SCÈNE PREMIÈRE
COMTOIS U7ie lettre à ta main, ROSINE.
COMTOIS
CoQçois-tuj-ien, Rosine, à un événement comme celui-là?
ROSINE
Qu'est-ce donc?
COMTOIS
Depuis six mois , maîtres absolus de cette maison , depuis six mois enfin que madame de St-Valery, notre maîtresse, habite St-Germain , nous nous étions habitués à celte aimable indépendanct» , à cet indicible plaisir de ne rien faire. Voilà que madame m'écrit à Tinstant de tout préparer dans l'hôtel pour son mariage.
ROSINE
Pour son mariage . Comtois ?
COMTOIS
Pour son mariage, Rosine.
ROSINE
Et quel est le mari?
COMTOIS
Ah! voilà ce qu'il faut deviner.
ROSINE
Madame ne t'en dit rien ?
^ COMTOIS
Pas un mot. Elle me dit bien de recevoir, avec les plus grands égards, un M. Dorville qui doit arriver ce matin...
ROSINC.
Eh bien , et tu ne devines pas ? Ce M. Dorville est le futur.
Tu crois ?
ROSINE
Je me rappelle fort bien qu'Annelte , la femme de chambre que madame a cmmenûc à Si-Germain, a une fois prononcé ce nom devant moi, et que l'air de mj^slère qu'elle y a mis signifiait quelque chose. Mademoiselle Annette est si discrète depuis qu'elle m'a enlevé la confiance de Madame! COMTOIS.
Dorville! Dorville! J'ai servi autrefois un -vieux marchand, fort riche d'ailleurs, qui portait ce nom-là ; par exemple, c^était là un original ! Figure-toi un homme veuf, d'une cinquantaine d'années, encore assez vif pour son âge, et qui a une telle hibilude du jargon commercial, qu'il trouverait, je crois, le moyen de placer des termes de finance dans une déclaration d'amour, s'il était encore d'âge à en faire: mais le moyen de penser que ce soit lui ; d'ailleurs, il est allé s'établir en province avec son neveu... Un charmant garçon, ma foi...; et puis, Madame, qui est veuve depuis six ans, ne voudrait pas prendre un mari de cet âge-là.
ROSINE
Eh bien ! où est le mal ?
COMTOIS
Un homme qui est maintenant peut-être goutteux, catarihcux, près duquel il me faudrait changer mes fondions de valet dechambre contre celles de g.irde-malade! Allons donc, ne fûl-ce que par considération pour moi, Madame ne voudrait pas... Ce mariagc-là n'aurait pas le sens commun.
ROSINE
Sais-tu bien , Comtois , que tu ne raisonnes pas du tout en valet de chambre intéressé "?
COMTOIS
Comment cela ?
ROSINK.
Et les profits immenses.
Quels profits ?
ROSINE
Air : Sur votre table quand on porte.
Se peul-il bien , mon ami , que ton âme
Jusque là soit novice cncor ?
Près d'un vieux maître et d'une jeune femme f A mou avis , ta place est un trésor } Près de l'cj)oux , ta place est un trésor. C'est h toi seul cjuc sa flamme abandonne lie soin d'entendre tout et de tout voir,
Et si tu remplis son espoir Tout ce qu'il a , mon cher , il te le donne Pour écbapper à ce qu'il peut avoir ( bis ).
COMTOIS
Ta raison pourrait être bonne au moins.
ROSINE
C'est bien heureux!
COMTOIS
Allons, tu me rassures; je prends mon parti. Mon futur maître, fût-il myope, sourd ; enfin, eût-il toutes les qualités qui constituent un bon mari, je me dévoue à sa cause ; il me paye bien, je m'enrichis, et, déjii propriétaire de ton cœur, ( il chante. )
« Je te mène à l'aulcl sacré »
Comme disait l'autre jour ce grand mince, qui jouait l'amant de la Vestale, dans la rue Chanteieine.
r.OSIlNK. Comtois, voilà de ces plaisanteries que je n'aime pas. Vous me comparez à une Vestale , alors '}
COMTOIS
Tiens ! ne vas-tu pas te fâcher pour cela ?
ROSINE
Croyez-vous que je ne sache pas que c'est l'enseigne d'un magasin de lingerie de la rue Montmartre.^ On «ait ce que ça veut dire; ne recommencez plus... Mais j'entends, je crois, le bruit d'une voiture ; elle s'arrête à la porte... C'est un sapin , viens donc voir... Le cocher prend un sac de nuit... un parapluie.
COMTOIS
Un chapeau à cornes ! C'est lui !
ROSINE
Qui, lui?
COMTOIS
Mon ancien maître... ce marchand retiré... M. Dorville; allons, il n'y a plus de doute, c'est lui qui épouse... Ma pauvre maîtresse ! Eh bien ! voilà de ces goftts , de ces passions qui vous déroulent la lOte la mieux organisée. ROSINE.
Oh! la plaisante figure ! Il dispute avec le cocher.
COMTOIS
Je parie que c'est pour le \)Our-ho\re. ..{Ilcrie par la fenêtre.) Monsieur, Monsieur! c'est d'usage à Paris... Oui, la taxe est de trente sols ; mais on en donne trente-deux. . . A ce trail-lù seul je l'aurais reconnu.