‹ Le Jouvencel (volume 2)Chapitre 229 sur 321 · Var. : « atoucherent. » A. D. Éd. Vérard · texte numérisé non relu

Var. : « atoucherent. » A. D. Éd. Vérard

32 LE JOirS^NCEL.

garnyson, où ilz partirent leur butin. Et, pour la bonne dilligence et conduitte de nostre jeune homme, ses compaignons lui donnèrent ung cheval hongre qui avoit une grosse jambe derrière. Si estoit-il le meilleur des autres, combien qu'il ne vaulsist gueres.

Or il a tant fait qu'il est à cheval, la mercy Dieu ! mais je croy qu'il n'estoit pas trop bien en point ; car son jacquez estoit tout deschiré et desrompu ; toutteffois, au plaisir de Dieu , il sera bien pourveu de tout ce qu'il lui fault.

GHAPPITRE IV.

Cy parle du commencement de la renommée [et] de l'imposition du nom du jeune homme, et semblahlement d'aucunes menues subtiUitez de guerre.

Qui vuelt acquérir bonne renommée, il doit premièrement faire le pourquoy et soy employer à fais notables sans soy vanter ne hault louer. Car louenge est réputée blasme en la bouche de cellui qui se loue ; mais elle exaulce et poursieut cellui qui ne la désire point' . Ace propos pourroye reciter plusieurs exemples que racompte Titus Livius et autres historiographes^, d'aucuns nobles hommes du temps passé, qui fuyoient la gloire de ce monde et, en la fuyant, estoicnt esleuz et ordonnez roix, consulz^, sénateurs et gouverneurs

i. Var. : « mais elle exauce cellui qui ne se attribue pas de louange, mais ù Dieu. » Éd. Vérard.

1. Var. : (( que racomptent plusieurs livres et autres histoires. » Id.

3. Var. : « et en la un vindrent jusqu'à estre ordonnez roix, ducs, consul/,, etc. » Id.

des citez et peuples subgectz à l'empire de Romme. Mais en ce faisant prolongueroie trop ma matière. Si m'en tairay à tant et retourneray à mon principal, en demonstrant que icellui jeune homme, à coup et soudainement, acquist renom envers le cappitaine de Luc.

Car aucuns de ceulx qui avoient esté en sa compaignie en la prinse des chevaulx, vindrent au cappitaine et lui racompterent la fourme et la manière dont il les avoit bien guidez et menez à leur entreprinse. Et en y eut ung entre les autres qui lui dist en ma présence : « Certes, cappitaine, le mieulx entreprenant de céans « et le mieulx guydant sept ou huit compaignons, « c'est le jeune homme qui hersoir nous mena prendre « les chevaulx. Il fut si subtil qu'il attendist que la « porte fut fermée avant qu'il monstrast ung seul « semblant de vouloir partir. Et, quant tout fut fermé, « il vint au lieutenant et fist baisser la planche. Puis « ysismes dehors à l'heure que la lune rayoit ja clere « et série ^ ; par quoy nous arrivasmes si à point au «. lieu où estoient les chevaulx, que à celle heure l'ôbs- « curité ~ de la nuyt nous prinst tellement que à peine « voyons l'un l'autre. Si entendismes le guet de Verset « parler sur le mur ; et disoient ceulx du guet que la « joyeuse de ce mauvais ribault Thommesson lui a « fourtraict son paige et ses chevaulx et lui a emporté « son argent^. Mais je vous asseure qu'il nous mena le

i. Sereine. (Duc.)

2. Var. : « et advint que à l'heure que nous estions au lieu où estoient les chevaulx, l'obscurité, etc. » Éd. Vérard.

3. Var. : « et disoient entre eulx qu'on avoit emmené les chevaulx et leur argent. » Éd. Vérard.

a plus subtillement du monde ; car, depuis que nous « partismcs de céans, nous n'entrasmes oncques en « grant chemin ; mais allasmes par sentiers non hantez « et pou batus de marcheiz de gens. Si passasmes au « dessus de la maison de ce bonhomme, qui demeure « en la grande lande, où nous rencontrasmes l'autre « fois ceulx de Verset, quant il y eut si beau hutin, « comme vous scavés. Et, pour éviter l'abbay du petit « chien de l'hostel, il prinst la petite route ou sentier « qui va parmy le bois à main dextre, et oncques ne « vouliut traverser le gueret ne pais mol, de paour « que on ne trouvast nostre trace. Mais toujours nous « mena le pais dur. Et si ne passasmes oncques haye, « qu'il ne demourast derrière pour la relever, s'elle « estoit foulée, de doubte que on congneust que nous « eussions passé par là. Et, se nous ouvrions aucune « heze\ il la refermoit. Touteffois, quant nous eusmes « bien cheminé, il nous convint traverser le grant « chemin qui arrive à Verset : autrement nous n'eus- « sions point entré où estoient les chevaulx. Mais, « ([tiant nous fusmes oultre, il print une espine et ung « grant raymeau et le traigna par dessus nostre trace, « si que oncques n'y parut. Et tant qu'il nous mist en « ung grant buysson du costé de Verset et nous dist « que nous ne pouvyons estre descouvers, sinon qu'il « ne vensist des chasseurs d'aventure. Et pour ce, à a son admonnestement, nous demourasmes embuschés « ung jour tout entier jusques à la lune levée. Et, quant « nous veismes nostre point, nous prensismes les che-

1. Porte faite de branches entrelacées les unes dans les autres en façon de claie. (Duc.)

« vaulx et nous en venismes. Si vous certiffie, cappi- « taine, qu'il est homme hardy et subtil et prudent en « tous ses faiz. Car il vient à chief de toutes ses entre- « prinses et, s'il avoit du harnois, je croy qu'il feroit « merveilles. »

Adonc le cappitaine, oyant la prouesse, subtillité et bonne dilligence de ce jeune compaignon, si luy donna l'une de ses cuyrasses ; car il en avoit deux ; dont le povre gentilhomme moult grandement le mercya. Et ainsi eut-il cheval et harnoys, la mercy Dieu ! dont il fut moult joyeulx et lui enforça le couraige de mieulx faire que devant.

Après ces choses ouyes, le cappitaine de Luc se advisa de chevaulchier. Si assembla la garnison et furent environ xv chevaulx. Puis partirent dii chasteau après porte fermée , ainsi que avoit fait le jeune homme, duquel touche principallement ce présent traictié, et tindrent la manière de trayner ung rameau pour couvrir leur tract. Et chevauchèrent tant qu'ilz passèrent oultre Verset, et arrivèrent en ung fort buisson, où ilz ordonnèrent leur embusche devant l'aube crevant*. Si estoit ce buisson entre deux places tenant le party de Verset. Pourquoy firent monter ung homme en ung arbre, pour veoir se riens passoit de l'un à l'autre. Puis ordonnèrent deux hommes à garder l'entrée de ce buisson pour les garder d'estre surprins par derrière ; et ainsi passèrent la journée jusques au soir. Quant vint le vespre et le solleil commença à esconsser^ ses rays, pour donner heu à la clarté de la

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