nous changeâmes de bâtiment En raison du développement de son cours, le Danube n'est pas sur tous les points également navigable. Large et profond dans les immenses vallées,- il se resserre étranglé au passage des montagnes. C'est un torrent : le Danube a donc ses caprices, on le prend tel qu'il est, et on le parcourt, lui, le roi des fleuves européens, sur des bateaux à vapeur d'un très-faible tirant d'eau.
Ces paquebots ont l'installation la mieux appropriée à leur service riverain et la plus confortable. Feu M. de La Harpe les eût appelés des hôtels flottants. Dans l'entrepont, un dortoir circulaire ah'gne comme des ruches superposées le double rang de ses couchettes. Séparé du bastingage par une ruelle, un vaste tambour s'élève au-dessus du pont et occupe tout l'arrière du navire. Il est percé de cabines à sa base. L'intérieur^ est une grande pièce vitrée, fort élégante, qui sert de salle à manger, et le repas fini, de salle de réunion. Au-dessus est une plate-forme chargée de banquettes et de fauteuils: des montants en fer supportent un immense tendito d'étoffe vénitienne jetant son ombre sur ce salon en plein air. Tel était le Kaùèr Joseph qui nous prit à Galatz.
C'était aux premiers jours de juin : nous étions
peu nombreux au départ; mais à chaque station notre petit groupe de voyageurs s'augmentait sensiblement. A Silistrie, à Routschouk, à Sistova, à Nicopoli nous fîmes des recrues; nous ramassions toute cette population qui émigré dans Tété vers les eaux de Hongrie, les villes fashionables de rAllemagne et des bords du Rhin. Le Kaiser Joseph draguait les touristes. Quelle singulière réunion! Un mélange de Grecs, de Turcs, de Russes, de Bulgares, de Valaques, d'Allemands, quelques Anglais, des Italiens, des Français et un faiseur de tours de cartes. A quel pays appartenait ce singulier personnage? Je n'en sais rien: pour le moment il revenait de Constantinople où il avait été admis à faire sauter la coupe devant Sa Hautesse le sultan Abd'oul- Mejid.
Bien qu'il eût l'honneur d'être le prestidigitateur ordinaire de nombreuses cours de l'Orient, — il les nommait, — ses manières se sentaient peu de ses hautes relations. Il amusait la galerie par des charges dont le bon goût était fort discutable. A table, par exemple, il escamotait votre montre; on la retrouvait entourée de sa chaîne dans un bateau de radis. Il est vrai qu'il lui substituait dans votre gousset une demidouzaine de cuillers à café. Il glissait des boites de sardines dans la poche de son voisin. Il faisait enfin toutes les gentillesses que comporte son état
Un soir, il proposa aux voyageurs du bord de les divertir par une séance de son métier. C'était une manière comme une autre de passer son temps. Le but, du reste, était des plus louables. £n arrivant à Vienne, la collecte faite dans ' cette éoirée devait être versée au profit des paui vres. Pour une œuvre charitable, on ne calcule guère; chacun donna libéralement La somme s'éleva à mille francs environ. Les pauvres de Vienne n'en ont jamais vu un kreutzer. Le prestidigitateur garda le tout: ce fut son meilleur tour.
I La séance commença. Notre homme pa^^^
I en revue son répertoire de boites à double fopd;
I il fit feu de toute sa science de prestidigitateur.
Après les tours de physique, les tours de cartes; son adresse était merveilleuse. Je ne sais pourquoi il me mettait particulièrement en scène. Je semblais être là pour lui donner la réplique. C'est à moi qu'il s'adressait sans cesse. Si j'avais l'honneur d'être personnellement connu du lecteur, peut-être ma physionomie lui expliqueraitelle ce choix du prestidigitateur. Il jeta, par exemple, deux ou trois paquets de cartes en éventail sur le tapis.
— Voulez-vous bien, monsieur, songer à une de ces cartes? fit-il.
J'obéis.
— C'est Je dix de trèfle, dit-il.
C'était vrai. L'expérience se renouvela plu-
sieurs fois avec un égal succès. Je lisais dans les regards de l'assemblée une certaine méfiance à mon endroit. La séance lerée, un Français de mes amis vint à n>oi.
— Vou^ étiez le compère de cet homme?
me demanda-t-il en riant.
• — Quelle idée!
— Ne le niez pas. Comment voulez-vous qu'il lise dans votre pensée?
— Je n'en sais rien. Ce que je puis vous affirmer c'est que je ne lui sers pas de conapère.
— Allons donc ! c'est impossible autrement.
Le prestidigitateur était derrière nous. Il nous écoutait. Il passa vivement devant nous et se plaça en face de mon compatriote.
— Monsieur, lui dit-il, pençez une carte.
— le l'ai peqsée.
— Votre carte est rouge.
— Elle est rouge.
— Votre carte est une figure.
-**- Parfaitement
— Votre carte est le roi de coAjr.
Mon compagnon de voyage resta éi»ahi, l'homme avait dit juste.
Il était tard lorsque le comte fi . . . entra dans le salo>ft. Le conit« venait de ijuitter la partie de jeu <}ui s'engageait chaque soir dans les cabinets
du pont, entre les voyageurs russes, valaques et moldaves, grands joueurs, ainsi que chacun sait Le comte vint à notre petit groupe.
— Avez- vous été heureux? lui dis-je.
— J'ai perdu, fit-il.
— Vous auriez mieux fait en ce cas de rester avec nous. Vous auriez assisté à une curieuse séance. Monsieur, — et je montrais le prestidigitateur — nous a fait les plus habiles tours de cartes.
Le comte sourit Ce sourire d'incrédulité à travers lequel passait évidemment un certain dédain blessa *notre homme.
— Monsieur le comte ne croit pas à mon adresse? dit-il.
— J'y crois. Mais comme ces messieurs je ne m'en étonne pas. Tenez, ajouta-t-il, vous avez dû recueillir une centaine de florins pour les pauvres. Eh! bien, voulez-vous doubler le chiffre de cette aumône?
Voici des cartes, fit-il, en s'apprpchant de la table. Nous allons jouer mille francs en dix parties d'écarté. Vous gagnerez les quatre premières, je gagnerai les six autres. Vous tricherez, bien entendu; sans cela la partie est égale çt dans ce cas il est inutile de la faire.
Le prestidigitateur hésita , mais^ à la façon dont le comte s'empara des cartes et les fit jouer dans ses mains, il s'inclina et refusa la partie.
— Vous faites bien, dit en souriant le comte. Jfe connais toutes les habiletés des joueurs. J*ai riposté à toutes leurs ruses. Faut-il vous le dire, ce que je cherche ce sont les tricheurs.
Dans les premiers jours de juin je quitte Bucharest; je gagne Vienne, Linz, les bords du Rhin: je vais partout où on joue, partout où se glissent les joueurs escrocs. Je ne sais 'pourquoi on a donné à ces gens le nom de grecs; c'est faire injure à tout un peuple. Toujours est-il que la chasse au grec, c'est ma spécialité. Je l'attaque; il me gagne d'abord: au bout de quelques parties je sais ses trucs, j'y réponds par des trucs contraires; j'ai des antidotes contre tous ses poisons. Le grcQ vit de l'honnête homme, moi je vis du grec.
— Tenez, dit-il en s'adressant au prestidigitateur et en maniant les trente-deux cartes qu^il avait en main avec une incroyable adresse, le saut de coupe, le passe-coupe, l'enjambage, la carte biseautée, le filage, les faux mélanges, l'éventail, la queue d'aronde, tout cela c'est TABC de l'art, — et il joignait la démonstration pratique à la théorie. — Les cartes frottées légèrement par un filou avec un chiffon imprégné de mine de plomb, je les reconnais à première vue. Celles qu'il pique avec la pointe d'une aiguille un peu émoussée, j'en sens le relief si léger qu'il puisse être, ^oilà des cartes de couleur; elles sont chargées de dessins. A première vue, elles
goDt toates semblables; regardez-les bien;>ii^u3~ n'ea trouverez pas deux exactement pareilles. Pour mieux s'y reconnaître, un tricheur enlève aux rois ou aux as un ou deux points parmi ces centaines de points noirs qui en couvrent li^ dos. Je sais cela; c'est de Tenfantillage. J'ai vp, en fait de tricheries, des choses merveilleuses» J'ai rencontré des grecs d'une inconcevable habileté. Mais j'ai £ait de mes mains deux puissantes machines de prestidigitation et de mes yeuK deux microscopes,
— Vous êtes effrayant, lui dis-je.
— Dites plutôt rassurant, répondit-il.
Je m'abats chaque année par migrations périodiques sur les maisons de jeu; comme le héron j'ai aussi mes toits de prédilection , et je détruis les animaux malfaisants.
Je^ ne dis pas qu'un jour je n'écrirai pas mes mémoires; ils seraient curieux.
L'an passé, par exemple, j'étais à Venise. Je me trouvais avec deux de mes amis à l'hôtel Giustiani. Là, nous fîmes la connaissance d'un Napolitain de fort bonnes façons. Il était particulièrement à Venise poui* les Tintoret Vous savez que je peintre du Miracle de aaint Marc ne se voit bien que dans sa patrie. Comme les ananas il faut les consomoiier sur place. Notre Napolitain De jouait jamais. Pourtant une parties s'engagea ud soir entre nous. Dès les premiers coups je vis
';! oin j'avais à faire. Je perdis quelques louis et je passai les cartes à un de mes amis.
— Jouez, lui dis-je; pour moi, je suis fatigué ; voilà un canapé, je m'y couche et je dors.
Le jeu continua; combien de temps? je n'en sais rien. Une main me frappa légèrement sur l'épaule. Je me réveillai.
— Levez- vous, me dit mon ami, nous partons.
Les trois joueurs étaient debout allant et venant dans la chambre comme, en quête de quelque chose.
— Que cherchez-vous? leur dis-je.
— Du papier et de l'encre.
— Pourquoi du papier et de l'encre?
— Pour signer un billet à monsieur, qui nous a gagné à l'un et à l'autre une somme que nous n'aTons pas sur nous.
— Cherchez donc. En attendant, — et je m'adressais au Napolitain, — voulez-vous me permettre, monsieur, de prendre une revanche? Il accepta. Nous jouions comme précédemment l'écarté. Je gagnai cinq, dix, vingt parties; l'homme était troublé; ses mains se crispaient. Je ne l'a- Tais pas perdu du regard depuis le commencement de la partie. Mon œil fixé sur loi paralysait tous ses mouvements. Une main vigoureuse eût tenu ses poignets , qu'elle ne leur ^
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j^ pas hissé plus de liberté. Nous joulnfi- ^ffoirr^ pulie: an quitte ou double Conoi^^ ^. Mfs deni amis élaieot derrière nui le k^ iroiii. b f^trine haletante. Nous élioDS tf Vf * ■i-i»'-!*" f'rtait à moi de donner, fcdfr CU'ji "^ cart« à mon adversaire et à mL ^ jjjns a r:i^j;««-, j'elrni U onziènae au-dessu.' i
,\; iut V XïpvMtahi. Ses yeui éuienl Ibfir^; 3r> J:^T-s tivmbaîent par one araUacii^
— ^ifsscirs. 4ê-)e. reprfnei lolrt jwi»-,'jir-ï ■* 3'"'^ia- J* me leTai et d'un p'-' ;'.u«^ï- jrsjiiueaipfît W ç:^ de mon adiersarf: uiw LJie K "J** « bwniwnMii sur b lahk.
— ^uiis^uT- tu <ûs-jl^, (i>iB(De TOOsa"iF -;\,-i. * ir;i-«iiiun -al-^ïe des jeui uwsis r* ^-.^;,5. e rjii"n';n*;"'m»;at je dm» partie. I^'»■ »^i Xii tee.^" ^l"*» an u mumeiU ou [mi k^ït-^a. I
Uj -iuttie 3-- it iae paicie. \
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Prague, à Dresde et à Berlin. Si dans ces courses vous rencontrez un inconnu qui tous propose une partie, jouez cinq francs, jouez en vingt, si boa vous semble; allez même jusqu'à soixante. Arrêtez -vous ^ quatre-vingts; ne poussez jamais jusqu'à cent; à cinq louis le grec commence.
PIN DE l'ouvrage.
rait pas laissé plus de liberté. Nous jouâmes la ' dernière partie : un quitte ou double formidable. Mes deux amis étaient derrière moi le cou tendu, la poitrine haletante. Nous étions quatre à quatre: c'était à moi de donner. Je distribuai dix cartes à mon adversaire et à moi, et sans la regarder, j'élevai la onzième au-dessus de ma tête.
— Le roi, criai- je!
Je fixai le Napolitain. Ses yeux étaient hagards; ses lèvres tremblaient par une contraction convulsive.
— Messieurs, dis-je, reprenez votre argent, déchirez vos billets. Je me levai et d'un geste j'ouvris brusquement le gilet de mon adversaire: une foule de rois en tombèrent sur la table.
— Monsieur, lui dis-je, comme vous avez par excès de précaution enlevé des jeux tous les rois, depuis le commencement de notre partie, trouvez bon que j'en ajoute un au moment où j'en ai besoin.
Le comte B... fit une pause.
— J'en aurais bien d'autres à vous raconter, reprit-il, mais voilà deux heures du matin, il est bien tard pour que je vous inocule ma science. Permettez - moi de vous donner un avis: ce n'est pas un coup d'attaque contre les grecs que je vous
.enseignerai, c'est une parade; elle est excellente. ^Kous allez à Vienne, m'avez -vous dit; de là à
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