ACTE III, SCÈNE H
Mario. Du goût pour lui! Où prenez- vous vos termes? Vous avez le langage bien précieux 1 pour un garçon de votre espèce!
Dorante. Monsieur, je ne saurais parler autrement. I
Mario. C'est apparemment avec ces petites délicatesses- 5 là que vous attaquez Lisette? Cela imite l'homme de condition.
Dorante. Je vous assure, monsieur, que je n'imite personne; mais sans doute que vous ne venez pas exprès pour * me traiter de ridicule, et vous aviez autre chose à me dire, ic Nous parlions de Lisette, de mon inclination pour elle, et de l'intérêt que vous y prenez.
Mario. Comment, morbleu ! il y a déjà un ton de jalousie dans ce que tu me réponds! Modère-toi un peu. Eh bien! tu me disais qu'en supposant que Lisette eût du goût 15 pour toi. . . Après? ^ . „ i . - -
Dorante. Pourquoi faudrait-il que vous le sussiez, 2 monsieur?
Mario. Ah! le voici: c'est que, malgré le ton badin que j'ai pris tantôt, je serais très fâché qu'elle t'aimât; c'est que, 20 sans autre raisonnement, je te défends de t'adresser davantage % elle, non pas, dans le fond, que je craigne qu'elle t'aime: elle me paraît avoir le cœur trop haut 3 pour cela; mais c'est qu'il me déplaît, à moi, d'avoir Bourguignon pour rival. 25
Dorante. Ma foi, je vous crois: car Bourguignon, tout Bourguignon qu'il est, n'est pas même content que vous soyez le sien.
Mario. Il prendra patience.
Dorante. Il faudra bien. Mais, monsieur, vous l'ai- 3c mez donc beaucoup!
/ Mario. Assez pour m'attacher sérieusement à elle dès
que j'aurai pris de certaines mesures. Comprends-tu ce que cela signifie?
Dorante. Oui, je crois que je suis au fait. Et sur ce pfed-là 1 vous êtes aimé sans doute?
5 Mario. Qu'en penses-tu, est-ce que je ne vaux pas la peine de l'être?
Dorante. Vous ne vous attendez pas à être loué par vos propres rivaux, peut-être? 2
Mario. La réponse est de bon sens, je te la pardonne; 10 mais je suis bien mortifié de ne pouvoir pas dire qu'on m'aime, et je ne le dis pas pour t'en rendre compte, comme tu le crois bien; mais c'est qu'il faut dire la vérité.
Dorante. Vous m'étonnez, Monsieur: Lisette ne sait donc pas vos desseins?
15 Mario. Lisette sait tout le bien que je lui veux, et n'y paraît pas sensible; mais j'espère que la raison me gagnera son cœur. Adieu, retire-toi sans bruit: son indifférence pour moi, malgré tout ce que je lui offre, doit te consoler du sacrifice que tu me feras. . . Ta livrée n'est pas propre à faire pencher la balance en ta faveur, et tu n'es pas fait pour lutter co ntre mo i.