CHAPITRE IV
Éducation d'Henri.
C'était une bobémienne, vieille, laide et méchante, = aux cheveux noirs et gras, et av ‘eint jaune et flétri, : qui avait enlevé l'enfant. Cette vilaitie femme exerçait deux professions qui s'accordent facilement: ‘elle disait la bonne aventure aux gens crédules, et les volait quand elle en trouvait l’occasion. C'était en qualité de diseuse de bonne aventure qu'elle s'était naguère introduite dans le château pour en bien étüdier les localités, Elle était de la bande des prétendus musiciens ; pendant qu'ils amusaient tous ‘les -Coméstiques dass une des salles du réz-dechéüssée, et que les sons bruyants de leur müsfqiie assourdissaient tout je monde, la hohémienne-entra par une petite porte dû jardin, que Georges, le garçon. jardinier, avait cu l'imprudence dé:i.jsser ouverté, et, se glisxaat le long des bosqnets et des charinilies, elle pévétra dans l’intérieur dù châtés:
?° saut Gtéé vüé ni entendue ; un escalier dérobé qu’elle avait remarqué précédemment la conduisit jusque dan la chambre à coucher, où elle prit l'enfant ainëf que tous les objets précieux qui se trouvaient à sa porlée. Traversant ensuite le jardin, en prenant
- les mêmes précautions qu'auparavant, elle s'enfuit avec son butin dans la forêt voisine. Elle s’y cächa dans un fourré très épais, où elle attendit que la nuit fûf assez obscure pou « lui permettre d’emporter avec sécurité l'enfant et ies objets volés. Suffiéam: ment pourvue de vivres, la mégère suivait toujours des sentiers éloignés des babitations, se cachant le jour, et né marchant que la nuit,
Après avoir parcouru une assez grande distance, ellé pérvint à un endroit bien enfoncé dans les montages. 1 y avait là yne caverne affreüse, qui nutrefois faisait partie d'une mine de fer abañdonnée depuis longtemps, et à moitié encombrée, L'entrée en était sf bien cachéé par des rochers et des broussailles, qu’il était très difficile de là trouver. Ellé”’arriva, en rampant avec peine entre les pierres et les buissons d'épines et dé mûriers sauvages, auprès d'une porte de fer dont elle avait là clef, elle l'oûvrit, et, après avoir traversé une galerie très lohgüe et très obécute, parvint enfin daris l'intérieur de la cévérie.
Ce soutéttsin" était uit répaîre de voleurs: ils y enfermaieñt dads d'énotines caisses les riches produité” dé léuts' béiganduges, étoffés magüifiques, pendülés, bijoux èt montres d’or, enfin tobtés sortés d'objets précieux. Aù moment où là boliémiténrie:
entra avec l'énfdit, les voleurs étaiént résseibtés autoür: d'une table, occupés à boire; à! füimér, fx:
LR JEUNE HENRI 2
jouer aux cartes. Leur aspect était effrayant, de, lnngues et sales barbes leur donnaient un air bidrux * et féroce. Leur joie fut extrême quand ils surent que cet enfant était le jeune comte Henri de la Rochêne. ‘ Actuellement, dit le chef, nous voilà en sûreté : si quelqu'un de nous vient à être arrêté, on le lâchera bien vite, dès qu’on.saura que nous avons les moyens © le venger sur cet enfant. Ainsi, ajouta-t-il en :. iournant vers la bohémienne, qui était la cuisinière et la ménagère de la bande, ait bien soin de lui, tu nous répondras de sa vie, qui répond de la nôtre.”
C’est dans cette caverne affreuse que le charmant Henri g’andit et* apprit à parler, et vit son intelligence se développer. Les souvenirs de sa première enfance s’effacèrent; il ne se rappelait plus ni le soleil ni la lune, ni rien de toute le belle nature, Jamais le moindre rayon du jour ne pénétrait dans cette demeure effroyable; une seule lampe, qui brûlait sans cesse, suspendue à la voûte sombre et enfumée d” la caverne, éclairait de sa flamme terne et rougeâtre les Apres rochers qui 1ormaient les murailles. Les vivres n’y manquaient pas; les voleurs y apportaient du pain, des viandes, des légu: mes et même du vin en abondance. Placé dans un coin de la caverne, un grand tonneau rempli d’ane eau souvent renouvelée tenait lieu de puitset de foniaine; mais comme on tirait cette eau de fort loin, la bohémienne en était très avare, et ne cessait de recommander au petit Henri d’avoir toujours bien soin de fermer le robinet. Une litière de jonc, “couverte cependant de tapis précieux, servait de lit À toute la troupe.
La bohémienne ne, laissait manquer de rien au petit Henri ; elle lui donnait abondamment à manger ; mais elle ne songeait à lui donner aucune instruction. L'enfant n'apprit ni à lire ni à écrire, et jamais ces malfaiteurs ne lui parlèrent de Dieu, De tous ces brigands, un seul, très jeune encore, appartenant à une honnête famille, et ayant reçu . une bonne éducation, mais entraîné par la passion du jeu et la dissipation dans la carrière du crime, aimait à s’entretenir avec le petit Henri. Toutes les fois qu'il revenait d’une expédition, il lui apportait quelque chose. Un jour il lui donna des figures de bois très bien sculptées et coloriées; c'était un troupeau de moutons, le , ‘re et son chien. Une
autre fois il lui donna un jardin rempli de toutes
sortes d'arbres gar”‘r de fruits rouges et jaunes;
tantôt un petit m: ou d'autres joujoux ; tantôt
une petite flûte, su: ‘aquelle il lui apprit à joner
quelques airs; une a ‘re fois un bouquet e fleurs - artificielles, er alors il lui enseigua l’art de les faire lui-même, en découpant du papier, en coloriant el rassemblant les diverses pièces. Ainsi le jeune. Henri avait encore dans son affreuse retraite quei-
ques occupations amusantes, Mais de taus ces jou-
joux, celui qu’il préférait était un petit portrait de
sa mère que la bohémienne avait déroté dans le château ; c'était un chef-d'œuvre de peinture : il
étai’ enfermé dans un médaillon d’or enrichi de
diamants et recouvert d'un cristal poli; mais la
vieille ne lui mettait ce bijou entre les mains que
de temrs en temps, quand elle était de bonne hu-
meur et elle le reprenait bientôt,
LYF JEPNE. HENRI
Le jeune voleur dont nous venons de parler se plaisait souvent à considérer ce portrait ; il se sou venait alors de sa propre mère, et des larmes qu’il cherchait à cacher coulaient de ses yeux. ‘* Pauyre enfant, disait-il, quelle atrocité de t'avoir arraçhé du sein de ta mère! que de larmes elle aura versées !.… Oh ! si je pouvais te ramener dans ses bras, avec quel plaisir je le ferais! Mais moi-même je suis captif. Déjà je me serais échappé cent fois, si mes préten” s amis ne m'eussent surveillé avec autant de s01... ”
Quoique ce jeune homme se plût à développer l'intelligence naissante de Henri, il n'osait jamais lui parler de Dieu ni de l'éternité; les antres brigands ne l’auraient pas souffert, tant ils’ craignaient tout ce qui eût pu exciter dans leurs âmes le ! trouble et le remords.
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