ACTE II, SCÈNE DC
D me fait de la peine. Reviens à toi. Tu me parles, je te réponds: c'est beaucoup, c'est trop même, tu peux m'en croire, et, si tu étais instruit, en vérité, tu serais content de moi; tu me trouverais d'une bonté sans exemple, d'une bonté que je blâmerais dans une autre. Je ne me la re- 5 proche pourtant pas; le fond de mon cœur me rassure: ce que je fais est louable, c'est par générosité que je te parle; mais il ne faut pas que cela dure: ces générosités-là ne sont bonnes qu'en passant, et je ne suis pas faite pour me rassurer toujours sur l'innocence de mes intentions. A la fin, ic cela ne ressemblerait plus à rien. 1 Ainsi, finissons, Bourguignon ; finissons, je t'en prie. Qu'est-ce que cela signifie? C'est se moquer. Allons, qu'il n'en soit plus parlé.
Dorante. Ah! ma chère Lisette, que je souffre!
Silvia. Venons à ce que tu voulais me dire. Tu te 15 plaignais de moi quand tu es entré: de quoi était-il question?
Dorante. De rien, d'une bagatelle; j'avais envie de te voir, et je crois que je n'ai pris qu'un prétexte.
Silvia, à part. Que dire à cela? Quand je m'en fâche- 20 rais, il n'en serait ni plus ni moins. 2
Dorante. Ta maîtresse, en partant, a paru m'accuser de t'avoir parlé au désavantage de mon maître.
Silvljl Elle se l'imagine, et, si elle t'en parle encore, tu peux le nier hardiment; je me charge du reste. 25
Dorante. Eh! ce n'est pas cela qui m'occupe.
Silvia. Si tu n'as que cela à me dire, nous n'avons plus que faire ensemble.
Dorante. Laisse-moi du moins le plaisir de te voir.
Silvia. Le beau motif qu'il me fournit là! J'amuserai la 30 passion 1 de Bourguignon! Le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour.
Dorante. Tu me railles, tu as raison: je ne sais ce que je dis ni ce que je te demande. Adieu.
Silvia. Adieu: tu prends le bon parti. . . Mais, à propos de tes adieux, il me reste encore une chose à savoir. Vous 5 partez, m'as-tu dit 1 . . . Cela est-il sérieux?
Dorante. Pour moi, il faut que je parte, ou que la tête me tourne.
Silvia. Je ne t'arrêtais pas pour cette réponse-là, par exemple, co Dorante. Et je n'ai fait qu'une faute: c'est de n'être pas parti dès que je t'ai vue.
Silvia, à part. J'ai besoin à tout moment d'oublier que je l'écoute.
Dorante. S\ tu savais, Lisette, l'état où je me trouve. . .
Silvia. Oh! il n'est pas si curieux à savoir que le mien, je t'en assure.
Dorante. Que peux-tu me reprocher? Je ne me propose pas de te rendre sensible. 2
Silvia, à part. H ne faudrait pas s'y fier.
20 Dorante. Et que pourrais-je espérer en tâchant de me faire aimer? Hélas! quand même j'aurais ton cœur. . .
Silvia. Que le Ciel m'en préserve! Quand tu l'aurais, tu ne le saurais pas, et je ferais si bien que je ne le saurais pas moi-même. T*enez, quelle idée il lui vient là! 25 Dorante. Il est donc bien vrai que tu ne me hais, ni ne m'aimes, ni ne m'aimeras?
Silvia. Sans difficulté. 3
Dorante. Sans difficulté! Qu'ai- je donc de si affreux?
Silvia. Rien: ce n'est pas là ce qui te nuit. 30 Dorante. Eh bien ! chère Lisette^ dis-le-moi pent fois*, gu etu ne m^aj meras point^
Silvia. Oh! je teTaTàssezdit! Tâche de me croire.