DE LA
GÉNÉALOGIE DE LA MAISON DE SANZAY Par Jean le Ferrons, historiographe de France.
E singulier désir que j'ay tousjours eu à ^ l'exaltation et mémoire perpétuelle des ^ér4)f illustres maisons, familles et lignées 5 v-.ft.v ol non seulement de cestuy royaulme de France, mays aussi de plusieurs royaulmes et pays chrestiens et barbares, cong;noissant que l'injure vieillesse et caducité du temps avoit presque consommé et mis en oubliance ce que les labeurs de plusieurs personnages d'honneur et de grand mérite en avoient laissé à la postérité, je me suis mis etay emploie mon temps rejectant toute vaccation servile et mercenaire a rédiger en douze vollumes
l'histoire armorialle, contenant les escussons, blasons, noms, surnoms, qualitez et mémoire perpétuelle des Roys, princes, seigneurs, gentilzliommes et nobles de plusieurs royaulmes chrestiens et infidelles et principallement j'ay esté si songneux et curieux de la grandeur et tousjours durable mémoire des Roys, princes, seigneurs et gentilzhommes plus illustres de ce royaulme de France. Entre aultre la généalogie de la très anticque et presque toute vieille famille de Sanzay, laquelle prend son nom du chasteau et forteresse de Sanzay, sise en Poictou, et son origine des sieurs du dict lieu, anciens habitans de la Gaulle acquictanicque, gens de grande proesse et chevalerie, et culture et amateurs de l'ancienne religion des druydes, et premièrement yssus des princes de Bretagne Armorique. A raison de quoy de tout le consentement du pays, tant à cause de leurs vaillances et faictz d'armes, que aussi à cause qu'ilz tenoient les premiers lieux aux sacrifices des Dieux selon la religion des druydes, prebtres et anciens phillosophes des GauUoys leur fut octroyé porter sur leur chef et teste tant en guerres que aus ditz sacrifices ung bourlet d'or, semé de perles orientales, ce que encores retiennent et ont tousjours gardé les seigneurs de Sanzay sur le timbre de leurs armes; desquelz la dicte lignée a duré- longtemps ; mais comme toutes choses créées ne sont durables, advint que l'an huit cens et troys y eut ung sieur de Sanzay, nommé Radulphe, lequel
n'eut qu'une fille unique nommée Jehanne de Sanzay, laquelle fut si saige et si bien aprise que Arnault filz dernier nay de Albon, comte de Poictou, l'espousa; mais parce que le dict Alton, comte de Poictou, vouloit que le dict Arnault, son fllz, fust religieux et de vie ecclésiasticque et solitaire, et que le dict Arnault se maria sans le congé et commandement de luy et de Atilde, sa mère, en perpétuelle memoyre de ce, il interdict et défendit au dict Arnault, son filz, tant que la directe lignée des comtes de Poictou dureroit, de ne porter ne le nom, ne le cry, ne armes du comte de Poictou, et touttefoys en aprovant le dict mariage, et en faveur d'iceluy, il affranchist et libéra de toutes servitudes et obéissances, sans foy et hommage, promectant garantir en toute haultesse et auctorlté de seigneurye, tout ce que le dict Arnault et sa femme Jehanne de Sanzay possedoient et pourroient posséder au comté de Poictou, tant pour eux que pour leurs hoirs , comme il m'a apparu par une lettre auctenticque, en datte du troisielme des calendes du mois d'aoust, l'an de Jésus-Christ huit cens et troys ; et oultre ce, j'ay veuune aultre pancarte, en datte du jeudi avant Pasques, l'an de Jésus-Christ neuf cens soixante cinq, par laquelle il appert que Guillaume, filz de Guillaume, duc d'Acquictaine et comte de Poictou, sur le différend qui estoit entre le dict Guillaume Sauldebreul de Sanzay, son cousin, et les religieuses vierges de la Trinité de Poicliers, pour raison d'une monnoye
d'or de rente annuelle, donnée aux dictes religieuses par Adelle, comtesse de Poictou, et Radulphe, sieur de Sanzay, leurs premiers fondateurs et dotateurs, fut ordonné par le dict Guillaume, fllz de Guillaume, que luy et ses successeurs comtes de Poictou, et le dit Sauldebreul, son cousin, et de son propre sang et ses successeurs continueroit à l'advenir, moictié par moictié, le paiement de la dite monnoie d'or aus dictes religieuses de la saincte Trinité de Poictiers, et par ce que dessus appert clairement que les sieurs de Sanzay, qui a présent sont directement issus des comtes et princes de Poictou, desquelz la directe lignée est de longtemps faillie et unie , fors en la maison de Sanzay, laquelle a tousjours duré de père en filz, ou de frère en frère, ou de oncle en nepveu , en grand honneur et réputation, conservez de la main de Dieu, qui par les atouchementz et imposition des mains guarist les langueurs, à la prière et commémoration des sept sainctz de Bretaigne que avec les ditz sieurs de SanzaV sont yssuz d'une mesnie maison, je supplieray très humblement Dieu qu'il luy plaise à son honneur continuer et éterniser les anciennes notables lignées de ces fidelles de vertu en vertu, et corriger et amander de ce qui est de vice en eulx par le moien desquelz les républiques puissent estre gardées de l'oppression des barbares et infidelles , et parce que mon premier propos a esté de la famille de Sanzay, à ce que leur postérité puisse establir en leur imperfection hu-
maine el mondaine une perfection, jay délibéré mectre et escripre cy après, par ordre, leur généalogie et noms de leurs ancestres et prédécesseurs desquelz si aucuns se trouvent obmis ou aultres hors leurs ordres, je suppliray au lecteur pardonner à ma peu heureuse mémoire. Comme estans suhjets aux vicissitudes du monde, ilz ont esté riches et opulantz, peu après sans grandz biens terriens, comme riens n'est durable en son estre. Lesquelz portent en leurs escuz d'armoiries eschiquetté d'or et de gueuUes, comblé d'un bourlet ancien de leur chevalerie qui est d'or semé de perles orientales; portent en leurs bannières de Poictou, chargé de Sanzay, qui est d'or à trois bandes d'azur a la bordeure de gueulles; ilz ont une marque et association de chevallerie qui portoient une peau de lyon soustenue par un serpent; leur cry est Sans ayde, qui est à dire humaine et non divine, car par icelle et en icelle puissance divine est et doibt estre le fondement, appuy, et entretenement, et exaltation de toutes choses à laquelle est du tout honneur et louange, et non aux grandeurs, noblesses, vaillances et proesses des hommes, lesquelz se doivent glorifier et resjouir en Dieu éternel qui de beaucoup faict riens, et de riens faict tout, et qui suprime l'orgueilleux et exalte l'humble de cueur.
(Hibliolhènue de l'Amenai.)
ouT dernièrement une traduction du ^. gracieux roman à^Ondine est venue sous nos yeux; elle est due à M"«^ la »y\*^^ baronne de la Motte Fouqué, veuve de l'auteur. Cette charmante lecture nous a donné l'idée d'écrire à M^^ de la Motte Fouqué, et de lui demander quelques détails sur la branche de sa maison , établie en Prusse depuis la révocation de l'édit de Nantes. Voici la réponse qu'elle a bien voulu nous faire , et qui ajoute quelques détails à ceux que nous avions empruntés à M. Weiss:
< Monsieur,
« Mon éditeur à Leipsick m'a fait parvenir une a lettre dans laquelle vous daignez me deman- « der des renseignements sur la branche des la 0 Motte Fouqué établie en Prusse. Cela me fera « un plaisir tout particulier si je peux vous être « utile, et celte lettre ne fera que précéder ce qui v< doit suivre dans peu de temps; mais comme le « nom des la Motte Fouqué a pris sa place dans « l'histoire prussienne, surtout dans la guerre de
— us —
« sept ans , par le général Henri-Auguste de la « Motte Fouqué, l'ami intime du grand Frédéric, je « me vois obligée de faire quelques recherches sur a cette glorieuse époque, et cela me prendra encore « quelque temps.
<• Feu mon mari Frédéric , baron de la Motte <t Fouqué, vous est peut-être déjà connu; comme a poëte, il tient une place assez considérable dans « la littérature allemande. Son nom , à l'époque •( romantique, est cité comme un des plus distin- « gués ; le petit conte A'Ondine, que vous avez sous « les yeux, en est la meilleure preuve. J'ai fait « de mon mieux pour conserver dans la traduction a toute l'originalité du poëte, et rendre le style « aussi fidèlement que possible.
0 Quoique nous ayons l'arbre généalogique de « notre maison, et que par là nous connaissions les « noms des familles de France parentes de la nôtre, « nous ignorons s'il existe encore des la Motte « Fouqué en France, ou des barons de Tonnaya Boutonne. Ce dernier nom était porté par le fils « aîné de la famille lorsque le père existait encore, « le nom de la baronnie de la i\Iotte Fouqué n'ap- « partenant qu'au chef de la maison.
« S'il vous était possible de nous indiquer quel- « ques parents en France, ce serait d'un grand « intérêt pour mes deux ûls, qui, comme leur père, « ont gardé une grande sympathie pour le pays de « leurs ancêtres.
« Mon fils aîné, Charles de la Motte Fouqué, âgé « de vingt ans, sert dans l'armée prussienne; il est « lieutenant dans le 8'-' régiment (régiment de S. M. « le Roi) ; mon [ils cadet, Frédéric de la Motte Fou- « que, est élève de l'Institut des Cadets, d'où il « sortira dans trois ans officier : il est âgé de seize « ans.
« Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'assurance « de mon estime et de la considération avec « laquelle j'ai l'honneur d'être
0 Votre très-dévouée,
a Baronne DE LA MOTTE FOUQUÉ.
« Berlin, le 20 mars 1859. »
• ,ous donnons ici les notes que Madame la baronne de la Motte Fouqué avait 1^ bien voulu nous promettre sur sa famille :
« On ferait bien, nous dit-elle avec une mo- « destie touchante, de ne pas signer ce récit de « mon nom; car le public, qui ne sait pas que je '< l'ai tiré des biographies et des histoires qui ont « paru en Allemagne, et qui n'ont peut-être jamais « été traduites en français;, pourrait mal l'inter- « prêter, et là où je parle de mon mari pourrait « me supposer moins exacte que je ne l'ai été. »
Nous n'avons pas cru devoir nous arrêter devant ce scrupule , et nous espérons que M""" la baronne de la Motte Fouqué, à laquelle nous devons déjà la traduction d'Ondine, voudra bien traduire un jour les romans et les poésies de son noble époux , de ce poëte que la France a le droit de revendiquer comme l'un de ses enfants.
'< Au moment de la révocation de l'Édit de Nantes, la branche des la Motte Fouqué, aujourd'hui établie en Prusse, comptait trois membres, tous trois non mariés, deux garçons et une ûlle :
« Hector, l'aîné, possesseur de la baronnie de Tonnay-Boutonne, près de Bordeaux; Charles, qui vivait sur la petite terre de la Grève, et Jlarie de la Motte Fouqué.
« Charles se réfugia en Hollande. Il y fut bientôt rejoint par sa sœur chérie : elle n'était sortie qu'avec beaucoup de peine de France, où elle avait été un instant emprisonnée à cause de ses croyances ; toute jeune encore elle mourut sur la terre d'exil, en l'année 1689.
« Charles de la Motte Fouqué épousa, en Hollande, Suzanne de Robillard, d'une ancienne famille normande qui existe encore : elle s'y était réfugiée comme lui pour cause de religion.
« Peu de temps après ce mariage, la mort de son frère aîné le fit héritier de toute la fortune de sa maison. Des lettres pressantes le rappelaient en France; il pouvait rentrer dans la baronnie de Tonnay-Boutonne, recouvrer enfin tous les biens de sa famille; mais c'eût été au prix de ses croyances. Il ne le voulut pas, et préféra l'exil et la plus effroyable dos misères.
■■< Quelle douleur égalera jamais celle qui s'empare de l'âme de l'exilé, quand il voit tous les jours autour de lui des gens qui peuvent dire : « Ma mai-
« son, mes champs, mes terres?» Le toit hospitalier dua roi s'ouvrirait-il à l'étranger, jamais cette nouvelle demeure ne remplacera pour lui le foyer de ses pères
'< Charles de la Motte Fouqué endura plus qu'un autre toutes les angoisses, toutes les souffrances de l'exil; car, dans l'espace de quelques années Suzanne de Robillard lui aj^ant donné trois fils, il vit les héritiers de son nom à jamais privés des terres de leur maison. En effet . le gouvernement français avait donné au prince de Talmont-Laval toutes les propriétés des la Motte Fouqué comme à leur plus proche parent; pourtant il restait encore une branche du nom qui n'avait pas embrassé la religion protestante, mais qui se vit exclue de ce partage. D'après des documents de famille, cette branche est restée en possession des propriétés situées en Normandie, qu'elle perdit également plus tard. Les deux héritiers de cette ligne sont morts moines dans un couvent.
« Charles de la Motte Fouqué mourut à la Haye, à la fleur de l'âge : il laissa sa veuve et ses trois fils sans soutien. Cette pauvre veuve alla chercher un asile dans le pays de Hanovre, à Yell , où elle fut très-probablement recommandée à la famille royale de la Grande-Bretagne. Le dernier de ses fils fut placé en qualité de page à cette cour, et devint plus tard lieutenant-colonel dans l'armée hanovrienne. Son fils aîné avait probablement déjà pris
du service en Saxe, on plutôt en Pologne, bien avant que sa mère ne se fût fixée à Yell; il monta assez vite au grade de colonel , et mourut sans avoir été marié, et après avoir fourni une glorieuse carrière.
« C'était le second fils de Charles de la Motte Fouqué qui était destiné à perpétuer sa famille en Allemagne; il s'est assuré un nom assez considérable dans riiistoire , pour qu'il nous soit permis d'en parler un peu plus longuement :
« Henri-Auguste, baron de la Motte Fouqué, naquit à la Haye, le 4 février 1698.
« Dans sa Luitième année, Henri-Auguste entra au service comme page à la cour du prince Léopold d'Anlialt-Dessau. (Les enfants appelés à ces fonctions étaient babilles des couleurs de leurs seigneurs; ils étaient confiés à un précepteur qui avait le devoir de les élever dans tous les exercices chevaleresques.) Des premières années que le jeune de la Motte Fouqué passa à la cour du prince de Dessau nous ne savons rien, mais la bienveillance que ce prince lui témoigna nous est une preuve que ce fut sans le moindre reproche qu'il sortit de l'enfance pour faire son entrée dans la vie. A l'amour des armes il réunit le goût des sciences.
« Dans l'année 1715, le prince de Dessau prit le commandement des troupes prussiennes qui devaient assiéger le roi de Suède, Charles XII, k Stralsund; la Motte Fouqué avait alors dix-sept ans, il espérait
bien être de cette campagne; mais il reçut l'ordre de rester à la cour de la princesse. C'en était trop pour le jeune homme : il quilta secrètement la cour et rejoignit le régiment du prince. Celui-ci flt semblant de ne pas l'apercevoir, et le laissa marcher à pied pendant trois jours, avant de lui faire donner un cheval et de le prendre dans sa suite.
« Une action d'éclat lui valut d'être nommé officier.
t Après le siège de Stralsund , le régiment de Anhalt-Dessau retourna dans sa garnison de Hallesur-Saale. Ce fut à ce moment de sa vie que le jeune la Motte Fouqué, décoré de la propre main du roi Frédéric-Guillaume I*', devint l'ami le plus intime du prince royal , qui depuis fut le grand Frédéric.
« Dans l'année 1730, les différends entre le prince royal et le roi Frédéric-Guillaume devinrent plus graves; le jeune prince voulut se délivrer par la fuite de la surveillance de son père, qui commençait de plus en plus à peser sur lui, et il voulut chercher secours et protection dans une cour étrangère. Comment ce plan échoua et comment le prince royal fut envoyé à la forteresse de Custrin, tout cela est suffisamment raconté par l'histoire.
« Le prince royal n'avait pas confié le secret de sa fuite à son ami la Motte Fouqué; il savait trop bien que celui-ci n'aurait pas élé capable de manquer à son devoir; le prince s'en fit peut-être un scrupule,
car la Motte Fouqué venait de faire un bien heureux mariage.
« Son épouse était Elisabeth Chasson; comme lui elle appartenait à une famille de réfugiés; quoiqu'elle ne fût pas d'une ancienne noblesse, elle n'en était pas moins distinguée.
« L'attachement que la Motte Fouqué avait pour le jeune prince ne faiblit pas devant le malheur : il demanda la permission au roi de tenir compagnie à l'auguste prisonnier pendant sa captivité. Le roi Frédéric-Guillaume l", qui connaissait fort bien les sentiments chrétiens et nobles du capitaine de la 3Iotte Fouqué, fit droit à cette demande.
« La prison du prince royal était dure; il n'avait pas la permission de quitter sa chambre : au premier son du tambour qui annonçait la retraite, au moment où les soldats étaient tenus de retourner dans leur quartier, l'officier de la garde devait entrer dans la chambre du prince pour éteindre sa lumière.
« La première fois le prince s'emporta contre l'officier. Le commandant de la forteresse communiqua au prince l'ordre formel du roi : dès ce jour l'officier de la garde entrait le soir à neuf heures, demandait excuse d'être oblige d'exécuter son ordre, et le prince répondait ordinairement : « Faites « votre devoir! » et la lumière s'éteignait.
a Le capitaine de la Motte Fouqué trouva bientôt le moyen d'échapper à cette sévère consigne : un
soir, qu'il tenait compagnie à son auguste ami, à l'iieure accoutumée, il tira de sa poche un briquet et une cliandelle et l'alluma en disant à l'officier : « Commandant, selon l'ordre de Sa Majesté, vous n avez éteint la lumière du prince royal, mais pour « la lumière du capitaine de la Motte Fouqué, le « Roi n'a rien ordonné, ainsi j'espère que vous la »• laisserez brûler sans vous y opposer. >■> L'officier fit ce qu'il demandait.
« Tous les soirs, au moment où s'éteignait la lumière du prince royal, le capitaine allumait la sienne, et les deux amis conversaient et lisaient souvent jusqu'après minuit.
« Dans cette vie tranquille de Custrin, ces deux nobles cœurs se lièrent d'une amitié comme il n'en a peut être jamais existé entre un souverain et un simple gentilhomme. La correspondance amicale qui s'établit entre ces deux amis, quand ils étaient avancés en âge et que la Motte Fouqué fut forcé par ses infirmités de quitter le service, nous a laissé un exemple touchant de l'attachement que ces deux héros ont conservé l'un pour l'autre jusqu'à la fin de leurs jours.
« Le capitaine de la Motte Fouqué resta auprès du prince royal jusqu'au moment où celui-ci obtint enfin la permission de quitter sa chambre et de sortir en ville.
« La colère du roi contre le prince royal commençait à s'apaiser; il lui donna la permission d'acheter
La propriété de Rheinsberg. C'est là que le prince rassembla tous ses amis, et rappela auprès de lui le capitaine de la Motte Fouqué. La littérature et les beaux-arts remplirent les heures des réunions de Rheinsberg.
a Jusqu'alors la Motte Fouqué n'avait avancé qu'à l'ancienneté ; il ne devint capitaine commandant qu'en 1729.
« Il se peut que ses occupations littéraires et sa liaison avec le prince, ou peut-être que la permission d'aller à Rheinsberg se repétant trop souvent, avaient déplu au prince de Dessau; il est sûr que chaque fois que la Motte Fouqué retourna à sa garnison, il trouva son chef de régiment moins afflàble et moins bien disposé. Il se peut aussi qu'une petite teinte de jalousie s'y môlàti car jamais on ne put reprocher la moindre des choses à Henry- Auguste de la Motte Fouqué : il était bon militaire de cœur et d'âme, et ne manquait jamais à ses devoirs. Le, vieux prince de Dessau craignait peut-être l'influence de la littérature française , surtout celle de la philosophie drToltaire ; il craignait que son élève ne fût un de ses disciples, et il ne dissimula point son opinion là-dessus. Tout ce que la Motte Fouqué essaya de lui répondre à cet égard fut inutile : il était tombé en disgrâce auprès de son cheL C'en était assez pour la fierté de l'ancien Français; il ne put le supporter, et, après s'en être consulté avec le prince royal, il demanda un congé qui lui fut accordé en 1738, avec le grade de major.
« 11 était, comme flls de réfugié, sans fortune et par conséquent sans moyens d'existence. Son épouse lui avait donné deux fils et une fille, et, avec eux, il partit pour le Danemark, où il trouva bientôt une place avantageuse dans la Garde , en qualité de colonel , et fut envoyé à Copenhague. Cette position n'était que transitoire; car celui qui devait faire sa carrière avec son épée ne pouvait se trouver à sa place dans une armée où il n'y avait pas le moindre espoir de s'en servir.
« Le 31 mai 1740, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume 1" mourut. Aussitôt Frédéric II , qui était monté sur le trône de son père , rappela son ami auprès de sa personne.
« Le temps de leur séparation n'avait point nui à rattachement des deux amis ; ils se retrouvèrent avec les mêmes sentiments sincères qui avaient toujours caractérisé leur amitié mutuelle. La Motte Fouqué fut décoré de l'ordre du Jlérite, et reçut le titre de bailli du chapitre de Gramyow, ce qui lui donna des revenus considérables. *
« Il fut nommé lieutenant général et chevalier de l'Aigle- Noir en 1751; puis gouverneur du comté de Glatz. en Silésie. Dans la guerre de sept ans, il eut le grade de lieutenant général, et se couvrit de gloire à la bataille de Landshut.
< Jusqu'à sa mort, arrivée en 1774, il fut l'objet des distinctions les plus flatteuses, et l'amitié du grand Frédéric ne se démentit jamais.
« Il laissa deux fils et une fille; l'aîné, Henii- Cbarles de la Motte Fouqué, baron de Tonnay- Boutonne , fut marié h Louise de Schlegeli , d'une ancienne famille noble d'Allemagne, dont le père était maréchal de la cour du prince de Dessau. Le frère cadet mourut sans enfants; il portait le nom de Seigneur de Saint-Surin. M"'' de la Motte Fouqué était mariée au colonel de Nimgefski, homme de grande distinction
« Il ne nous reste plus qu'à parler du fils unique de Henri-Charles de la Motte Fouqué :
« Frédéric- Henri -Charles, baron de la 3Iotte Fouqué, naquit à Brandebourg-sur-Havel, en 1777, trois ans après la mort de son grand-père.
« Le roi Frédéric II eut la bonté d'accepter d'être le parrain du nouveau-né, et il écrivit à cette occasion au père de l'enfant la lettre suivante :
" J'accepte avec plaisir votre fils nouveau-né pour '< mon filleul, et je suis charmé de donner ce titre « au petit-fils d'un grand-père que j'estimais et « chérissais infiniment. Je vous félicite de ce petit « restaurateur de votre famille, et je désire qu'il « en fasse un jour les délices et l'ornement en « marchant sur les traces de ses ancêtres! »
« Quoiqu'il ne fût pas donné à Charles de la Motte Fouqué de suivre une grande carrière militaire, il a cependant servi avec distinction. Dans la littérature de l'Allemagne, il tient une place consi-
dérable, et parmi les poètes du pays, il est regardé comme un des plus distingués de l'école romantique. Il est rare de rencontrer une imagination plus riche, plus féconde que la sienne. Il voua son talent à la poésie du Nord , ce qui lui valut l'honneur d'être nommé membre de la Société des Belles- Lettres d'Islande. Toutes les poésies du baron de la Motte Fouqué témoignent d'une âme jeune et généreuse, de sentiments nobles et chevaleresques. Ses œuvres sont traduites dans presque toutes les langues vivantes. Il entra au service militaire à l'âge de seize ans. Le roi l'avait nommé officier dans le régiment de cuirassiers du duc de Weimar. Il fit ses premières armes aux bords du Rhin , en 1795. Quand la paix fut rétablie, il fut envoyé à Aschersleben, où il se maria, à l'âge de vingt et un ans, avec Marianne de Schubert. A la mort de son père, il lui revenait une propriété considérable; mais il ne jouit longtemps ni de son bien paternel, ni d'un hymen heureux. Soit que sa jeune femme ne sût pas apprécier le talent poétique qui dominait l'âme du jeune poëte , soit que les deux époux fussent trop différents de caractères (qui pourrait oser en juger aujourd'hui?) le fait est qu'après quelques années de mariage, ils divorcèrent, ce qui se pouvait d'autant plus facilement qu'ils n'avaient point d'enfants. Le baron de la Motte Fouqué, qui n'avait point de reproche grave à faire à son épouse, ne voulut pas qu'elle eût une position dépendante dans la maison paternelle où elle retournait : il
lui céda toute sa fortune, et ne garda pour lui que son épée.
« Un an après sa séparation avec sa première femme, la Jlotte Fouqué se remaria à une veuve, M^e de Bachau, née de Briest. Dans l'année 1803, elle lui donna une fille qui reçut le nom de Marie. Celle-ci ne s'est pas mariée, et comme, après la mort de son père, le roi la nomma cbanoinesse, elle put vivre dans une position aisée.
«Lors de son second mariage, le baron de la Motte Fouqué avait donné sa démission du service militaire.
« Il vivait à Neuhausen, dans une propriété qui lui appartenait par sa femme , retiré du grand monde, cultivant la poésie et les belles-lettres.
« Dans l'année 1813, quand le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III appela son peuple aux armes, ce fut le baron de la Motte Fouqué qui , à l'âge de soixante-trois ans, fut le premier à se présenter à l'appel, dans le gouvernement du Ilavel-Cand; il amena au roi quatre-vingt-dix jeunes gens à, Breslau.
« La Motte Fouqué avait le grade d'officier de cavalerie, cependant il se présenta devant le roi en simple soldat, n'ayant d'autre distinction que son porte-épée d'argent, ce qui n'est accordé en Prusse qu'aux officiers. Le roi reçut son compagnon d'enfance avec de grandes marques de distinction ; il
l'invita à dîner à la table royale, honneur qui ne revient ordinairement qu'aux officiers d'un grade supérieur.
« Comme lieutenant des chasseurs à cheval, il fut attaché au régiment de Brandebourg, et se trouva à la bataille de Lutzen , le 2 mai 1813. A la tête de ce régiment était le prince Guillaume de Prusse, frère du roi.
« Ce vaillant prince fut un instant enveloppé au milieu de la mêlée. Il allait succomber lorsque la Motte Fouqué le dégagea en enfonçant un carré ennemi. Dans cette attaque, la Motte Fouqué eut son cheval tué d'un coup de baïonnette, et, en tombant de cheval, il fut blessé légèrement. Il aurait été fait prisonnier, si un Cosaque ne l'avait sauvé. La nuit suivante on lui confia une mission trèsimportante ; mais , au milieu de la plus grande obscurité, son cheval se cabra et le jeta dans une fondrière, d'où il ne s'échappa que par un hasard tout particulier. La bataille de Leipsick fut la dernière où il assista; sa santé le força de quitter l'armée. On lui accorda le grade de major de cavalerie et la décoration de l'ordre de Saint-Jean ; la lettre d'envoi était conçue dans les termes les plus flatteurs. Plus tard il devint chevalier de l'Aigle- Rouge.
« Les fatigues de cette campagne avaient épuise ses forces. 11 vivait à Neuhausen avec sa famille, s'occupant de poésie et de belles-lettres. Ses œu-
vres poétiques avaient un grand retentissement en Allemagne ; toutes ses chansons de guerre se chantaient alors dans l'armée prussienne.
« Après trente ans d'une douce union, son épouse Caroline, baronne de la Motte Fouqué, connue sous ce nom dans la littérature romantique de l'Allemagne, vint à mourir. Dans son testament elle exprima la volonté que ses enfants restassent ses seuls héritiers; en le deshéritant, elle avait compté sur la générosité de son époux : elle ne s'était pas trompée ; il renonça à tout l'héritage de sa femme en faveur des enfants de celle-ci , et demanda une place qui lui fut accordée comme lecteur à l'Université de Ilalle-sur-Saale. Tl y faisait un cours de littérature et de poésie.
« 11 pouvait bien regarder sa carrière comme terminée, et croire qu'étant le dernier des la Motte Fouqué, ce nom descendrait avec lui dans la tombe; mais la main de la Providence le mena tout autrement. 11 gagna le cœur d'une jeune fille d'origine suédoise, Albertine Tode, dont le père avait occupé un grade assez élevé dans l'armée suédoise, comme l'un des médecins du roi Gustave 111.
« La différence d'âge entre le baron de la Motte Fouqué et sa nouvelle fiancée ne fut point un obstacle. Il l'épousa le 25 avril 1833. Comme il ne possédait point de fortune, le roi Frédéric-Guillaume 111 eut la bonté de lui promettre une pension pour sa femme, en cas de sa mort.
« Cette promesse lui donna une grande consolation pour le reste de sa vie.
0 L'an 1839, son bonheur domestique s'augmenta par la naissance d'un flls , qui reçut le nom de Frédéric-Guillaume-Charles. S. M. le roi et le prince royal lui firent la grâce d'accepter cet enfant comme leur filleul. Trois ans après, vint un second fils, Guillaume-Waldemar-Frédéric de la Motte Fouqué; mais cet enfant n'a pas eu le bonheur d'être béni par son père : Dieu le lui avait pris le 23 janvier 1843, six jours avant sa naissance, par une mort subite et inattendue.
« 11 est difficile de peindre le désespoir de la veuve, qui, pendant dix ans de sa vie, avait trouvé tout son bonheur dans l'attachement qu'elle portait à son époux chéri; nous ne voulons pas nous arrêter à des souvenirs si douloureux : il est de ces blessures dont le cœur ne guérit jamais. Il suffit d'ajouter que le roi Frédéric-Guillaume IV, selon la promesse de son auguste père, donna une pension à la veuve et se chargea de l'éducation du fils aîné. Charles de la Motte Fouqué sert dans l'anuée, comme lieutenant du 8« régiment d'infanterie, (régiment de S. M. le Roi); et Frédéric de la Motte Fouqué est élève dans le corps des Cadets; il entrera dans l'armée après trois ans, quand il aura fini ses études.
« Nous avons droit d'espérer qu'avec les bonnes qualités et les capacités dont ces deux jeunes gens
sont doués, ils suivront le chemin qui leur a été tracé par leurs pères, en combattant pour le roi et la patrie, avec tout le zèle qui a germé si fortement dans leurs cœurs.
« Berlin, 7 avril 1859. »