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ESSAI DE STATISTIQUE

Le nombre des journaux, en France, a suivi depuis quelques années, comme nous l'avons déjà dit, une progression constante, qui ne paraît pas près de se ralentir, à en juger par les affiches de toutes couleurs dont sont incessamment couverts les murs de Paris, annonçant tous les jours un nouveau journal pour le lendemain, comme si la fondation d'nn journal était la chose du monde la plus facile, comme si toutes les places n'étaient pas déjà surabondamment occupées. C'est qu'aux époques agitées comme la nôtre, il y a des convictions ardentes et des appétits plus ardents encore, que ne saurait arrêter aucune considération, pour qui rien n'est obstacle.

Il faut dire aussi que la fondation d'un journal, aujourd'hui, est singulièrement facilitée par la vente au numéro, qui, sans parler du produit immédiat qu'elle procure, met le nouveau-né sous les yeux de tous les passants, et les invite, si l'on pouvait ainsi dire, à faire sa connaissance.

Ce mode d'écoulement n'avait longtemps existé que par intermittence, et n'avait donné jusqu'à ces dernières années que des résultats insignifiants. Une loi du 9 mars 1878 lui a imprimé une grande activité, en remplaçant par une simple déclaration préalable l'autorisation jusque-là nécessaire pour le colportage et la distribution des journaux. L'effet en a été immédiat et prodigieux : dans l'année qui suivit, la préfecture de police n'eut pas à délivrer moins de 1,800 récépissés de déclarations.

Le nombre des vendeurs de journaux à Paris et dans la banUeue s'élève aujourd'hui à 3,000 en-

viron. Il n'est presque pas de rue où il n'existe quelque boutique ou échoppe affectée à la vente des journaux. Sur les grandes voies elle a lieu dans des kiosques édifiés à cet effet. Ces petits établissements sont exploités par une compagnie concessionnaire, dont le traité avec la ville expire en 1884. Ils lui coûtent 700 fr. l'un, plus l'entretien, plus une redevance, pour chacun, de 50 fr. Mais cette dépense est très largement compensée par le produit des annonces diurnes et nocturnes, en vue desquelles ils ont été spécialement disposés, et par le loyer qu'elle en retire, loyer qui varie de 5 à 30 fr. par mois : 30 fr. de la Madeleine au boulevard Montmartre, et 5 fr. de ce boulevard à la Bastille. Quant à l'affichage sur ces kiosques, qui est fort recherché, il se paye jusqu'à 30 fr. par mois, et le cadre de chaque annonce n'est pas grand.

C'est surtout à la presse à 5 centimes qu'a profité la vente au numéro, les frais généraux de ces petites feuilles n'étant pas 'considérables. Mais encore combien faut-il vendre de numéros pour les couvrir! Et quand ils le sont, il ne reste, pour les frais proportionnels, guère plus d'un centime. Ce centime, il est vrai, multiplié par des centaines de mille peut arriver à donner une somme assez ronde de bénéfices, à laquelle s'ajoute le produit des annonces, qui ne peuvent manquer quand on a atteint une vaste publicité.

Nous en avons un exemple frappant dans le Petit Journal, qui dépasse en circulation tous les journaux du monde, et dont les bénéfices ne sont pas moindres de deux millions et demi; ce qui fait de ce petit carré de papier, d'apparence si insignifiante, une des plus grandes puissances politiques et financières d'aujourd'hui : les derniers actes sociaux en évaluent la propriété à 25 millions.

Mais c'est là un exemple qui n'est pas contagieux. S'il est difficile à un petit journal à 5 centimes d'arriver à faire ses frais, que doit-ce être pour un grand journal du même prix ? Il est évident, en effet, que chaque numéro vendu coûte plus qu'il ne rapporte ; d'où il résulte que, plus il s'en vend, plus la perte est grande, jusqu'à ce qu'il se soit fait une clientèle suffisante pour obtenir une somme d'annonces qui couvre la différence; ce qui est affaire d'habileté — ou de violence.

Malgré tout, le nombre des journaux a suivi depuis quelques années une progression constante, qui ne pourra que s'accentuer si, comme on le promet, l'abohtion du cautionnement est suivie de celle de l'impôt sur le papier à journal.

De la presse dans les autres États européens, je ne vois, pour moi, que peu de choses à dire. Je n'ai point à l'apprécier au point de vue moral et politique, et sous le rapport du développement matériel elle n'offre rien qui intéresse l'histoire du journal, rien que nous lui devions envier. Je n'ai guère qu'à constater la multiplication incessante de ses organes, et à comparer entre eux les bataillons de cette armée, de jour en jour plus puissante.

Et ce n'est pas là chose très facile. Le nombre des journaux, en effet, est sujet à de continuelles oscillations. Aussi les statisticiens sont-ils loin d'être d'accord, pas môme les nationaux sur les forces de la presse de leur propre pays. On ne devra donc considérer que comme approximatif le tableau suivant ; il l'est assez, néanmohis, pour donner une idée du développement qu'a pris le journalisme depuis quelques années.

Un savant géographe, Balbi, estimait, en 1826^

le nombre des journaux qui se publiaient alors dans le monde entier à 3,188, dont 2, 142 en Europe, et 978 en Amérique. Dans un travail publié en 1867 j'ai cru, moi-même, pouvoir porter ce nombre à 12,500. Il atteint aujourd'hui 25,000, ainsi répartis : Europe, 14,000; Amérique, 10,000 ; Asie, Australie, etc., d,000.

Les États européens qui comptent le plus de journaux sont : l'Allemagne, 3,000; la France, 2,500; l'Angleterre, 2,000; l'Autriche, 1,500; l'Italie, 1,500; la Russie, 600; la Suisse, 500.

Absolument, de toutes les nations du monde ce sont les Etats Unis qui ont le plus de journaux, 9,000 pour une population de 40 millions. L'Allemagne, qui vient après, n'en a, comme nous venons de le voir, que 3,000, avec une population plus forte de 3 millions.

Relativement, c'est-à-dire comparativement à la population, et c'est là surtout qu'est l'intérêt, ce sont encore les Etats-Unis qui tiennent le premier rang; mais, ce qui pourra surprendre tout d'abord, il leur est disputé parla Suisse, qui n'a pourtant que 500 journaux, mais pour une population qui n'excède pas 2,700,000 : ici et là, c'est I journal pour 5,000 habitants. Les autres nations ne suivent que de très loin. Approximativement et en chiffres ronds, le rapport des journaux à la population est : pour l'Allemagne et pour la France, de 1 à 14,000; pour l'Angleterre, de 1 à 16,000; pour l'Autriche et l'Italie, de 1 à 24,000.

En France, ce rapport était en 1826, d'après Balbi, de 1 à 64,000. On voit quel immense progrès a fait notre presse depuis un demi-siècle.

Il serait curieux de savoir quelle peut être la circulation de ces 25,000 publications périodiques qui, d'un bout du monde à l'autre, se proposent

de renseigner, d'instruire ou d'amuser les homîîies, ou tout simplement spéculent sur la curiosité des fils, et surtout des filles d'Eve; mais tous les calculs auxquels on pourrait se livrer à cet égard ne sauraient aboutir qu'à des hypothèses. Je me bornerai donc, sans autres ambages, à en présenter une, dont le lecteur sera toujours libre de ne prendre que ce qu'il voudra.

En Amérique, où la statistique du journalisme est régulièrement tenue au courant, on estime la circulation des 10,000 journaux qui s'y publient à 21 millions, soit, en compte rond, une moyenne journalière de 2,000 numéros par journal. Si l'on admet la même moyenne pour les 15,000 journaux européens et autres, on aurait, pour leur circulation, 30 millions. Mais ce chiffre est vraisemblablement au-dessous de la vérité. Il supposerait, en effet, 9 lecteurs pour 1 numéro, tandis qu'en Amérique il n'y en a que 2. Or, quelque différent que soit le niveau de l'instruction ici et là, l'écart semblerait trop grand. Je crois donc qu'on peut sans exagération porter à 60 millions la circulation journalière de la presse périodique.

Ce n'est là, je le répète, qu'une hypothèse, mais qui me paraît très acceptable, — et très suffisante.

Dans ces myriades cje feuilles, il y a évidemment beaucoup de fatras; mais aussi quel remuement d'idées — et d'argent! Que d'esprit jeté au vent! Quelles semailles, enfin, et quelle moisson, malgré l'ivraie, n'en peut-on pas attendre pour l'avenir!

Paris. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.— 10828.

PN Hatin, Louis Eugëne

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